‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 272 sur 704 · ILS Y FONT USAGE DE TRÈS BELLES MÉTAPHORES ET MANIÈRES DE PARLER · texte numérisé non relu

ILS Y FONT USAGE DE TRÈS BELLES MÉTAPHORES ET MANIÈRES DE PARLER

O notre puissant Seigneur, sous les ailes duquel nous cherchons protection, défense et abri! Vous ôtes invisible et impalpable, comme l’air et la nuit. C’est moi qui viens, dans ma bassesse et mon peu de valeur, me hasarder à paraître devant Voire Majesté. Je viens vous adresser la parole comme le peut faire un personnage grossier en bégayant. Mon discours sera désordonné comme les pas de celui qui s’avance sur des sillons ou qui marche de côté. Aussi suis -je possédé de la crainte d’exciter contre moi votre colère et votre indignation, au lieu de mériter votre apaisement. Mais Votre Majesté fera de ma personne ce qu’il lui plaira. Seigneur ! il vous a plu de nous abandonner actuellement, conformément à l’avis de vos conseils tenus au ciel et

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en enfer. 0 douleur! la colère et l’indignation de Votre Majesté sont descendues sur nous, dans ces sombres journées. Les afflictions dont votre bras indigné nous a frappés, nous submergent et nous annihilent, semblables à des pierres, à des lances et à des flèches qui pleuvraient sur nous, tristes habitants de ce monde ; c’est ainsi que cette grande peste nous tientaffligés et presque détruits. O Seigneur valeureux ettout-puissant ! O douleur ! l’humble race populaire s’achève et se consume ! Grande est la destruction, grands sont les ravages que l’épidémie exerce sur tous; et ce qui est le plus déplorable, c’est que les pauvres enfants innocents et sans fautes, qui ne savaient que se divertir avec leurs jouets de petites pierres et en faisant de petits monticules de terre, meurent à foison comme si on s’amusait à les écraser en les lançant contre les murs et les rochers : chose d’autant plus douloureuse et digue de pitié que ceux qui ne peuvent ni parler ni marcher ne sont nullement épargnés, fussent-ils même encore au berceau. Oh! il est bien vrai que tous, sans distinction, petits, moyens, grands, vieillards, gens en âge de virilité, hommes et femmes, rien ne reste; on voit partout la désolation, la destruction de votre peuple, de vos créatures et de votre propre bercail.

O Seigneur très valeureux, très bon, soutien de tous 1 qu’est-ce donc? Est-il vrai que votre colère et votre indignation pourraient se glorifier et se réjouir en lançant des pierres, des lances et des flèches? Le feu très ardent de la maladie est dans votre cité, pareil au feu véritable d’une cabane incendiée, qui vomit des flammes et de la fumée, ne laissant rien debout sans l’avoir entamé. Vous exercez vos dents aiguës et vos coups impitoyables sur votre peuple misérable, amaigri et privé de substance comme un roseau vide. Que va-t-il arriver maintenant. Seigneur valeureux, miséricordieux, invisible, impalpable, dont la volonté est obéie par toutes choses, de l’intervention de qui tout dépend dans l’univers, qui vous est absolument assujetti? Qu’avez-vous décidé dans votre cœur divin? Avez -vous, par fortune, résolu d’abandonner entièrement votre peuple et vos enfants? Est-il vrai que vous ayez déterminé sa perte définitive, de manière qu’il ne reste pas même de lui un souvenir dans le monde et que le lieu où il habite devienne une montagne couverte de végétation ou un sol pierreux sans habitants ? Est-ce que vous permettriez que vos temples, vos oratoires, vos autels et tous les lieux couverts d’édifices à votre service fussent détruits et désolés, sans qu’il restât mémoire de leur existence? Est-il possible que votre colère, votre châtiment et votre indignation soient implacables et continuent à s’exercer jusqu’à notre complète destruction? Est-il vrai qu’il ait été décidé dans votre divin conseil qu’il ne serait point fait miséricorde et que vous n’auriez

pas pitié de nous, etquevous nous lanceriez jusqu’aux dernières flèches de votre fureur pour compléter notre perdition et notre ruine? Serait-il possible que ce fléau n’eût pas seulement pour but de nous punir afin de nous rendre meilleurs, mais de nous détruire absolument, de manière que le soleil ne resplendît plus sur nos têtes et qu’à tout jamais nous fussions plongés dans les ténèbres et l’éternel silence? Est- ce que vous ne nous regarderez plus avec vos yeux de miséricorde? Voulez-vous donc que périssent ces tristes malades qui ne peuvent plus se retourner sur leur couche et n’ont pas un instant de repos, avec leur bouche et leurs dents couvertes d’une saleté terreuse et de concrétions? Qu’il est douloureux de penser et de dire que nous sommes déjà tous dans les ténèbres et qu’il n’y a en nous ni l’idée, ni le sentiment, pour nous porter à de mutuels secours et nous protéger les uns les autres !

