‹ Histoire générale des beaux-arts, contenant plus de 300 illustrations d'après les œuvres les plus célèbresChapitre 296 sur 424 · ETAT POLITIQUE, INTELLECTUEL ET MORAL · texte numérisé non relu

ETAT POLITIQUE, INTELLECTUEL ET MORAL

hollandaise. Le grand pensionnaire Jean de Witt, qui traite d'égal à égal avec Louis XIV, n'a qu'un seul domestique attaché à sa personne. De là beaucoup d'argent pour vivre largement et satisfaire ses fantaisies. Or, le goût général se porte alorsvers les fleurs et vers la peinture. On sait les folies qui furent faites à Harlem et les spéculations qui eurent lieu dans ce qu'on pouvait appeler la bourse des Tulipes. Les Hollandaismettaient à ces enchères leur ténacité proverbiale; un oignon de l'espèce Semper Augustus se vendit treize mille florins, soit près de 30,000 francs. D'autre part, tel boulanger paye 600 florins une seule figure de Van der Meer, et « il n'y a si pauvres gens qui ne veuillent être pourvus de tableaux* ».

L'école hollandaise, et c'est là le fondement de sa force, devait être essentiellement nationale. Ses caractères devaient être, avec plus de précision peut-être qu'ailleurs, le résultat de la nature du pays et de ses mœurs, de ses institutions et de sa religion. C'est chez elle seule que se constituera un art protestant. La rigueur du culte calviniste ayant rejeté les images des églises, les grandes peintures religieuses n'auront plus de raison d'être. On abandonnera complètement la voie où étaient entres Cornelis de Harlem et Bloemaert. Les sujets religieux serant rarement traités, ou le seront dans un caractère intime et réel qui doit plaire à des hommes qui ont fait entrer dans leurs habitudes la lecture de la Bible et de l'Évangile. Deotinés à prendre place dans la famille, et non plus à orner des monuments, ils seront de dimensions petites ou médiocres.

Les dimensions restreintes s'imposeront d'une manière générale à tous les tableaux, quels que soient leurs sujets, et les sujets préférés seront les scènes familières. Ce que ces braves^ gens, après une journée de travail, aimeront à voir accroché aux murs de leur maison, ce sera surtout des cadres qui leur rappelleront leur existence journalière : tantôt des réunions de famille ou de société ; tantôt les banquets, la pipe et la bière, la joie franche et parfois brutale du cabaret. La bonne chère est, en effet, un plaisir favori des peuples du

1. Cependant plusieurs artistes hollandais doivent exercer pour vivre des professions étrangères. Van Goyen spécule sur les tulipes et les maisons; Steen exploite deux brasseries; Hobbema est jaugeur juré des liquides débarqués a Amsterdam ; Peter de Hoogh accepte une charge d'intendant.

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Nord : dans un pays froid et humide le cabaret a bien plus ■d'attrait qu'il n'en peut avoir pour les populations vivant en plein air sous un ciel pur. Si les peintres hollandais ont à traiter des personnages de grandeur naturelle, ce sera dans le portrait, peinture fort en honneur aussi, car l'aristocratie bourgeoise des Provinces-Unies n'est pas moins fière que l'aristocratie vénitienne ou anglaise. Il arrivera plus rarement que les peintres auront à grouper des personnages de grandeur naturelle dans des compositions importantes. L'occasion leur en sera cependant offerte, grâce surtout à l'importance que conserve la vie municipale, grâce au grand nombre des corporations et des confréries. Les magistrats et les syndics aimeront à se faire représenter dans de grands cadres, soit à part dans leurs réunions particulières, soit avec leurs confrères dans les fêtes ou convocations solennelles de la corporation ou de la cité. Il y aura bien aussi quelques peintures décoratives inspirées de la Bible et de l'histoire romaine oa <le l'allégorie mythologique sur les murs des hôtels de ville à Amsterdam, à Leyde, etc. * ; mais, encore une fois, ce sera «ne exception.

Il faut donc, pour caractériser l'école hollandaise, s'en tenir surtout aux tableaux de chevalet. Ces tableaux seront en général d'une exécution très soignée. Les Hollandais aiment la propreté et l'exactitude, et les scènes intimes qu'ils préfèrent doivent être relevées par le détail. On peut remarquer que les peintres qui, dans l'école hollandaise, auront une plus grande liberté de touche, se rattacheront par quelque pointa l'école flamande, soit par l'imitation de Téniers, soit par l'enseignement de Franz Hais, qui était originaire de Malines. Les peintres hollandais seront essentiellement coloristes; cela lient d'abord à la nature du pays, et l'on pourrait répéter ici ce qui a été dit pour Venise. De plus, ce n'est qu'à ce prix qu'ils pourront satisfaire leur public, moins préoccupé des belles

1. La liste des grandes peintures historiques hollandaises est cependant ^lus longue qu'on ne le croit généralement.

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lignes que de l'agrément de l'aspect, le tableau venant ajouter sa note variée au mobilier bien entretenu de la demeure patrimoniale. On comprend aussi que, pour les mêmes raisons, ce coloris n'aura rien de fougueux et de heurté; mais il ne sera cependant ni sec ni fade.

