‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 611 sur 704 · DE TOUTES LES SUBSISTANCES · texte numérisé non relu

DE TOUTES LES SUBSISTANCES

Dans cette partie du livre, le texte primitif traite des différentes variétés de maïs. Comme c’est là un sujet fort clair, il m’a paru opportun de dire, à sa place, que parmi les subsistances diverses de ce pays, il n’y en a pas qui soient semblables aux nôtres. Il paraît bien qu’aucune découverte jusqu’à ce jour ne s’est étendue jusqu’à cette race d’hommes; car nous ne trouvons ici aucune des denrées dont nous faisions et dont on fait usage dans les pays d’où nous venons, ni aucun des animaux domestiques dont se servent en Espagne et en Europe ceux qui viennent ici. .11 apparaît donc que ces indigènes ne sont point venus de nos pays et que personne auparavant n’avait découvert cette contrée ; car si des étrangers en eussent fait la découverte dans d’autres temps, nous y trouverions comme fruit de leur passage du blé, de l’orge, du seigle, des poules, des chevaux, des bœufs, des ânes, des brebis, des chèvres ou quelques-uns des autres animaux domestiques dont nous faisons usage : par où il semble que cette contrée a été découverte de nos jours et pas auparavant. Quant à la prédication de l’Évangile dans ce pays, on a émis beaucoup de doutes sur la question de savoir si elle a existé, ou non, avant notre époque. J’ai toujours pensé que cette prédication n’a jamais eu lieu, parce que je n’ai trouvé nulle part rien qui se rattache à la foi catholique ; tandis que tout lui est si contraire et si idolâtre que je ne puis croire qu’en aucun temps l’Évangile ait été prêché.

Cependant, vers l’année 1570, des religieux dignes de foi qui venaient à'Oaxaca, situé à quatre-vingt-dix lieues au sud de cette capitale, m’assurèrent avoir vu des peintures très anciennes dessinées sur des peaux de cerfs, qui représentaient différentes choses se rapportant à la prédication de l’Évangile. L’un de ces dessins contenait trois femmes vêtues et coiffées à la mode indienne et assises à la manière des femmes de ce pays. Deux se tenaient ensemble et la troisième se détachait en avant en soutenant une croix en bois attachée au nœud de ses cheveux. Devant elles un homme nu était étendu sur une croix à laquelle ses mains et ses pieds étaient attachés avec des cordes. Cela me paraît se rapporter à la sainte Vierge et à ses deux sœurs, ainsi qu’à Notre Seigneur crucifié. Cela ne pouvait être connu que par une prédication ancienne.

Il y a une autre chose qui aurait pu me faire pencher à croire que l’Évangile aurait été prêché dans ce pays : c’est que ses habitants possédaient la confession orale par laquelle les pénitents racontaient en secret leurs péchés aux satrapes qui leur imposaient une pénitence et les e.xhortaient avec zèle à se corriger. Ils faisaient cette confession en approchant de la vieillesse ou quand ils y étaient déjà arrivés. Ils tenaient pour certain que le pénitent qui retombait dans les mêmes péchés était désormais sans remède, attendu que les fautes ne se pardonnaient à personne au delà d’une seule fois dans la vie. Cela se trouve écrit longuement au second livre qui traite des fêtes des dieux. J’ai ouï dire aussi que, à Polonchan ou à Catnpêche, les religieux qui allèrent les premiers y faire des conversions trou-

HISTOIRE DES CHOSES

vèrent beaucoup de choses se rapportant à la foi catholique et à l’évangile. S’il était vrai qu’il y eût eu en ces endroits des prédications évangéliques, elles auraient eu lieu sans doute aussi en d’autres parties du Mexique et même dans cette Nouvelle-Espagne. Mais je suis personnellement surpris que nous n’ayons pas trouvé plus de trace de ce dont nous parlons dans cette partie du Mexique. Malgré tout je crois qu’il aurait pu se faire que la prédication eût eu lieu pendant quelque temps, mais que, les prédicateurs étant morts, les' indigènes perdirent toute la foi qui leur avait été révélée et retournèrent aux idolâtries qu’ils avaient auparavant. Cette conjecture de ma part provient de la grande difficulté que j’ai rencontrée pour l’implantation de la foi parmi les Indiens ; car il y a plus de quarante ans queje prêche dans ces districts de Mexico; j’ai insisté surtout, et plusieurs de mes collègues m’y ont aidé, sur les moyens nombreux propres à les faire entrer dans les croyances de la foi catholique, soit par des peintures, soit par des prédications, par des représentations et des façons de parler. J’ai fait mes preuves avec les adultes et avec les plus jeunes, surtout dans ces cinq dernières années, leur présentant les choses qu’il est nécessaire de croire en paroles claires et concises. Actuellement, pendant cette épidémie, j’ai voulu faire l’expérience du degré de foi que possèdent ceux qui viennent à confesse, ainsi que je l’avais fait auparavant : un bien petit nombre répond comme il convient.

Nous pouvons conclure et tenir pour certain qu’après leur avoir prêché pendant plus de cinquante ans, si les Indiens restaient maintenant livrés à euxmêmes sans nulle intervention de la nation espagnole, il faudrait, à mon avis, moins de cinquante autres années pour qu’il ne restât plus aucune trace des choses qui leur ont été prêchées. Je conclus donc en disant qu’il est possible que la prédication ait eu lieu en d’autres temps et que les indigènes aient perdu absolument la foi qui leur fut enseignée et soient retournés à leurs anciennes idolâtries. Mais il me semble maintenant qu’après avoir vu par expérience l’entêtement des Indiens et le peu de profit qu’on en obtient malgré les fatigues que cela a coûtées et coûte encore. Dieu notre Seigneur a bien voulu leur donner la nation espagnole comme une source d’où émanent les principes de la foi catholique, afin que, malgré leurs défaillances, ils aient toujours parmi eux des ministres nouveaux de l’Espagne pour les ramener aux vérités de la foi.

