‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 1 sur 704 · G. MASSON, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

G. MASSON, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE l’ ACADEMIE DE MÉDECINE

Boulevard Saint-Ciermaln, fSO

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Mon désir de traduire le livre du P. Bernardino de Sahagun n’est pas le résultat d’une pensée isolée, sans aucun lien avec mes précédents écrits. Il s’y rattache au contraire par les rapports les plus étroits, car il est comme eux la conséquence d’un plan arrêté d’avance qui a pour but un ensemble de considérations sur le Mexique et sur ses habitants. Après m’être livré d’abord à une étude détaillée au sujet de la climatologie des différentes régions de cet intéressant pays, quand je voulus présenter à mes lecteurs les péripéties émouvantes qui accompagnèrent sa conquête par les Européens, au seizième siècle, rien ne me parut plus propre à mettre en évidence les qualités du peuple conquérant que la chronique, à tant d’égards digne d’estime, d’un des plus valeureux compagnons d’armes de Fernand Cortès. Telle fut la raison qui me conduisit à traduire V Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne par Bernai Diaz del Castillo.

Aujourd’hui, je voudrais compléter mon plan en faisant connaître ce qu’était le peuple conquis à l’époque où finit son histoire, afin d’être plus tard en niesure de rechercher le genre d’originalité qui est résulté du mélange des races pour les habitants actuels du Mexique. Je ne crois pas qu’il existe aucun écrit qui puisse mieux éclairer ce sujet que les intéressants récits du P. B. de Sahagun. Ce n’est pas que ce moine justement estimé ait fait preuve d’un talent bien sympathique d’exposition dans son Histoire générale des choses delà Nouvelle-Espagne; mais la méthode qu’il a suivie pour l’exécution de son projet se recommande d’une manière

INTRODUCTION

tout exceptionnelle à l’attention des lecteurs qui demandent avant tout les plus sûrs moyens de s’instruire et les meilleurs éléments de vérité. Sahagun, en effet, appartient à cette éminente catégorie d’hommes d’élite que les ordres religieux d’Espagne envoyèrent au Mexique après sa conquête et qui, par leur savoir, leur zèle et l’estime dont ils furent tout de suite saisis pour le malheureux peuple conquis, témoignèrent à la fois de leur érudition antérieure, de leurs aspirations charitables et d’un réel esprit philosophique, malgré les idées de leur temps dont il ne leur était pas possible de se détacher d’une manière absolue. On serait, en effet, injuste envers la mémoire des premiers Espagnols qui vinrent s’unir aux conquistadors peu de temps après leur triomphe et jusqu’à la fin du seizième siècle, si l’on manquait au devoir de faire ressortir le zèle éclairé et l’esprit de saine justice dont furent animés un grand nombre de membres des ordres monastiques, qui accoururent pour implanter en Amérique les principes de leur foi. Déjà, en 1524, trois ans après la prise de Mexico, douze moines franciscains, conduits par fray Martin de Valencia, arrivaient au Mexique et s’adonnaient avec un admirable entrain à l’étude des langues parlées par les Indiens des pays conquis. Parmi eux, le plus méritant et le mieux inspiré, fray Toribio de Benavente S que son humilité

1. Fray Toribio de Benavente prit lui-même le nom de Motolinia et en fit désormais sa signature ordinaire. Ce fut on passant par Tlascala, en compagnie de ses coj’eligionnaires sous les ordres de fray Martin de Valencia, qu’il entendit prononcer à tout instant par les Indiens le mot de Motolinia, et, comme il en demandait la signification, il lui fut répondu que cela voulait dire : be pauvre! et que cela s’appliquait à la modestie de son allure et à la misère dont ses vêtements faisaient preuve. Il dit alors : « C'est le premier mot delà langue de ce pays dont je connais la signification ; je le garde pour moi-même et je n’aurai jamais d’autre nom. » Il tint parole. Sa signature fut, sinon toujours, du moins habituellement composée de son nom réel de baptême accompagné de MoloJinia, comme si c’eût été son nom de famille, ainsi que le prouvera le l'ac-simile que nous reproduisons ici même.

Du reste le nom de Benavente dont il signait auparavant n’était pas davantage son nom patronymique, qui en réalité est inconnu. C’était le nom du lieu de sa naissance, à 35 kilomètres de Zamora; car les Franciscains avaient pris l’habitude d’en agir ainsi et nous en avons la preuve, à propos de fray Toribio, dans les notes dont ses écrits ont été accompagnés et qui sont dues à la jdumede M. Garcia Icazbalceta. (Tome premier, page 15, de la Coieccfon rfe documentos para la historia de Mexico). Nous donnons ici la signature de ce célèbre franciscain.

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fit surnommer Moio/ima (le Pauvre), étudiait les mœurs, les coutumes des indigènes, les productions, les sites du pays entier et préparait une histoire complète de ce qu’il avait mûrement observé. Ses récits, restés manuscrits jusqu’à notre époque et publiés pour la première fois à Mexico ‘, en 1858, par l’érudit don Joaquin Garcia Icazbalceta, renferment les détails les plus intéressants et les plus vrais, non seulement sur les résultats des prédications de ces nouveaux missionnaires, mais encore et surtout au sujet des mœurs des indigènes, des produits originaux dont ils faisaient usage et des aspects si variés que les inégalités du sol présentèrent aux regards des nouveaux possesseurs du pays. Ce livre précieux est des plus dignes d’attirer l’attention des lecteurs que les choses américaines intéressent.

