‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 245 sur 704 · LA MANIÈRE DE CALCULER LE TEMPS CHEZ LES INDIENS ÉTAIT COMME IL SUIT I · texte numérisé non relu

LA MANIÈRE DE CALCULER LE TEMPS CHEZ LES INDIENS ÉTAIT COMME IL SUIT I

Le chiffre le plus élevé de leurs calculs était de cent quatre ans. Cela s’appelait un siècle. Ils appelaient une gerbe d'années la moitié de ce temps, c’est-à-dire cinquante-deux ans, et c’est par cette méthode qu’ils avaient compté les années écoulées depuis l’antiquité, sans qu’on puisse dire (^uel était le commencement; mais ils avaient calculé et ils croyaient comme article de foi que le monde devait finir avec une de ces gerbes d’années. L’oracle leur avait pronostiqué qu’alors cesserait le mouvement dans les deux. Ils prenaient, pour base de leurs calculs sur les révolutions célestes, la situation des Pléiades, à l’occasion de la fête appelée par eux toxiuh onolpilia^ au moment

1. c’est-à-dire nos années [xiaiil) s’allaclient {ilpüia ou tipia, aveclepron. réfléchi ?no).

OÙ ces étoiles étaient au zénith du ciel, à minuit, pour l’horizon de Mexico. C’était cette nuit-là qu’on faisait du feu nouveau, après avoir éteint l’ancien dans toutes les provinces, villes et maisons de la Nouvelle-Espagne; c’était l’occasion d’une grande procession solennelle de tous les satrapes et ministres du temple. Ils partaient de Mexico à minuit et se rendaient au haut du cerro qui se trouve près d’Iztapalapan'^ et qu’ils appellent UixachtecatP. Us y arrivaient aux environs de minuit, près d’un temple destiné à cette cérémonie. Ils portaient immédiatement leurs yeux sur les pléiades, pour voir si elles se trouvaient au milieu du ciel. Si elles ne s’y trouvaient pas encore, ils attendaient qu’elles y arrivassent, et, quand ils s’apercevaient qu’elles l’avaient dépassé, ils tiraient la conclusion que le mouvement du ciel ne s’arrêtait pas, que ce n’était pas la fin du monde et qu’ils auraient encore cinquante-deux ans d’assurés durant lesquels il ne finirait point. Pendant ce temps, une foule de gens, attendant le feu nouveau, se tenaient sur les cerros qui environnaient toute cette province de Mexico, Tetzcuco, Xochimilco etQuauhtitlan, afin de s’assurer que le monde continuait à marcher. Cependant, les satrapes se livraient à de grandes cérémonies pour allumer le nouveau feu. Aussitôt qu’il flambait, il était aperçu du haut de toutes les montagnes environnantes. Ceux qui l’attendaient faisaient alors entendre une grande clameur qui apportait vers le ciel les manifestations de leur joie, à propos du signal annonçant que le monde ne finissait pas et qu’ils avaient encore cinquante-deux ans assurés.

La dernière fête solennelle relative à ce feu nouveau fut célébrée en l’année 1507L Les choses se firent avec le plus grand éclat, parce que

1. Ou Ixtapalapan, de ixtapal, de travers, et apan, sur l’eau. Cette ville est située au sud de Tenochtitlan sur les bords du lac de Tetzcuco.

2. De uixachin, sorte d’arbre garni d’épines ou piquants, et tecali, mis en ordre.

3. Chimalpahin dit à l’occasion de cette fête de 1507 : 2 acatl xihuitl, ipan toxiuh molpili, Huixachleeall in icpac uelz tlequauitl ; ic nauhtell in quilpilico Mexica, yyeixquichica cate Tenochtitlan. « Année 2 roseau, alors eut lieu la ligature de nos années; au sommet du Huixachleeall fut allumé le feu ; c’était la quatrième fois que les Mexicains faisaient cette ligature depuis le temps qu’ils étaient à Tenochtitlan. »

