CHAPITRE V
DU LANGAGE ET DE l’eFEUSION DONT LES MEXICAINS FAISAIENT USAGE QUAND ILS ADRESSAIENT LEURS PRIÈRES AU PLUS GRAND DE LEURS DIEUX, Tezcatlipocci, Titlacauan, ñí oquequeloa', aphès la mort du roi, POUR qu’il leur en DONNAT UN AUTRE.
c’est la PRIÈRE DU GRAND SATRAPE. ELLE RENFERME DE DÉLICIEUSES CHOSES.
Notre Seigneur, Votre Majesté sait déjà que N... (ici le nom) est mort; Vous l’avez placé sous vos pieds où il repose dans son recueillement. Il est allé, par le chemin que nous devons tous parcourir, au palais de notre résidence future, demeure de perpétuelles ténèbres qui n’a ni fenêtre ni lumière. Le voilà plongé dans le repos où personne ne viendra le tourmenter. Il a accompli sa tâche ici-bas en vous servant pendrait quelques jours et années, non sans avoir à se reprocher des fautes et des offenses envers Votre Majesté. Vous lui avez donné à goûter dans ce monde un peu de vos douceurs et de vos suavités en les faisant passer devant ses yeux comme un feu follet qui s’évanouit à l’instant: c’est-à-dire la dignité du poste où vous l’aviez placé et dans lequel il a été quelques jours à votre service, prosterné, en pleurs, et soupirant des oraisons dévotes devant Votre Majesté. 0 douleur ! il s’en est allé déjà où réside notre père et notre mère, le dieu de l’enlêr, celui-là même qui tomba la tête en bas dans le feu où il a soif et faim de nous emporter tous, criant jour et nuit au milieu de grands tourments et demandant qu’on y .aille en grand nombre l’accompagner. Notre N... (ici le nom du défunt) est déjà avec lui, en compagnie de tous ses prédécesseurs dans le gouvernement de ce royaume, dont l’un d’eux fut Acamapichtli'^ et, entre autres,
1. Cet autre nom donné à Tezcallipoca signifie : chalouillciix, impatient, ou qui se moque; du verbe queijueloa : nilcqucqueloa, je chatouille quelqu’un, je ris, je me moque de lui.
2. Nommé aussi Acamapich ou Acamapichlzin, “ qui tient un roseau à la main », Acamapichlli fut le l'"' roi de Tcnochtillan ; Tiçoe ou Tiçocicalzin en fut le 7°; Auitzoll ou Auilzotzin, le 8'; Moleuliçoma I ou Ilhuicamina et Axayacatl régnèrent immédiatement avant Tiçoe; enfin Moleuliçoma II ou Xocoyoll fut le 9’ roi. C’est sous lui que les Espagnols arrivèrent au Mexique. On verra plus loin, livre VI1I“, chap. i"’, dans la liste des monarques mexicains, que les 2', 3' et 4' non mentionnés ici par Sahagun étaient UilziUlhuül,
HISTOIRE DES CHOSES
Tiçoc, Amtzotl, Moteuhçoma I , Axayacatl, el, parmi les derniers décédés, Moteuhçoma II et aussi lUiuicamina.
Tous ces rois gouverneurs jouirent de la seigneurie et dignité royales et du trône impérial, assurant le concert et l’ordre dans votre royaume, tandis que vous êtes le roi et l’empereur universel, sous l’arbitre duquel se règle l’univers entier, sans que vous ayez besoin d’aucun conseil étranger. Ceux que nous venons de nommer laissèrent la lourde charge du gouvernement qu’ils eurent sur leurs épaules et la transmirent à leur successeur N... qui, pendant quelques jours, a soutenu sa seigneurie et son commandement et s’en est ensuite allé rejoindre ses prédécesseurs dans l’autre monde, parce que vous l’avez ordonné ainsi en l’appelant. Et certes, il vous doit des remerciements pour lui avoir enlevé un poids si lourd, accompagné de tant de peines, et lui avoir assuré la paix et le repos. Nous en avons joui quelque temps, et voilà que maintenant il s’est éloigné de nous pour ne plus revenir dans ce monde. Serait-il allé quelque part d’où il puisse retourner ici el montrer de nouveau son visage à ses vassaux? Viendrait-il encore, par hasard, nous dire comme en d’autres temps : faites ceci ou celte autre chose? Viendra-t-il une autre fois revoir les administrateurs el les gouverneurs de son pays? Ceux-ci le reverront-ils encore? Le reconnaîtront-ils? Auront-ils à écouter ses commandements et à respecter ses ordres? Reviendra-t-il dans quelque temps pour consoler et réconforter ses dignitaires et ses employés supérieurs? O douleur! il n’en sera rien, car c’en est fait de sa présence et il a pour toujours disparu ! O douleur ! notre lumière s’est éteinte, el nous avons perdu la torche qui nous éclairait. Il a laissé à tout jamais ses sujets et ses subordonnés orphelins et sans appui. Pourrait-il, par hasard, prendre souci désormais de l’administration de ces provinces ou de ce royaume, lors même qu’ils seraient menacés de ruine et de désolation avec tous ceux qui les habitent? 0 notre très bon Seigneur, est-ce qu’il est admissible que dans l’absence de celui qui n’est plus une grande infortune s’abatte sur le royaume, détruisant et mettant en fuite tous les sujets qui l’habitent et qui furent autrefois secourus sous l’aile tutélaire de celui qui a déjà trépassé? Non sans doute, et le péril serait grand pour votre royaume si l’on ne procédait sans retard à l’élection de quelqu’un qui le protège.