Chacun est comme insensé et en état d’ivresse, n’attendant plus (ju’on vienne à son aide. Les petits enfants meurent de faim; car il n’y a personne pour leur donner à manger et à boire, ni pour les consoler ou les satisfaire, et bien moins encore pour donner le sein à ceux qui tettent. Cela vient de ce que leurs pères et mères, qui sont déjà morts, les ont laissés orphelins, sans secours et sans abri. Les petits malheureux sont victimes des péchés de leurs parents. O Seigneur tout-puissant et miséricordieux, notre commun soutien ! puis- (}uc décidément votre colère, votre indignation, vos flèches et vos frondes ont blessé grièvement ce pauvre peuple, que cela soit quelque chose de semblable aux chàliments que les pères et mères exercent sur leurs enfants quand ils leur tirent les oreilles, leur pincent les bras, les fouettent avec des orties et les arrosent d’eau glacée. Ils ne le font que pour obtenir qu’ils se corrigent de leurs espiègleries et enfanlillages. 11 est certain que votre châtiment et votre indignation se sont appesantis sur tous vos serviteurs, habitant ce pays, en tombant sur eux comme les gouttes d’eau que le vent, en les agitant, fait tomber, après la pluie, sur les voyageurs qui cherchent un abri sous les arbres et les roseaux. O Seigneur très humain! vous savez bien que les gens du peuple sont comparables aux enfants qui, après avoir été fouettés et punis, pleurent, soupirent et se repentent de ce qu’ils ont fait. C’est ainsi, en effet, que ces pauvres gens, ruinés par vos châtiments, pleurent sans doute et soupirent, se faisant des reproches sévères et s’accusant eux- mêmes de leurs fautes. Ils les confessent en votre présence ; ils qualifient leurs mauvaises actions et s’en imposent la pénitence. Seigneur très bon, très compatissant, très noble, très précieux! que le châtiment infligé jusqu’ici vous paraisse suffire et que les maux envoyés en correction arrivent à leur terme. Qu’ils finis-

sent aujourd’hui et qu’ils soient renvoyés au temps où il serait reconnu que les coupables ne se sont pas amendés. Pardonnez-leur, oubliez leurs fautes; que votre colère et votre indignation cessent et se renferment dans votre sein pour qu’elles ne fassent plus de ravage. Que votre ressentiment s’arrête et rentre en lui-même. Nous n’échapperons pas, en réalité, à la mort pour cela, puisqu'on ne saurait l’éviter en fuyant vers n’importe quel refuge, car nous lui devons tous notre tribut; nous sommes tous ses vassaux en ce monde et personne, puisqu’elle est votre messagère, ne se refusera à la suivre quand elle lui sera envoyée ; messagère affamée, toujours dominée par la soif et l’envie d’avaler quiconque vit en ce monde, et si puissante d’ailleurs qu’il n’est pas de mortel qui puisse échapper de ses mains. Alors, le jour viendra pour tous d’une justice conforme aux actions de chacun. 0 Seigneur miséricordieux! ayez du moins pitié des enfants qui sont au berceau et de ceux qui, ne sachant encore courir, cherchent leurs divertissements dans les petites pierres et les mottes de terre qui leur servent de jouets. Ayez compassion aussi. Seigneur, des pauvres les plus misérables qui n’ont ni de quoi manger, ni de quoi se couvrir, ni un lit pour leur sommeil, ni la joie de savoir ce que c’est qu’une bonne journée. Tous les jours sont pour eux des jours de douleur, d’affliction et de tristesse.

Il conviendrait. Seigneur, que vous fissiez miséricorde aux soldats et gens de guerre dont vous aurez un jour besoin. Mieux sera que, mourant dans les combats, ils aillent au palais du soleil faire offrande de boissons et de comestibles, au lieu de mourir maintenant de cette peste et d’aller en enfer. O Seigneur très valeureux, appui de tous, Seigneur de la terre, gouverneur du monde et maître du genre humain! daignez vous contenter du passe-temps et de la joie que vous avez cherchés dans le châtiment dont nous avons souffert; que cette fumée et ce nuage de votre colère se dissipent et que le feu brûlant de votre ressentiment s’éteigne ; viennent maintenant la clarté et le ciel serein, et que les petits oiseaux de votre peuple commencent à chanter et à s’éplucher au soleil. Rendez à vos serviteurs les temps de sérénité, pour qu’ils acclament votre nom, adressent leurs prières à Votre Majesté et apprennent à vous connaître. 0 notre Seigneur très valeureux, très miséricordieux et très noble! j’ai prononcé ce peu de mots devant Votre Majesté et je n’ai rien à y ajouter ; il ne me reste plus qu’à me prosterner et à me jeter à vos pieds en vous priant de me pardonner l’imperfection de la prière que je viens de vous adresser ; car je ne voudrais pas vivre dans la disgrâce de Votre Majesté. Je n’ai plus rien à dire.

HISTOIRE DES CHOSES

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