DES PLUS APTES A PORTER LA PAROLE
« 0 Notre-Seigneur très humain, très miséricordieux, très aimant et très digne d’être estimé au delà de toutes les pierres précieuses et de
]. Pom mo-oquichtlalia, qui s’assied, se met ou se tient [llalia) d’une manière ferme ou pénible [uquichlli].
2. PÜH et ieculli ou teuctli signifient noble, seigneur, personne de qualité et font en composition avec les possessifs no, rno, i, etc. : nopillo, notecwjo, mon seigneur. Mais mot qui marque une dignité supérieure est llaloani, souverain , parleur habile ; il affirme un talent oratoire que les princes devaient avoir au suprême degré. Dans les premiers
toutes les plumes riches ! Vous êtes ici présent; notre souverain Dieu vous a fait notre roi parce que nos seigneurs qui vous ont précédé sont morts, par disposition divine, et s’en sont allés aux lieux de leur repos. Les seigneurs N... et N... ont abandonné ce monde en laissant après eux la charge de gouverner qu’ils portaient sur leurs épaules, sous laquelle ils s’étaient essoufflés de travail, pareils à ceux qui montent dans des chemins escarpés sous le poids de très lourds fardeaux. Peut-être se rappellent-ils et honorent-ils encore de leurs soucis la ville qu’ils ont administrée et qui se trouve aujourd’hui dépeuplée, dans les ténèbres et comme déserte, puisque la volonté de Dieu l’a privée de son seigneur. Peut-être regardent-ils, avec sollicitude, le royaume qui se couvre de ronces en l’absence de toute culture et dont les habitants — pauvres gens ! — se trouvent orphelins sans pères ni mères, ignorants de ce qui convient à leurs intérêts. Ils sont comme des muets sans parole ou comme un corps sans tête.
« Le dernier qui nous a abandonnés, c’est le très fort et valeureux seigneur N..., auquel Dieu confia ce royaume pour peu de jours qui s’évanouirent comme un songe, et tout échappa de ses mains parce qu’il fut appelé par Notre-Seigneur Dieu qui a voulu le placer dans la retraite dont jouissent les autres défunts ses prédécesseurs, conservés à tout jamais dans le grand coffre de leurs tombeaux. C’est avec eux qu’il s’en est allé et il se trouve déjà près de notre père le dieu des enfers appelé Micüantecutli. Est-ce qu’il reviendra jamais du lieu où il s’est rendu? Non, cela n’est pas possible; il est bien parti pour toujours, et c’est pour' toujours que son royaume l’a perdu. Jamais plus ceux qui vivent et ceux qui naîtront encore ne le reverront ici ; il nous a laissés à tout jamais; notre flambeau s’est éteint; notre lumière s’est évanouie. La ville et la seigneurie de notre Dieu, qu’il était chargé de régir et d’éclairer, se trouvent sans appui et dans les ténèbres. Il est bien près de se perdre et d’être détruit, ce royaume qu’il portait sur ses épaules et qu’il a abandonné en même temps que l’emploi dont il supportait le fardeau. Il est là, ce royaume qu’il a laissé pacifique et tranquille, ce royaume qu’il gouverna pacifiquement tout le temps qu’il le posséda avec le trône et le siège qui lui furent cédés par Notre-Seigneur Dieu et qu’il s’efforça de tenir en repos jusqu’à sa mort. Il n’eut jamais la paresse d’abriter ses pieds et ses mains sous sa couverture, et il travailla, au contraire, avec le
temps sans doute, c’était leur plus grand titre à l’élection, à en juger par les peintures mexicaines qui distinguent les monarques et chefs en figurant, par quelques signes, des paroles sortant de leur bouche. Aussi le grand seigneur, d’origine illustre, portait-il le nom de llatocapüli, de même que les chefs et les caciques s’appelaient Üatoque, terme dérivant, comme Hatoani, de tlatoa, parler, discourir, haranguer.
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plus grand zèle pour le bien du royaume. Et maintenant, ô notre très humain seigneur! Si nous ressentons un grand contentement et une grande allégresse, c’est que le Dieu par qui nous vivons nous a donné dans votre personne un rayon resplendissant de son soleil. Son doigt se tourne vers vous pour vous signaler et il a écrit votre nom en lettres ronges : il est ainsi résolu en haut et en bas, dans le ciel comme en enfer, que vous soyez le seigneur et que vous possédiez le siège, l’estrade et la dignité de ce royaume, comme étant le fruit émané des racines de vos prédécesseurs, qui le plantèrent solidement dans les temps reculés.
