‹ Histoire générale des beaux-arts, contenant plus de 300 illustrations d'après les œuvres les plus célèbresChapitre 356 sur 424 · INGRES · texte numérisé non relu

INGRES

posa corame le cliel de l'école adverse et le représentant des traditions que les révolutionnaires attaquaient. Do" minique Ingres [1780-1867) avait été cependant d'abord un novateur. Il aimait avec passion l'antiquité, mais ne la comprenait plus comme David ; il cherchait à la fois à être plus beau et plus vrai. L'antiquité n'était pas chez lui af-

Fig. 274. — Ingres. — Apothéose d'Homère.

faire d'érudition, mais surtout de sentiment. Il avait été directement aux Grecs, Ife*? avait compris et y avait associé dès l'origine l'admiration sans bornes de Raphaël.

Après avoir donné des preuves d'une grande précocité, ii obtenait à vingt et un ans le prix de Rome avec un tableau qui mérita l'admiration de Flaxmau, le célèbre sculpteur anglais alors de passage à Paris, au point de faire naître chez David quelque sentiment de jalousie. David pouvait y reconnaître, en effet, autre chose que son enseignement. Ingres y montrait déjà ce qu'il -devait être dans toute sa longue et glorieuse

carrière. Quoique l'unité soit le caractère dominant de cette rie, il ne faudrait pas juger le peintre d'après le despotisme de son enseignement, et moins encore d'après les déclarations riolemment exclusives qu'il lançait au milieu des luttes de doctrines. En effet, Ingres avait été parfois aussi « audacieusement véridique qu'aucun des novateurs naturalistes »; de plus, il a pris des sujets de tableaux dans le moyen âge, la Renaissance, le xvii^ siècle, et même dans les temps modernes. Certes, l'auteur de Françoise de Rimini, de Raphaël et la Fornarine, de Henri IV et ses enfants, de Philippe V et Benvick, de la Vision de Fingal. de Jeanne d'Arc, de Pie VII à la chapelle Sixtine, n'avait pas l'imagination fermée à tout ce qui n'était pas antique. Avec la conscience qu'il mettait à toute chose, il a été un des créateurs de \a couleur locale et du genre historique. Il a devancé sur ce point et dépassé en exactitude plusieurs des romantiques les plus bruyants. L'accoutrement barbare des guerriers qui apparaissent dans la Vision de Fingal, œuvre détruite aujourd hui et qu'on ne connaît que par un dessin du Louvre, aurait eu de quoi plaire aux fanatiques d' Hernani : cette peinture a été pourtant exécutée pendant le premier empire. Lorsque parut la Chapelle Sixtine, ce tableau frappa surtout par la recherche du coloris. Ses portraits témoignent d'un tel souci do l'exactitude actuelle du costume, qu'ils sont déjà des documents du plus grand prix pour connaître les modes et les étoffes alors en usage. On comprend donc que les véritables artistes qui s'attardèrent plus ou moins longtemps au mouvement romantique aient été plus justes pour Ingres qu'Ingres ne l'a été oour eux, et ce n'est pas un des faits les moins intéressants de l'histoire de l'art au xi2« siècle que de constater qu'Ingres a sa place, et une place importante, dans le romantisme. Le soin de l'exactitude historique se montre particulièrement dans son œuvre cependant la plus académique, V Apothéose d'Homère, où il y a comme un résumé de l'histoire du costume depuis l'antiquité jusqu'à Louis XIV.

Ingres avait raisoL de dire : « Le dessin est la probité de l'art;» il avait tort de le considérer, dans un tableau une fois achevé, comme devant être distinct de la couleur. Il ne tombait pas dans les excès de l'école de David, et faisait sentir fort biea,

