SON EMPLOI
ON l’eNTEND s’humilier de DIVERSES MANIÈRES.
« 0 Notre-Seigneur très bon, protecteur invisible et impalpable ! vous n’ignorez pas, je le sais, que je suis un pauvre homme, d’humble condition, créé et venu au monde au milieu de l’ordure, doué de peu de raison et d’un jugement modeste, plein d’un grand nombre de défauts et incapable enfin de me connaître moi-même et d’apprécier qui je suis. Vous m’avez fait une grande faveur et m’avez honoré d’indulgence, sans que je l’aie mérité, puisqu’après m’avoir ramassé dans la poussière, vous m’avez élevé à la dignité et au trône royaux. Qui suis-je. Seigneur, et quel est mon mérite pour que vous me placiez entre les gens que vous aimez, que vous connaissez et tenez pour amis
DE LA NOUVELLE-ESPAGÎNE
de choix, dignes de tous honneurs, nés et élevés pour les dignités et les trônes royaux; car étant réservés à ces Ans vous les créâtes habiles et prudents et les prîtes issus de nobles et généreux parents ; gens d’ailleurs instruits et bien élevés qui eurent aussi la chance d’être baptisés sous les signes et les constellations réservés à la naissance des rois, destinés qu’ils étaient à être un jour vos instruments et vos images pour administrer vos royaumes? Mais vous vous incorporiez en eux, vous parliez par leur bouche et ils prononçaient vos paroles de manière à ne jamais s’écarter de la volonté du dieu antique, père de tous les dieux, le dieu du feu appelé Xiuhtecutli, qui vit dans le réservoir de l’eau, entouré de créneaux et de pierres de couleur rosée, occupé à examiner et à conclure les affaires et litiges de la ville et des gens du peuple, comme s’il les lavait à l’eau claire, et toujours entouré et accompagné des généreux personnages dont nous venons de parler.
« O Seigneur très bon qui gouverne et dirige! Vous m’avez fait à la vérité une grande faveur. Gela s’est-il accompli par l’intercession et sous l’influence des larmes des rois et des reines qui ont déjà gouverné ce royaume? Ce serait grande folie de croire que vous m’avez choisi à cause de mon mérite et de ma valeur pour me mettre au poste lourd, difficile et même effrayant de gouverner votre royaume; car c’est comme un fardeau que l’on porte sur les épaules et ce ne fut qu’au prix de grandes difficultés qu’il put être soutenu par les rois antérieurs qui gouvernèrent en votre nom. O Seigneur très bon, administrateur invisible et impalpable, créateur, qui sait toutes choses et lit dans la pensée, ornement des âmes ! que dirai-je encore, pauvre malheureux que je suis? Comment pourrai-je administrer et gouverner votre chose publique? Gomment ferai-je pour porter le fardeau du gouvernement du peuple, moi qui suis aveugle et sourd, qui ne sais ni me connaître ni me gouverner moi-même, parce que j’ai été habitué à barboter dans la boue, et que je n’ai d’aptitudes que pour cueillir et vendre des herbes comestibles et pour porter du bois au marché? Ce queje mérite. Seigneur, c’est l’aveuglement de mes yeux, l’immobilité et la putréfaction de mes membres. Aller revêtu de haillons et d’une manta déchirée, ce serait le lot mérité qu’on devrait mettre à ma disposition. J’ai besoin personnellement d’être gouverné et porté sur les épaules d’autrui, tandis que vous avez beaucoup d’amis éprouvés auxquels vous pourriez confier cette haute dignité. Mais puisque vous avez résolu de m’exposer à la risée du monde, que votre volonté soit faite et que votre parole s’accomplisse.
