RELIGION. — ANTIQUITE. — ESPRIT CLASSIQUE
Ce ne fut pas sans grandes et longues difficultés que l'Académie de peinture et de sculpture put s'établir. Il fallut lutter contre la maîtrise des peintres, sculpteurs, doreurs, marbriers et vitriers, qui réunissait dans une même corporation les peintres en bâtiments et les plus grands artistes*. La maîtrise trouva un appui dans l'esprit étroit et réactionnaire du Parlement qui, quelques années auparavant, avait fait aussi une vive opposition à la création de l'Académie française. La maîtrise finit par céder, grâce à la persévérance d'un amateur éclairé, M. de Charmois , et du peintre Ch. Lebrun, fermement soutenus par Anne d'Autriche et Mazaria. Cependant l'Académie ne fut constituée qu'en 1655 : on voit qu'elle a été plutôt une œuvre d'émancipation que la mainmise du pouvoir sur les artistes 2. En 1671, le conseil des bâtiments devient l'Académie d'architecture. Colbert avait d'ailleurs songé à réunir en un seul corps toutes les forces intellectuelles de la France, écrivains, érudits, savants et artistes. On voit quels sont les avantages et les inconvénients d'un pareil esprit : les inconvénients apparaîtront dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. Cet esprit risque d'affaiblir la vie intellectuelle dans l'ensemble du pays, pour la concentrer sur un s€ul point; il risque d'établir l'uniformité chez les écrivains, et mieux encore chez les artistes, dont il menace plus sûrement l'individualité. Mais on voit aussi quel appui il peut apporter au génie lui-même, lorsqu'il est contenu dans de justes limites, et quelle conscience il impose aux talents médiocres.
1. Le pape Grégoire XIII avait établi en 1.5T3, sur la proposition du peintre Muziano, l'Académie romaine de Saint-Luc. Elle avait été organisée par F. Zuccaro en 1593, en vertu d'une bulle de Sixte-Quint.
Les efforts tentés en France à partir de la fin du xv» siècle pour élever la situation des artistes (société de Saint-Luc, 1391, ordonnance du 3 janvier 1430 du roi Charles VII, etc.), n'avaient pas eu tous les résultats attendus. Les artistes brevetés du roi pouvaient se croire à l'abri des revendications des corporations. Mais en 1647 la maîtrise obtenait du parlement un arrêt qui sommait tous les peintres et statuaires n'appartenant pas à la maîtrise d'avoir à cesser immédiatement l'exercice de leur art, sons peine de saisie.
2, Une habitude qui contribua aussi à encourager la gr.iude peinture fut l'usage traditionnel qu'avait la corporation des orfèvres d'offrir, le l^^mai de chaque année, a Notre-Dame de Paris un tableau commandé à un des premiers artistes du temps. Cette commande très enviée classait mi peintre. La plupart des tableaux religieux remarquables de ce temps sont des Mli^ de Notre-Dame.
D'ailleurs, quoique l'art ainsi conçu soit moins populaire que pendant le moyen âge et pendant laRenaissance, ce qui est pour lui une cause de faiblesse, il ne faut pas croire qu'il s'isole de la nation et qu'il serve une coterie. L'art français du xvii' siècle est bien un art national.
A tout prendre, les hautes classes, pour lesquelles le peintre, le sculpteur et l'architecte travaillent, le pays tout entier partage leurs sentiments. Comme elles il est religieux et monarchique. Comme elles il aime la règle. Si la turbulente noblesse, toujours prête à se révolter ou à conspirer, même sous un Richelieu, n'est plus que l'entourage dévoué du monarque, attendant tout de sa faveur, le parlement lui-même, quoiqu'il ait conservé plus d'indépendance, aime aussi passionnément la hiérarchie et l'ordre. La famille est fortement constituée : le principe d'autorité y domine. La bourgeoisie s'attache à un régime où elle voit s'ouvrir pour elle les plus hautes perspectives, et où, dans une sorte d'aristocratie tournante *, elle peut atteindre aux plus hautes charges de TEtat, occupées, même sous le plus fier des princes, par de simples roturiers*. Quant au peuple, il ne ncste plus rien en lui de l'agitation de la Ligue et delà Fronde : il sait ce qu'il y a gagné. Le roi reste à ses yeux le protecteur du faible et comme la personnification de la France. Il y a là un magnifique ensemble dans lequel tout concourt à la force ou à la renommée du pays.
La plus célèbre des constructions du temps, Versailles, est bien, comme l'a dit Michelet, l'image de ce qu'était alors la nation française, le symbole de la grandeur de la France, unifiée pour la première fois au xvii« siècle. « Ces merveilleux entassements de verdure et cette hiérarchie de bronzes, de marbres.
1. Expression de Joseph de Maistre. Comparer ce quedisait Claude de Sey9> sel au comraeacement du xvi« siècle dans son Traité de la monarchie française (l"' partie, chap. xiii-xvii).