CLASSIQUES. — IL FLANDRIN Ihi

même dans ses figures isolées, tels que ses chefs-d'œuvre de VOEdipe et de la Source, ce qui doit distinguer la peinture de la sculpture; il a souvent une grande justesse dans le ton local. Mais il oublie trop le clair-obscur et la lumière, le rapport qui doit exister entre la coloration d'une figure et le plan où elle se trouve. Sans être dépourvu de sentiment et de passion comme suffiraient à le prouver le Saint-Symphorien à la cathédrale d'Autun et la Stratonice à Chantilly (principalement dans la figure du médecin Erasistrate), il restreint trop leur part et semble le plus souvent se les interdire. Il y a de l'idéal chez lui, mais on n'y trouve pas la fantaisie et le rêve. Qu'importe, après tout, puisqu'il a fait des œuvres admirables ? S'il n'a pas peint V Entrée des Français à Constantinople, il a peint V Apothéose d'Homère, et ces deux toiles, placées en face l'une de l'autre au Louvre, font également honneur à l'école française. Enfin, même au plus fort de la lutte, on a rarement contesté qu Ingres fût un portraitiste éminent. Les portraits de iV. Berlin, de M^^ de Vaucay^ et bien d'autres sont comparables aux plus belles œuvres des temps passés.

Classiques. H. Flandrin. — Cn grand nombre de peintres de talent suivent de plus ou moins loin les inspirations qui dominent l'âme et le talent d'Ingres : Jérôme Langlois (1779-1838; Cassandre implorant Minerve)\ P. Drolliw (1786-1857; la chapelle de Saint- Paul à Saint - Sulpice) ; Brune (1810-78) et Vauchelet (ancienne salle des séances du Sénat); Auguste Couder (1789-1873; le Lévite d'Éphraïm), Ahel de Pujol (1785-1861; Saint Etienne); Court (1795-1865; les Funérailles de César)] Vinchon (1789-1855; les Volontaires de 1792), Signol (1804-92; la Femme adultère); Auguste Hesse (1795-1869 ; V Évanouissement de la Vierge) ; Alex. Hesse (1806- 79) neveu d'Auguste H. [peintures à Saint-Gervais, les Funérailles de Titien); Léon Cogniet (1794-1880; Marias à Minturnes, le Massacre des Innocents, les Saisons, à l'ancien hôtel de ville); Lazerges [la Vierge au pied de la croix); Caminade (1783-1862: la Mort de la Vierge); Amaury-Duval (1808-1885; peintures à Saint-Gervais); Mottez (1809-97) et Biennoury (1823-93) qui imitent les peintres de Pompéi aux plafonds du .Musée des antiques; Za«c/eZ/e (né en \^2\; Pressentiment de la Vierge) ; Eug. Roger [le Corps de Charles le Téméraire retrouvé) ;

Delorme (1783-1859 ; Mort de Léandre, Arles) ; Mauzaissc (1784- 18'»4 ; plafonds et portrait de sa mère, au Louvre). Parmi les contemporains d'Ingres, un seul, trop oublié, put, dans l'école classique, être mis quelquefois à côté de lui, Heim (1787-1865),, l'auteur du Massacre des Juifs (Louvre), du Martyre de sainte Juliette et de saint Cyr (à Saint-Gervais) et d'une toile d'uo genre tout différent, particulièrement intéressante pour l'histoire de l'art, la Distribution des récompenses à la suite du Salon de 182^, un des meilleurs tableaux de chevalet de la Restauration. Ingres est loin d'avoir exercé la même influence que David. Parmi les peintres qui se rattachent à l'école classique, les noms qui précèdent montrent que plus d'un inclina vers la facilité des Carraches et ne se refusa même pas quelque incursion dans le camp romantique.

Ingres transmit son talent de pozn-aitiste à son élève préféré Hippolyte Flandrin (1809-1864), qui l'emporta sur lui par le sentiment religieux. A cet égard il est le premier artiste de son temps; car chez lui un talent supérieur, fidèle à la tradition, mais ennemi de toute convention routinière, s'appuie sur une conviction profonde quj n'a pas besoin d'un archaïsme intempestif pour s'affirmer. Ses principaux titres sont la décoration de Saint-Germaindes-Prés — que la mort interrompit lorsqu'elle étail presque complète et que son frère Paul acheva avec un pieux respect de sa mémoire — et celle de Saint-Vincent-de- Paul, où les saints et les saintes marchant vers le Sauveur forment comme un nouveau cortège de Panathénées, dignes d'un Parthénon chrétien ^ A Saint-Vincent-de-Paul le chœur avait été peint par Picot (1786-1868), plus connu pur f Amour et Psyché. Léon Bénouviile (1821-59), dans son

