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CHAPITRE XV

APRÈS LE DISCUURS DU ROI, UN AUTRE HAUT PERSONNAGE SE LÈVE ET ADRESSE LA PAROLE AU PEUPLE EN PRESENCE DU ROI,

APPUYANT SUR CE QU’lL VIENT DE DIRE, EXALTANT SA PERSONNE ET SON AUTORITÉ ET REPROCHANT AVEC AIGREUR LES VICES DONT IL A TRAITÉ DANS SON DISCOURS.

Écoutez avec attention, vous tous, hommes et femmes, qui êtes ici présents ! Votre roi en personne vient de vous parler. 11 a traité de choses fort précieuses, très morales et bien nécessaires. Il a répandu en votre présence des chalchiuill et des saphirs, pierres bien rares et dignes d’être estimées, que les rois et les grands personnages thésaurisent dans leurs cœurs pour alimenter la terre de leurs lois et de leurs doctrines. Il a ouvert en votre présence ses petlacalli ‘ et ses coffres où il tient ses richesses avec les trésors amoncelés des grands et des sages, afin d’en sermonner ses vassaux et de répandre sur eux les saines doctrines. Puisque vous avez entendu ces paroles et vu ces actions, il n’y a plus de raison pour qu’aucun de ceux qui sont ici présents méconnaissent l’obligation dans laquelle vous place votre roi qui vous a parlé lui-même. Vous êtes obligés de garder le souvenir de ce que vous avez entendu, et d’autant plus qu’il y a, ici présents, beaucoup de doctes sénateurs connus pour leur éloquence, qui pourraient parler en son nom, car ils ont mission d’adresser la parole au peuple pour porter à sa connaissance les lois que le roi a dictées. Mais aujourd’hui le roi a voulu vous parler lui-même, en raison des sentiments de son cœur et à cause de l’intérêt qu’il prend à vos

1 . Sorte de caisse, de bahut {calli) fait avec des roseaux entrelacés en forme de natte {pellail). Ce mot est très souvent pris au figuré pour désigner le cœur de l’homme ; Nican noconllapoua in pellacalli : « ici j’ouvre, je découvre mon cœur. » (Grammaire de André de Olmos, p. 211.)

HISTOIRE DES CHOSES

mœurs et à votre manière de vivre. O peuple, tiens pour certain qu’il est ta véritable mère et qu’aucun de vous n’est plus aimé des auteurs de ses jours que du roi qui vient de parler. C’est lui qui donne lumière et doctrine, pour qu’on vive et qu’on acquière du mérite, et peut-être n’avons-nous pas reçu de pareil bienfait de ceux qui nous ont engendrés. O peuple, tu es venu connaître ici celui qui est vraiment ton père et ta mère, à qui tu dois obéissance et amour en considérant qu’en lui sont la richesse et la bonne fortune. Toi qui as ton père et ta mère, qui es généreux et illustre, ou issu de parents valeureux appartenant à l’exercice des armes, ou fils de quelque personnage riche, né et élevé dans l’abondance, n’es-tu pas dans l’habitude de recevoir avec respect la parole et les leçons de ton père et de ta mère ? Eh bien ! les voilà représentés par ce même roi et seigneur, dont lu dois garder les paroles dans ton cœur et considérer les leçons comme un miroir. C’est à lui que tu dois obéir, et, si tu lui refuses obéissance, à qui obéirastu? Qui prendra sa place? Qui attends-tu pour lui donner ta soumission? Si par hasard tu te refusais à ses leçons, fais-en à ta volonté, et que sur toi retombe ce que tu auras mérité. Étant sous le coup de la colère de Dieu, il n’est pas possible qu’un grand mal n’arrive bientôt et ne soit déjà prêt à fondre sur toi. Peut-être qu’une épouvantable destinée ou un châtiment pénible et rigoureux est pendant sur ta personne par la volonté de Noire-Seigneur Dieu. Peut-être est-il décidé que lu sois aveugle ou perclus avant le temps, que quelque maladie te réduise en pourriture ; peut-être tomberas-tu dans la pauvreté et la misère, sale, déguenillé à tel point qu’en te voyant ainsi lu ne pourras croire que c’est toi-même. Dis-moi maintenant : qu’est-ce que ton cœur désire? Veux-tu que Notre-Seigneur Dieu vienne en personne sous les traits d’un homme te parler d’une voix humaine? Recevras-tu alors et demanderas-tu ses conseils? Ton cœur sera-t-il satisfait? Mauvais sujet que tu es! Que veux-tu ? Que penses-tu de toi-même? Qui es-tu ? Ici, nous mettons au grand jour ce qu’il est juste de faire et ouvrons nos trésors comme un coffre précieux, pour répandre devant toi des boules d’or, des plumes riches, les pierres précieuses les plus rares, qu’on ne donne pas, dont on ne parle guère et qui sont tliésaurisées dans les dépôts de grands seigneurs qui seuls les possèdent. Méchant homme! est-ce pour loi seul qu’a été élu et envoyé ton seigneur et roi N. ... , ce grand prince élevé avec tant de soin et si grandement aimé ? Est-ce pour toi seul que nous épanchons les trésors qu’il tenait dans son cœur? Penses-tu, homme pervers, que les affaires dont il s’occupe soient en petit nombre? Sais-tu de quelle nature est l’administration de tout ce qu’il possède? Connais-tu les difficultés qu’il y a à gouverner la chose publique ? Non certainement, tu ne le sais pas et tu n’y

