‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 273 sur 704 · EN LUI DEMANDANT SECOURS CONTRE LA PAUVRETÉ · texte numérisé non relu

EN LUI DEMANDANT SECOURS CONTRE LA PAUVRETÉ

O noire Seigneur très valeureux, très secourable et protecteur ! c’est vous qui nous donnez la vie et qui êtes invisible et impalpable. Seigneur de tous et Seigneur des batailles, je me présente ici devant Votre Majesté qui est l’appui et la défense. Je veux lui adresser quelques paroles, à propos des besoins du pauvre peuple, des gens de basse naissance aussi pauvres de biens que d’esprit et de discrétion. Ils n’ont rien en se couchant, ils ne possèdent pas davantage à leur lever ; ils passent leurs nuits et leurs journées dans la pauvreté. Que votre Majesté sache que ses serfs et vassaux souffrent d'une grande misère, au point qu’il est vrai de dire qu’elle est aussi grande que l’abandon dont ils souffrent. Les hommes n’ont pas un morceau d’étoffe pour l’étendre sur leur corps, les femmes ne peuvent trouver des jupes pour en couvrir leur nudité. Ils n’ont que quelques haillons ouverts de toutes parts et recevant par leurs déchirures l’air et le froid. C’est à grand’peine qu’ils parviennent à recueillir ce qui est indispensable à leurs repas de chaque jour. Ils s’en vont par monts et par vaux cherchant leur subsistance, maigres et tellement affaiblis que leurs côtes se collent aux entrailles et que tout leur corps paraît comme rentré en lui-même. Ils marchent d’un air épouvanté; leur visage et tout leur extérieur sont une véritable image delà mort. S’ils sont trafiquants, ils ne vendent que du sel en morceaux et du piment de rebut, dont ne font aucun cas les gens qui sont à leur aise. Ces malheureux les vont offrir de porte en porte, de maison en maison, et, s’ils ne réussissent point à les vendre, ils s’asseoient pleins de tristesse contre un mur, un buisson ou dans un coin quelconque, et là, morts défailli, ils se lèchent les lèvres et se rongent les ongles en fixant avec anxiété leurs regards sur la bouche des gens qui passent, dans l’espoir qu’ils recevront une parole d’intérêt. 0 notre Seigneur très miséricordieux! Je vais encore vous dire, comme chose bien douloureuse, que le litsur lequel ils se laissent tomber, bien loin de leurservirde repos, ne sert qu’à doubler leurs tortures ; car ils n’ont que de mauvais haillons pour s’y couvrir pendant la nuit. C’est ainsi qu’ils dorment ; c’est là qu’ils étendent leurs corps et ceux des enfants que vous leur avez donnés. Par suite de leur immonde nourriture et de leur grande nudité, ils ont la ligure jaune, le corps terreux, et le froid les fait frissonner. Ils n’ont, en effet, que de mauvais haillons d’étoffe pendant

J)E LA NOUVELLE-ESPAGNE

de leur cou, et les femmes les attachent à leur ceinture. Ils s’en vont le ventre collé à l’échine, donnant leurs os à compter aux passants; la faiblesse les fait vaciller sur leurs jambes et leur coupe la marche. Pleins de tristesse, ils pleurent et soupirent, car la disgrâce est en eux tout entière, et ils ne trouvent quelque vigueur qu’en se tenant près d’un foyer allumé. 0 notre Seigneur très débonnaire, invisible et impalpable! je vous supplie de prendre pitié d’eux et de les reconnaître pour vos misérables vassaux, qui pleurent, soupirent, appellent votre présence et aspirent à votre miséricorde d’un cœur plein d’angoisse. O. Seigneur qui avez le pouvoir de donner contentement, soutien, adoucissement, richesse et prospérité, étant le maître de tous biens, je vous prie de les avoir en pitié, car ils sont vos serfs. Je vous supplie, Seigneur, de vouloir bien leur faire éprouver un peu de voire tendresse, de votre bien-être et de votre douceur, dont ils ont en réalité grand besoin.

