CHAPITRE XX
DE CEUX QUI VENDENT DES MANTAS LÉGÈRES APPELÉES ayatl, ET DES MARCHANDS
DE cactli ET colaras.
Celui qui vend des mantas légères de maguey est obligé de bien savoir griller les feuilles et les râper, y ajouter de la masse de maïs, laver le fil, le nettoyer et le bien battre dans l’eau. Les mantas qu’il vend sont blanches, bien empesées, bien repassées, bien tissées, larges, étroites, longues, épaisses, à fils serrés, et toutes espèces de mantas de maguey couvertes de broderies. Il en vend quelques-
1. Ce passage, avec bien d’autres du livre de Sahagun, prouve que l’auteur ne décrit pas ici seulement les coutumes des Indiens avant la conquête, mais aussi quelques-unes de celles qui s’étaient établies parmi eux depuis le triomphe des Espagnols jusqu’au moment où cette étude fut écrite. Il n’existait pas, en effet, de blé au Mexique avant l’arrivée des Européens. Il n’en est pas moins vrai que, si l’on se reporte aux six premiers livres du travail de Sahagun, on se trouve uniquement en présence de détails qui appartiennent exclusivement aux mœurs indigènes antérieures à la conquête. C’est là la partie réellement sérieuse de l’œuvre et celle que nous avons tenu particulièrement à porter à la connaissance de nos lecteurs.
unes à tissu léger, semblables à celles qui servent aux coiffures, telles que les mantas fines tissues en fil simple de ncquen et celles encore qui sont faites avec des fils tordus de cette plante. Il en vend aussi d’autres à gros tissu très serré, et d’autres encore grossières et épaisses, soit en pita, soit en fils de maguey.
Le vendeur de colaras est expert habituellement dans l’art de les bien coudre, mettre les semelles, après avoir tendu et bien tordu les fils qui doivent servir à ce travail. Il lui importe d’avoir à sa disposition des poinçons, de grosses semelles et de savoir bien laver les vieux cuirs avec de l’eau de lessive, faire un bon choix des meilleurs fils, fabriquer les talons des chaussures, y attacher les courroies qui doivent servir à les chausser, faire des tresses avec les doigts; attacher le bouton aux cotaras et les confectionner avec du cuir solide; en fabriquer de molles, h longs ou à petits points; les bien polir quand elles sont faites et couper les pointes en biais. Il fait aussi des sandales en fils de maguey, teintes en couleurs diverses, et il sait y ajouter, après les avoir cousues, de charmantes broderies en plumes ou en laines de couleur. Il en fabrique aussi de grossières, mal faites et mal cousues. Le regrattier en ce genre est habituellement très cher; il surfait sa marchandise et la vante le plus possible pour la bien vendre. Il donne aux vieilles sandales l’aspect de chaussures neuves en ajoutant quelques broderies et de bonnes courroies.
Celui qui vend du miel ‘ possède des magueys. Il a pour habitude de vendre le vin du pays qu’il fabrique avec la sève de cette plante, après l’avoir d’abord fait bouillir. Pour que le miel ne lui fasse jamais défaut, il a soin de transplanter les petits rejetons de la plante. Quand ils sont arrivés à maturité, il en creuse le cœur entre les feuilles et râpe très bien les parois du trou afin que par là suinte la sève, qui sert à faire le pulque après avoir subi la cuisson. I! en remplit des jarres ou des peaux d’animaux quand elle a fermenté. Le miel qu’il vend est épais à ce point qu’il paraît former une gelée sucrée et savoureuse. Il met aussi en vente du miel qui gratte la gorge par son acidité; il est alors si clair qu’on dirait de l’eau. Le bon négociant en ce genre ne fait subir à son miel aucune préparation. Il le vend vierge comme la nature l’a fait, que ce soit
du miel d’abeille ou une autre espèce quelconque, blanche ou foncée. Le
mauvais marchand a l’habitude de l’altérer en le mêlant avec des substances qui l’épaississent, comme les metzolli- ou les raclures du cœur du maguey, ou de l’eau de chaux dans laquelle on a cuit du maïs, ou encore de la poudre de racine de mauve moulue et la farine de quelques graines. A l’aide de ces
mélanges, le miel devenu épais prend les apparences d’une bonne qualité.