penses guère. Sache donc que jour et nuit il ne cesse de pleurer pour toi et pour d’autres mauvais sujets de ta trempe. Ce seigneur et roi qui est sous tes yeux passe ses jours et ses nuits sur ses genoux et sur ses coudes, priant et gémissant pour toi devant Dieu, afin de savoir comment il devra faire pour te régir et te porter sur ses épaules pendant toute sa vie, connaître comme il te guidera et te conduira pardès droits chemins, comprendre ce que Dieu fera de toi et ce qu’il fera de la personne dans les deux et dans les enfers, et savoir enfin si tu es abandonné et maudit.

Est-ce que tu prends aucun souci des adversités et des choses épouvantables qui doivent arriver et que nos prédécesseurs ont craintes sans les voir? Calcules-tu et t’inquiètes-tu à propos des éclipses de soleil,'des tremblements de terre, des tempêtes de la mer ou des ruptures de montagnes? Fais-tu cas des angoisses qui étreignent lorsque les tribulations et les désordres surgissent de toute part, et qu’on s’y voit plongé sans aide ni secours? Est-ce à toi qu’incombe le soin de prendre les mesures lorsque la guerre éclate et que l'ennemi se présente pour conquérir le royaume, la seigneurie ou la ville où tu vis ? Est-ce toi qui es chargé de méditer, dans la crainte et le tremblement, si la ville sera détruite et déserte et si de grandes afflictions, de grandes tribulations tomberont sur nous? Est-ce à toi de savoir quand arrivera le temps de la peste et de la destruction des villes, des royaumes et des seigneuries, lorsque tout tombera subitement dans les ténèbres et la ruine, lorsque viendra pour nous tous le moment d’être esclaves et que nous serons employés aux services les plus bas, comme sont ceux de traîner des pierres et des madriers ou de veiller au soin des malades? Peut-être viendra-t-il une époque de famine avec une telle mortalité parmi le peuple que les villes deviendront désertes. Il y a aussi des soucis et des peines, relativement aux choses de la guerre, pour penser aux moyens que l’on emploiera afin de résister à l’ennemi et conserver le royaume et la ville : car jamais ne cessent les combats et les guerres où le sang coule et les gens meurent en abondance. C’est pour penser à ces choses et s’en occuper que ceux qui régissent et gouvernent s’inquiètent et se fatiguent jour et nuit. Quant à toi qui es ici présent, tu n’as à t’occuper que de toi seul, puisque ceux qui gouvernent te tiennent dans leurs bras et te portent sur leurs épaules. Bien grands sont certainement les soucis des seigneurs, rois et gouverneurs. Et maintenant que ton roi te parle et t’exhorte à l’obéissance et à la bonne conduite, prends bien garde d’en sentir du dédain et du mépris. Tu dois, au contraire, faire le plus grand cas de ce qu’il daigne t’adresser la parole en personne et jeter ses regards sur toi. Notre-Seigneur Dieu lui inspire ce qu’il te

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dit; aussi dois-tu l’avoir engrande estime et te tenir pour indigne d’entendre des paroles que tu dois garder en toi-même comme de l’or en barre; fais-en ta provision pour tout le temps que tu vivras en ce monde et prends bien garde de t’en dessaisir. Renferme-le dans ton cœur, parce que ce sera ta consolation et ta vie pour tout le temps de ton existence. Tu viens de recevoir un grand bienfait, comme n’en reçurent peut-être jamais ni ton père ni ta mère et comme tu n’en recevras toi-même jamais plus. Pour finir, je vous désire, à vous tous qui êtes ici présents, prospérité et bonne chance; c’est pour cela que j’ai dit ce peu de mots à votre avantage et pour le service de notre seigneur et roi. Mon fils, que Dieu te donne grande tranquillité.

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