CHAPITRE PREMIER
DES QUALITÉS ET DES PARTICULARITÉS PROPRES AUX PERSONNES ^tJNIES PAR LA PARENTÉ.
Le père est la racine et la souche de la famille. Son devoir est d’être attentif, zélé et persévérant dans le soin de gouverner et d’entretenir sa maison. Un bon père élève et alimente ses enfants; il leur donne une bonne éducation et leur inspire de bons principes. Il les gronde et leur adresse de sages conseils et d’utiles exemples. Il thésaurise pour eux et il conserve ce qu’il a acquis. Il tient compte de sa dépense, s’en sert pour tenir ses enfants en bon état et réunit le nécessaire pour l’avenir. Ce qui caractérise un mauvais père, c’est d’être paresseux, négligent et oisif; de ne faire cas de personne, d’omettre par insouciance tout ce qui appartient à ses obligations, et de perdre son temps en toutes choses.
1 . Le lecteur pourrait être tout d’abord dérouté en parcourant le contenu de ce dixième livre, s’il n’était prévenu dès à présent, par le traducteur, de la pensée originale qui a dominé l’auteur lorsqu’il a composé cette partie de son ouvrage. En ayant l’air de vouloir nous présenter un tableau exact des diverses classes de la société mexicaine d’avarrtla conquête, il est avant tout guidé par la pensée de réunir dans son texte tous les termes de la langue 7iah,uatl tirés des habitudes et de la manière de vivre des Mexicains dans les différentes sphères où se passait leur existence. C’est donc un dictionnaire en action. Sans ce renseignement préalable, le lecteur ne verrait dans la plupart des chapitres qui vont suivre qu’un effort oiseux pour nous dépeindre des mœurs et des caractères qui n’ont rien à voir avec l’originalité exceptionnelle d’un peuple quelconque.
HISTOIRE DES CHOSES
Le devoir de la mère est d’avoir des enfants et de les nourrir de son lait. La mère vertueuse est vigilante, agile, attentive, pleine de sollicitude. Elle élève, ses enfants et a pour eux des soins continuels ; elle prend garde de ne les laisser manquer de rien ; elle les tient dans l’abondance et elle se rend l’esclave de toutes les personnes de sa maison. Elle s’inquiète du besoin de chacun ; elle n’est indifférente à aucune des choses nécessaires à son ménage; elle aime l’épargne; elle est laborieuse et travaille sans cesse. La mauvaise mère est étourdie, niaise, dormeuse, paresseuse, dissipatrice; elle ne conserve rien; elle laisse tout perdre par indifférence ou par ennui. Elle ne prend aucun souci des besoins des personnes de sa famille; elle ne surveille nullement les choses de sa maison et ne corrige point les fautes de ceux qui l’habitent. Aussi les choses y vont-elles chaque jour de mal en pis.
Il y a parmi les habitants de ce pays des enfants légitimes et des fils bâtards.
Le fils bien doué est obéissant, humble, reconnaissant et respectueux; il imite la bonne conduite de ses parents et hérite des qualités physiques de ses père e mère.
Le mauvais fils est dissipé, rebelle, désobéissant, fou, dédaigneux des bons conseils. Il rejette avec mépris les bons principes ; il est inquiet, dissipateur, fanfaron, orgueilleux, mal élevé, sot et grossier. 11 n’admet aucun bon exemple. Les bons conseils de son père et de sa mère, entrés par une oreille, sortent par l’oreille opposée. Ni correction matérielle ni châtiment ne lui sont d’aucun profit.
La jeune fille qui s’élève dans la maison de son père possède les bonnes qualités suivantes : elle est vierge ; elle n’a certainement jamais connu d’homme. Elle est obéissante, réservée, intelligente, habile, pleine de gentillesse, honnête, soumise, bien élevée, imbue de bons principes, instruite dans les règles de la prudence, discrète et méfiante du mal.
La méchante file fait mauvais usage de son corps ; elle est dissolue, prostituée, d’un gentil physique; elle se pavane après s’être parée avec recherche; elle court les rues, s’adonne au ;vice charnel, vit dans la volupté, car c’est là son unique plaisir. Sa vie est comme une constante folie.
Les enfants qui héritent des qualités de leurs pères et qui sont de race noble et généreuse sont délicats, gâtés, tendres et beaux.
Fille aînée, fille seconde, file troisième, file dernière. Le lecteur ne doit pas s’étonner qu’on se limite ici, comme en bien d’autres endroits du livre, à inscrire des substantifs sans les accompagner d’une proposition complète. Le principal but de ce traité, en effet, est de faire connaître la langue indienne en l’appliquant, afin que les Espagnols apprennent à parler en cette matière des vertus et des vices.
Venfant garçon ou fille bien doué est vigilant, spirituel, intelligent, agile, prévenant, discret, obéissant ; il fait de bon cœur ce qu’on lui commande.
Venfant vicieux est paresseux, ennuyeux, gros, niais, sot, grossier, indiscret; il- comprend les choses de travers et les fait de même. Il est maladroit, fripon, affolé; il s’en va de maison en maison, d’une place à l’autre; c’est un coquin raffiné et son corps est vicié de tous les maux.
l'oncle fdèle. Les Mexicains avaient pour habitude dele nommer curateur ou tuteur de leurs fils, de leurs biens, de leurs femmes et de la maison entière.