A côté de ce moine que ses récits profanes ont mérité de rendre célèbre à l’égal de son zèle et de sou enthousiasme pour la conversion et la moralisation des Indiens, il est juste de mettre en évidence les efforts, en cette dernière matière surtout, de ses coreligionnaires venus avec lui et dont la plupart s’empressèrent de s’instruire dans les langues des Indiens afin de rendre possible la diffusion des vérités dont ils étaient appelés à être les prédicateurs ; mais leur zèle exclusivement religieux, s’il a mérité nos applaudissements, ne serait p'as d’un grand secours pour éclairer leurs descendants des vraies lumières de l’bistoire en ce qui regarde les habitants du Mexique avant l’arrivée des Espagnols ^ Le père André de Olmos®, qui vint plus tard, en 1528, je crois, mérite une mention à part, à cause de la facilité que ses préceptes apportèrent à l’étude de la langue nahuatle rendant ainsi moins pénible la prédication de ses collègues et leurs communications constantes avec les indigènes *.

En même temps, l’illustre fray Bartolomé de Las Casas, d’abord simple desservant dans l’île de Cuba®, devenu plus tard dominicain et évêque de

1. Historia de los indios de la Nueva España, dans la Colección de documentos parala historia de Mexico.

2. Le lecteur trouvera, j’en suis sûr, de l’intérêt à lire la courte énumération que fray Gerónimo de Mendieta a écrite à la page 549 de son Historia eclesiástica indiana, publiée à Mexico en 1870 par Don Joaquin Garcia Icazbalceta. Ce chapitre intéressant fait partie des notes qui terminent ce volume.

3. Olmos n’est pas son nom patronymique, mais celui d’un village près de Valladolid, habité par une de ses sœurs qui y était mariée et où il passa une partie de son enfance.

4. Sa Grammaire de la langue nahuatl, composée en 1547, a été éditée, en 1875, par les soins de M. Rémi Simêon et figure parmi les travaux publiés par l’Imprimerie nationale, aux ordres du ministre de l’instruction publique, dans la collection des documents scientifiques du Mexique, section de linguistique.

5 Bernai Diaz, au chapitre VII de son Histoire de la Conquête de la Nouvelle-Espagne, nous dit Après de grandes difficultés, nous arrivâmes à une plage de sable qui nous conduisit en deux jours de marche à un village d’indiens appelé Yaguarama (île de Cuba). Ce village était, en ce temps-là (1518) sous la dépendance du P. Bartolomé de Las Casas, alors simple prêtre desservant, que je connus plus tard frère domini<'ain et qui devint évêque de Chiapas. »

INTRODUCTION

Chiapas, flagellait, dans ses prédications et dans ses plaintes adressées à la cour d’Espagne, la cruauté des Espagnols envers les Indiens. Disons, en passant et sans intention d’entamer ce sujet, que les fautes reprochées aux conquérants et à leurs successeurs par ce digne prélat furent, en effet, considérables. Mais il est juste d’avouer que le célèbre dominicain mit à ses reproches plus de passion que de mesure C’était peut-être la conséquence de ses propres défauts de caractère, peut-être aussi d’une étude trop superficielle en ce qui regardait les mœurs et les habitudes des peuples antérieurs à la conquête, car ses écrits n’ont pas servi, il est juste de le dire, à éclairer les lecteurs de lumières bien vives sur le vrai degré de civilisation auquel les indigènes étaient parvenus. Les rapports de l’évéque de Chiapas, d’ailleurs, avec ses collègues en prédication ne furent pas généralement très amicaux. Fray Toribio Motolinia, plus tard Torquemada et d’autres encore en parlent avec une certaine aigreur et ils ne paraissent pas attacher un bien grand prix à ses plaintes qu’ils traitent d’exagérées et qu’ils blâment amèrement. Ce n’est pas que leur estime pour le malheureux peuple conquis et l’amour qu’ils n’ont cessé de lui témoigner fussent à tous les égards moins dignes d’éloges que les sentiments d’humanité qui ont rendu célèbre le nom de Las Casas, mais ils avaient pris l’habitude de parler avec plus de modération et d’équité des cruautés dont les Indiens étaient victimes. 11 n’est que juste, d’ailleurs, de répéter que, si les idées du temps prévalurent assez dans l’esprit fanatique d’un grand nombre de moines envoyés en Amérique pour leur faire voir avec mépris les produits d’une civilisation antérieure, réprouvée comme diabolique, il y eut aussi parmi eux des hommes qui surent oublier leurs idées préconçues pour ne voir dans la morale pratiquée par les Indiens que ce qu’elle avait de juste et d’équitable, indépendamment des préceptes religieux généralement abominables auxquels ils obéissaient par habitude. Pendant que des prélats mal inspirés, comme l’était l’évêque Zumarraga par exemple, faisaient des auto-da-fé avec les précieux manuscrits que les siècles antérieurs avaient légués à l’histoire de cet intéressant pays, d’autres moines gémissaient sans le dire de ces pratiques insensées et faisaient des efforts dans l’ombre pour soustraire le plus possible de ces documents précieux au vandalisme de leurs chefs aveuglés par le fanatisme. C’est même à ces