Malgré les limites où semble se renfermer l'école hollandaise, elle n'en occupe pas moins une place éminente dans les arts. D'abord elle a exploré son domaine dans toutes ses parties; elle l'a étudié sous tous ses aspects. Cette division du travail que nous signalions en Flandre sera appliquée bien plus encore en Hollande, où les spécialités se multiplient : les animaliers, par exemple, s'occuperont uniquement de telle espèce d'animal, à l'exclusion des autres. Ensuite les aptitudes naturelles de ses peintres, même dans les plus humbles sujets, sont servies par une science impeccable, appuyée, bien plus qu'on ne le croit généralement, sur l'étude du nu et de l'anatomie, et par une connaissance admirable du clair-obscur comme de la perspective aérienne. Ils ont su très nettement ce qu'ils voulaient dire, et ils l'ont bien dit. Ils ont mis à tout ce qu'ils ont fait une admirable conscience. Il est juste qu'ils en aient été récompensés par la postérité. Enfin il ne faut pas oublier que c'est la Hollande qui a porté à son apogée le paysage, et que nulle part les spectacles que présente la nature n'ont été étudiés avec une attention plus dévouée et plus pénétrante, rendus avec plus de sincérité et de talent. Ces diverses raisons font comprendre que jamais on n'ait rencontré, dans un aussi court espace de temps et sur un territoire aussi restreint, une réunion d'artistes illustres plus riche que celle que présentent les Pays-Bas vers le milieu du xvii® siècle.

Sans doute on aurait tort de reprocher aux peintres hollandais le choix habituel de leurs sujets. Cependant, si l'on veut faire sentir ce qui a manqué en général à l'école hollandaise, pas n'est besoin de la comparer à d'ai*-

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très écoles ; il suffît de rappeler ses deux plus grands noms, Rembrandt et Ruysdaël. Tous deux ont dépassé l'horizon de leurs compatriotes et sont restés presque isolés : Ruysdaël méconnu, jusqu'à sa mort misérable; Rembrandt, ayant étonné plutôt que convaincu ses contemporains. Mais leur supériorité comme leur isolement montre d'une manière éclatante qu'il y a une grandeur que le talent, si achevé qu'on le suppose, ne saurait atteindre; qu'il y a une i)lace privilégiée pour l'inspiration qui cherche à s'élever au-dessus des choses, pour l'âme profondément émue, pour l'imagination qu'illumine la poésie.

Principaux centres artistiques : Harlem, Leyde. — Les centres ])rincipaux de l'art en Hollande furent Harlem, Leyde, et aussi Amsterdam, moins peut-être par les artistes qui y sont nés que par ceux qu'il a attirés. On peut y ajouter Delft* et Utrecht. 11 n'y a pas d'intérêt dans une revue rapide à classer l'art hollandais dans diverses écoles dont les différences sont souvent peu sensibles. Remarquons cependant que les peintres de Harlem, qui dès l'origine subirent l'influence de Franz Hais, ont en généi'al une allure plus franche et plus vive, et que c'est aussi à Harlem que s'est développée la peinture de paysage; enfin que, de toutes les villes de Hollande, c'est celle qui a produit le plus d'artistes illustres. Mais à Leyde appartient Rembrandt, et cela suffirait à sa gloire.

Rembrandt; caractère de son génie; ses trois manières; le clair-obscur. — Rembrandt peut manquer du seiiliiiient de la beauté plastique ; lorquil a traité le nu*, non seulement il n'a pas évité, mais il semble quclque-

1. Delft fut aussi, à partir des derniôres années du xvi» siècle, le centre principal de la céramique hollandaise, qui s'inspire souvent dos produits que les vaisseaux des Provinces-Uuies allaient chercher dans l'extrènie Orient- On sait que, seuls des petiples européens, à partir du commencement dii XVII» siècle, les HoUand.iis pouvaient commercer avec le .Tnpon.

2. Il n'y a gu(!re qu'un seul peintre hollandais de celte période qui ait réussi dans la reprosenlalion du uu de grandeur naturelle, Jacob Vanloo (1614-1670), qui SI lit naturaliser Français.

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