‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 305 sur 704 · IL PARLE AINSI · texte numérisé non relu

IL PARLE AINSI

Soyez heureux et prospères, vous tous qui êtes venus ici comme des messagers de Notre-Seigneur Dieu, qui est en tous lieux. Je dirai quelques mots, non pas pour nous réjouir, mais pour pleurer et verser des larmes en ce lieu même où Dieu nous a réunis. Nous venons d’entendre des choses exquises et bien précieuses, bien dignes d’être tenues en haute estime et que nous n’avons mérité ni d’entendre ni de voir. Certes, il eût été mieux qu’elles fussent entendues par nos anciens; mais comment pourrions-nous les posséder parmi nous, puisqu’ils sont morts et qu’ils s’en sont allés à la caverne des eaux. Notre-Seigneur les a emportés pour lui-même. Ils furent nos aïeux, en même temps ils étaient l’appui et l’ombrage, comme les grands arbres appelés pochotl et aueuetl. Ceux qui vivaient alors's’abritèrent à leur ombre; ils réchaulTèrentnos pieds et nos mains à la chaleur de leurs mantas et ils étendirent leurs ailes pour protéger constamment leurs sujets et vassaux, parents et amis : tels furent le señor et la señora N... Plût à Dieu que cette affaire se traitât en leur présence et pendant leur vie I Plût au ciel qu’ils eussent eu connaissance de celte œuvre si merveilleuse dont on vient de nous parler et de la grâce que Notre-Seigneur veut nous faire de nous ^donner une pierre précieuse

el une plume riche, c'est-à-dire la créature qu’il a commencé à iornier dans le sein de notre nouvelle mariée. S’il leur était donné de le voir et de l’entendre, ils pleureraient sans doute de joie et se livreraient à de grandes actions de grâce pour cet éclatant bienfait. Mais Notre- Seigneur, qui est partout, nous a laissés à ce point de dénuement, qu’il n’y a plus ni vieillard ni personne quelconque qui puisse s’intéresser à un semblable événement. Qui donc pourra pleurer et s’affliger? Qui pourra admirer assez ce qui se passe? Il n’y a (jue nousmêmes, qui gouvernons et tenons les hauts emplois, nous, qui sommes comme des enfants de peu de science et de mince valeur, qui ne savons rien faire de bien et qui gaspillons et gâtons tout ce qui nous passe entre les mains. Qui nous pourra répondre? Et qui pourra aussi porter la parole en réponse à ce que vous avez dit? Si tout ceci se passait en présence de vos pères, dont nous avons rappelé ici la vieillesse et le savoir, ils eussent dûment répondu à votre discours et ils auraient versé des larmes de joie en admirant ce qui a fait le sujet de vos paroles. Mais, à leur défaut, nous, pauvres ignorants que nous sommes, nous ne pourrons dire en balbutiant que quelques mots incomplets, sans ordre ni méthode, pour répondre à ce que vous avez dit.

Ce qui tout de suite nous viéntala pensée, c’est qucNotre-Seigneur qui est en tous lieux a ouvert pour nous le trésor de ses miséricordes, dont il est le seul maître. Avons-nous réellement mérité cette faveur? A-t-elle été méritée aussi par nos pères qui sont sortis de ce monde, parce que le Seigneur en les enlevant de la terre les a placés aux lieux de l’obscurité, qui n’ont ni fenêtre ni ouverture quelconque par où leur vienne la lumière? Est-ce que par hasard nous verrons germer et fleurir ce qu’ils ont tant désiré et qu’ils plantèrent profondément comme des magueys en terre : c’est-à-dire la multiplication de leur race? Nous ne pouvons juger le bijou ou la précieuse couronne de fleurs dont Notre-Scigneur a orné cette jeune femme, parce que la faveur qu’il nous a faite est encore cachée en elle comme en un dépôt fermé. Peut-être ne serons-nous pas jugés dignes de voir ce don précieux et d’en jouir; peut-être ne sera-t-il pour nous qu’une illusion délirante qui s’évanouit. Notre-Seigneur aura-t-il la bonté d’ameneià la lumière du jour cette réjouissance et cette merveille? Viendra-t-elle au monde, sera-t-il possible que nous la voyions, ou n’aura-t-elle été pour nous qu’un songe? Mais comme la pensée me vient que ma prolixité fatigue vos têtes et fait du mal à vos estomacs, il me paraît que ce que j’ai de mieux à faire est de garder le silence. Prions Dieu et espérons en sa miséricorde. Peut-être aurons-nous mérité que cette créature voie le jour; mais peut-être aussi la perdrons-nous dans son