I. L’archéologue distingué Fernando Ramirez a fait précéder l’écrit de fray Toribio Motolinia d’une étude fort intéressante sur la vie et les travaux de ce moine illustre. A la page LVII de cette étude il entreprend l’examen des désaccords de Las Casas avec lui et quelques autres coreligionnaires. J’ai le regret de ne pouvoir donner à mes lecteurs une idée quelconque de l’intérét de cette appréciation, parce qu’elle absorberait un espace qui ne saurait lui être sacriGé dans ce livre. Mais je signale cet écrit important à la curiosité de mes lecteurs.

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sentiments que furent dues les premières études, les seules qui pussent plus tard inspirer une confiance absolue aux historiens, sur les mœurs encore existantes des anciens Indiens; car, ainsi que le pratiqua l’auteur dont nous donnons aujourd’hui la traduction, les premiers arrivants parmi les moines inspirés d’une saine philosophie firent parler les indigènes euxmêmes et formulèrent sous leur propre dictée ce qu’ils savaient des habitudes intimes dont ils n’étaient encore nullement détachés. C’est la conviction où nous sommes du mérite de ces premiers efforts et des écrits qui en ont été la conséquence qui nous a fait choisir le travail du P. Sahagun pour transmettre à des lecteurs français non familiarisés avec la langue espagnole le récit des choses intimes des Indiens de la Nouvelle-Espagne.

Ainsi qu’il le dit lui-même en effet, Sahagun ‘, qui arriva au Mexique en 4529, huit ans après la prise de Mexico, s’empressa d’apprendre la langue mexicaine et d’enseigner aux Indigènes l’espagnol et même le latin. Devenant l’élève de ceux qu’il initiait à des connaissances européennes, il s’instruisait en leurs façons d’agir du temps présent et en tout ce qu’ils avaient appris du passé de leur pays. Il se mettait ainsi en mesure de présenter à ses successeurs des écrits où l’on verrait figurer en réalité les Indiens peints par eux-mêmes. Et cette dernière manière de qualifier les travaux du P. Sahagun est la seule véritable. Il a voulu, sans nul doute, qu’on ne les jugeât pas autrement et il a cru arriver à ses fins d’autant mieux que, pour s’écarter le moins possible de la pensée de ceux dont il dépeignait les mœurs et les coutumes, il s'est décidé à écrire sous leur dictée et dans la langue même qui avait toujours été la leur. Nous touchons là, d’ailleurs, à une circonstance de la vie des premiers moines du Mexique qui est des plus dignes d’intérêt : il s’agit des eflorts qu’ils firent tout d’abord pour initier des Indiens dont ils connaissaient les aptitudes à l’art de représenter le langage par l’écriture européenne. Jusque-là les Mexicains avaient eu recours pour traduire leurs pensées à des peintures d’où résultaient de véritables rébus qu’un petit nombre d’initiés pouvaient seuls parvenir à déchiffrer. Les moines furent les premiers qui tentèrent de représenter par nos caractères ordinaires les sons articulés qui résultaient de la prononciation des langues mexicaines. L’'artifice une fois compris, les lettrés indigènes s’y trouvèrent à l’aise pour confier à l’écriture ce qu’ils savaient des annales de leur pays et pour s’assimiler plus aisément les règles qui devaient les conduire à connaître nos usages, notre morale et nos moyens

1, Nous ignorons le véritable nom patronymique de notre auteur, qui, à l’exemple de ses coreligionnaires, a signé du nom du bourg où il était 'né, dans l’ancien royaume de Léon, à 50 kilomètres environ de sa capitale.

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habituels d’acquérir n’importe quel genre de connaissances. Ce fut là le premier service rendu par les corporations religieuses et surtout par les Franciscains au travail de fusion qui s’effectua entre les connaissances appartenant au pays lui-même et celles plus importantes que les Indiens devaient acquérir. Dans ce travail mutuel, il serait injuste de ne pas reconnaître que les indigènes ne furent pas inutiles. Sahagun ne manque pas au devoir de leur rendre justice, car il dit : « Ils (les Mexicains) ont donné leur concours à la fondation et au maintien de notre sainte foi catholique, car, s’il existe des sermons, des critiques et des exposés de doctrine en langue indienne pouvant paraître et étant en effet libres de toute hérésie, ce sont ceux-là mêmes qui ont été faits par eux. Comme ils sont déjà instruits dans la langue latine, ils nous font comprendre le véritable sens des mots et les tournures de leur langue, ainsi que les choses incongrues que nous disons parfois dans nos sermons ou que nous mettons dans nos écrits. Ils nous corrigent tout cela, et rien de ce qui doit être traduit en leur langue ne peut être privé de fautes si cela n’a passé sous leurs yeux. » (Livre X, page 141.)

