‹ Histoire générale des beaux-arts, contenant plus de 300 illustrations d'après les œuvres les plus célèbresChapitre 312 sur 424 · POUSSIN EN FRANCE. — PAYSAGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

POUSSIN EN FRANCE. — PAYSAGE HISTORIQUE

Poussin lui fut présenté « par M. le Grand, son favori' ». C'était plus qu'il n'en fallait pour susciter contre lui toutes sortes de cabales. Le franc et noble caractère de Poussin n'était pas fait pour lutter contre les intrigues. Il trouvait que c'était du temps bien inutilement perdu. 11 exécuta les divers travaux ou projets qu'on lui demandait pour le roi, tels que les cartons pour la galerie du Louvre^, mais se hâta, dès qu'il en eut obtenu la permission sous forme de congé, en 1642, de retourner en Italie. Il laissait en partant, « comme une réponse à ses calomniateurs et à ses ennemis, le tableau représentant le Temps qui soustrait la Vérité aux attaques de l'Envie et de la Discorde ». Il nous laissait aussi, entre autres œuvres admirables, la Cène et le Miracle de saint François Xavier.

Le voyage de Poussin marque une date dans son talent, qui arrive alors à son apogée : sa manière acquiert plus de liberté et de variété, sa conception gagne encore en profondeur et en puissance. Que de chefs-d'œuvre il faudrait citer! le Jugement de Salomon , les Aveugles de Jéricho, Moïse sauvé des eaux, Orphée et Eurydice, la nouvelle suite des Sept Sacrements, peints pour I\I. de Chantelou, Ravissement de saint Paul, qui lui fut commandé pour servir de pendant à une répétition de la Vision d'Ézéchiel, de Raphaël.

Le paysage historique. — C'est alors qu'il s'adonne surtout à ce qu'on a appelé le paysage héroïque ou historique, dans lequel la nature, tout en restant vraisemblable, prend une poésie et une grandeur particulière digne des héros et des dieux qu'elle doit entourer. Ce genre a perdu toute faveur et a paru faux. Mais si on admire la

1. Lettre de Poussin à del Pozzo, 6 janvier 1641. Il s'agit de M. le Grand (Écuycr), Cinq-Mars.

2. Ces travaux devaient être considérables. La chalcographie nationale possède les planches des trente-neuf sujets relatifs à la vie d'Hercule qui avaient y êtr€ exécutés.

Sixtine et la Transfiguration, pourquoi n'admirerait -on pas au même titre les Bergers d'Arcadie, le Diogène du Louvre ou le Polyphème de l'Ermitage? Les arbres n'ontils pas la souplesse et la force? les eaux ne sont-elles pas limpides et profondes ? ne sent-on pas partout l'air et la lumière ? Les figures héroïques ne s'harmonisent-elles pas bien avec pette nature? N'y sont-elles pas souvent mieux à leur place que les silhouettes introduites par les paysagistes hollandais dans leurs tableaux?

On c-bjectera sans doute le peu de succès qu'ont eu la plupart des artistes qui ont abordé le même genre. D'accord; il n'y en a pas de plus difficile, il ne souffre pas la médiocrité. Mais la médiocrité de la plupart de leurs imitateurs doit-elle nous faire condamner Homère et Corneille? La rareté des œuvres dignes du Cid ou de Y Iliade doit-elle nous faire proscrire la tragédie ou l'épopée? Quoi qu'il en soit, lorsque l'affaiblissement de sa santé, lorsque la paralysie qui le gagnait lui rendit, sur la fin de sa vie, le travail plus difficile, il retrouvait sa puissance d'inspiration, sinon sa fermeté de main, pour peindre, dans ce même genre, le Déluge (1664), qui reste un des témoignages les plus glorieux de son génie ^

Poussin. L'homme et l'artiste. — Et maintenant à quel rang convient-il de placer Poussin? A côté des plus grands noms de l'art, incontestablement. Depuis Michel- Ange et Raphaël, si l'on excepte Rubens, si différent de lui, on n'avait pas vu d'artiste de sa taille. Il lui manque peut-être cette fleur d'imagination qui conduit à la beauté suprême des formes. Il lui manque l'émotion qui saisit tout d'abord. Il n'atteint le cœur en général qu'en passant par l'esprit*. Mais il n'en est pas moins un des génies les

1. C'est la dernière pièce d'une suite représentant les quatre saisons, aujourd'hui au Louvre. L'anuée même de sa mort il travaillait à un tableauqu'il laissa inachevé, Apollon et Daphné, qui est aussi au Louvre.