1. Le transept de gauche de Saint-Germain-des-Prés a été peint par Sèb. Cornu, de l'école de Lyon, comme Périn et Orsel, Chenaiard, Mich. Dumas, F. Clémeni (^mort de César), comme le peintre de genre Bonnefond (1790-1860). Donnons aussi un souvenir à Ducornet (1806-1856) qui, né sans bras, se servait de ses pieds poui peindre et n'en exécuta pas moins de grandes compositions qui furent Justement récompensées ou remarquées au Salon, entre autres 5t Denis préchant dans le» Gaules (église Saint- Louis-en-l'Ile}.

ROMANTIQUES. — ARY SGHEFFER 745

St François d'Assise bénissant sa ville natale, semble avoir retrouvé la pure inspiration de Lesueur. Il y a là la même simplicité de composition que dans les œuvres de Victor Orsel (1795-1850) ou de Périn (1798-1875; pein tures à N.-D.-de-Loretle) mais sans la convention qui les dépare. Clienavard (1808-1895) se proposa de retracer l'ensemble de l'histoire de l'humanité dans une suite de compositions destinées au Panthéon (auj. à Lyon). Il est par l'originalité, la puissance et l'ingéniosité de la conception, l'émule de Kaulbach. Auguste Glaize (1807-93) a fait une remarquable peinture du même genre dans le Pilori.

Romantiques. A. Scheffer. — Ary Scheffer (1795-1857), îe j)lus célèbre des romantiques après Delacroix, rappelle aussi l'école allemande par ses efforts pour traduire sur la toile les irapref,:::ons les plus délicates et les plus subtiles de l'âme humaine. Mais il est plus touchant et plus clair. Il a fait des portraits remarquables (la reine Marie- Amélie à Chantilly, Talleyrand). On le connaît surtout par ses petits sujets de sentiment, tels que la Veuve du soldat^ et par ses compositions tirées de Byron, de Dante ou de Gœthe, sa Françoise de Riniini, ses Mignons, sa Médora, ses Marguerites, que la gravure a popularisées. La postérité estimera peut-être davantage ses tableaux religieux, d'une expression pénétrante et parfois nouvelle, le Christ consolateur et le Christ rémunérateur (au Musée Fodor, Amsterdam), St Augustin et Ste Monique (Louvre), l'Enfant charitable (Nantes), et même les Douleurs de la terre en s^élevant vers le ciel se changent en espérances et en béatitudes. Une de ses toiles les plus pathétiques, les Femmes souliotes, rappelle l'insurrection grecque qui inspira souvent nos poètes et nos artistes.

Parmi les peintres qui se rattaclient au mouvement romantique, on distingue : Clément Boulanger (1805-42); Louis Dou- Peyre. — Hist. des B.-Arts. 42

langer (1806-67), Fami de Victor Hugo, qui assagit plus tard sa manière (1798-67); Camille Roqueplan (1802-55); Léon Rlésener (1808-1878), Henri Scheffer (1807-72), frère d'Ary Sch. [Charlotte Corday); Gigoux (1806-94; Mort de Léonard de Vinci)', Dehon (1807-72; .fia/. d'ILastings, mus. de Caen) ; le chef d'escadrons d'artillerie Penguilly LHaridon (1811-72), peintre original et d'un pinceau très sûr, qui aime à encadrer ses sujets militaires et ses scènes de la vie de Don Quichotte daas de& paysages rocheux plein de caractère; Gendron (1818-81 ; la Voix du torrent. Scènes florentines); Trutat, mort en 1848 à vingtquatre ans (étude de femme, Louvre); Adrien Guignet, aux couleurs bitumineuses, mort à 37 ans en 1854, qui aime les barbares et les bandits. Chanipmartin (1797-1883), l'auteur de la Prédication de St J.-B. à Saint- Thomas-d'Aquin, portraitiste qui eut beaucoup de vogue [M^^ de Mirbel), est aujourd'hui trop oublié. Trois artistes ont eu surtout des succès retentissants : Couture, Muller, E. Dévéria. Couture (1815-79), dans son Orgie romaine, rappela la belle ordonnance de Véronèse; mais avec le respect des convenances historiques et en donnant à son œuvre une signification symbolique dont le Vénitien se serait peu soucié. Eugène Dévéria (1805-85), dans la Naissance d Henri IV, d'une composition agréable et habile, se rapproche davantage du coloris de Fauteur des Noces de Cana. Mais ce fut pour Dévéria comme pour Couture des succès sans lendemain. Eugène-Louis Muller (1815-92), auquel on ne peut refuser le pathétique, soutint mieux, par son ISÎ^, ses peintures au Pa'.Hllon Denon, Madame Mère, la vogue qui avait accueilli sa Lady Macbeth et son Appel des dernières victimes de la Terreur. Deux élèves d'Ingres, Ziégler (1804-56; abside de la Madeleine), Théodore Chassériau [le Tepidarium, les décorations du chœur de Saint-Philippe-du-Roule et de Fanciea palais du Conseil d'État) s'efforcèrent d'unir au sévère enseignement de leur maître la recherche du pittoresque comme de la couleur et y réussirent. Chassériau, mort à trente-sept ans, en 1856, eut le temps encore de faire des incursions en Orient, et contribua au succès de l'orientalisme *.