Quelquefois on n’y ajoute que de l’eau simple ou de l’eau de lessive.
Habituellement celui qui vend du coton en possède des plantations; il le sème lui-même. Celui qui l’achète pour le revendre n’est qu’un regrattier. Les graines qui se vendent sont bonnes, grosses, rondes et bien fournies de bourre. Le
1. Au Mexique, on appelle miel non-seulement le produit élaboré par les abeilles, mais toute substance sucrée plus ou moins liquide, qui généralement est susceptible de fermenter et de produire de l'alcool. Ainsi le jus de canne et la sève du maguey sont nommés miel de canne et miel de maguey.
2. De mell, maguey, et tzotli, chose étroite, mot dérivé du verbe Izoloa, rétrécir, réduire, comprimer. Voy. la note 3 de la page 488.
HISTOIRE DES CHOSES
meilleur coton et le plus estimé est celui qui vient sur les terres arrosàbles. Celui qui se cultive k l’est du pays se place au second rang et c’est k cette qualité qu’appartient aussi celui qui se produit à l’occident. Au troisième rang ori met le coton du village appelé Ueitlalpan * et celui qui se cultive au nord du pays. La qualité la plus inférieure est celle qui est appelée quauhichcatl^ . Chaque sorte se vend à part pour son juste prix et sans tromper personne. Le coton jaune et les graines brisées sont cotés séparément. Le mauvais marchand en ce genre a l’habitude d’enlever un peu de coton à chaque graine. 11 en prend au centre de la boule formée par sa laine et il la remplace par de la bourre de mauvaise qualité, ou bien il fait bouffer ce qui reste au moyen d’une aiguille, de façon à faire croire que c’est plein*.
Celui qui vend du chientzotzoth, sorte de graines qui ressemblent à des lentilles blanches, en possède d’ordinaire des plantations. Il les égrène en les frottant entre les mains. Chaque qualité de cette graine est vendue séparément et cotée d’après sa provenance. Il met aussi à part les blanches et les foncées, celles qui sont bien pleines, les mal venues, les vides, les vertes et les ratatinées.
Celui qui fait et vend des mantas fabriquées avec des palmes appelées iczotl du pays, a l’habitude de les aller vendre au loin, bien au-dessus de leur véritable valeur. Il en a de deux brasses, d’autres qui sont sans coutures et d’une grandeur bien proportionnée au corps; quelques-unes ont des rayures en arceaux; d’autres enfin sont comme de la toile d’emballage. En un mot, ces manias sont de bien différentes espèces, ainsi que cela s’énumère dans le texte mexicain de cet ouvrage.
1. C’est-à-dire : grand Tlalpan ou sur la grande [uei) terre {llalli, avec le suffixe pan)', ville, en effet, située sur les hauteurs à 50 lieues environ Nord-est de Mexico.
2. De tc/icatf, coton, et çuauiii, arbre. Nous rappellerons en passant que les Mexicains ont, par extension, donné au mot ichcatl la signification de brebis.
3. Nous n’apprendrons probablement rien à nos lecteurs en leur disant que ce pays qui fut dans l’ancien temps si riche en production cotonnière, dans l’extension presque totale de son vaste territoire, a cessé absolument de produire ce précieux végétal pendant une bien longue période de la domination européenne. On y avait cessé sa culture pour s’adonner à celle de la canne à sucre. De nos jours, il n’a été possible d’établir au Mexique des filatures et des métiers à tisser qu’à la condition de faire venir des Etats-Unis le coton destiné à les alimenter. Ce n’est que plus tard et tout à fait dans l’actualité qu’on a recommencé à s’adonner à cette culture, surtout dans le nord du pays; mais nous croyons savoir que la quantité qu’on en récolte ne forme qu’un minime appoint aux fabriques qui s’y sont établies.
4. Ou chiantzotzoll, que Clavigero nomme chianlzolzolli, plante employée comme remède contre les fièvres, la dysenterie.