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âi,^e le plus tendre si nous ne l’avons pas jjerdue avant (juelle vienne au monde. .le n’ajouterai plus rien, si ce n’est pour prier le Seigneur (lui est en tous lieux qu’il laisse vos os en repos et donne à vos cœurs loute espèce de contentement.

Après cela, l’orateur adresse la parole à la jeune femme enceinte et, si elle est noble, il s’exprime comme il suit.

GHAPITHE XXV

DU LANGAGE DONT LES MEXICAINS FAISAIENT USAGE POUR COMPLIMENTER LA FEMME ENCEINTE ;

c’était un DISCOURS PRONONCÉ PAR QUELQU’UN DES PARENTS DU MARI.

ON LUI DONNAIT AVIS DE BIEN DES CHOSES ET APRÈS AVOIR TERMINÉ, ON ADRESSAIT LA PAROLE AUX PARENTS DES MARIÉS,

DONT l’un d’eux FAISAIT RÉPONSE A l’oRATEUR. LA.FEMME ENCEINTE PARLE AUSSI A SON BEAU-PÈRE ET A SA BELLE-MÈRE.

Ma petite fille bien-aimée, précieuse comme chalchiuill et saphir, noble et généreuse ! Il est maintenant certain que Notre-Seigneur qui csl partout et répand ses grâces sur qui il lui plaît, s’est souvenu de vous. Il est clair que vous êtes enceinte et que Dieu veut vous donner le fruit de votre mariage en plaçant en vous un joyau et en vous donnant une plume riche. Vous l’avez peut-être mérité par vos soupirs et vos larmes, en étendant vos bras devant Notre-Seigneur Dieu et récitant vos oraisons dans vos veillées nocturnes en présence de Sa Majesté qui est appelée ténèbres et air. Vous avez peut-être veillé, balayé et offert de l’encens devant Dieu ; c’est pour ces bonnes œuvres qu’il vous a fait miséricorde et qu’on avait résolu dans le ciel et en enfer, avant le commencement du monde, que cette grâce vous fût accordée. C’est pour ces raisons que Notre-Seigneur Quctzalcoall, qui est auteur et créateur, vous a fait cette grâce ; c’est ainsi qu’en a résolu dans le ciel celui qui est homme et femme sous les noms d’Omc Iccalli et Orne ciuatl^. Prenez garde de vous enorgueillir jusqu’à vous dire au dedans de vous-même à propos de la faveur qui vous a été faite : « .Te suis enceinte parce que je l’ai mérité. » N’attribuez point cette grâce à vos mérites, parce que si vous faisiez une telle chose, ce que vous penseriez en vous-même ne pourrait rester ignoré de Notre- Seigneur pour qui rien n’est caché ni dans l’intérieur des pierres ni dans le cœur des arbres. Il se fâcherait donc contre vous et vous

