CHAPITRE III
LB XIV* ET LE XV® SIÈCLE EN DEHORS DE l'ITALIE. CENTRE ARTISTIQUE FRANCO-FLAMAND *.
Le mouvement artistique dans l'Europe centrale et occidentale. — Angleterre, Espagne, Portugal, York, Séville, Batalha.
— France : les Valois. Charles V. — Saint-Ouen. Reims. Albi. Vincennes ; hôtel Saint-Paul ; hôtels seigneuriaux à Paris. Les habitations privées; Avignon. — Sculpture. — Peinture : Jean Fouquet.
— Tapisserie : Nicolas Bataille. — Le meuble. — Prospérité de la Flandre sous les ducs capétiens de Bourgogne. — Bruges. — Les hôtels de ville ; Mathieu de Layens, Ruysbroek. — Sculpture. La chartreuse de Dijon. Claux Sluter. — Arts industriels. — La tapisserie. — Peinture : école de Bourgogne ou de Bruges — Les Van Eyck. La peinture à l'huile. Le retable de Gand. — Van der Weyden. — Memling. — Les écoles allemandes. — Cologne : W, d-3 Herle, Stephan Lochner. — Ecole du haut Rhin. Martin Schœn. La gravure. — Ecole de Souabe : Augsbourg et Ulm. — Nuremberg. — Prague. — Les chevaliers teutoniques. Marienbourg.
Le mouvement artistique dans l'Europe centrale et occidentale. — Il y aurait autant d'injustice que d'ignorance, malgré les grandes œuvres, malgré les grands noms que nous venons de passer en revue, à concentrer dans la seule Italie l'histoire de l'art au xiv^ et au xv® siècle. Un autre foyer artistique presque aussi important existait dans la région qui s'étend de la Seine au Rhin, dans la France du Nord , la Bourgogne et la Flandre, ainsi que dans les vallées mêmes du grand fleuve et de ses affluents où les villes libres arrivent alors à leur apogée.
C'est en Flandre qu'a été inventée la peinture à l'huile, et l'Allemagne a précédé l'Italie dans l'invention de la
1. Courajod, Véritables Origines de la Renaissance. — Waagen, Manuel d* f histoire de la peinture en Allemagne — Wauters, Peinture flamande.
gravure. Jean Van Eyck a été avec Masaccio le plus grand peintre de son temps. Enfin, malgré Brunellesco et son ^cole, l'architecture italienne a bien de la peine à égaler les monuments que l'on continue à élever de l'autre côté des Alpes , et cela même dans d'autres régions que celles que nous venons d'indiquer.
Angleterre, Espagne, Portugal. York, Séville, Batalha. — Le style anglais affirme son originalité par la façade de la cathédrale d'York, et étend son influence au dehors, non seulement dans la Guyenne, que possèdent encore les Plantagenets, mais en Norwège [cathédrale de Drontheim) et surtout en Portugal. Le couvent de Batalha (la batillle], le Saint-Denis portugais, fondé par Jean P*" en 1385 pour célébrer sa victoire d'Aljubarrota, rappelle la cathédrale d'York*.
En Esj)agne, la construction de la cathédrale de Séville est commencée en 1408. « Elevons, avaient dit les chanoi nés de Séville, un monument qui fasse dire à la postérité que nous étions fous. » Ce monument, malgré la masse puissante de l'ensemble et son clocher de la Giralda, ne vaut pas nos belles églises françaises ; mais l'intérieur n'en est pas moins prodigieux : on dirait d'une vallée retournée. Les arcades, d'un seul jet, élèvent la pointe de leur ogive à plus de 50 mètres. Elles dépassent la nef d'Amiens delà hauteur d'une maison de trois étages, et la colonne Vendôme pourrait tourner autour de leurs piliers. La cathé-
Fig. 213.
Jrunellesco.
1. Jean I" avait épousé Philippa de Lancastre, petite-fille d'Edouard III. Les architectes de Batalha furent Alphonse Domingues, Hiiet, Martin Vcuquez, Fernandd'Evora, Mathieu Fernandez. — Les œuvres d'ébénisterie delà péninsule hispanique sont alors fort remarquables par un heureux mélange de style gothique et de style oriental. L'influence orientale disparut au zv*8i*« de sous l'influence flamande.
YORK. SEVILLE. BATALHA. SAINT-OUEN. aLBI 407
drale de Séville contraste aussi par sa noble simplicité avecla surcharge et la complication des autres monuments de ce temps, tels que la façade, si belle d'ailleurs, de la cathédrale de Burgos.
