‹ Histoire générale des beaux-arts, contenant plus de 300 illustrations d'après les œuvres les plus célèbresChapitre 277 sur 424 · ECOLE BOLO^'AISE. — LES CARRAGHES · texte numérisé non relu

ECOLE BOLO^'AISE. — LES CARRAGHES

taieut plus, se proposant de réunir dans ses œuvres à lui les qualités propres à chacun d'eux : le coloris de Yéronèse ou du Titien, l'énergie de Michel-Ange et la grâce du Corrège *. Cet éclectisme, poussé trop loin, serait dangereux, en risquant d'étouffer l'originalité. Mais en quoi cette originalité auraitelle plus à craindre de plusieurs maîtres que d'un seul? et, malgré quelque danger de dispersion, quel inconvénient y a- t-il, comme système d'étude, à s'instruire de chacune des parties de l'art auprès de ceux qui l'ont le mieux pratiquée ? Il remit aussi en honneur l'étude patiente du modèle vivant qui était presque abandonnée. En sommeil rendit aux peintres la dignité et la conscience artistique, en leur réapprenant à être sévères pour eux-mêmes, en faisant comprendre qu'à la facilité naturelle il est bon de joindre la difficulté acquise; en leur faisant abandonner les formules toutes faites, les poncifs extravagants, rais à la mode par les imitateurs de Michel-Ange. Il peut exister des poncifs extravagants, mais il est bon de noter que l'art académique des Carraches a cherché à en dégoûter les peintres du temps. Les premières œuvres de Louis Carrache furent froidement accueillies. Son bon sens parut froideur; sa sérieuse simplicité, absence d'habileté et de force. Il ne se décourage pas ; il appelle auprès de lui ses cousins Augustin et Annibal, trouve en eux des dispositions remarquables, en fait ses collaborateurs, et fonde bientôt dans sa patrie une véritable académie, qui a été le modèle de toutes les écoles de beaux-arts qui ont suivi. On y faisait des cours de perspective, d'anatomie, de composition, d'architecture, de critique artistique, d'histoire de l'art. Il y avait une salle d'étude pour le modèle vivant, une salle d'étude pour l'antique. Sans doute on n'y trouvait plus entre le maître et l'élève cette intimité qui résultait des contrats d'apprentissage; mais il faut remarquer que ce n'était pas là une école officielle sous la dépendance de l'Etat, « et que le maître travaillait à sa propre gloire en formant ses élèves ^ ».

1. Augustin Carrache a fait un sonnet qu'on pourrait considérer comme le manifeste des principes de l'école. Mais il les y résume en les exagérant, et Louis Carrache heureusement n'a pas cherché à les réaliser dans la pratique.

2. Voyez Ménard, Tableau historique des beaux-arts, p. 216. — L'estime et l'alfection respectueuse dont Louis Carrache jouissait dans sa vieillesse

Aussi ne faut-il pas s'étonner que le nom de Louis Carrache, recommandé par les services de son enseignement comme par la dignité de son caractère, occupe dans l'histoire de la peinture une place plus grande que celle que son talent seul lui aurait assurée. Ce n'est pas cependant un peintre médiocre que l'auteur de V Apparition de la Vierge à St Hyacinthe (houwe)^ des fresques de St-Michelin-Bosco et des palais Sampieri et Magnani à Bologne, etc. Il survécut à ses deux cousins Augustin et Annibal.

^M^Ms^m (1557-1602), graveur etpeintre, érudit et poète, fut un professeur disert et zélé; mais quelque nombreuses que soient ses œuvres peintes ou gravées [Communion de saint Jérôme), Annibal lui est bien supérieur. Frère cadet d'Augustin, destiné à succéder à son père dans le métier de tailleur, Annibal Carrache (1560-1609) était loin d'avoir reçu l'éducation qu'on avait fait donner à l'aîné de la famille. Dans ses lettres pleines de naïveté, il s'excuse à Lodovico de n'avoir pas su bien exprimer son jugement sur les peintures qu'il voit dans ses voyages, ajoutant « qu'il laisse à Augustin le soin de tirer la quintessence de tout cela et d'en parler selon les règles ». S'il ne sait pas bien s'exprimer, il sait ce qu'il a à faire, et cela suffit. En effet, Annibal Carrache mérite d'être placé immédiatement après les grands génies, surtout si l'on considère les peintures de ses dernières années, les fresques mythologiques du palais Farnèse aussi bien que les tableaux religieux tels que la Vierge apparaissant à sainte Catherine et à saint Luc, le Christ mort sur les genoux de la Vierge, la Résurrection (tous trois au Louvre). Annibal a exécuté aussi des portraits (un entre autres qui est à Chantilly), des scènes de la vie privée telles que le Concert sur Veau y la Pèche, la Chasse, où le paysage a une

auprès de ses compatriotes se montre d'une manière fort gracieuse dans la petite aventure que raconte une lettre qu'il écrit à son ami le peintre Ftrrantc le 15 fév. 1617. (Voy. Recueil de lettres d'artistes, par Jay, p. 267.)