L’oncle fidèle régissait les biens d’un frère et de sa femme comme sa propre maison. Le propre d’un mauvais onde est d’être dissipateur, étourdi. Il n’a que de la haine et du mépris pour les autres.
La bonne tante a pour habitude d’entretenir et de protéger ses neveux. Elle est compatissante, fait du bien aux siens et les entoure de ses soins. Elle est d’un précieux naturel et elle ne pense qu’à la recherche du nécessaire pour sa parenté.
La mauvaise toute est mal douée. Elle est irascible, d’un aspect irrité, refrognée. Personne n’est bien avec elle et elle s’éloigne de tout le monde. Elle regarde les gens de travers -, elle ne sait que mépriser son prochain.
Neveux et nièces. Les hommes et les femmes appellent différemment leurs neveux. Les hommes les mrameni nomach, et les femmes nopilo ou nopüotzin*. La principale qualité d’un bon neveu est de s’empresser de faire ce qui convient, sans que personne le lui commande. Il n’est nullement nécessaire de lui donner deux fois le même ordre. Les défauts d’un méchant neveu qui a perdu ses père et mère et s’est élevé avec un oncle et une tante qui n’ont pas pris soin de le corriger, ne sont pas différents de ceux des autres enfants vicieux et dissipés. Parmi les natifs de ce pays, les hommes désignent un neveu par le mot machtli et les femmes par ceux de tepilo ou pilotl. Le neveu a besoin d’être instruit des bonnes doctrines, corrigé et battu. Le bon neveu est comme le bon fils ; il remplit les humbles offices delà maison et il est docile aux réprimandes. Le méchant neveu est vagabond, paresseux et dormeur. Il se cache ; il est pillard ; il vole ce qu’on lui donne à garder.
Le grand-père se reconnaît aux signes suivants. Sa peau est à la fois rugueuse et flexible-, sa [chevelure lui fait une tête blanche, il est impotent et il ne sert à rien ; c’est un enfant, et comme un saint dans sa niche. Le bon aïeul est comme un bon père ; mais il est caduc et de peu de cervelle.
La grand' mère. On la désigne dans ce pays par le nom de citli ou teci Elle a des fils, des petits-fils et des arrière-petits-fils. Le propre d’une bonne grand’mère est de reprendre ses enfants et ses petits-enfants. Elle les gronde, les châtie, les instruit et leur enseigne le savoir-vivre. La mauvaise grand’mère paraît plus vieille; elle est sotte, grossière, désordonnée, dissipatrice et de mauvais exemple.
Le bisaïeul est décrépit, tombé dans l’enfance. Mais, quand il a la tête solide, il est encore bon à servir d’exemple par ses bons principes et par sa bonne renommée. Sa vie, ses richesses, sa famille forment déjà un attrait pour la mémoire, comme serait un excellent livre. Le méchant bisaïeid est comparable à un dépotoir et à des ténèbres dignes de mépris. Il mérite les reproches et les mauvais propos de la médisance, n’importe où il se trouve. En enfer tous le bafouent et lui crachent à la face. Son souvenir ou sa vue fait peine et inspire l’ennui.
1. Mon neveu; de machtli, en composition nomach, mon neveu; momach, ton neveu; imach, son neveu ; etc. — nopilo est dans le même cas et a pour primitif pilotl, ainsi que le dit Sahagun quelques lignes plus loin ; nopüotzin est la forme révérentielle qui fait au vocatif nopilotzinc, icpùo signifie le neveu de quelqu’un.
2. En composition noci, mon aïeule; teci, l’aïeule de quelqu’un.
HISTOIRE DES CHOSES
La bisaïeule est décrépite et tombe en enfance. Quand elle est bonne elle est digne d’être louée et de recevoir des marques de reconnaissance pour le bien qu’elle a fait à ses descendants, qui se réjouissent de l’appeler leur aïeule. Elle est la souche d’une bonne race. La méchante bisaïeule est abominable ; personne ne l’entend nommer sans dégoût-, sa présence ou son souvenir donne des nausées et de l’ennui.
Le trisaïeul ou la trisaïeule. Sa tête et son corps tremblent, il tombe sous le poids de la faiblesse, et il est au dernier échelon de la vieillesse. Le bon trisaïeul et la bonne trisaïeule sont les vrais père et mère de leur descendance, et comme un précieux fondement. Le méchant trisaïeul est un vieux méprisable, une souche mise de côté. 11 a mené mauvaise vie et il inspire le dégoût à tous les siens.
Le petit-fils (ou la petite-fille) est le bien chéri, le préféré. 11 procède de ses aïeux comme l’épine de sa branche, comme le fragment de la pierre qu’on travaille, comme le rejeton de l’épi double appelé cacamatl, rogaton vivant, chose estimée comme pierre précieuse et plume riche, véritable reflet des siens dans le geste et les œuvres. Le bon petit-fils suit les conseils de ses parents dont il est l’image et qu’il honore par sa bonne conduite. 11 germe comme une fleur entre les siens. Le petit-fils de mauvais aloi déshonore sa famille et salit son honneur. 11 est débauché, altier; il ne prend conseil de personne en rien de ce qu’il doit dire ; il se gouverne à sa guise ; il se juge à sa fantaisie; c’est en somme un petit fripon.