1. On peut en rapprocher Aleiandre-Evariste Fragonard (1783-1850), fils d'Honoré Fr., qui, quoique élève de David, aima les colorations brillantes et les sujet» modernes LF'iinçois I" armé chevalier, plafond du Louvre). 11 • pratiqué aussi 1»

Orientalisme. Decamps. Marilhat. Delacroix. — L'orientalisme a été une iieureuse acquisition pour notre école. L'expédition d'Egypte, de 1798, où des artistes aussi bien que des savants avaient accompagné l'armée, attira l'attention sur le pays du soleil et des rêves. Mais l'école française se préoccupait peu alors de la couleur pour ellemême et le pittoresque proprement dit n'était chez elle qu'un souci secondaire.

L'insurrection grecque, et les guerres d'Algérie qui suivirent arrivèrent dans un meilleur moment. Les artistes cherchaient les effets de lumière et voulaient du nouveau : l'Orient leur en offrit avec prodigalité. Decamps [1803-1800) se plaça à la tête des orientalistes et fut à vrai dire celui qui constitua le groupe. Il représenta avec un égal talent la nature et les hommes dans VEcole turque, le Corps de garde, le Supplice des crochets, et aussi ses scènes bibliques : Eliezer et Rebecca, Joseph vendu par ses frères. Exécutant d'une habileté prestigieuse, maître coloriste, il recherchait surtout l'effet et lui sacrifiait le reste *. Son Orient est heurté : il présente toujours des oppositions violentes d'ombre et de lumière. Marilhat (1811-1847), qui est plutôt un paysagiste, nous apporte un orient tout différent : calme, avec une lumière uniforme et inexorable ^ (mosquée du Sultan Hakem au Caire, vue de Balbek). Il

Bculplure et a exécuté le fronton de la Chambre des députés qui remplaça celui du temps de l'Empire, et fil place à son tour en 1841 à celui qu'on y voit aujourd'hui, œuvre de Goriot. — Le romantisme donna chez nous une impulsion décisive au genre expédilif de V Aquarelle que pratiquèrent les plus grands artiste* de l'école, Géricault, Decamps et plus spécialement E. Lami, E. Isabey et Papety (1815-45), plus connu par son grand tableau le Riie de Bonheur (Compiègne). Le romantisme trouve un beau champ pour se développer dans la décoration théâtrale. Rien n'est plus romantique que les décorations de la Muilte, de Guil. Tell et de Robert le Diable par Ch. Ciceri, qui a des émules dans Séclian, Fhilastre, Cambon, Tliieiry, Diéterle.

1. Decamps n'a pas été qu'un orientaliste et il faut rappeler, dans deux style» bien difFérenls, d'une part sa Bataille des Cimbres et ses scènes de la Vie de Samson^ de laulre sea singeries et ses caricatures contre le gouvernement de Louis-Philippe.

2. Ce n'est pas le lieu de discuter ici laquelle de ces deux iuterprétationi d« l'Orient est la meilleure.

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