France : les Valois. Charles V. — Saint-Ouen. Reims. Albi. — Hôtel Saint-Paul. Vincennes. — Les hôtels seigneuriaux à Paris. — Les habitations privées. — Avignon. — En France, l'avènement des Valois semblait promettre à notre pays une prospérité et un éclat qu'il n'avait pas encore connus.
Jamais l'influence politique delà royauté française n'avait été si grande. Les mœurs brillantes et magnifiques des nouveaux princes semblent ouvrir aux divers arts un champ de prospérité indéfinie. On sait comment les fautes politiques accumulées, et les désastres de la guerre de Cent ans vinrent détruire toutes ces espérances.
Mais dès que la France trouve quelque moment de répit, son activité se réveille d'une manière admirable, et Paris devient sous Charles V ce qu'il était au début du règne de Philippe VI, la ville la plus brillante et la plus riche de l'Occident, le centre de la civilisation. Malgré tant de traverses, la France tient encore pour l'architecture le premier rang, ou du moins le dispute à l'Italie. Sans doute l'ardeur n'est plus la même qu'au XIII® siècle, mais on poursuit brillamment l'achèvement des édifices commencés et on élève même de nouveaux chefs-d'œuvre, tels que le clocher à jour de l'église du Kreizker à Saint-Pol de Léon, Saint- Bertin k Saint-Omer (1316-1520), Saint-Ouen de Rouen, le portail de Reims. Le ,' portail de Reims est resté proverbial, comme le plus beau de l'art gothique. Quant à Saint-Ouen, nul spectacle, a-t-on dit, n'étonne davantage la pensée que l'intérieur de cet édifice, par la grandeur des proportions jointe à la pureté des lignes, par sa tour qui s'élève à découvert sur la croisée du transept jusqu'à 82 mètres du sol, par ses
trois rosaces et par ses 125 verrières disposées sur trois rangs. Un architecte anonyme fut chargé, dans les premières années du xiv^ siècle, d'édifier cette merveille, à la suite d'un concours ouvert par l'abbé Jean Roussel. Alexandre de Berneval, mort en 1440, y travailla au siècle suivant.
C'est au XIV® siècle que l'art gothique se répand surtout dans le Midi en y prenant un aspect particulier : par exemple, les églises n'ont souvent qu'une seule nef. Le plus beau type du gothique au S. delà Loire est la cath. <i'^/èi(1282- 1512), un des monuments les plus originaux de l'Europe. Cette construction en briques, massive et puissante, constitue une véritable forteresse dont le clocher forme le donjon. Les contreforts qui soutiennent l'effort de sa voûte unique se dégagent en tourelles flanquantes entre lesquelles s'enchâssent dans la brique rouge des murs les ciselures de pierre des fenêtres, d'une blancheur éclatante.
Si de pareils monuments donnent une haute idée de l'architecture religieuse du temps, c'est alors aussi que les édifices civils prennent une importance égale aux constructions ecclésiastiques. Charles V, aidé d'architectes érainents comme Raymond du Temple, agrandit et transforme le vieux Louvre, élève V hôtel Sain*- Paul, qui devient la plus belle résidence royale de l'Europe, développe Vincennes, que Michelet appelle avec raison a le Windsor des Valois ».
« Il faut, dit-il, voir Vincennes non tel qu'il est aujourd'hui, à demi rasé, mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis, vomissaient aux quatre vents les escadrons panachés, blasonnés, des grandes armées féodales; lorsque quatre rois descendant en lice joutaient par-devant le roi Très Chrétien, lorsque cette noble s^ène s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que des cimes séculaires s'élevaient jusqu'aux créneaux, que des cerfs bramaient la nuit au pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et les cors les vinssent chasser daaa la profondeur des bois. Vincennes n'est plus rien, et.
R. DU TEMPLE. HOTEL SALNT-PAUL. VINGENNES 409
sans parler de son donjon, je vois la petite tour de l'horloge qui n'a pas moins encore de onze étages d'ogives. »
Charles V attache à sa maison et traite en favoris, non pas seulement des architectes comme Raymond du Temple, mais des sculpteurs comme Jean Romain, des peintres comme Girard d'Orléans et Jean Coste, qui ornent de peintures le château du Val-de-Rueil; comme François d'Orléans^ qui contribue à la décoration de l'hôtel Saint-Paul. Il fonde pour les artistes peintres, confondus jusque-là avec de simples ouvriers, la confrérie distincte de Saint-Luc, réorganisée sous Charles VI (1891). Les grands seigneurs suivent l'exemple du roi. Tels sont Louis d'Anjou, Louis d'Orléans, Jean duc de Berry, qui emploie surtout les architectes André et Guy de Dammarlin (Chat, de Mehun-sur-Yèvre, etc.). Les grands vassaux de la couronne, commençant à abandonner leurs demeures féodales, se font bâtir à Paris de somptueux hôtels, fait signilicatif dans l'ordre politique et considérable pour l'architecture.