« Peut-être ne savez-vous pas qui je suis et chercherez- vous, quand vous m’aurez connu, quelqu’un à mettre à ma place en m’enlevant
HISTOIRE DES CHOSES
cet emploi que vous reprendrez pour vous-même avec les dignités et les honneurs qui s’y rattachent, étant fatigué et ennuyé de m’y souffrir, et vous le donnerez à un de vos amis éprouvés, qui soit dévot à votre divinité, qui pleure et soupire pour elle et mérite par conséquent cette haute distinction? En vérité, ce qui m’arrive, n’est-ce pas comme un songe ou comme l’illusion de quelqu’un qui se lève de son lit en sommeillant encore ? 0 Seigneur qui êtes présent en tous lieux, qui connaissez toutes les pensées et distribuez tous les dons, qu’il vous plaise ne pas me tenir cachées votre voix et vos inspirations ! C’est subitementet tout à coup qu’on nous élève aux dignités; mais j’ignore quelle route je dois suivre; je ne sais pas ce que j’ai à faire : daignez donc ne pas me refuser la lumière et le miroir qui doivent me guider.
« Ne permettez pas. Seigneur, que je fasse dévoyer et distraire de leur chemin, par les montagnes et par les précipices, ceux que j’ai le devoir de diriger et de porter sur mes épaules. Ne permettez pas que je les mène par des sentiers de lapins et de chevreuils. Ne permettez pas. Seigneur, que la guerre me soit déclarée, ni surtout qu’une peste quelconque tombe sur ceux que je dois gouverner ; car je ne saurais, en tel cas, ce que j’aurais à faire, ni par où je devrais conduire ceux qui sont à ma charge. O malheureux, incapable et ignorant que je suis ! Je ne voudrais pas que quelque maladie fondît sur moi ; car alors je ne saurais que desservir votre peuple, et votre royaume tomberait dans la désolation et les ténèbres. Et d’autre part, que ferais-je. Seigneur et Créateur, s’il m’arrivait de déshonorer votre royaume en tombant dans quelque péché charnel et infamant? Que ferais-je encore, si par négligence ou par paresse je laissais mes sujets se dévoyer? Que ferais-je aussi, si je poussais dans les ravins et les précipices, par ma faute, ceux queje suis chargé de conduire? Seigneur très bon, invisible et impalpable ! je vous prie de ne pas vous éloigner de moi. Voyez-moi souvent ; visitez cette pauvre maison où je vous attendrai sans cesse. levons désire anxieusement et je réclame avec instance votre parole et vos inspirations, avec lesquelles vous avez déjà secondé vos anciens amis éprouvés qui gouvernèrent avec zèle et droiture ce royaume, qui est le trône de Votre Majesté, aux côtés duquel s’asseoient vos sénateurs et vos dignitaires qui représentent votre image et votre propre personne. Ceux-ci jugent et proposent, en votre nom, dans les choses publiques, et vous vous en servez comme d’instruments, dans lesquels vous vous introduisez pour parler en eux-mêmes, prenant soin de vous tenir dans leurs visages et dans leurs oreilles et de leur ouvrir les bouches pour bien parler.