« C’est vous, seigneur! qui devez supporter le lourd fardeau de ce gouvernement; c’est vous qui devez succéder aux seigneurs dont vous êtes la progéniture, pour vous mettre sous le poids qu’ils ont porté; c’est vous, seigneur! qui devez assumer sur vos épaules le lourd souci de régir ce royaume. Notre-Seigneur Dieu met dans vos bras et asseoit sur vos genoux la haute dignité qui cohsiste à administrer et gouverner les gens du peuple, qui sont irascibles et capricieux. Vous aurez à les alimenter et à les satisfaire pendant quelques années, comme on fait pour les enfants au berceau. Vous aurez à tes tenir tous sur vos genoux et dans vos bras; et il vous faudra les caresser et leur murmurer des chansons pour les endormir pendant tout le temps que vous vivrez en ce monde. O notre seigneur sérénissime et très précieux, le ciel et l’enfer ont réfléchi et porté leur jugement, d’où il résulte que ce sort est le lien : sur toi est tombée l’élection de Notre-Seigneur Dieu souverain. Pourrais-tu par hasard te cacher ou t’enfuir? Pourrais-tu te soustraire à cette sentence? Glisseras-tu dans ses mains et lui déroberas-tu ta personne? Quel cas fais-tu de Dieu Notre-Seigneur? En quelle estime tiens-tu les hommes qui t’ont élu et qui sont des seigneurs illustres et de rang élevé? Quel est ton sentiment sur les rois et seigneurs qui t’ont désigné, marqué et élevé à ce rang par l’inspiration et l’ordre de Notre-Seigneur Dieu, dont le choix ne peut s’annuler ni s’altérer, puisqu’il est d’ordre divin et que de là découle que tu sois nommé pour être le père de ce royaume? Et puisqu’il en est ainsi, seigneur, efforce-toi, prends courage, attache à ton épaule la charge qu’on te confie et qui t’est recommandée. Que la volonté de Notre-Seigneur s’accomplisse ! Peutêtre la garderas-tu pour longtemps, peut-être aussi seras-tu arrêté par la mort, et ton élection s’évanouira-t-elle comme un songe.
« Prenez garde, cependant, d’être ingrat et de faire peu de cas des bienfaits de Dieu qui voit tous les secrets, de peur qu’il ne lance sur vous quelque châtiment de son choix, qu’il n’en arrive à la volonté de te faire disparaître, de t’envoyer errer par les montagnes et les
savanes, de te faire tomber dans la boue et l’ordure, ou de te rendre victime de quelque évènement désagréable et honteux. Peut-être serastu accusé de quelque infamie ou Dieu permettra-t-il des discordes, des troubles dans ton royaume pour que tu en arrives à l’abattement ou au mépris. Peut-être aussi seras-tu vaincu par quelques rois qui t’abhorrent et qui te feront la guerre. Peut-être enfin la Majesté divine permettra-t-elle que le besoin et la famine envahissent ton royaume. Que feras-tu si, de ton temps, ton royaume est détruit, ou si Notre- Seigneur Dieu décharge sur toi sa colère par l’envoi d’une grande peste? Que feras-tu si tu vois ta ville ruinée et ta splendeur faire place aux ténèbres? Que feras-tu si la désolation tombe devant toi dans ton royaume? Et qu’adviendra-t-il si la mort t’atteint inopinément ou au début de ton règne, ou même si, avant que tu le commences, Notre-Seigneur te détruit et te met sous ses pieds? Quoi encore, s’il envoie subitement contre toi des ennemis venant du côté des déserts, des plages de la mer ou d’au delà des montagnes ou des savanes solitaires, lieux sur lesquels s’engagent d’ordinaire les combats et se répand le sang dont s’abreuvent la terre et le soleil? Car Dieu tient en réserve un nombre infini de moyens pour châtier ceux qui lui désobéissent. Il faut donc, ô notre roi, que tu fasses appel à toutes tes forces et à toute ta puissance pour faire ton devoir dans l’accomplissement de ton mandat, fût-ce au milieu des pleurs et des soupirs, en adressant tes prières à Notre-Seigneur Dieu invisible et impalpable. Adressez-vous à lui, bien en réalité, avec des larmes et des sanglots, pour qu’il vous aide à régir pacifiquement votre royaume qui est son honneur.