Lorsque, au xv^ siècle, l'architecture religieuse perd de s» pureté et de son unité par une ornementation trop diffuse et une complication excessive, l'architecture civile garde toute sa valeur; il suffit de signaler ïhûtel de Jacques Cœur à Bourges. Ce goût du luxe et de l'art dans l'habitation privée gagne les bourgeois et même les paysans, qui trouvent parfois à cet égard l'appui le plus bienveillant et le plus délicat dans les princes. René d'Anjou aimait à aider de ses conseils et même de sa bourse ceux de ses sujets qui voulaient se loger artistiquement. Charles d'Orléans, au retour de sa captivité en Angleterre, trouvant sa ville de Blois mal bâtie, engage les habitants à venir couper dans ses forêts le bois qui leur serait nécessaire pour rendre leurs maisons plus commodes et de meilleur aspect. « J'aime mieux loger des hommes que des bêtes, » répond l'aimable poète aux courtisans qui regrettaient de lui voir diminuer ainsi l'étendue de ses chasses. La grande place donnée au bois dans les constructions est un des traits de l'architecture privée du xv^ siècle. Maisons de Dieppe, Rouen, Angers, Joigny, etc. On le rencontre dominant même dans des édifices publics très importants, tels que l'hôpital de Beaune.
Deux des villes de France qui ont le mieux gardé l'aspect ^aéral du xive et du commencement du xv« siècle sont Cahort
et Avignon. Cahors était alors un des grands marchés fÎDanciers de l'Europe. Il dut beaucoup au pape Jean XXII, qui en était originaire et contribua à l'embellir par des édifices divers. Mais Avignon, vu de Villeneuve, avec ses fortifications dominées par V église des Doms et les lignes magistrales dxx palais des Papes, est d'un effet bien plus caractéristique. Il y manque cependant cette multitude de clochers qui signalaient au loin les villes du moyen âge, et dont un si grand nombre a disparu pendant les révolutions. Il y manque aussi ces tours dont les riches bourgeois des villes communales aimaient à fortifier leurs maisons et qui s'y comptaient par centaines *.
Sculpture. — La sculpture, devenue de plus en plus réaliste, rend avec une habileté croissante les détails de la vie et a un souci beaucoup plus grand de la vérité individuelle. Les statues de Charles V, du Dauphin Charles à Amiens, du duc et de la duchesse de Berri, que le grand Holbein copia à son passage à Bourges, sont de véritables portraits. Le réalisme n'hésite pas à y affirmer sa force par quelque vulgarité. Un style plus pur se trouve dans les statues du pape Clément V et de ses cardinaux au portail de Saint-André, à Bordeaux. Elles appartiennent, il est vrai, au début du xiv® s., comme les sculptures de Jean Ravy et de J. Le Boutelier exécutées pour le pourtour du chœur de N.-D. de Paris (1319-1351).
Peinture. Ecoles de Tours et d'Aix. Foucquet. Froment. — Les peintres français brillent surtout dans la miniature. Certains manuscrits enluminés ont une valeur telle qu'on les hypothèque comme des immeubles. La chose n'étonne pas en présence, par exemple, du livre d'heures du duc J. de Berry (Chantilly) dans lequel M. Delisle n'est pas loin de voir « le roi des manuscrits ». Il est l'œuvre de Pol de Limhourg et de ses frères. Jean Foucquet (1410-80), dans son livre d'heures d'Et. Chevalier, son Tite-Live, etc., manifeste les qualités bien françaises de composition ingénieuse et d'expression claire. Mais il ne s'en tint pas là. Il est un des plus grands noms de l'art de son temps. L'Italie qu'il visita l'égalait à ses plus illustres artistes nationaux ou au flamand R. van der Weiden. 11 a peint la Vierge (Anvers), les portraits de Charles VU et de Jui'énal des Ursins (Louvre), à' Et. Chevalier (Berlin), du
1. « En 12^, Avignon n'avait pas moins de 300 maisons garnies de toura. »
J. FOUGQUET. — TAPISSERIE. : N. BATAILLE 411
pape Eugène IV, perdu comme ses grandes peintures de l'église N.-D, la Riche. Foucquet, dont un émail (galerie d'Apollon, Louvre) nous a conservé les traits, est un des fondateurs de l'Ecole de Tours. Au début du xiv^ s. appartiennent les peintures de la cath. de Cahors ; au xv^, le Concile provincial de Saint-Trophime d'Arles. L'école de Provence a pour chefs Enguerrand Charonton auteur du Triomphe de la Vierge (Yilleneuve-lez-Avignon), et Nicolas Froment, qui a peint le Buisson ardent (triptyque de la cath. d'Aix), le St Jérôme de Naples qui a eu l'honneur d'être attribué à H. Van Eyck par Waagen, les portraits de René d'Anjou et de sa seconde femme Jeanne de Laval (Louvre). Le « bon roi René » peignait lui-même avec talent. La peinture sur verre participe au progrès général de la peinture, comme on le voit à Saint-Martial de Limoges, à N.-D. de Strasbourg pour le xiv^ s., — à N.-D. d'Evreux pour le xv^. Elle est de plus en plus appliquée aux édifices civils et même aux constructions privées. Jean de Berry fit placer des vitraux dans son magnifique château de Bicêtre, où il avait réuni la plus belle collection de peintures françaises du temps, laquelle fut brûlée par les Bourguignons en 1411. Les verrières tendent alors à se transformer en véritables tableaux. Aussi peut-on leur préférer celles du xiii® s. Il ne saurait en être de même pour les tapisseries.