1. Orne lecuUi, deux fois seigneur, et Omc duall, deux fois femme.

enverrait quelque châtiment de manière à nous faire perdre ce qui est en vous, soit en le faisant périr tout de suite, soit en permettant qu’il naisse avant le temps, soit encore en le faisant mourir en son âge le plus tendre. Peut-être aussi que Notre-Seigneur vous enverrait à vous-même une maladie qui vous tuerait; car l’accomplissement heureux du désir que nous avons de posséder un fils, nous vient seulement de la miséricorde de Dieu. Par conséquent, lorsque nous allons à l’encontre de cette vérité en pensant que cela n’est dû qu’à notre mérite, nous nous frustrons nous-mêmes volontairement de la grâce qui nous est faite. Peut-être alors, ma fille, ne paraîtrais-tu plus digne, à cause de ton orgueil, de voir venir à la lumière du jour ce qui n’est qu’ébauché, mais qui est déjà en chemin. Ç’a été la volonté de Dieu de faire germer en toi la race de tes aïeux et de tes père et mère qui t’ont mise en ce monde. Oui, c’est la volonté de Dieu que le maguey qu’ils ont eux-mêmes planté profondément engendre et produise ses fruits, afin que celui qui va naître soit leur image, après qu’ils auront été enlevés eux-mêmes par Notre-Seigneur qui les tient cachés pour lui seul, mais qui veut bien leur permettre de lever la lôte et de ressusciter, en quelque sorte, par l’avènement de leur postérité. Ce qu’il est nécessaire que tu fasses maintenant, ma tendre fille, c’est que tu t’efforces autant que possible de prier, pleurer et soupirer en présence de Notre-Seigneur. Travaille aussi à balayer, à débarrasser, à régler et à nettoyer les autels et les oratoires de votre maison, en l’honneur de Notre-Seigneur Dieu. Fais en sorte de lui offrir aussi l’encens qu’on appelle iienamacîfe*. Veille la nuit; prends garde de te livrer avec excès aux douceurs du sommeil ; passe le meilleur de ton temps à soupirer et à dire : « Que sera-t-il de moi dans quatre ou cinq jours?» Car nous sommes faibles et bien fragiles. Écoute encore bien, ma fille, une autre chose que je te recommande : ménage avec soin cette créature de Dieu qui est dans ton sein ; ne va pas par ta faute t’attirer quelque maladie qui nuise à la faveur que Notre-Seigneur vous a faite en vous donnant un fils pareil à un bijou dont il vous aurait ornée. Garde-toi bien de te charger de quelque poids trop lourd ou de faire des efforts pour lever n’importe quel objet, afin de ne pas blesser ton enfant. Ne va pas au bain avec excès, pour no pas le tuer par la chaleur excessive. Voici encore un autre avis ; mais je veux qu’il soit entendu par notre fils, ton mari, qui est ici présent; nous sommes vieux et nous savons ce qui convient. Ayez

I. Du llcll, ïcu, et namaca, vendre; c’est-à-dire ; ce qui est vendu pour être brûlé. L’encens était aussi appelé copalli, sorte de résine qui répand une excellente odeur ; on donnait aux parfums mêlés le nom de xochillcnamaclli.

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soin de ne pas jouer ensemble, pour ne pas blesser votre créature; ne faites pas un usage immodéré des [¡laisirs du mariage, car il en pourrait résulter un mat pour l’enfant : il viendrait au monde manchot, pied-bot, estropié des mains ou des pieds'.... Evitez, ma fille, de regarder les choses qui épouvantent ou répugnent, c’est un conseil qui nous vient des aïeux qui nous ont précédés. U ma fillette, ma petite tourterelle, j’ai dit ce peu de mots pour t’inspirer du courage; ce sont les propres paroles de vos ascendants et des dames âgées ici présentes qui servent à vous apprendre tontee qui est nécessaire, afin (}ue vous ne doutiez pas qu’on vous affectionne beaucoup et qu’on vous considère comme une pierre précieuse et une plume riche. On ne vous a rien laissé ignorer, et en cela on s’est conduit comme de vrais sages et des gens d’expérience. Sois heureuse et prospère, ma fille ; vis dans la joie et le contentement, et que l’être qui est en toi soit sain et bien portant. Attendons avec confiance de Notre- Seigneur ce qui arrivera demain ou un autre jour et ce qu’il déterminera à ton sujet. Sois heureuse; je prie que celui qui est dans ton sein voie un jour la lumière.