2. Un a critiqué aussi sa couleur. Il ne dédaignait pas cepcadaut le coloris, •t ses premières œuvres, a partir de sou séjour eu Italie, témoignent de so»

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plus créateurs et même les plus féconds qui aient existé. La facilité de l'invention, la variété de l'inspiration, doivent lui être si peu refusées, que ce sont au contraire des traits caractéristiques de son talent. Il est comparable, à cet égard, a dit avec raison Gh. Blanc, à Murillo, à Rubens même, et cette fécondité est d'autant plus remarquable que ses sujets sont plus réfléchis et plus savamment composés. Nul n'a mis dans ses œuvres de pensées plus profondes et ne les a plus clairement exprimées. Nul n'a mieux su assouplir son génie aux sujets les plus divers, scènes calmes, sérieuses, ou tourmentées et violentes, mythologiques, héroïques, sacrées, gracieuses ou austères, qu'il a toutes rendues avec une égale supériorité. On peut citer de lui plus de trois cents tableaux authentiques*. Et cependant il est celui peut-être de tous les grands peintres qui a eu le moins recours à des mains étrangères pour l'aider dans ses ouvrages, et qui s'est le moins répété. C'est ainsi que, M. de Chantelou lui ayant demandé de refaire pour lui la suite des Sept Sacrements, qu'il avait faite pour del Pozzo, il composa sur les mêmes sujets des tableaux fort différents, et supérieurs aux premiers. Il préférait aux personnages de grandeur naturelle les fjgures de dimensions moj-ennes, qui lui permettaient de réaliser ses pensées sur un plus petit espace

Nul peintre, quoi qu'on eu ait dit, n'a été plus original. Cette originalité se montre dans la manière dont \\ travaillait. Quelque passionné qu'il fût pour les œuvres des grands peintres italiens et pour l'antiquité, « il s'est bien rarement assu-

goût pour les Lombards et les Vénitiens, qu'il avait beaucoup étudiés. Mais, par suite d'une erreur dans la manière dont il préparait le fond de ses tableaux, ils ont beaucoup souflfert. D'ailleurs, il a eu à un haut degré le sentiment de la lumière et de la perspective.

1. Il s'occupa aussi de sculpture. On lui attribue l'exécution des modèles des atlantes qui ornent la grotte du jardin de Vaux. Ses biographes préteudent qu'il se servit plus d'une fois de maquettes de cire pour préparer la composition de ses tableaux.

jetti, dit Félibien, à copier leurs travaux, et même lorsqu'il voyait parmi les auliques quelque chose qui méritait d'être remarqué, il se contentait d'en faire de légères esquisses. Maisil considérait attentivement ce qu'il voyait de plus beau, et s'en imprimait de fortes images dans l'esprit, disant souvent que c'est en observant les choses qu'un peintre devient habile, plutôt qu'en se fatiguant à les copier. Il étudiait en quelque lieu qu'il fût; même lorsqu'il marchait dans les rues, il observait toutes les actions des personnes qu'il voyait; et s'il et découvrait quelques-unes extraordinaires, il n faisait des notes sur un livre qu'il portait exprès sur lui. il notait aussi les beaux effets de lignes ou de lumière que lui présentait lanature aux diverses heures du jour. »

11 conserva cette passion d'observation jusqu'à la fin de s» vie. « J'ai souvent admiré, dit Vigneul-Marville^ qui connut Poussin dans sa vieillesse, j'ai souvent admiré l'amour extrême que cet excellent peintre avait pour la perfection de son art. A l'âge où il était, je l'ai rencontré parmi les débris de l'ancienne Rome, et quelquefois dans la campagne et sur les bordsdu Tibre, qui dessinait ce qu'il trouvait le plus à son goût; je l'ai vu aussi qui rapportait dans son mouchoir des cailloux et de la mousse, des fleurs et d'autres choses semblables, qu'il voulait peindre exactement d'après nature. Je lui ai demandé un jour par quelle voie il était arrivé à ce haut point de perfection qui lui donnait un rang considérable entre les plu» grands peintres de l'Italie. Il me répondit : « Je n'ai rien né- « gligé. » C'est le mot de Newton : « En y pensant toujours. » Quoiqu'il n'aimât pas à faire des portraits, celui qu'il fit de lui-même est un des plus beaux du siècle. Il est vrai que le modèle était digne du maître. « Son corps était bien proportionné, sa taille haute et droite. La couleur de son visage tirait sur l'olivâtre, les cheveux noirs, les yeux vifs et bien fenrlus, le nez grand et bien fait, le front spacieux, la mine résolue. S» physionomie, qui avait quelque chose de noble et de grand, répondait àla beauté de son esprit et à la bouté de ses mœurs. » Ses lectures favorites étaient la Bible, Homère et Virgile. La répugnance qu'il eut à tiavailler pour le poète Searron, don!

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