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CHAPITRE IV

LE XVI* SIÈCLE DANS l'eUROPK CENTRALE ET SEPTRNTniONALR

L'art allemand au xvi' siècle. — Albert Ddrer et l'école de Franconie. — La gravure. — Ecole de Saxe. Lucas Kvanach. — Ecole de Souabe. Holbein. — Sculpture : Kraft. P. Vischer. La châsse de saint Sébald. Le tombeau de Maximilien à Inspruck. A. Colin. — Sculpture sur bois. Arts industriels. — Architecture. Heidelberg, Kronborg. — La Flandre. Prospérité d'Anvers. Quentin Matzys. Les romanistes et la tradition nationale. Van Orley. Breughel le Drôle. Les portraitistes. — Tapisserie. Vermeyen. —

ECOLE DE FHANuONIE. — ALBERT DUEiER 483

1.'--= jwi'ili-i's Uaïuarids à l'étranger. Campnna. — La peinltirft ea Hollande. Lucas de Leyde. Les romanistes. Les genres divers. Le portrait. Antonis Moor. — L'architecture. — La sculpture dans les Pays-Bas. Tombeau de Marie de Bourg-ogne.

L'art allemand au seizième siècle. — Diverses causes devaient empêcher la peinture d'avoir en Allemagne et même en Flandre, au xvi^ siècle, le développement que l'on pouvait en attendre. Sans parier de ladilference des aptitudes naturelles, l'Allemagne ne sut, ne voulut ou ne put j)as profiter comme 11 talie de l'influence anti{[ue.

Sans doute il est bon pour l'art que l'ouvrier ne soit pas trop séparé de l'artiste, mais en Allemagne cette confusion allait trop loin, les règlements des corporations étaient pour les artistes une grande gêne. Albert Diirer pouvait écrire de Venise à *'»g- 23o son ami Pirkheimer : « 0 combien je souj)irerai après le pays du soleil! ici je suis un prince, et dans mon pays un simple pique-assiette. » L'importance des villes libres d'Allemagne va diminuer de plus en plus. La Réforme va entraîner l'Allemagne dans des voies nouvelles, et il fallait du temps pour qu'un art protestant arrivât à se constituer. Or cet art devait se constituer en dehors de l'Allemagne; car, malgré son souci du détail poussé jusqu'à l'encombrement, l'esprit allemand était fait pour un art poétique, d'inspiration élevée et générale, et s'accommodait mal des petits sujets auxquels le réduisait la Réforme.

Albert Diirer et l'école de Franconie. — La gravure.

Ilolbcin. — Le Chevalier et la Mort.

— Il semblait cependant, au début du xvi^ siècle, que rAUemagne allait rivaliser avec l'Italie. Albert Durer (1471- 1528) fut considéré parles Italiens mêmes comme un maître qui égalait les plus grands de leurs compatriotes.

Il fut, au delà des Alpes, l'objet d'un véritable engouemeut. II exerça sur la gra\ me ilalioiine une influence décisive; il fut, comme peintre, admiré de Raphaël * ; il fut imité par le Pontormo, qui dans certains tableaux semble son élève, et il exerça son influence jusque sur Giov. Bellini, le Corrège et A. dcl Sarto. A. Durer était né en 1471 à Nuremberg. Nurembei-g succédait alors à Cologne comme centre principal de l'art, et l'école de Franconie était la première de l'Allemagne. Destiné au métier d'orfèvre qu'exerçait son père, il entra dans l'atelier de Wohlgemuth . Dès sa première jeunesse il dut chercher à tirer parti de son talent, pour aider son père à nourrir ses dix-sept frères et sœurs. En r«9i il épousa Agnès Frey, doiJt il a reproduit très souvent les traits dans ses tableaux. Elle était belle, elle avait une dot de deux cents florins, et son père se chargeait des frais de la noce. Mais par son humeur acariâtre, par son avarice, elle abrégea les jours de son époux. Elle ne lui laissait pas un moment de repos, lui reprochait sans cesse de ne pas gagner assez d'argent, le séparait de ses amis et lui disait pour l'encourager : « Songez à la situation dans laquelle vous me laisserez lorsque je serai veuve. »