Il est une autre chose qui est à la fois un fait d’expérience et de prophétie: c’est l’achèvement de cette nation. Ce que l’expérience dit à cet égard c’est que depuis les Canaries jusqu’à ce pays, nous avons vu qu’il en est ainsi. Cela est également prédit par un dominicain qui était un saint homme. Lorsque les Espagnols arrivèrent dans ce pays, ses habitants étaient innombrables. Mais à l’époque où les Indiens chassèrent les étrangers de Mexico en les combattant et que ceux-ci s’en allèrent à Tlascala, il se déclara une épidémie de petite vérole dont nous avons déjà parlé et dont mourut une quantité infinie de gens. Il en mourut aussi un bien grand nombre dans la guerre et dans les fatigues dont ils eurent à souffrir. Après la guerre, bien des Indiens périrent dans les mines, dans l’esclavage et dans une captivité qui les éloignait de leur pays, ainsi que par les labeurs qu’on leur imposait pour élever des édifices et creuser la terre. Lorsque les plaintes adressées à l’empereur Charles-Quint par les religieux eurent porté remède à ces vexations, on vit arriver, en 1545, la seconde épidémie dont nou

avons parlé, qui fit tant diminuer les habitants de ce pays. De grands centres restèrent dépeuplés, sans que la population y soit jamais revenue. Trente ans après cette calamité, arriva l’épidémie qui règne actuellement et qui a déjà ravagé un grand nombre de villes et villages. Le mal est déjà considérable et, s’il dure trois ou quatre mois avec la même intensité, il ne restera plus personne. La prophétie dont il est fait mention plus haut dit qu’il ne se sera pas écoulé soixante ans depuis l’époque où ils furent conquis pour qu’il n’en reste plus un seul homme. Je ne donne aucun crédit à ces prévisions; mais les choses qui arrivent et celles qui se sont succédées feraient croire à leur réalité. Il n’est pas croyable cependant que ces gens-ci s’achèvent en aussi peu de temps que la prophétie l’a dit; car, s’il en était ainsi, le pays resterait désert. Il y a, en effet, peu d’Espagnols encore et ils s’éteindraient eux-mêmes. La contrée se couvrirait alors de bêtes féroces et d’arbres sauvages et deviendrait inhabitable. Ce qui me paraît le plus probable c’est que cette épidémie cessera bientôt et qu’il restera encore assez de monde pour donner aux Espagnols le temps de se multiplier davantage et de coloniser le pays, de façon que, une race manquant, il reste peuplé d’une autre qui est celle des Espagnols. J’ai même la confiance qu’il y aura toujours une grande quantité d’indiens dans ces contrées '.

1. Je possède un manuscrit de Chimalpahin que je m’occupe à traduire. J'y relève le passage suivant relatif à celte grande épidémie de 1576 dont parle ici .Sakagun :

No ipan in opeuh cocolizlli in nican ipan allepell Aniaquemecan Chuleo, ychuall in iloca peslilencia. Auh in opeuh cocolizlli ipan melztli agosto ayemo cenca huel nez, in ipan in yequin yehuatl in ipan meztli septiembre quihualhuica XXX ilhuitl, yequin huel ipan in in peuh uei cocolizlli, momanaco mallallolonqui, in ezlli moinanaco locamac, toyacaepa quihquiz, ic micohuaz; aoclle palli mochiuh, ic huel micclzontli llacall macehualli momiquillique inic nohuiyan ipan Nueva España. Ca huel yyelellzin quiz in totecuyo Dios, lechocti in topan quimochihuilli ; nican tillara ohuapizmicohuac yhuel llanqui macehualli inic ye nohuiyan in tlaxcaltecatl ipan in C uellaxcohuapan, in Cholollan, in Telzcuco, in Mexico, inic ye nohuiyan yhuan in nican Amaquemecan. Yhuan yhcuac cehuetzico ye iuh caxlolilhuill mani in omoleneuh mctzlli septiembre, niman huai moman in metztli XXXI quihualhuica in octubre, yyequene ipan in micohuac.

« Alors aussi commença dans le pays de Amaquemecan Chalco la maladie nommée cocolizlli. Elle commença au mois d’août et ne fut pas alors très forte; elle fut surtout très grave pendant le mois de septembre où elle sévit durant 30 jours ; tant que dura cette grande épidémie, régna la fièvre verdâtre; le sang sortait sans effort par la bouche, par le nez et entraînait la mort; on n’avait pas de remède, aussi un grand nombre de gens moururent dans toute la Nouvelle-Espagne. C’était certainement une manifestation de la puissance de Dieu qui nous accablait d’une manière lamentable. Nous mourions ici de faim et le peuple épuisa toutes ses provisions de pain partout à Cuellaxcohuapan, Cholollan, Tetzcuco, Mexico et dans tout l’Etat de Amaquemecan. Alors il gela pendant 15 jours dudit mois de septembre et cela continua durant tout le mois d’octobre ; la mortalité régnait en même temps. »

Voyez les explications données au sujet de ces épidémies dans les notes qui terminent le volume.

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