CALVAERT. — LE RE ALISME. — GARAVAGE 535

grande importance. Il a fait aussi plusieurs paysages proprement dits, d'un caractère noble et naturel, mais trop superficiel. Ils ont eu de l'influence sur Poussin, quoiqu'il n'y mette pas en général de personnages antiques.

Denis Calvaert. — L'école des Garraches voyait arriver à elle des élèves de toutes les parties de l'Italie; elle devait à plus forte raison attirer les jeunes peintres qui fréquentaient les autres ateliers de Bologne. Le maître le plus en renom dans cette ville était alors un Flamand, Denis Calvaert (1540-1619), coloriste remarquable, que le Saint Michel et le Purgatoire de Bologne suffiraient à placer parmi les premiers peintres de son temps. Il n'en perdit pas moins ses meilleurs élèves, Dominiquin, le Guide et l'Albane. Il est vrai qu'il ne prenait pas précisément les moyens de les retenir. Ayant surpris Dominiquin copiant une gravure d'Augustin Garrache, il saisit dans sa fureur un escabeau qui se trouvait sous sa main et assomma à moitié son élève. Quant au Guide, que son maître chargeait, lorsqu'il n'avait que dix- huit ans, de faire les modèles que devaient copier les autres élèves, il n'en fut pas moins en butte à ses violences, et passa dans l'atelier des Garraches, où il devait retrouver l'Albane ^

Maniéristes et réalistes. Le Caravage. — La seule influence qui agissait sérieusement sur l'art italien à côté des Garraches était celle d'un homme isolé qui n'avait rien d'un chef d'école. Le Caravage [Michel-Angiolo Amerighi da Garavaggio, 1569-1609) fut le chef du réalisme.

Apprenti maçon, il avait pris goût à la peinture en voyant faire des fresques pendant qu'il préparait l'enduit frais sur lequel l'artiste devait travailler. S'étant formé à peu près seul, il disait que l'étude de l'antique, de Michel-Ange, de Raphaël, ne pouvait que gâter les dons naturels de l'artiste.

1. La haine entre les deux partis ne fut pas toujours aussi violente, puisque Aug. Garrache a gravé d'après Denis Calvaert.

636 LE XVIIe SIÈCLE EN ITALIE

Lorsqu'il vint à Rome, les maniérisles y dominaient, et leur chef /e Joseppin^ y jouissait d'une faveur que nous avons peine à expliquer aujourd'hui. Comme il arrive souvent, une réaction violente contre une mode, si bien établie qu'elle soit, a plus de chance de succès qu'une tentative modérée de réforme. Le réalisme décidé de Caravage, avec ses types pris sur le vif, si différents des fadeurs alors en vogue, eut un succès prodigieux. Il est vrai qu'il n'y avait rien là de médiocre ; c'était le caractère souligné jusqu'à la brutalité dans des types souvent ba» et grossiers, mais ce n'était jamais la platitude dans l'expression, ni la laideur cherchée pour elle-même, ni le mépris de la composition. Aussi le réalisme moderne auraitil peu le droit de se recommander d'un talent essentiellement personnel. Sans parler de l'originalité d'exécution et du puissant relief de sa peinture, il y a parfois chez Caravage un véritable sentiment de grandeur 2. il ne faut donc pas s'étonner qu'on admire encore, quelque réserve qu'on fasse, ses tableaux religieux tels que V Enses>elisseinent du Christ (au Vatican) et la Mort de la Vierge (au Louvre). Il devait réussir dans les portraits ; nous en avons un superbe au Louvre, le Grand Maître de Malte Alof de Vignacoiirt. Mais peut-être n'y montret-il pas une assez grande pénétration. Il excelle dans les scènes de cabaret, de corps de garde, de brigands, de bohémiens. C'est là qu'il se montre surtout original, en nous peignant dr^ mœurs qu'il ne connaissait que trop bien 3. (Concert, Diseuse de bonne aventure, au Louvre, les Joueurs, de la galerie

1. GLuseppe Cesari, dit il cavalière d'Arpino ou il Giuseppino (1568-1640), jouit d'uno roputalion telle que Richelieu proposait à Marie de Médicis de lui confier plutôt qu'à Rubens la décoration de la galerie du Luxembourg.

2. Nous ne tenons pas compte dans cette appréciation d'un certain nombrode toiles condamnables, mais qui ne sont qu'en minorité dans son œuvre, par exemple la Vierge de la galerie Borghèse.

.3. On a dit avec raison que la vie de Caravage était une édition nouvelle, mais bien peu corrigée, de la vie de B. Gellini. Il parvint à se faire nommer chevalier de Malte afin de tirer vengeance de Joseppin, qui, provoqué par lui, avait été trop heureux de se targuer de sa noblesse récente pour repousser le cartel d'un maçon. Dans l'orgueil et la joie de son nouveau titre, Caravage insulta gravement un des dignitaires de l'ordre qui lui faisait quelque observation. Emprisonné, il parvint à s'enfuir sur une barque; mais, après d'autres aventures et d'autres rixes, il mourut dans une auberge sur la côte: de Toscane, au moment où il se disposait à revenir à Rome, et sans avoir pu rejoindre son rival. Le peintre Schnetz a écrit une vie du Caravage.

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