Que pense donc faire Votre Majesté? Trouve-t-elle bon que son
Chirnalpopoca et hcoall. Les deux successeurs de Moleuheoma //furent Cuitlahuatl^ son frère, et Quauhtemoclzin (Guatimozin), son cousin ; ils régnèrent peu de temps et furent véritablement les derniers souverains Je Tenochtitlan,c&v les princes mexicains maintenus dans la suite à la tète du gouvernement n’eurent qu’une autorité purement nominale.
peuple reste dans les ténèbres, sans tête et sans appui? Voudriez-vous le ravager et le détruire? Pauvres macehualli qui s’en vont cherchant leur père pour les gouverner et leur servir d’appui, semblables au petit enfant qui pleure ses vrais père et mère absents et se désole s’il ne réussit pas à les trouver! Pauvres marchands qui courent les montagnes, les déserts et les prairies! Pauvres laboureurs qui s’évertuent à la recherche de quelques plantes pour leur manger, de racines et de bois pour les brûler au foyer ou pour les vendre au pi’ofit de leur subsistance. Pauvres soldats et gens de guerre qui aspirent à la mort, ont horreur de la vie et n’ont présent à l’esprit que l’idée du champ de bataille et des limites au delà desquelles on se livre au combat! Qui acclameront-ils? Quand ils auront pris quelque captif, à qui pourrontils le présenter; à qui le diront-ils, de manière à faire savoir dans son pays qu’il est en captivité? Et ce captif lui-même, qui prendra- t-il pour son père afin d’y trouver un appui en des cas semblables, puisque la mort a frappé celui qui pour tous était le père de famille? Personne ne pourra pleurer et soupirer sur le sort des captifs, puisque nous n’avons plus celui qui donnait à leurs parents la nouvelle de leur prise. Pauvres plaideurs qui sont en procès contre des adversaires détenteurs de leurs biens, qui les jugera, les pacifiera, les lavera de leurs disputes et entêtements? car ils sont dans le cas d’un enfant qui s’est sali et continue à garder sa saleté, si sa mère n’est là pour l’en délivrer. Et ceux qui se querellent les uns les autres, se soufflètent, s’abîment de coups de poing et de trique, qui mettra la paix parmi eux? Tous ces gens-là qui, pour les motifs que nous venons de dire, s’en vont pleurant et répandant des larmes, qui les consolera et portera remède à leurs pleurs? Leur serait-il possible de trouver en euxmêmes ce remède? Et ceux qui ont mérité la mort, prononceront-ils eux-mêmes leur peine capitale? Qui donc sera la justice? Qui donc occupera l’estrade du juge, puisque ce juge n’est plus? Qui ordonnera et disposera le nécessaire au bien-être de la ville, de la seigneurie et du royaume? Qui nommera les juges particuliers chargés des gens du bas peuple dans les quartiers? Qui fera battre le rappel et jouer le fifre pour appeler les gens à la guerre? Qui réunira et commandera, dans la mêlée, les vieux soldats et les guerriers exercés?
Seigneur, notre appui ! Que Votre Majesté daigne choisir et nous signaler un homme qui soit digne de votre trône et puisse supporter la lourde charge du gouvernement de la chose publique, en même temps qu’il répandra lajoie et le bien-être parmi le peuple, semblable à la mère qui fait la joie de son fils en le tenant sur ses genoux. Qui réjouira, divertira le peuple à la manière du berger qui fait résonner
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son instrument pour apaiser son troupeau effarouché et en demirévolte ?
O notre très bon maître, faites cette grâce à N..., qui nous paraît cligne de cet emploi élevé. Choisissez-le et signalez-le pour qu’il prenne possession de votre seigneurie et de votre gouvernement. Donnez-lui, comme à titre de prêt, votre trône et votre siège royal, pour qu’il dirige ce royaume pendant tout le temps qu’il vivra. Retirezle de la bassesse et de riiumilité dans lesquelles il se trouve, atin de le mettre en i)Ossession de la dignité et des honneurs pour lesquels il nous paraît avoir des mérites. 0 notre très bon Seigneur! Que votre main protectrice fasse rayonner et resplendir cet empire !
C’est ce queje suis venu demander aux pieds de Votre Majesté d’une façon bien imparfaite, comme si j’étais affaibli par l’ivresse, vacillant sur mes jambes et tombant à moitié. Qu’il soit fait en tout et pour tout comme il plaira à Votre Majesté.