Voilà donc le vrai point de départ de ces écrits nombreux auxquels notre époque donne tant d’intérêt et qui sont dus à la plume des premiers initiés : les Ixtlüxocliitl, Tezozomoc, Chimalpnhin, etc., qui tous avaient été témoins des grands événements de la conquête et étaient devenus les sujets plus ou moins dociles des transformations dont ces événements avaient été la cause. C’est de cet amalgame formé dans les deuxième et troisième quarts du seizième siècle qu’est née l’originalité féconde de la littérature hispano-mexicaine de cette époque mémorable. L’honneur presque tout entier, répétons-le, en revient aux ordres monastiques et ce sont les Franciscains qui y figurent avec le plus d’éclat, représentés surtout par les personnalités éminemment respectables de F. Toribio Motolinia, Andrés de Olmos, Alonso de Molina et Bernardino de Sahagun.

Sahagun, qui est peut-être le plus méritant, ne figura pas tout d’abord parmi les mieux récompensés. Ses écrits volumineux sur la religion et les mœurs intimes des anciens Mexicains servirent à grossir l’érudition de ceux de ses contemporains dont les travaux furent imprimés de leur vivant. La nouveauté des descriptions de fray Bernardino fut écrémée de la sorte sans que personne pensât à lui en donner le moindre mérite et son labeur utile à tous resta dans l’ombre, presque absolument ignoré, jusqu’au jour où Bustamante, au Mexique, et lord Kingsborough, en Angleterre, en donnèrent deux éditions simultanées, aux premières années du second quart de notre siècle. La singulière destinée du manuscrit de Sahagun l’avait rendu

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insaisissable pendant près de deux cents ans, lorsque l’infatigable collectionneur Muñoz parvint à le découvrir, à la fin du siècle dernier, dans la bibliothèque du couvent de Franciscains de Toloza, et obtint l’autorisation de le copier. Mais le texte nahuatl, les peintures et les glossaires, qui auraient dû l’accompagner, n’ont pas été découverts. Ils doivent exister cependant quelque part en Espagne même et l’on peut espérer qu’ils ne seront pas à tout jamais perdus. Quoi qu’il en soit, ce fut sur le manuscrit de Muñoz que lord Kingsborough fit prendre la copie qu’il publia en 1830. Mais, contrairement à sa conviction, une édition en avait déjà été faite à Mexico un an auparavant, par les soins de D. Carlos Maria de Bustamante C

Les deux copistes qui ont travaillé pour les éditions de Londres et de Mexico ont lu, à peu de chose près, de la même façon la copie que Muñoz avait en son pouvoir et qui avait été prise de sa propre main sur le manuscrit du couvent de Toloza. Les variantes graves sont en petit nombre. Mais ce qui a lieu de surprendre, ainsi que l’atteste le travail de mon collaborateur, c’est que les nombreuses expressions de la langue nahuatl dont Sahagun a fait usage ont été reproduites à Londres avec un peu moins d’erreurs qu’à Mexico. Le texte espagnol a d’ailleurs été édité avec beaucoup plus de négligence par Bustamante que par Kinsborough et les nombreuses notes de l’éditeur mexicain sont plus souvent remarquables par leur étrangeté que par leur intérêt. Ce n’est pas une raison pour en faire la critique sans aucune réserve. Donner une édition de l’ouvrage de Sahagun que l’on croyait perdu pour toujours, c’était un service assez signalé par lui-même pour qu’on ne songe qu’à l’éloge et à la gratitude en en parlant.

Ce livre curieux et remarquable à tant de titres n’avait plus l’attrait de la nouveauté quand on l’imprima, car la réelle substance du manuscrit tout entier se pouvait lire depuis longtem.ps dans les écrits qui avaient pris pour sujet les choses de l’ancien Mexique. La destinée de cette œuvre est bien propre à faire comprendre à la fois l’humilité de celui qui s’en laissa frustrer pendant sa vie et le singulier état d’esprit des chefs de son ordre qui se refusèrent à laisser imprimer un livre dont la principale étude portait sur des pratiques religieuses aztèques d’une invention qu’ils disaient diabolique; car telle était la pensée du siècle et notre auteur n’en était pas des moins imbus, à bien des égards.

1. Bustamante expliqua l’origine de la copie qu’il possédait dans les termes suivants : « Cet ouvrage a été copié à Madrid chez le cosmograplic D. Juan Bautista Muñoz, aux frais du brigadier D. Diego Garcia Panes, Veracruzain auquel cela fut gracieusement offert. Il apporta d’Espagne celte copie qui fut, plus tard, vendue avec ses livres pour cent piastres à D. Miguel José Bellido, qui me la céda pour la même somme avec un rabais de vingt piastres devant servir à son impression. » (Edition de Mexico, t. I, page VII.)