Le premier tableau d'Albert Durer dont la date soit connue est son propre portrait, qu'on voit à Florence (1498). Peut-être le portrait de son père, également à Florence, estil antérieur. La dureté d'exécution qui marque la plupart de ses oeuvres est surtout sensible dans celles du début de sa carrière, telle que V Adoration des Mages à Florence. Alors il se distingue surtout dans le portrait ( Maxiinilien^ Marie de Bourgogne, son ami Pirkheiiner, son maître Wohlgemuth). 11 aborde plus tard les sujets les plus vastes : le Martyre des dix mille chrétiens, ordonné par Saper (1507), à

1. La coUecliou Albertine de Vienne posbède, sous le n° 176, un dessin d* Raphaël donné par lui à Albert Diirer en 1515.

A. DURER. - PEINTURES ET GRAVUiU-:S 485

Vienne*; La Trinité, tableau appelé aussi la Toussaint (151t), du raêrne musée. Mais déjà, à la suite de son voyage en Italie, comme nous le voyons dans ses lettres à ]\Iélanclilhon, une modification commençait à s'opérer dans sa manière de concevoir la peinture. Il reconnaissait que la nature n'avait pas l'aspect diffus, la pénible et laborieuse variété qu'il avait cherché à mellre dans ses tableaux. Il regrettait de s'en être aperçu trop tard ; mais, au lieu de s'attacher à l'abondance et à l'cntassemc:it des détails, il se promettait de faire dominer dorénavaiii la simplicité et rharmouie. lu' Eve et V Adam de Madrid témoignent d une souplesse, dune largeur d'exécution relative (1507) jointe à lu recherche du clair-obscur. Sur la fin de sa vie, il n'hésite pas, malgré sa gloire et malgré la fatigue de l'âge, à changer sa manière, et l'on doit à cette transformalion les ^y9o7re5-, de Munich. Son talent aurait-il gagné, en définitive, à celte simplilication ? Quoique ces figures d'apôtres comptent parmi ses œuvres capitales, la question peut se poser. Il est permis de regretter cependant qu'un artiste si bien doué n'ait pas eu un autre maître que Wohlgemuth et n'ait pu recevoir dans sa jeunesse des enseignements différents de ceux de l'école de Nuremberg. Quoi qu'il en soit, Albert Durer a été un des plus grands inventeurs de l'histoire de l'art, et la plus complète personnification de l'art allemand.

Mélange extraordinaire d'imagination rêveuse, d'expressions émues, d'idées profondes, à la fois subtiles et naïves, souvent obscures, énigmatiques, vagues, mais qu'il rend avec un réalisme qui pousse la précision jusqu'à la sécheresse et reproduit minutieusement les moindres accidents de la forme, il fait penser à ces auteurs de contes fantastiques qui nous forcent à admettre l'invraisemblable par l'exactitude du cadre où ils placent leurs inventions chimériques*. Albert Diirer occupe un rang

1. Comparer le Martyre de sainte Ursule et de ses compagnes par Carpaccio.

a. Il y a très peu d'œuvres de Diirer en France : au Louvre quelques dessins el une tète de vieillard à la détrempe; à Lyon Maiimilien d'Autriche et Cmkerine Sforza aux pieds de la Vierge est une très médiocre copie du taljleai» de Pr:igue-, à Caen, ]^ierge et trois suintes (douteux). — Thausing, Albert Durer.

SAXE : KRANAGK. — SOUaBE : IIOLBEIN 487

plus élevé dans la gravure que dans la peinture; il est, avec Mantegna, et avant Marc-Antoine et Lucas de Leyde, le créateur de la gravure moderne *. Aucun de ses tableaux n'est plus connu et ne mérite plus de l'être que ses gravures au burin du Chevalier et la Mort et de la Mélancolie, ou plutôt l'Etude découragée. Il est j)eut-êire l'inventeur de la orravure à l'eau-forle [1512]*.