2. Oa pourrait montrer même, non seulement sous Richelieu, mais aou» Louis XIV, qu'elle occupe dans les gmdes militaires une place plus importante» qu'on ne le croit généralement. Une ordonnance de Louis XIII contre les oC6cicrs absents de l'armée sans con<;ô iudiqiie des peines parliculiéres pour le» officiers non nobles. Voyez aussi la scène xii du 3« acte du Bourgeois gentU>homnte.
LA ROYAUTÉ. — LA NATION. — VERSAILLES 6îl
de jets, de cascades, échelonnés sur la montagne royale, de| uis îes monstres et les titans qui rugissent en bas le triomphe du grand roi, jusqu'aux belles statues antiques qui couronnent la plaie-forme de la paisible image des dieux, il y a dans tout -cela un spectacle grandiose de la monarchie elle-même ; les eaux qui montent et qui descendent avec tant de grâce et de majesté, semblent exprimer la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse montant du peuple au roi, pour retomber du roi au penple en i^loire, en bon ordre, en sécurité. » Quelles que soient les splendeurs de la cour du grand roi, splendeurs qui éblouissent oon seulement la France, mais toute l'Europe, c'est justement "dans la période qui précède l'apogée du règne, entre 1630 et 1668, que se développent complètement, ou du moins se conslituent, surtout dans les arts, les génies les plus fermes et les plus élevés.
Une intime parenté intellectuelle et morale unit les grands hommes de la première partie du xvii' siècle, quelque diOerent que soit le champ de leur activité. Richelieu, Descartes et Poussin^ sont frères. Tous trois •doués d'un génie supérieur, ils se sont proposé un grand but et l'ont poursuivi avec une ténacité de volonté digne de ce génie même. Ils ont eu l'intention de toutes les choses qu'ils ont faites. L'enthousiasme qui les soutient et les élève ne les empêche jamais de voir les conditions pratiques qui les conduiront au succès, et c'est ainsi qu'ils arrivent dans leur âge mûr à réaliser la pensée de leur jeunesse; ce qui est, comme on l'a dit, le signe d'une grande vie^.
i. On pourrait y ajouter saint Vincent do Paul.
2. La comparaison entre Desc.irtes et Poussin, pourrait être poussée jusque dans le détail. Tous deux aiment à écarter les importuns, les relations imiyantes, aiment a la fois l'isolement (sinon la solitude) et aussi l'observation des hommes. « Poussin, dit Félibien, était extrêmement prudent dans toutes ses actions, retenu et discret dans ses paroles, ne s'ouvrant qu'à des amis particuliers, nullement embai-r.issé d'ailleurs, homme de bonne compagnie, iisant assez volontiers ses sentiments, mais toujours avec une honnête liâwrté et beaucoup de grâce. » Tout cela s'appliquerait à DescarteR.
Le dix-septième siècle avant Poussin. Architecture et sculpture. — Au moment où parut Poussin, l'architecture et la sculpture françaises s'étaient déjà placées, dès la seconde moitié du xvi® siècle, au premier rang en Europe. Elles se maintenaient honorablement sous la protection de Henri IV, qui fut, pour le peu de temps qu'il gouverna en paix son royaume, un grand bâtisseur. Jacques II Ducerceau, mort en 1614; Coin, Fournier, Louis Metezeau (mort en 1615), fils de Thibaut Metezeau (1533-1586), Clément Metezeau (1581-1652), Dupérac (mort après 1601), poursuivent avec une grande activité les travaux de jonction du Louvre et des Tuileries par la construction de la galerie du bord de l'eau jusqu'au pavillon de Lesdiguières, du pavillon dv- Flore et de l'aile qui joint ce pavillon à l'œuvre de Delorme. h'Hôtel de ville est achevé ainsi que le Pont Neuf. La place Royale avec ses toits élevés, avec ses briques encadrées par des pierres de taille en ressaut marquant les angles et bordant les ouvertures, est restée le type du style particulier de ce temps, que l'on retrouve par exemple dans certaines parties de Fontainebleau. En 1600 on commence le merveilleux jubé de Saint-Étienne du Mont avec ses escaliers à rampes découpées à jour, s'enroulant autour des premiers piliers du chœur. Bientôt Salomonde Brosse élève pour Marie de Médicis (1615- 1620) le palais du Luxembourg, œuvre simple et grandiose, qui s'inspire, mais sans le moindre plagiat, de la noble sévérité des palais de Florence, dont Marie de Médicis est originaire. Il achève de se classer comme le pre» mier architecte qu'eut alors la France par son portail de Saint-Gervais, qui applique définitivement à une église française gothique le système des ordres. Chose condamnable en soi, ce portail est cependant le type du genre et n'a rien de supérieur en Ita ie. Biard, les frères Lheureux, Barthélémy Prieur, Pierre de Francheville, Jacquet, le plus célèbre en son temps, mais dont les œuvres sont