« Faites bien attention à recevoir humblement et avec affabilité ceux qui se présentent devant vous oppressés par l’angoisse et les tribulations; ne faites jamais rien inconsidérément; écoutez avec douceur et jusqu’à la fin les plaintes et les rapports qui vous seront présentés ; n’arrêtez point le cours des paroles et des raisonnements de celui qui vous parle, car vous êtes l’image de Notre-Seigneur Dieu, il compte sur vous, et vous représentez sa personne ; vous êtes son instrument au moyen duquel il parle, et il écoute par vos oreilles. Faites bien attention. Seigneur, à ne favoriser personne plus que d’autres, et à ne jamais châtier qui que ce soit sans raison, parœ que le pouvoir que vous en avez vient de Dieu et représente les ongles et les dents de la Divinité pour faire justice; vous en êtes l’exécuteur, et le promoteur de ces justes sentences. Que justice soit faite, que la droiture soit respectée, sans nulle attention à ceux que cela contrarie. Dieu commande d’en agir ainsi, puisque, ne prenant pas lui-même ce soin, c’est à vos mains qu’il le confie. Prenez garde
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qu'il n’y ait jamais, sur l’estrade et les sièges des seigneurs et des juges, de la précipitation ou de la colère dans les faits ou dans les paroles ; rien ne doit s’y exécuter de mauvaise humeur. Qu’il ne vous arrive jamais la pensée de dire: « Je suis le roi, je ferai ce qu’il me plaira » ; car ce serait un moyen de réduire à néant votre puissance, votre estime, votre élévation et votre majesté. Que la dignité dont vous jouissez et que le pouvoir que vous exercez sur votre royaume ne vous soient pas une occasion d’orgueil et de superbe. Il vaudra mieux vous rappeler souvent ce que vous fûtes dans le temps passé et la bassesse d’où vous êtes sorti pour monter à la dignité dont vous jouissez sans l’avoir méritée. Vous devez souvent vous demander à vous-même : « Qui étais-je auparavant et qui suis-je aujourd’hui ? Je « ne méritais nullement d’être élevé au poste honorable et éminent où « je me trouve, je n’y suis que par ordre de Notre-Seigneur Dieu, « et ce qui m’arrive a plutôt l’air d’un songe que d’une réalité. »
« Ne vous endormez jamais, seigneur, d’un lourd sommeil ; ne vous laissez point glisser dans les délices et les plaisirs corporels ; ne vous abandonnez pas avec excès aux banquets et à la boisson ; ne dépensez point à profusion les sueurs et les peines de vos vassaux dans la gourmandise et l’ivrognerie ; ne mettez pas à profit la grâce que le Seigneur vous a faite en vous élisant roi, pour vous livrer aux excès, à la folie et aux rancunes. O notre seigneur roi et notre fils ! Dieu regarde ce que font les gouverneurs de ses royaumes et il trouve une occasion de rire dans les erreurs qui se commettent en gouvernant; il en rit, en effet, et se tait, car il est Dieu, et comme tel il fait ce qu’il veut et se moque de qui ii lui plait. Il nous tient tous dans sa main, sur laquelle il nous berce; car nous sommes pour lui comme un globe arrondi qui roule d’un lieu à un autre en excitant sa risée par ses mouvements incessants que sa main n’abandonne jamais. 0 seigneur et notre roi! mettez vos efforts à accomplir vos devoirs sans vous presser. Peut-êti’e nos péchés nous rendent-ils indignes de vous; peut-être votre élection nous mettra-t-elle en délire ; peut-être Notre- Seigneur a-t-il résolu que vous possédiez pendant longtemps sa dignité royale; peut-être, au contraire, qu’il veut expérimenter qui vous êtes et mettre quelqu’un à votre place si vous ne faites pas votre devoir. Est-ce que Notre-Seigneur Dieu n’a pas d’autres amis? Serais-tu, par hasard, le seul qu’il aime? Combien, au contraire, doit-il en connaître d’autres! Combien qui l’appellent! Combien qui élèvent la voix en sa présence ! Combien qui pleurent! Combien qui l’implorent avec tristesse! Combien qui soupirent devant lui! Leur nombre ne s’en peut compter. Il en est beaucoup qui sont généreux, prudents et très habiles! Plusieurs qui ont déjà eu des emplois et sont
élevés en dignité, le prient et élèvent la voix en sa présence ; il ne manque donc pas de gens à qui il puisse donner la dignité de ses royaumes. Peut-être ne te présente-t-il ses honneurs et sa gloire que comme un songe sans durée; peut-être ne te les présente-t-il que comme un parfum qu’on sent et ne passe-t-il que fugitivement sur tes lèvres sa tendresse, sa douceur et les richesses qu’il est le seul à répandre, parce que seul il les possède.