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S’il s’agit en effet de pénétrer dans l’esprit du P. Sahagun et d’y voir ses idées intimes, fruit de son éducation et de ses croyances, sur l’importance et la gravité des fautes et des habitudes vicieuses chez les indigènes, on est amené à la réalité par ces quelques paroles de son prologue : « 11 importe que les ministres qui s’occupent à convertir ne se limitent pas à dire que, parmi les Indiens, il n’y a pas d’autres péchés que l’ivrognerie, le vol et les plaisirs charnels ; car il existe entre eux d'autres fautes plus graves et qui demandent grandement leur remède. Les péchés d’idolâtrie, les rites du paganisme, les augures et les superstitions qui s’y rattachent n’ont pas disparu totalement. » Ainsi, pour notre vénérable auteur, les signes les plus insignifiants et les plus inoffensifs (humainement parlant) des pratiques du paganisme étaient des crimes de premier ordre, plus condamnables que les habitudes qui enfreignent de la manière la plus odieuse les lois de la saine morale. Cette tournure d’esprit et ces inspirations de la conscience appartiennent bien à l’époque où l’hérésie paraissait plus digne du bûcher que les actions les plus criminelles. Fort heureusement pour Fauteur de cet écrit, ces aberrations étaient corrigées chez lui par les inspirations les plus charitables et les appréciations les plus justes au sujet des qualités réelles de ce peuple conquis, dont les infortunes lui paraissaient comme étant imméritées. On peut en tirer la conclusion que ce respectable franciscain était d’un esprit droit, naturellement bienveillant et tout à fait accessible aux pensées les plus humanitaires. On en a une preuve bien frappante à la page 10 de son prologue où notre auteur s’exprime ainsi : « Ce qui est certain, c’est que les indigènes sont nos frères, issus de la souche d’Adam comme nous-mêmes ; ils sont notre prochain que nous devons aimer comme nos personnes, quidquid sit. » Son bon sens n’apparaît pas avec moins d’évidence dans le prologue du IX® livre de cet écrit, où il énumère les sujets variés dont il est traité dans son ouvrage entier. On lit à ce propos les paroles suivantes de l’auteur : « Dans le douzième livre, il est question des guerres qui accompagnent la conquête de ce pays comme d’une chose horrible et contraire à la nature humaine. »

Ajoutez à cette philosophie si pure l’amour du devoir et l’habitude de l’accomplir avec l’exactitude la plus rigoureuse ; vous aurez ainsi une juste idée de la haute moralité de ce vénérable franciscain trop oublié. Pour mieux faire ressortir sa valeur et la présenter au lecteur avec toutes les garanties de la vérité, nous traduirons ici le jugement d’un de ses coreligionnaires, son contemporain, fray Gerónimo de Mendieta.

« Fray Bernardine, natif du bourg de Sahagun, étant étudiant à Sala-

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manque, prit l’habit de religieux au couvent de Saint-François de cette ville. Quand il fut suffisamment instruit dans les Saintes Écritures, il s’en vint à cette Nouvelle-Espagne avec fray Antonio de Ciudad Rodrigo, en l’an 1529. Étant arrivé dans ce pays, il apprit en peu de temps la langue mexicaine, tellement que personne autre jusqu’à ce jour n’a pénétré aussi bien que lui tous ses secrets et ne l’a autant employée dans ses écrits. Outre de longs sermons qu’il écrivit pour toute l’année et un commentaire très élégant des Épîtres et des Évangiles du dimanche, il décrivit la manière et les discours dont les douze premiers moines firent usage pour la conversion des principaux personnages du pays, ainsi que bien d’autres traités sur la doctrine. Au surplus j’ai eu moi-même entre les mains onze livres en papier de grand format, contenant,^ en langue mexicaine accompagnée de sa traduction en espagnol, tout ce qui concernait les choses anciennes des Indiens au temps de leur infidélité : leurs dieux et leur idolâtrie, avec les rites et les cérémonies qui s’y rattachent, leur gouvernement, leur administration, leurs lois et leurs coutumes, ainsi que toute sorte de conversations et de rapports qu’ils avaient entre eux avant l’arrivée des Espagnols. 11 avait composé cet ouvrage dans le but d’en former un calepin, ainsi qu’il disait lui-même, dans lequel il détaillerait toutes les particularités de la langue mexicaine (qui renferme un art merveilleux), telle que les Indiens eux-mêmes la parlaient, prévoyant qu’elle allait se corrompre par le mélange de la nôtre, à la suite de notre fréquentation qui altérait la façon de parler élégante dont ils avaient fait naturellement usage, pour imiter notre manière barbare provenant de l’ignorance où nous sommes de sa véritable valeur. Ce pauvre moine eut si peu de chance, à propos de ses nombreux écrits, que ces mêmes onze livres dont je parle lui furent adroitement enlevés par un gouverneur du pays qui les envoya en Espagne à un chroniqueur qui demandait des écrits sur les Indes, dont on fera sans doute des papiers d’enveloppe pour les épiceries. Quant à ceux de ses travaux qui restèrent parmi nous, il n’en put imprimer que des cantiques à l’usage des Indiens pour les jours de fête de Noire-Seigneur et de ses Saints. »

« Ce fut dans ces exercices sur la langue mexicaine et dans des travaux continuels pour déraciner l’idolâtrie, prêcher, confesser, catéchiser les Indiens et écrire à leur profit, que ce saint homme du bon Dieu employa les soixante et un ans qu’il vécut en ce pays. 11 s’occupa surtout de soutenir le collège de Santa-Cruz, édifié près du couvent de Tlatelolco, où il travailla sans se reposerun seul jour et jusqu’à sa mort à instruire et à catéchiser les fils des principaux personnages indiens qui s’y rendent de toutes les parties du pays pour y apprendre avec plus de perfection la lecture, l’écriture, la

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langue latine et la médecine, chacun selon ses besoins, ainsi que les bonnes mœurs et les bonnes manières. »

