‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 251 sur 704 · COMME CEUX QUI SE PRODUISENT EN COUPANT DU BOIS · texte numérisé non relu

COMME CEUX QUI SE PRODUISENT EN COUPANT DU BOIS

Lorsque quelqu’un entendait pendant la nuit des coups comme on en produit en coupant des bûches, il en tirait un mauvais augure. On appelait cela youaltepuztli ^ , ce qui veut dire hache nocturne. Cela arrivait, en général, au premier sommeil, à l’heure où tout le monde dort profondément et qu’aucun bruit ne se fait entendre. Ces coups étaient perçus par les ministres du temple appelés tlamacazque, au moment où ils allaient pendant la nuit faire leur offrande de roseaux et de branches de sapin. Ils étaient dans l’habitude de se livrer ci l’exercice de cette pénitence, à une heure nocturne très avancée, sur les montagnes des environs, habituellement choisies pour ce genre d’offrandes. Lorsqu’ils entendaient un bruit semblable à celui qui se produit en fendant du bois avec une hache (chose qui résonne au loin avec fracas), ils s’en effrayaient et en tiraient un mauvais augure

1, De yoaadi, uuit, et Icpuzlli, cuivre, ructal, jiar extension liaclic.

HISTOIRE DES CHOSES

en disant que ces coups étaient une fantasmagorie de Tczcallipoca qui effrayait et mystifiait ainsi ceux qui faisaient des excursions nocturnes. Lorsque cela était entendu par un homme courageux et brave, exercé au métier de la guerre, bien loin de prendre la fuite, il s’approchait, guidé par le bruit, jusqu’à s’assurer de la cause qui le produisait. S’il voyait une forme humaine, il courait sus avec précipitation jusqu’à ce qu’il pût s’en saisir et se rendre compte de ce que c’était. On dit que lorsqu’il réussissait à la prendre, il ne pouvait que fort difficilement la retenir ; aussi couraient-ils tous les deux l’un après l’autre en toutes directions. Bientôt le fantôme simulait une fatigue et attendait celui qui le poursuivait. Celui-ci croyait voir alors un homme sans tête. Ce n’était plus qu’un tronc décapité dont la poitrine était béante; car il y avait, à gauche et à droite, deux petites portes qui s’ouvraient et se refermaient en se rejoignant au milieu. C’était en se fermant qu’elles produisaient ce bruit qu’on entendait à distance. Or, si celui auquel le fantôme avait apparu était un vaillant soldat ou quelque satrape de solide trempe, ayant reconnu, par l’ouverture de la poitrine, à (|iii il avait à faire, il s’adressait au cœur, y portait la main et le serrait fortement, tirant dessus comme s’il avait voulu l’arracher. C’était alors qu’il demandait au fantôme la faveur de quelque grâce, de quelque richesse, du courage et de la force pour réduire beaucoup d’ennemis en captivité. Quelques-uns en obtenaient ce qu’ils demandaient; mais d’autres recevaient le contraire, comme pauvreté, misère et mauvais sort. Aussi disait-on que Tezcatlipoca avait en main le pouvoir de donner ce qu’il voulait : adversité ou mauvaise fortune. Le fantôme, répondant à la demande, disait ce qui suit : « Vaillant et gentilhomme, mon ami, laisse-moi; que me veux-tu ? je te donnerai ce que tu voudras. » La personne à laquelle il avait apparu lui disait alors : « Je ne te laisserai pas maintenant que je t’ai pris. » Le fantôme, en ce cas, lui donnait une épine de maguey, en disant : « Tiens, voilà cette épine et laisse-moi. » Mais celui qui le tenait par le cœur, s’il était brave et fort, ne se contentait pas d’une épine et il ne le lâchait qu’après en avoir obtenu trois ou quatre ; car elles étaient le présage qu’il serait heureux dans la guerre et qu’il y prendrait autant de captifs qu’il recevait d’épines. Il serait au surplus comblé, dans ce monde, de richesses, d’honneurs et des distinctions réservées aux hommes valeureux. On disait aussi que quelquefois celui qui saisissait le fantôme par le cœur le lui arrachait aussitôt sans rien dire, prenait la fuite en l’emportant et le cachait avec soin en l’enveloppant dans des linges solidement attachés Le lendemain, il ouvrait l’enveloppe pour voir ce qu’il avait arraché. S’il apercevait dans le paquet quelque bonne chose, comme par

exemple de la plume aussi molle que du coton ou quelques épines de maguey, c’était le signe qu’il lui arriverait quelque bonne fortune et de la prospérité. Mais si, par hasard, il trouvait sous son enveloppe du charbon, un haillon ou quelque morceau sale de manta déchirée, il reconnaissait qu’il devait s’attendre à un mauvais sort et à de la misère.

Si celui qui entendait ce bruit nocturne était un homme sans cœur et lâche, il ne pensait nullement poursuivre le fantôme ou à courir après lui; il se contentait de trembler de peur; il tombait à quatre pattes, ne pouvant ni courir ni marcher. Il ne savait faire autre chose que penser au malheur qui devait fondre sur lui à cause du mauvais présage qu’il avait entendu. Il entrevoyait avec frayeur qu’il lui viendrait quelque maladie ou même la mort, la disgrâce qu’entraîne la pauvreté, ainsi que bien d’autres peines, à la suite de ce présage malheureux.

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