AFKÉS AVUIH TCHMINÉ CE DISCOURS, l’üHATEUK ADRESSE LA l'AHULE AUX PÈRES ET MÈRES DES MARIÉS EN CES TERMES.

Vous êtes ici présents, vous, les pères et mères de ces précieuses et riches plumes, les nouveaux mariés, ipii sont des fragments détachés de vos gorges et de vos entrailles. Les voilà devant vous, ceux (pii ont germé de vos coiqis comme ongle et chevelure. Nous allons recevoir de Notre-Seigneur Dieu un bien riche trésor, car nous savons qu’il est enfermé dans des cavités secrètes; nous voulons parler de la créature cachée dans le sein de cette jeune femme et qu’il ne nous est point encore donné de voir. Peut-être n’étions-nous pas dignes d’en recevoir la confidence. Ceux qui l’auraient mérité, c’est-à-dire les anciens et les sages qui ne sont plus, ont été enlevés de la terre par Notre-Seigneur Dieu. Quant à nous qui vivons après eux et sommes ici présents, nous ne savons dire que des niaiseries et des enfantillages. Mais il ne nous est pas possible de rappeler nos anciens près de nous, puisqu’ils ne sont pas en un lieu d’où ils puissent revenir et qu’il serait oiseux de les attendre en aucun temps. Ils ne feront plus

1. Suit un passage dont le traducteur se refuse à donner la reproduction en français. En voiei le texte espagnol : « Si pluguiera à Dios que merezcamos que nazca vuestra criatura que Dios os lia dacio, y viniere muy envuelta de la suciedad que causa el acto carnal, por ventura morirás en el parto ; porque hubo efusión de simiente sin haber para que, y asi se hace pegajosa como engrudo y podréis morir del parto. «

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leur métier de pères et de mères parmi nous, parce qu’ils s’en soni allés pour toujours. Notre-Seigneur les a enfermés dans ses dépôts; ils ont disparu à jamais et ils ne reviendront plus. Nous qui vivons actuellement, nous avons l’avantage de jouir, en leur absence, du plaisir qui leur était réservé. Mais que voudra faire maintenant Notre- Seigneur en voyant que nous n’avons, pour notre part, aucun mérite? Est-ce qu’il aura la bonté de nous accorder la faveur que nous rêvons? Nous parlons actuellement d’une chose encore obscure et entourée de doute, car nous ignorons quelle grâce Dieu a faite à votre pierre précieuse, à cette plume riche qui est votre enfant et notre petite-fille. Plaise à Dieu qu’en votre présence nous puissions jouir de l’aube et de la lumière du jour où Notre-Seigneur dévoilera le mystère! Plaise â Dieu encore que nous voyions et connaissions le don qui nous sera fait alors ! Il est nécessaire que vous, ici présents, remplissiez avec zèle vos devoirs de pères et mères ; il importe que vous exhortiez vos fils avec instance, quoiqu’ils soient déjà grands; le marié est encore jeune et la jeune femme bien davantage; ils ne comprennent pas encore toute l’importance de leur situation, car ils jouent ensemble comme le feraient de jeunes enfants. Il est donc bien nécessaire de les avertir et de les exhorter. C’est pour cela que je vous prie, señores et señoras, de bien faire votre devoir en les informant avec zèle par des paroles efficaces, afin qu’ils soupirent, pleurent et s’attendrissent. Après cela, la grâce que Dieu veut nous faire se vérifiera-t-elle pour nous? Ou bien ne sera-ce qu’un rêve, parce que Notre-Seigneur irrité aura changé de résolution ? Nous n’en savons rien ; mais persévérez dans vos conseils, pour que les mariés fassent ce qui convient.

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