« O très heureux seigneur, inclinez-vous et humiliez-vous; pleurez et soupirez avec tristesse; priez et faites ce que Notre-Seigneur désire, tout le temps qu’il lui plaira, aussi bien de nuit que de jour. Exercez votre pouvoir avec calme, au milieu de prières continuelles, animé de douceur et de bienveillance; ne causez à personne ni peine, ni fatigue, ni tristesse. Ne maltraitez point, ne repoussez point les gens par un mauvais visage; ne leur parlez pas avec colère et n’épouvantez personne avec l’humeur farouche. Il convient aussi, seigneur, de ne jamais faire usage de paroles bouffonnes et de traits d’esprit, parce que cela jetterait du mépris sur votre personne, attendu que les plaisanteries et les mots légers ne sont pas le fait de gens qui occupent votre haute dignité. 11 importe encore que vous ne donniez pas facile accès aux bouffonneries d’autrui, fût-ce de la part d’un parent ou d’un allié; car, malgré votre parenté avec nous comme homme, votre dignité vous élève au rang de Dieu. Quoique vous soyez notre prochain et notre ami, notre fils et notre frère, nous ne sommes nullement vos égaux; nous ne vous tenons plus pour un homme, parce que vous êtes en possession de la personne, de l’image, de la conversation et de la familiarité de Notre-Seigneur Dieu qui parle au dedans de vous, vous inspire et se fait entendre par votre bouche. Vos lèvres, votre langue et votre visage sont les siens. Il vous a paré de son autorité et il vous arme de ses dents et de ses griffes, pour que vous soyez craint et révéré.
« Attention, seigneur, à ne pas imiter vos habitudes passées de rire et de plaisanter! il vous convient maintenant de vous faire un cœur de vieillard, d’homme grave et sévère. Prends soin de Ion honneur, de la dignité de ta personne et de la majesté de ton rang; que tes paroles soient rares et très graves, parce que tu deviens un autre être, tu prends de la majesté et tu dois être pour cela respecté, craint, honoré et obéi. Tu as acquis une grande valeur; tu es un personnage hors ligne qui mérite vénération, soumission et respect. Gardetoi bien, seigneur, de diminuer ou de souiller ta dignité et ta haute valeur, pas plus que la dignité de ton altesse et de ton excellence. Regarde bien le point où tu te trouves; il est fort élevé et la chute en serait bien dangereuse. Pense que tu marches sur une haute cime,
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dans un sentier étroit et qu’à tes deux côtés se trouvent creusées des profondeurs qui empêchent de dévier sans courir le risque de tomber dans un abîme sans fond. Tu dois aussi, seigneur, te précautionner contre les défauts opposés en ne devenant point irritable et farouche comme une bête féroce qui inspirerait à tous de la frayeur. Sois tempéré dans l’exercice rigoureux de ta puissance; car il te convient mieux encore de rester en deçà du châtiment et de l’exécution pénale, que d’en forcer la mesure en passant au delà ; ne montre jamais toutes tes dents à découvert et ne fais point voir tes griffes autant que tu le pourrais; ne sois ni épouvantable, ni effrayant, ni âpre, ni d’un aspect épineux; cache tes dents et tes ongles. Réunis, contente et traite avec douceur les hauts personnages et les grands dignitaires de ton royaume et de ta cour. Il est aussi dans les convenances, seigneur, que tu répandes la joie et l’allégresse parmi les hommes de ton peuple selon la qualité, la condition et le grade de chacun dans ton royaume ; en cela, conforme ta conduite aux habitudes établies par les différentes hiérarchies populaires. Porte ta sollicitude et tes soins sur les areytos et les danses, et n’oublie pas les préparatifs et les instruments qui sont nécessaires dans ce but, car ce sont là des exercices qui inspirent aux hommes de cœur le goût pour la milice et les choses de la guerre. Amusez, seigneur, et réjouissez le bas peuple par des jeux et des passe-temps convenablement choisis ; c’est ainsi que vous vous assurerez de la renommée et que vous vous ferez chérir; votre souvenir vous survivra et les vieillards qui vous auront connu accompagneront voire mémoire et honoreront votre absence de leur amour et de leurs larmes.