Il contribue à l'extension de la gravure sur bois par les dessins qu'il fait reproduire, souvent avec sa participation même comme graveur. Telles sont les séries de sujets sur la Passion et la Vie de la Vierge. Il travailla aussi au Triomphe de Maximilien, dont la plus e^ranrle partie est due à un autre peintre de l'école de l'Vancouio, Ilans Burg/nayer (1472-1531). Celle suite, où l'on voit dcliler la cour de l'empereur, sa maison civile et militaire, des soldats avec leurs olficiers, des cavaliers, des fantassins, des artilleurs, des équipages de chasse, des musiciens, des bouffons et des jongleurs, des paysans des divers pays çoumis à l'empereur, des représentants des diverses puissances avec lesquelles l'empereur a été en guerre, des chevaliers portant les élcudards des villes, etc., est un des documents historiques les plus précieux du XVI® s., intéressant à comparer au Triomphe de César de Malcg^na et aux gravures de Hagc/ihcrg sur VEntrée de Charles-Quint à Bologne, œuvre souvent imitée dans des peintures monumentales (Palais Lisca à Vérone, etc.) et attribuée à tort à Kranach.

École de Saxe. Kranach. — Lucas Sunder. dit Kranach (1472- 1551]), était originaire de Kranach ou Kronach en l>anconie, mais passa la plus grande partie de sa vie en Saxe et y fonda une école qui ne lui sui'vécut guère.

1. A. Durer était aussi infçônioiir ; il a fait un des plus anciens traitôs de fortiflcations postérieurs à l'invenliou de la poudre. Il s'y occupe beaucoup <]o créer et do ménager dos abris j^our l'assiégé contre le feu de l'assiégeant. Los précautions de plus en plus grandes quout dû prendre les ingénieurs eu ce sens, depuis ces dernières années, ont rappelé l'attention sur ce très rejuarquable essai du peintre. Cet ouvrage a été traduit par Râteau.

2. Ce procédé était déjà employé par les armuriers pour les damasqmnures , il s'agissait de l'appliquer aux estampes. C'est ainsi que les nielles «valent couduit à l'invention de la gravure au burin.

Kranach fut le premier en date des peintres protestants, et s'honora en partageant la captivité de Frédéric de Saxe, sou protecteur, après la bataille de Mûhlberg. Il a beaucoup travaillé, mais ses œuvres sont fort inégales {Christ en croix, à Weimar; les Chasses royales, à Madrid; Adam, aux Offices).

École de Souabe. Holbein. — En Souabe, //a/îs Baldun.; Grien (1480-1545) peint le tableau d'autel de Fribourg. Martin. Schaffner continue (1508-1535) la tradition de l'école d'Ulm, sa patrie, l'élargissant par l'imitation des maîtres italiens (Mort de la Vierge, à Munich, Naissance du Christ, à Sigmaringen). Il meurt trop jeune pour avoir une grande Infliionce.

L'école d'Augsbourg prend au contraire tout son éclat avec les Uolhein. Hans Holbein l'Ancien (1460-151G) ne cessa d'élargir sa manière, comme le montre la comparaison du polyptique de la Légende de saint Paul, vers 1500 (Augsbourg', et V Autel de saint Sébastien (1510), à Munich. Il était aussi excellent portraitiste; mais sa renommée s'est presque effacée devant celle de son fils et élève, Hans Holbein le Jeune (1498-1554), le seul peintre allemand que l'on puisse opposer à Albert Diirer.

11 vint jeune encore s'établir à Bàle, où il se lia avec Erasme, puis se rendit en Angleterre (1526j, où il passa, sauf de rares absences , le reste de sa vie. Il y mourut (1554) , ayant joui jusqu'au bout de la faveur de Henri YIII et de ses successeurs. Son talent est le plus franc qu'ait produit l'Allemagne ; il l'emporte sur tous les peintres de son pays par une couleur chaude, vigoureuse, par la plénitude des formes, lair de vie et de santé qu'il donne à ses personnages, et il atteint souvent à la véritable beauté. La Vierge de Soleure , la Vierge du bourgmestre Meier , dont Dresde et Darmstadt prétendent avoir l'original , la Vierge entourée de saints à Lisbonne , œuvre moins connue, mais qui est une des compositions religieuses les plus importantes du maître, ne donneraient cependant qu'une idée incomplète de son talent, si l'on n'y joignait les trop rares débris de ses fresques de la Salle du conseil