« Fray Bernardine fut un moine d’une dévotion solide, d’un grand zèle pour les choses de la foi, toujours animé du désir de la voir s’implanter réellement parmi les nouveaux convertis et faisant tous ses efforts pour y réussir. Il aima fortement la retraite et il pratiquait très scrupuleusement les exercices de sa religion; ce fut à ce point que, même dans sa vieillesse, on ne le vit jamais manquer à matines et aux autres oraisons. Il était doux, humble et pauvre, très discret dans son parler et affable pour tout le monde. Dans sa jeunesse il fut gardien de couvents de premier ordre. Plus tard, pendant près de quarante ans, il s’excusa de remplir cet emploi. Cependant il fut parfois définiteur de cette province du Saint-Évangile et visiteur de celle de Micboacan. Pendant toute sa vie il fut sobre et modéré en toutes choses; aussi vécut-il plus longtemps que tous nos anciens, car il fut le dernier qui mourut, plein de bonnes œuvres, achevant ses jours dans une vieillesse vénérable à l’âge de 90 ans passés*. »

L’bistorien nous dit en achevant cet intéressant portrait quelle fut la cause de la mort de notre vénérable auteur. Pris d’un catarrhe pulmonaire aigu tandis qu’il était au collège de Tlalelolco, il fut transporté à l’infirmerie du couvent de Saint-François de Mexico où il mourut très dévotement, et c’est là qu’on l’inhuma.

Tel fut l’homme; nous exposerons maintenant en peu de mots en quoi consiste celui de ses ouvrages que nous avons traduit.

Mais disons d’abord que le mérite réel de l’œuvre entière de Saliagun résulte des occupations continuelles de sa vie et de l'ensemble de connaissances qui en a été la suite. Le théâtre principal où s’exercèrent ses aptitudes et son zèle fut le collège fameux de Santa-Cruz, installé à Tlatelolco, sous le généreux patronage du vice-roi don Antonio de Mendoza, dès les premières années qui suivirent la conquête du Mexique. Les plus érudits parmi les Frères franciscains présents à la capitale donnèrent leur concours à cette entreprise, qui devait à la fois servir à l’instruction des Espagnols dans les choses anciennes du pays conquis, et aux indigènes dans la connaissance des lettres européennes et des produits de tout genre de la civilisation de l’Ancien Monde. Ce fut une entreprise méritoire, digne en tout de la reconnaissance des lettrés de tous les âges. Le nom d’un Français figura avec honneur dans les débuts de ces premiers efforts tentés en faveur

1. Fray Gerónimo de Mendicta, Historia eclesiástica indiana, p. G53 Édition de Mexico, 18G0.

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Xltl

d’une transformation rapide du peuple qu’on se proposait de gagner aux idées européennes. Il prit en religion le nom de fray Arnaldo de Bassacio, Ce fut lui qui établit, le premier, la méthode à suivre pour enseigner la grammaire latine aux Indiens. A côté de ce compatriote justement renommé, fray Bernardino de Sahagun mérite de figurer à la première place par ses aptitudes et par son zèle infatigable. Ce fut au milieu des occupations destinées ainsi à instruire les indigènes qu’il recueillit lui-même les éléments d’instruction qui lui permirent de rédiger, en langue mexicaine et, comme il le dit dans sa préface, sous la dictée des lettrés et des vieillards du pays conquis, les douze livres formant un corps d’ouvrage composé dans le but d’éclairer ses coreligionnaires sur la religion, les coutumes et le passé des Indiens de la Nouvelle-Espagne. Sa résolution de l’écrire primitivement en langue nahuatl et son respect pour ce premier texte lorsqu’il le traduisit en langue espagnole, ont eu pour résultat une composition défectueuse, si on veut la juger dans la méthode confuse de son exposition et dans un certain embarras de style qui dénote un canevas sur lequel la plume n’a couru qu’avec hésitation Peut-être faut-il voir aussi dans ce calque absolu d’une langue européenne sur le parler d’un peuple moins civilisé, certaine absence de réserve délicate qu’un moraliste sévère ne se fût pas permise dans un style de son cru. Mais le lecteur, choqué par le réalisme des passages auxquels nous faisons allusion, auiait tort d’attribuer l’irrévérence des mots et la nudité outrée de certaines descriptions à la légèreté ou à l’indifférence de mœurs du P. Sahagun. Ce qu’on vient de lire sur sa vertueuse vie prouve bien qu’un pareil jugement serait absolument contraire à la réalité en confondant sa sincérité naïve avec des habitudes blâmables de langage. D’ailleurs, ces contrastes entre la pureté de l’âme et les libertés dans l’expression de la pensée n'étaient pas rares chez les moines les plus vertueux d’un autre temps. L’habitude d’entendre en confession des énormités de toutes sortes et d’en discuter les détails révoltants finissait par émousser en eux les délicatesses du langage, et c’étaient précisément ceuxlà mêmes que leur innocence rendait plus naïfs qui éprouvaient en cela le moins de scrupules. Or, ai-je besoin de dire dans quelles immondes ordures les premiers confesseurs des indigènes étaient obligés d’étendre leurs longues conversations de tous les jours pour leur faire comprendre l’immo-

1. Le style embarrassé elles redites nombreuses de mots et de pensées rendent l’ouvrage de Saliagun très lourd à la lecture et fort malaisé pour un traducteur. Il est impossible d’en faire une version élégante et fidèle à la fois. J’ai dû me résoudre à viser uniquement à l'exactitude, sans me préoccuper de la forme, après avoir reconnu que l’on ne saurait donner à celle-ci une tournure toujours sympathique qu’à la condition de s’écarter trop sérieusement de l’original.

