VENISE. — LA COULEUR. — PALAIS DUCAL
son pouvoir, que Philippe de Comines, qui a vu de près la royauté de Louis XI, dit cependant « qu'il n'y a pas de gouvernement où le peuple tienne aussi peu de place que dans cette république ». D'ailleurs, pourvu qu'il ne s'occupe pas de politique, on lui laisse la plus grande liberté pour ses affaires et ses plaisirs. Le carnaval de Venise est déjà célèbre. Plus que dans toute autre partie de lltalie, de riches habitations offrent à l'artiste de grandes surfaces à décorer, où il doit avant tout chercher le plaisir des yeux. Le portrait jouera un grand rôle à Venise, non seulement le portrait intime, mais le portrait d'apparat, qui sera pour la postérité le signe de la puissance et de la fortune du modèle. Or ce giure prête aux séductions de la couleur. Tandis qu'autour de Florence et de Sienne l'œil est arrêté par des collines accidentées, des horizons découpés, — à Venise, à Murano, le regard se perd dans les formes indécises des lagunes, oij l'on ne sait quand commence la terre, quand finissent les eaux Tandis que l'air sec et pur de la Toscane laisse tout apercevoir avec une parfaite netteté, dans le Dogat, un ciel brillant sans doute, mais chargé souvent d'humidité, entoure les objets d'une brume lumineuse. A Florence, c'est le trait, c'est la ligne qui frappe d'abord. A Venise, c'est la tache colorée et la dégradation des nuances qui appelle l'attention.
Venise entretenait particulièrement des relations avec la Germanie et avec l'Orient, et ses rapports ne pouvaient que confirmer et développer chez ses artistes leur tendance coloriste. Par Cologne, grand centre du commerce du Rhin, ville d'affaires et de luxe, Venise touchait aux Flandres, où avaient été les plus anciens maîtres de la couleur. Les œuvres de Van Eyck, que Venise connut la première en Italie, y excitèrent une admiration universelle, et son procédé, sitôt découvert, y fut adopté par tous les peintres. Enfin depuis son origine Venise avait les yeux tournés vers l'Orient. Elle avait possédé a un quart et demi de l'empire grec » à la suite de la quatrième croisade, et, même après la conquête de Constantinople par Mahomet II , elle chercha toujours à entretenir des relations amicales avec les sultans dès qu'elle n'était plus en guerre avec eux. Un grand nombre de Vénitiens avaient donc eu occasion d'aller visiter l'Egypte et l'Anatolie; PsYRB. — Hist. des B.-Arts. 26
d'autre part, on pouvait voir sur la place Saint-Marc et le quai des Esclavous des commerçants grecs, arabes, turcs, arméniens, etc., dans leurs costumes nationaux. De là des impressions qui pénétraient d'autant plus vivement l'esprit des artistes vénitiens , qu'ils étaient par tempérament mieux préparés à les recevoir. La Vénétie restait comme isolée du reste de l'Italie, et son art se développa plus tard; c'est ce qui explique son indépendance et son originalité.
En résumé, Florence et Venise caractérisent les deuxgrandcs formes de Tart italien. A Florence, la ligne, le geste, l'expression variée parcourant par l'attitude et la physionomie toutes les nuances de la nature humaine, dans le type comme dans l'individu, poussant parfois la force jusqu'à la violence, la grâce jusqu'à la subtilité; uu art démocratique, dramatique, plein d'action. A Venise, l'éclat de la couleur, un art aristocratique, sinon princier, une composition riche et noble, qui sait cependant rester simple, éviter la manière et la déclamaliou'. Mais ni les Florentins ne dédaignent la couleur, ni les Vénitiens ne font fi du style.
L'architecture. Le palais ducal. — L'originalité de l'art vénitien se montre dans son architecture. On reste frcppé de la variété des façades des palais du Grand Canal, où 1 on a recherché les effets de couleur par la diversité des matériaux ou même par les dorures et les incrustations [palais Loredan, l'ancienne demeure des Lusignan). Le gothique s'y affirme au xiv* et au xv® siècle (palais Plsani, Foscari, la cd d'oro, ou maison d'or), comme le byzantinisme s'yafQrmait encore au xi* siècle {palais Loredan). ha. Renaissance ne s'y montre que plus tardive avec le palais Vendramin Calergi, construit en 1481 par P. Lonibardo. Le gothique eut même au xv® siècle un si grand succès à Venise, qu'on eut la singulière idée de décorer d'orne-
1. Ce qui montre bien la différence des deux écoles, c'est que les Vénitiens ne se sont presque jamais servis de la fresque. Celles que Titien a faites a l'adoue (dans la scuola San-Antonio) montrent qu'il est maître du procédé, mais elles sont loin de compter parmi ses œuvres les meilleures. Clu'>« imprévue, elles sont beaucoup plus réalistes (la scène d'assassinat, par exemple) que ses ?»ilres ouvrsgcs.