Tapisserie. Nicolas Bataille. — La tapisserie est pour la France, l'Allemagne, pour la Flandre même, ce qu'est la fresque et la peinture monumentale pour l'Italie. C'est un art populaire , et ces tentures précieuses s'étalent aux yeux de la foule dans les fêtes civiles et religieuses. Les inventaires des princes montrent avec quel empressement ils rassemblent les ouvrages de ce genre. Jusqu'au second tiers du xv^ siècle, Paris est le grand centre de cette fabrication. Nicolas Bataille et Jacques Dourdin, mort en 1407, sont les plus célèbres tapissiers de l'Europe. Le premier commença en 1376, d'après les cartons de Jehan de Bruges, un des peintres favoris de Charles V, les tapisseries sur l'Apocalypse qu'on voit à la cathédrale d'Angers. Le second avait exécuté entre autres une série de tentures sur V Histoire de Bertrand Duguesclin Rennes, Bourges, Troyes, Amiens, essayent avec succès de
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rivaliser avec Paris. Les tapisseries du château de Boussac (auj. Musée deCluny), sortent peut-être d'un atelier local. Boussac n'est pas loin d'Aubusson, où cet art s'est conservé.
Le meuble. — L'orfèvrerie. — Un luxe non moins grand continue à se déployer dans l'ébénisterie. Alors apparaissent les dressoirs. Sous Charles V on fait en France, comme on le fait surtout en Italie, des meubles dorés, vernis et peints, avec des ornements d'ivoire et de métal. Mais nos huchiers aiment en général à laisser au bois toute sa valeur et à le sculpter franchement, pour en faire sortir des reliefs qui rappellent toute la variété de la décoration des cathédrales gothiques, et où les ornements de toute espèce laissent cependant une très grande place à la figure humaine. Les grandes lignes restent toujours nettes, et ne se perdent pas dans la richesse de l'ornementation ; aussi la sculpture d'ébénisterie de ce temps n'a pas été dépassée (stalles de la Chaise-Dieu, chaire de la cathédrale de Toul). La même magnificence, avec plus de largeur dans le faire , se montre dans la gravure des sceauï {sceaux de Louis d'Anjou, de' Jean de Berri et de la ville de Bayonne), que les monnaies approchent de bien près. L'habileté croissante des orfèvres les amène à donner aussi dans leurs œuvres une grande part, beaucoup trop grande même, à la figure humaine. On a conservé, entre autres, le nom de l'orfèvre Jean Braalier, qui s'associa l'ébéniste Pierre de Vienne pour exécuter en 1353 le trône de Jean IL Ce trône était d'argent, de cristal, enrichi de grenats et d'émeraudes. Le peintre Pierre Clouet avait représenté sur fond d'or quarante armoiries, cinquante-six figures de prophètes et « quatre grandes histoires des jugements de Salomon ».
Prospérité des Flandres. — Les ducs capétiens de Bourgogne. — Bruges. — Les hôtels de ville. — Mais dès la seconde moi lié du xiv* siècle, la Flandre prend le premier rang dans les arts industriels , comme dans la peinture et la sculpture. Son influence s'étend au loin. Elle domine en France, comme le montrent les artistes flamands que nous avons déjà cités, et se fait sentir jusqu'en Espagne. Sans aller jusqu'à accepter complètement lea