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ralité de certains actes qui avaient été jusque-là de pratique courante parmi les néo-convertis? Tout cela soit dit en excuse des passages auxquels je fais allusion. Le lecteur les trouvera sur sa route. Je n’ai pas voulu les modifier, afin de ne rien soustraire à l’œuvre complète, en général si respectable, du P. Sahagun.

Quoi qu’il en soit, j’ai dit déjà qu’il a partagé son ouvrage en douze livres. Cette division, il faut l’avouer, n’est pas des plus méthodiques. Le premier et le second livre, qui traitent des divinités et des fêtes qu’on faisait à leur propos, eussent gagné à être confondus. Leur séparation a entraîné l’auteur à des redites oiseuses et fatigantes ; mais le lecteur trouvera une compensation à ce défaut dans une exactitude telle des peintures et des descriptions, qu’il pourrait se croire en mesure d’habiller lui-même un dieu aztèque et d’organiser les fêtes qu’on célébrait à son sujet, sans

s’écarter en quoi que ce soit de la réalité de ces temps reculés Mais ce

n’est point de la critique qu’il nous convient de faire à propos d’un livre qui nous a séduit. Ce n’est pas non plus la division adoptée par l’auteur que nous devons présenter ici à la première attention de ceux qui nous lisent, puisque nous venons de la juger confuse et répréhensible. 11 nous convient mieux d’analyser simplement et en peu de mots les principales matières dont le lecteur verra plus loin le développement. 11 verra d’abord une étude fort minutieuse sur les divinités et les pratiques religieuses des Mexicains, à laquelle l’auteur ajoute un curieux appendice sur leurs croyances en astrologie judiciaire et tout un monde d’absurdités en fait de présages.

Plus loin, Sahagun nous met en présence des habitudes les plus ordinaires des indigènes du Mexique avant la conquête. Là se trouve l’exposé très minutieux des prières et des discours dont les Indiens faisaient usage dans les circonstances les plus critiques ou simplement les plus respectables de leur vie publique et privée. C’est tellement la partie capitale de l’œuvre, que lord Kingsborough céda d’abord à la pensée que l’importancè du livre VI, qui la renferme, dispensait de porter l’attention sur le reste de l’ouvrage de Sahagun et il se contenta d’insérer tout seul ce livre VI, sans antécédent et sans suite, dans sa grande et célèbre publication sur les Antiquités du Mexique-. Mais la réflexion lui fit voir plus tard qu’il commettait une injustice envers le reste de l’ouvrage, et sa reproduction fut complétée dans un autre volume. La résolution première de Kingsborough dénote, néanmoins, à quel point il avait été séduit par cette partie exceptionnelle qu’il reproduisit d’abord isolément. Disons tout de suite que sa prédilection était des plus motivées. C’est là que l’on voit, en effet.

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l’expression la plus claire de la philosophie de ce peuple dont les idées s’étaient élevées, sans aucun contact avec l’Ancien Monde, jusqu’aux conceptions sublimes qui avaient le plus honoré l’esprit humain aux époques les plus mémorables des civilisations antérieures. Après nous avoir initié à ces allocutions célèbres des anciens Mexicains, Sahagun nous parle longuement de leurs coutumes dans les diverses conditions de la vie, et de l’éducation des jeunes gens livrés à la direction des prêtres. On trouvera encore dans cette partie importante de l’ouvrage les détails extrêmement instructifs que l’auteur nous donne au sujet de l’influence de la corporation des marchands sur les destinées et l’agrandissement de l’empire mexicain. Ce n’est pas sans intérêt qu’on voit là la possibilité d’un rapprochement entre ce peuple américain et des nations modernes européennes chez lesquelles l’amour du gain pousse des corporations mercantiles envahissantes à l’établissement de comptoirs qui, bien simples d’abord, s’agrandissent ensuite, se multiplient et finissent par s’agglomérer de manière à former des colonisations puissantes par lesquelles la métropole se trouve décuplée. Quoi qu’il en soit, c’est après ces détails que Sahagun place ses aperçus sur les différentes races anciennes du pays, dont les restes un peu confus peuplaient la Nouvelle-Espagne au moment de sa conquête par les Européens.

Une dernière partie enfin, la moins intéressante de toutes, nous entretient des produits naturels du Mexique. Quant au douzième livre de l’œuvre de Sahagun, qui traite des événements de la conquête par Fernand Cortès d’une façon indigne du mérite de l’auteur’, il ne devrait figurer qu’à titre d’appendice.