« O très heureux seigneur, roi sérénissime et très précieuse personne! Considérez que vous êtes en voyage et que vous traversez des chemins raboteux, pleins de périls; car les dignités et les seigneuries sont parsemées de ravins et de pentes glissantes, avec la complication de pièges superposés qui ne laissent aucune route absolument sûre; il y a aussi des puits dissimulés dont l’ouverture est couverte par des plantes et qui sont armés, dans leurs profondeurs, de pieux effilés, destinés à empaler ceux qui y tombent. Aussi convient-il que vous gémissiez sans cesse et acclamiez Dieu en soupirant. Prenez garde, seigneur, de vous endormir d’un sommeil profond et de vous livrer aux femmes, car on peut les dire l’infirmité et la mort de tous les hommes. Il importe que vous vous tourniez et retourniez sur votre lit et que vous y méditiez aux choses qui concernent votre emploi; si vous vous endormez, que ce soit pour songer aux affaires de votre règne et aux subsistances que Notre-Seigneur nous a données pour notre entretien, pour notre boire et pour notre manger, afin de les
partager avec vos dignitaires et vos courtisans; car beaucoup de gens envient aux rois l’abondance dont ils jouissent dans le service de leurs tables, et c’est pour cela qu’on a l’habitude de dire que les rois et seigneurs mangent le pain de la douleur. Ne vous arrêtez pas, seigneur, à la pensée que l’estrade royale et le trône sont faits pour les plaisirs et les délices; considérez-les, au contraire, comme un objet de peine et de pénitence. 0 bienheureux seigneur et très précieuse personne! Je ne veux être pour votre cœur ni un sujet de peine, ni une cause d’ennui; je ne veux ni votre colère, ni votre indignation. J’ai assez commis de fautes, je n’ai que trop glissé et même fait des chutes dans le cours de cette harangue. Arrêtons-nous; j’ai assez bavardé avec désordre, procédant par sauts irréguliers comme une grenouille, devant Notre-Seigneur, invisible et impalpable, qui est là présent, qui nous écoute, et qui a entendu minutieusement les paroles que j’ai dites avec tant d’imperfection, en bégayant, d’une jnanière désordonnée et d’un ton répréhensible. Mais enfin, ce disant, j’ai fait mon devoir, puisque les vieillards et les anciens du pays ont cette obligation envers les seigneurs récemment élus. J’ai fait aussi mon devoir envers Notre-Seigneur qui est présent et l’entend, et c’est à lui queje fais l’offrande de mes paroles. O notre seigneur roi ! vivez de longues années dans vos occupations royales! j’ai fini de dire ^ »
L’orateur qui faisait ce discours au roi récemment élu était un des prêtres les plus intelligents et les mieux imbus de leur rhétorique, ou bien l’un des trois grands prêtres que nous avons dit ailleurs s’appeler Quetzalcoail, Totecllamacazquiei Tta/oc. L’orateur pouvait être encore quelque noble ou quelque dignitaire très éloquent, ou même l’ambassadeur d’un seigneur de quelque province, possédant l’art de bien parler et n’éprouvant ni embarras, ni gêne en ce qu’il devait dire. C’était, en outre, quelquefois, un sénateur instruit ou une autre personne quelconque connue pour sa fine rhétorique, ayant lelangage facile, abondant et docile à sa volonté. Ces qualités sont nécessaires pour parler en cette circonstance, attendu que le nouvel élu, s’emparant d’un pouvoir qui le rend supérieur à tous, acquiert par cela même la liberté de tuer qui bon lui semble. Aussi, s’il est vrai qu’on lui dise alors tout ce qui est nécessaire à l’exercice de son mandat, ce n’est qu’avec révérence, humilité et tact, et d’un ton larmoyant entrecoupé de soupirs.
1. Le lecteur aura sans doute remarqué que l’orateur s’adresse souvent à la même personne en lui disant tantôt tu, tantôt vous. On doit voir là non une irrégularité, mais l’intention de la part de Sahagun de rendre la forme révérentielle toutes les fois qu’elle était employée dans le discours. Le traducteur était donc tenu de suivre sans hésitation le texte de Sahagun, et il l’a fait scrupuleusement.
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