Fig. 23

030. Ilolboiu. — Christine de Danemark, du hessc- de Milan.

à Bâle et de la Maison d'Orient à Londres. Dans la première il avait représenté des scènes de l'histoire religieuse et profane célébrant les sentiments républicains (Charondas se donnafit la mort pour a\oir enfreint une de ses propres lois : Sapor humiliant l'empereur Valérien; liencontre de Samuel et de Saiil), œuvres qui témoigncut d un haut sentiment de la composition expressive et de la vérité historique. Dans la Maison d'Orient, il avait représenté des allégories sur la liichesse et la Pauvreté. Cette peinture, dont l'esquisse est au Louvre, ressemblait par l'inspiration à la célèbre suite, gravée sur bois, des Simulaclues de la Mort. Imprimées à Lyon (1538), ces petites gravures d'Holbein firent oublier toutes lespublications analogues sur un sujet depuis longtemps populaire {Danses des morts, Danses macabres)^. Cette œuvre à la fois burlesque et tragique , où l'artiste a varié un même thème avec une imagination toujours claire, a contribué d'autant plus à sa renommée que la fresque de la Danse des morts, exécutée à Bàle pendant le concile, a été détruite en 1806, et que le même sujet peint par Aie. Manuel, dit Deutsch, entre 1515 et 1520, aux Dominicains de Berne, n'a pas duré 50 ans. Holbein a été aussi un enlumineur exquis; mais lia été surtout un portraitiste admirable, et il est presque dans ce genre, avec sa manière bien différente, un rival du Titien et de Van Dyck. Il est impossible de mieux rendre un caractère et de réunir plus de soin et de vérité dans l'étude du modèle avec plus de simplicité dans rexécution. Il suffit de citer le portrait de CJiristine de Milan que nous reproduisons, Vorfèvre Moret de Dresde, la Jeanne Seymour de Vienne, V Érasme et VAnne de Clèves du Louvre '.

1. Langlois, Pottier et Baudry, Essai sur les danses des morts. — Les squelette* •culptës d'Ellora sont une espèce de danse macabre. Voy. aussi p. 65, note 2.

2. Le brillant portrait d'Anne de Clèves est la cause indirecte de la mort tragique d'un ministre. Thomas Cromwell avait conseillé à Henri VIII d'épouser cette princesse et lui avait fait voir la peinture d'Holbein. Lorsque le roi fut en présence de l'original, il fut singulièrement désappointé. 11 n'osa pas cependant renvoyer la princesse en Allemagne; maie, peu de temps après lavoir épousée, il la répudiait, et le n-alaJroit négociateur, impliqué bientôt dans aa complut imaginaire, portait sa tôte sur l'échafaud.

SCULPTURE

KhAFT. — VISHER. — COLIN 491

Mais cette simj)licilé et cette franchise sont rares dans

l'école allemande.

Sculpture : Kraft, P. Visher : la châsse de saint Sébald.

Le monument de Maximilien à Inspruck. A. Colin. —

Celle tendance de l'esprit allemand à la complication, déjà

dangereux pour la peinture , était

plus défavorable encore à la sculpture. Cependant le tombeau de

l'empereur Frédéric III, commencé

en 1461 par Nicolas Lerch, de

Vienne, et terminé en 1513 par

Michael Dichter, est une œuvre

grandiose et originale, dit M. Lub-

ke. Nuremberg est le centre principal de la sculpture comme de la

peinture, avec Adam Kraft (m. en

1507) et surtout Peter Visher (m. en

1529). Adam Kraft montra dans ses

scènes de la Passion une émotion communicdtive, et parfois de la no blesse. Dans un genre bien différent, son bas-relief de la façade du Poids public témoigne d'une imagination ingénieuse et naïve.

Quant à Peter Visher, c'est un des plus grands artistes de la Renaissance. Il appartenait à une famille où l'art de la fonte , qui depuis longtemps était pratiqué en Allemagne, se transmettait et se perfectionnait de génération en génération. Son père Herinaim avait fait en 1457 les fonts baptismaux de

Wittemberg. Mais Peter devait le laisser bien loin derrière lui. La châsse de saint Sébald à Nuremberg, à laquelle il travailla treize ans (1506-1519) avec ses cinq fils, est le chef-d'œuvre de la sculpture allemande. Les

Fig. 2.33. — Peter Visher.

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