Toujours est-il que, dans ce vaste ensemble, Sahagun a livré à la postérité un travail des plus complets sur la religion et les mœurs d’un peuple, assurément très civilisé, que certaines pratiques inhumaines tendraient à faire passer pour barbare et absolument sans culture. Cet important ouvrage appartient à la première époque qui a suivi immédiatement la conquête et à laquelle nous ferons embrasser le deuxième quart du seizième siècle. Elle emprunta tout son intérêt littéraire au zèle éclairé des moines espagnols, auxquels il est juste d’attribuer le mérite des premières révélations sur la valeur incontestable du peuple dont ils nous ont décrit les coutumes. Autour d’eux se formèrent, ainsi que nous l’avons dit déjà, les lettrés indigènes qui durent à leurs leçons et à leurs exemples l’entrain

1. Les réflexions dont nous avons fait précéder, à titre d’avis au lecteur, l’impression du X® livre de cet ouvrage, nous dispensent ici de toute observation se rattachant aux trois derniers livres.

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dont ils furent animés pour recueillir les vérités concernant le passé de l’histoire de ce pays, et pour en donner le récit en employant les caractères de l’écriture européenne. C’est là qu’on voit surgir les Ixtlüxochitl, les Tezozomoc, les Chimalpahin, que nous -avons déjà nommés, et dont les publications diverses ont puissamment contribué à éclairer l’bistoire ancienne du Mexique.

Le quart suivant du siècle trouva les travaux d’investigation ébauchés par les prédécesseurs. On y voit encore cependant des écrits originaux tels que celui de Fray Gerónimo de Mendieta ; mais plus tard, jusqu’à la fin du siècle, l’investigation personnelle fait défaut le plus souvent et Torquemada lui-même, dont les travaux ont une importance hors ligne, s’éclaire à la lecture des manuscrits déjà existants de ses propres compatriotes. 11 met si peu de scrupule à s’y instruire qu’il en reproduit des passages entiers sans avertir le lecteur de leur jirovcnance et sans qu’on puisse soupçonner que ce n’est bien souvent qu’une citation (ju’il nous donne. C’est ainsi que le manuscrii du P. Mendieta, dont M. Garcia Icazbalccta vient de publier tout récemment une édition des plus estimables, aurait l’air, en bien des endroits, de n’ètre qu’une copie de Torquemada, si la biographie de ces deux auteurs n’était là pour nous dire que le manuscrit de fray Gerónimo est bien le dernier en date, quant à sa publication, mais qu’il est de beaucoup l’aîné des travaux de Torquemada, à ne considérer que les époques où ils furent écrits.

C’est du reste dans la seconde moitié de ce seizième siècle si fécond que l’élan déjà donné par les moines franciscains surtout se communiqua à la classe des lettrés européens. Ce fut López de Gomara qui s’empara le premier du sujet et le traita bien souvent en homme qui se préoccupait moins de la vérité que de l’attrait à donner à son livre. Cependant il futen mesure de puiser aux meilleures sources en ce qui regarde surtout le Mexique. Chapelain de Cortès d’abord et vivant ensuite au même titre auprès de son héritier, il se trouva naturellement en contact avec des chefs de la conquête et des hommes qui les y avaient accompagnés. Il profita de ces conditions favorables pour se procurer des détails manuscrits sur la religion et les coutumes des Mexicains. Il put ainsi donner à son livre un attrait qui dut être considérable à l’époque où il écrivit. Les documents de ce dernier genre dont il eut l’occasion de faire usage n’étaient du reste pas sans mérite ; de sorte que les parties de son œuvre qui s’y rapportent ont pu donner de bonne heure une idée assez juste de la civilisation originale à laquelle les Aztèques étaient parvenus.

La manière dont cet écrivain loua la conduite et la valeur de Cortès, à

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l’exclusion de ses compagnons d’armes, nous valut la chronique extrêmement précieuse de Bernai Diaz del Castillo, l’un des soldats les plus méritants de la mémorable expédition dont la conquête du Mexique fut le fruit. ¡j’ vieux conquistador se donna la mission de relever ses héroïques camarades de cet oubli. J’ai déjà donné la traduction de ce livre et dit les raisons qui m’ont conduit à la publier h Elles sont en réalité de la même nature que celles qui me font publier aujourd’hui, en langue française, Vllistoire des choses de la Nouvelle-Espagne, du P. Sabagun. Ces deux auteurs ont en effet, à mon avis, des mérites analogues. L’un d’eux, celui qui n’a vu dans la conquête que les péripéties, souvent romanesques, toujours héroïques de la campagne et qui en a donné l’bistoire avec un entrain, une justesse et un talent d’exposition qu’aucun autre écrivain n’a pas encore égalés, s’est montré très médiocre appréciateur de la valeur réelle et de la remarquable civilisation des anciens Mexicains dont il n’a parlé, on peut le dire, qu’avec une véritable naïveté. L’aulre, au contraire, a été un très judicieux appréciateur des choses concernant les mœurs et les coutumes des Aztèques; il les a suivis dans leurs habitudes intimes et même dans l’bistoire de leur passé avec une sagacité scrupuleuse et une sympathie sincère pour les qualités réelles dont il devenait l’interprète convaincu, au grand avantage de ceux qui étaient appelés à régénérer le peuple conquis. A côté de ce mérite incontestable, le P. Sabagun a montré une répugnance naturelle à parler des événements militaires de la conquête. Le peu de mots qu’il en a dits par sa propre inspiration ont eu pour but do blâmer, cl

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