CHAPITRE XVII
DE l’allocution ET DES ARGUMENTS QUE l’uN DES VIEUX MARCHANDS ADRESSAIT A CELUI QUI PARTAIT POUR LA PREMIÈRE FOIS VERS LES PROVINCES ÉLOIGNÉES DANS LE BUT d’y TRAFIQUER.
Lorsque le banquet était achevé et que l’heure du départ approchait, si l’hôte était un trafiquant de nouvelle date et parlait pour la première fois en voyage, chacun des vieillards présents lui adressait une allocution pour l’encourager à supporter les peines qui ne lui manqueraient pas dans sa route. Le premier lui parlait comme il suit : « Mon fils, puisque vous nous avez réunis, nous vos pères et mar- « chands comme vous, il est bon que nous vous donnions nos conseils « en faisantnotre rôle de vieillards, pour vous inspirer du courage par « nos paroles. Je me lève le premier et je veux vous dire mon avis « comme si vous étiez mon fils, puisque vous êtes sur le point de « partir pour des pays lointains, que vous abandonnez votre ville, vos « parents, vos amis, votre repos et que vous allez vous aventurer « par de longues routes, par monts et par vaux et à travers des déserts. « Prenez courage, mon fils; car il ne serait pas raisonnable que vous a finissiez ici votre vie et que vous y mourussiez sans avoir tenté « quelque entreprise où vous puissiez gagner de l’honneur, ainsi que « nous, vos pères, en avons le désir. Aussi est-ce les larmes aux yeux « que nous demandons qu’il en soit ainsi et que vos œuvres arrivent « à la hauteur de nos souhaits. Vos prédécesseurs en ce genre travail- « lèrent dans les voyages et ce fut en cela qu’ils gagnèrent les mérites « dont on leur faisait honneur, de même que les braves les gagnent « au métier de la guerre. Leurs souffrances leur permirent, avec la « protection de Notre-Seigneur, d’acquérir les richesses qu’ils ont a laissées. Il faut que vous vous armiez de courage pour souffrir les « difficultés qui vous attendent : la faim, la soif, la fatigue et le K manque de nourriture. Vous aurez à manger le pain dur et les ta- « males pleins de moisissures ; vous aurez à boire de l’eau bourbeuse « et de mauvais goût. Vous arriverez à des fleuves grossis roulant « avec impétuosité, à des inondations poussant leurs eaux avec fracas « et rendant les gués impossibles. Alors, vous verrez pour plusieurs « jours vos pas arrêtés et vous souffrirez la faim et la soif. Mais « prenez bien garde de vous en laisser décourager et n’allez pas « abandonner là vos travaux commencés et nous faire la honte « de votre retour, à nous qui sommes vos pères. Ce fut par ces mêmes « chemins que passèrent vos devanciers, au péril mille fois de leur
HISTOIRE DES CHOSES
« Vie; mais, comme ils ne manquèrent pas d’audace, ils méritèrent « la réputation de braves et ils furent honorés et riches.
« Enfin, pauvre jeune homme! si Notre-Seigneur te réserve d’heu- « reuses chances, il te convient d’abord de faire l’expérience des peines « et de la pauvreté, et que tu souffres d’intolérables misères de l’ordre « de celles qui attendent les gens qui vont de village en village, c’est- « à-dire de grandes fatigues, des sueurs abondantes, de rudes froids « et d’insupportables chaleurs. Tu marcheras couvert de poussière ; « le mécapal (ou courroie qui supporte la charge) opprimera ton front ; « tu porteras tes mains à ton visage pour y sécher la sueur. Tu verras « encore augmenter ta peine quand tu seras obligé de coucher dans « quelque recoin et derrière quelque porte de maison étrangère, la tête « basse et humiliée et le ventre vide ; et c’est ainsi que tu iras de ville « en ville, l’esprit occupé de ton sort. En outre, tu seras affligé par le « doute qui pèsera sur la vente de tes marchandises. Elles ne se vence dront peut-être pas et tu en éprouveras de la tristesse, non sans cc verser des pleurs. Avant d’arriver à la fortune et à la bonne chance, cc tu seras affligé et travaillé par la peine autant que possible. Au ce surplus, il te faudra souvent dormir dans quelque ravin ou caverne, ce sous des schistes ou au pied de quelque rocher. Nous ne pouvons ce savoir s’il plaira à Dieu vous faire mourir dans quelqu’un de ces ce endroits et si vous reviendrez jamais dans votre pays; et qui cc pourrait le savoir? Aussi convient-il que, par ces chemins, vous cc imploriez Dieu dévotement et fassiez pénitence en servant humblecc ment les vieillards dans les choses les plus modestes, comme en cc apportant de l’eau, en balayant, etc... Faites bien attention à ne pas ce perdre courage, à ne point revenir sur vos pas et à ne pas porter cc vos pensées sur les choses que vous laissez ici. Continuez toujours cc à persévérer dans votre route au milieu de vos peines. Peut-être cc que, par bonheur, Notre-Seigneur vous fera la grâce que vous cc reveniez heureux et que vous soyez revu par vos parents et par cc nous qui sommes vos pères. Placez ces avis que nous vous donnons cc au même rang que les subsistances, pour que vous y puisiez cc votre courage et votre animation. Fils bien-aimé, relevez votre ce âme et que Dieu vous guide; c’est nous, vos prédécesseurs, qui vous « confions à vos aînés, pour que vous fassiez vos affaires en vous cc éloignant de votre parenté. » C’était ainsi que les vieux trafiquants parlaient, en les encourageant, aux jeunes gens qui partaient avec d’autres marchands, en leur mettant devant les yeux les difficultés et les peines qu’ils devaient rencontrer, soit dans les déserts, soit dans les lieux habités, dans l’exercice de leur métier de négociant.