Le même auteur ajoute quelques lignes plus loin : Auh inic mocempohua in ipan in xihuitl oquilpilico in Mexica in chiuhcnauhtetl inic ye ompa ohuallehuaque inchan Aztlan Chicomozloc. « On compte qu’en cette année les Mexicains avaient fait leur ligature pour la neuvième fois depuis qu’ils avaient quitté leur demeure de Aztlan Chicomozloc. »

Ces neuf cérémonies correspondant aux années 1091, 1143, 1195, 1247, 1299, 1351, 1403, 1455 et 1507, il y a lieu de faire une remarque assez curieuse, c’est que le départ des Mexicains de .Izllan (1064 ou 1065) et leur établissement à Tenochtitlan {{"iTo) se trouvent l’un et. l’autre placés précisément au milieu d’un cycle. Faut-il voir là un rapprochement fortuit ou Tune de ces combinaisons merveilleuses que Ton rencontre assez souvent au berceau des peuples ? — Les deux passages ci-dessus rapportés sont extraits de la septième relation de l’annaliste Chimalpahin, dont nous possédons une copie et que nous nous proposons de publier avec traduction et nombreuses annotations.

HISTOIRE DES CHOSES

les Espagnols n’étaient pas encore arrivés dans le pays. Ce lut en 1559 que finit l’autre gerbe d’années que les Mexicains appellent toxiuh molpiJia. Ils ne firent alors aucune solennité publique, attendu que les Espagnols et les moines se trouvaient parmi eux. Il en résulte que l’année présente de 1574* est la quinzième de la gerbe actuelle.

Lorsqu’ils faisaient le nouveau feu, c’était au milieu d’une grande solennité qui avait pour but de renouveler avec le démon le pacte de le servir. Ils changeaient en même temps les statues qui le représentaient dans leurs demeures, ainsique toutes les parures du service de leur culte, aussi bien que celles de leurs maisons. Ils se livraient à de grandes démonstrations de joie à propos de la certitude qu’ils venaient d’avoir, que le monde ne finirait pas pendant cinquante-deux ans. Il est évident que cet artifice pour calculer les années fut l’invention du démon, dans le but de leur faire renouveler tous les cinquantedeux ans le pacte qu’ils avaient avec lui, en les épouvantant par la menace de la fin du monde et en les tenant dans la croyance que c’était lui qui faisait durer le temps et leur faisait la grâce que le monde continuât son chemin.

Outre cette division, ils avaient tous les huit ans un jeûne de huit jours, au pain et à l’eau, qui se terminait par une fête appelée atamalqualiztli avec un areyto solennel célébré par des personnages divers. Ils croyaient s’assurer ou, du moins, mériter un sort prospère.

Ils célébraient encore une autre fête, tous les quatre ans, en l’honneur du feu, dans laquelle ils perçaient les oreilles de tous les enfants; on l’appeldiit pillauanaliztli^. Il est vraisemblable et l’on croit que cette fête avait pour but de célébrer l’année bissextile, en comptant six jours de nemontemi.

L’autre division du temps est ce qui constitue l’année. Elle était partagée en dix-huit mois et les mois en vingt jours. Chaque mois était dédié à un ou â deux dieux, en l’honneur desquels on célébrait des fêtes. Le mois était encore partagé en séries de cinq jours et c’était au dernier jour de chaque série qu’on faisait les foires, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. La dernière série du mois était dé-

1. Les deux éditions portent en toutes lettres 1566, ce qui obligerait de lire; la présente année est la septième, au lieu de la quinzième, de la gerbe actuelle. Pour se convaincre que l’erreur est bien celle que nous avons relevée, il suffît de se rapporter à l’introduction même où Sahagun dit, page 6, que les douze livres de son ouvrage avaient été complètement mis au net en 1569, mais qu’il n’avait pas encore été possible de les traduire et d’y ajouter des commentaires. A ce moment, il ignorait ce qui l’année suivante pourrait être fait à cet égard et manifestait môme des craintes. Cependant l’œuvre se poursuivit et parvint presque à son achèvement en 1576, époque où fut écrit le Xll“ et avant-dérnier chapitre du livre XP. L’exécution du IV' livre ne peut donc être placée qu’entre ces deux dates extrêmes, c’est-à-dire en 1574.

Page 1