« En ce lieu, nos niaiseries excitent le rire et les plaisants propos
DE LA NOÜVELIÆ-ESPAGNE
des trafiquants, avec lesquels il vous plaît de vous réjouir parce qu’ils sont vos amis et vos connaissances; mais vous y inspirez aussi vos dévots qui pleurent, soupirent en votre présence et vous donnent en réalité leurs cœurs. C’est pour cela que vous les gratifiez de prudence et de sagesse, pour qu’ils sachent voir comme dans un miroir à deux faces, qui reflète l’image de chacun. Vous leur donnez aussi une torche claire et sans fumée qui répand partout son éclat. Pour cette raison aussi, vous leur faites don des joyaux précieux que vous pendez à leur cou et à leurs oreilles, comme on se pare des joyaux corporels, tels que le nacochtli, le tentetl, le tlalpiloni, c’est-à-dire le gland de la tête, et le matemecatl ^ qui est la lanière de cuir préparé que les rois attachent à leurs poignets, ainsi que le cuir jaune qu’on fixe aux mollets avec des boulettes en or et des plumes riches. Dans les temps de bonne administration et de bon gouvernement du royaume, on se rend réellement digne de vos richesses, de votre gloire, de vos délices et de vos douceurs. Alors aussi, l’on est digne de repos, de tranquillité, de vie calme et de contentement : autant de dons qui viennent de votre main. Mais cependant, on voit parfois apparaître les choses adverses et pénibles, les maladies, la pauvreté et l’abréviation de la vie : maux terribles qui découlent encore de vous pour ceux qui ne font pas leur devoir dans cette situation. 0 notre très bon Seigneur, qui connaissez les pensées et répandez les bienfaits, est-ce qu’il est en mon pouvoir de bien gouverner, moi qui ne suis qu’un pauvre homme? Suis-je bien le maître de ma manière de vivre? Puis-je savoir ce que m’oblige à faire mon haut emploi, qui est votre royaume et non le mien ? Ce que vous désirerez que je fasse par votre aide et ce qui sera votre volonté et le fruit de vos ordres, voilà ce que je ferai. Je suivrai la route que vous m’indiquerez ; ce que vous m’inspirerez et placeiœz dans mon cœur, c’est ce que j’exécuterai et dirai. O notre très bon Seigneur, je me mets complètement entre vos mains, parce que je me sens incapable de me conduire et de me diriger, n’étant qu’aveuglement, ténèbres et un recoin d’ordures. Soyez assez bon. Seigneur, pour me donner un brin de lumière, ne fût-ce que le rayon infime que projette une luciole en volant pendant la nuit, pour marcher dans ce songe de la vie qui passe comme en un jour, où l’on trouve bien des obstacles qui font trébucher, bien des choses qui font rire et bien des chemins raboteux qu’on ne peut parcourir qu’en sautillant.
1. Le nacochtli est le pendant ou boucle d’oreille ; — le tentetl, ou pierre de la lèvre, est la pierre précieuse en forme de bouton que les chefs indiens mettaient au-dessous de la lèvre inférieure fendue à cet effet; — le llalpiloni servait à lier les cheveux, de üpia, lier, attacher; — enfin le matemecatl est le bracelet, ordinairement en or; de maitl, main, bras, et tcmecatl, corde dure.
HISTOIRE DES CHOSES
J’aurai tout cela à traverser parmi les soins que vous me confiez en me donnant votre trône et vos dignités.
« Notre très bon Seigneur ! je vous prie de m’éclairer de vos lumières, pour que je ne marche pas dans l’erreur, pour que je ne m’égare pas et que mes sujets ne crient pas après moi. Notre-Seigneur plein de pitié, vous m’avez choisi pour être le dossier de votre siège et votre instrument, sans que j’eusse rien fait pour le mériter. Me voilà devenu votre bouche, votre visage, vos oreilles, vos dents et vos ongles, quoique je ne sois qu’un pauvre homme; je veux dire que je ne suis pas digne d’être votre image et de représenter votre personne. Et cependant, les paroles que je dirai doivent être reçues avec la même estime que si elles venaient de vous; mon visage et mes oreilles doivent être tenues pour vôtres, et les châtiments que j’ordonnerai doivent être considérés comme venant de vous. C’est pour cela que je vous prie de me pénétrer de votre esprit et de faire résonner en moi vos paroles, pour que tout le monde leur obéisse, sans que personne y contredise. »
Celui qui dit cette prière devant le dieu Tezcatlipoca se tient debout, les pieds joints et le corps incliné vers la terre. Les plus dévots sont nus et, avant de commencer à prier, ils offrent du copal au feu, ou font quelque autre sacrifice. S’ils sont couverts de leur manta, ils en placent le nœud sur la poitrine de manière à tenir découverte la partie antérieure du corps. Quelques-uns, pour dire cette prière, s’asseoient sur leurs talons et placent le nœud de la manta sur l’une des épaules; on appelle cela moquichllalia^ .