Daignez faire qu’ils puissent lever la tête sous l’iniluence de vos faveurs et de votre aide, et ayez la bonté de permettre qu’ils jouissent de quelques jours de prospérité et de repos, que leur chair et leurs os aient enfin l’occasion de se récréer et de se l'éjouir; qu’ils dorment et se délassent en repos dans des jours pacifiques et prospères oü il leur soit permis de revivre. Il sera temps plus tard, si tel est votre bon plaisir, de leur enlever et de cacher à leurs yeux ce que vous leur donnerez maintenant, après qu’ils en auront joui quelques jours, comme on jouit d’une fleur belle et parfumée qui se fane en un instant ; vous le ferez ainsi, si les grâces que vous leur aurez concédées leur sont un motif de devenir orgueilleux, inpertinenls et enflés de présomption. Ces faveurs alors, vous les pourrez faire refluer sur les malheureux pleins de tristesse, pleurant, opprimés parleurs besoins, qui se seront montrés humbles, obéissants, ponctuels au service de vos temples oü ils remplissent leurs devoirs avec zèle et humilité, se donnant à vous de tout leur cœur. Mais si ce peuple, pour lequel je vous adresse mes prières et demande vos bontés, ne savait point reconnaître le bien que vous lui faites, vous le lui enlèveriez et lui lanceriez votre malédiction, pour que tout mal lui arrive; qu’il soit pauvre, nécessiteux, manchot, boiteux, aveugle et sourd ; afin qu’il ouvre les yeux, reconnaisse le bonheur dont il jouissait et le malheur de sa chute; il vous appellera alors, il aura recours à vous et vous ne l’écouterez pas, parce que, dans le temps de sa prospérité, il n’aura pas su reconnaître le service que vous lui rendiez. Je vous supplie donc. Seigneur très bon et très bienfaisant, de vouloir bien laisser goûter à votre peuple les richesses et les biens qui viennent de vous et que vous ôtes dans l’habilude de concéder : dons précieux, doux et suaves

HISTOIRE DES CHOSES

qui donnent joie et satisfaction, lors même qu’ils durent peu et qu’ils ne sont comparables qu’à un songe passager ; car, certainement, ce peuple est depuis longtemps triste, pensif et baigné de larmes devant Votre Majesté, à propos des angoisses, des peines et des soucis qui se sont emparés de son corps et de son cœur, sans lui laisser ni joie ni repos; et il est bien certain — personne n’en saurait douter — que ce pauvre peuple nu et besoigneux est victime de tout ce que je viens de dire. Ce que je vous demande pour lui, c’est de votre grandeur et de votre libéralité que je l’attends; car personne n’est digne par lui-même de recevoir vos largesses. Votre bonté seule est capable d’aller chercher sous les ordures et par les monts sauvages ceux qui sont vos serviteurs et vos amis patents, pour les élever aux richesses et aux dignités.

O Seigneur très secourable ! Que votre bon plaisir se fasse, tel qu’il est réglé dans votre cœur, sans que nous ayons rien à dire. Quant à moi, homme grossier et vulgaire, je ne veux pas vous importuner et vous fatiguer longuement en disant ce qui cause mon mal, ma ruine et mon châtiment personnels. A qui parlé-je et où suis-je donc? Je parle à Votre Majesté. Je n’ignore pas que je me trouve en un lieu très élevé et que je m’adresse à un Être d’une grandeur suprême devant lequel coule un fleuve dans un l’avin profond, à bords creusés à pic. Il y a donc là, en votre présence, un point glissant duquel bien des gens se sont précipités. Personne n’est exempt d’erreur devant Votre Majesté, et moi-même, homme de peu de savoir et d’un parler très défectueux, lorsque je me suis hasardé à adresser la parole à Votre Majesté, j’ai couru le risque de tomber dans le ravin et dans l’abîme de ce fleuve. Moi, Seigneur, j’en suis venu à cueillir de mes propres mains l’aveuglement pour mes yeux, la pourriture et l’immobilité pour mes membres, la pauvreté et l’affliction pour mon corps, à cause de ma bassesse et de ma grossièreté. Je ne suis pas digne de recevoir autre chose. Vivez et régnez pour toujours, en toute quiétude et repos, vous qui êtes Notre Seigneur, notre abri et notre soutien, très bon, très miséricordieux, invisible et impalpable.

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