Sur la montagne {tepell) des roseaux (acatl
grand nombre d’églises dédiées à Notre Dame sans qu’on y aille, tandis qu’on vient de lointains pays à celle-ci comme à l’ancienne.
Le second endroit, où l’on faisait autrefois beaucoup de sacrifices qui attiraient les gens de fort loin, est situé près de la sierra de Tlaxcala. Il y existait un temple appelé Toci, où se rendaient une infinité de dévots pour assister à la célébration de la fête de ioci qui signifie notre aïeule, autrement dite Tzapotlan tenan^ déesse des temazcalli et des remèdes. Plus tard on y édifia une église de Sainte-Anne et il y existe aujourd’hui un monastère de religieux de notre P. saint François. Les indigènes continuent ù l’appeler Toci et ils viennent à la fête de plus de quarante lieues, en donnant ce même nom ù sainte Anne, à l’exemple des prédicateurs qui disent que sainte Anne, étant grand’mère de Jésus-Christ, est également l’aïeule de tous les chrétiens. Aussi l’appellent-ils en chaire Toci; ce qui veut dire « notre aïeule ». Tous ceux qui viennent, comme par le passé, à la fête de Toci ont l’air d’y venir pour sainte Anne; mais comme l’expression est équivoque et qu’ils conservent la vénération du passé, il est à croire qu’ils s’y rendent par respect pour les souvenirs beaucoup plus que pour la fondation moderne, et par conséquent l’idolâtrie ne semble être que dissimulée ; car enfin , venir en si grand nombre et de si loin sans que sainte Anne ait fait aucun miracle en cet endroit, c’est dire, paraît-il, que c’est vers Toci et non vers sainte Anne qu’on accourt. En cette année 1576, c’est là que l’épidémie existante a commencé et pas une personne n’y a survécu. N’est-ce pas un mystérieux prodige que le châtiment ait commencé là même où prit naissance le délit de voiler l’idolâtrie sous le couvert de sainte Anne ?
Le troisième lieu où se faisaient autrefois un grand nombre de sacrifices auxquels on venait assister de lointains pays, est situé au pied du volcan dans un village qu’on appelle Tianquizmanalco' (Sa.n-3ud.x]). On y célébrait une grande fête en l’honneur du dieu TeJpoclitli qui n’est autre que Tezcatlipoca. Comme les Indiens entendirent dire aux prédicateurs que saint Jean l’évangéliste était vierge — ce qui en leur langue se traduit par telpochtli, — ils en prirent occasion de célébrer cette fête comme autrefois, ostensiblement sous le nom de saint Jean tlepochtli, mais en réalité en l’honneur du Tclpochlli antique qui est Tezcatlipoca ; car saint Jean n’a fait aucun miracle en cet endroit et il n’y a pas plus de raison pour y aller qu’en tout autre lieu où ce saint a une église. Une multitude considérable vient de nos jours à cette fête de pays fort éloignés, en apportant de grandes offrandes. Quant à cela, c’est bien semblable au passé, à cette différence près qu’on ne fait plus les sacrifices et les cruautés d’autrefois. Je suis bien convaincu que le soin qu’on a pris de faire durer cette dissimulation en ce lieu n’a pas été dicté par l’amour qu’on conserve aux idoles, mais par l’avarice et le goût de l’ostentation. On a voulu ne pas laisser perdre l’habitude des offrandes et la gloriole qu’on retirait de voir ces lieux honorés par la visite d’étrangers en grand nombre venus de fort loin. La dévotion que les Mexicains eurent autrefois pour ces localités provenait de ce que ces montagnes sont connues pour la propriété qu’elles ont de produire des nuages qui répandent les pluies sur certains points. Les gens qui résidaient sur les terrains arrosés par les nuages
1. De tianquizlli^ marché, et manalli, donné, offert, avec co, suffixe de noms de lieu.
HISTOIRE DES CHOSES
formés sur ces hauteurs, reconnaissant que le bénéfice résultant de la pluie venait de ces montagnes, se crurent obligés à rendre visite à ces localités et adresser leurs actions de grâces à la divinité dispensatrice des eaux qui y résidait, en lui portant leurs offrandes comme un témoignage de leur reconnaissance pour le bien qu’ils en avaient reçu. Aussi les habitants des pays arrosés par les nuages de ces montagnes, poussés sans doute par les démons ou leurs prêtres, prirent-ils l’habitude dévote d’aller visiter ces montagnes chaque année à l’occasion de la fête qui y était célébrée. A Mexico c’était la fête de Ciuacoall appelée aussi Tonanlzin; à Tlaxcala, c’était la fête de Toci; et à Tianquizmanalco^ c’était celle de Tezcatlipoca. Les villages qui bénéficiaient de cette coutume, n’en voulant pas perdre les avantages, s’efforcèrent de persuader à ces mêmes provinces de continuer à venir comme elles en avaient l’habitude, parce qu’ils avaient toujours Tonantzin, Tocitzin et Teipochtli, lesquels revêtent les noms ostensibles de sainte Marie, sainte Anne et saint Jean l’Evangéliste, tandis que, dans le secret du cœur, il est clair que le vulgaire qui accourt à ces réunions n’a en vue que les pratiques anciennes. Mon sentiment est qu’on ne doit nullement empêcher ni leurs visites ni leurs offrandes ; mais je pense en même temps qu’il faut les détromper de l’erreur dont ils sont victimes en leur faisant comprendre que, s’ils viennent ces jours-lâ poussés par leurs fausses inspirations d’autrefois, il est certain que ce qui existe aujourd’hui n’est pas conforme à ce qui fut anciennement. C’est ce que devraient faire les prédicateurs bien instruits de la langue et des coutumes indiennes, en même temps que des Saintes Ecritures. Je crois qu’il y a dans ces Indes beaucoup d’endroits où l'on fait des offrandes et où l’on pratique des dévotions adressées aux idoles sous le couvert des fêtes que l’Église célèbre en l’honneur de Dieu et de ses saints. On devrait s’en bien assurer, afin que ces pauvres gens pussent être détrompés de l’erreur dont ils sont actuellement victimes.
§ 7. — Des particularités relatives aux chemins.
Après avoir traversé des monts, des vallées, des marécages, des ravins et différentes sortes de chemins ', il m’a paru qu’il était opportun de traiter ici des différentes voies par lesquelles l’Église a passé pour aboutir à cette dernière étape où elle pratique aujourd’hui ses pérégrinations en semant la doctrine évangélique. 11 est notoire pour tout le monde que l’église militante débuta dans le royaume de Palestine et, partant de là, s’avança par différentes parties du globe vers l’Orient, l’Occident, le Nord et le Midi. Nous savons que dans la direction du Nord il y a encore beaucoup de provinces et de pays ignorés dans lesquels l’Évangile n’a pas encore été prêché. Et vers ces parties méridionales qu’on ne croyait être habitées par personne, on vient de découvrir, de nos jours, beaucoup de pays et de royaumes très peuplés où l’Évangile est actuellement prêché. C’est de la Palestine que l'Église est partie; mais là des infidèles habitent, régnent et gouvernent de notre temps. De ce point elle gagne l’Asie où ne se trouvent aujourd’hui que
1. Il est probable que, par ces paroles, Sahagun fait allusion à des descriptions qu’il vient de donner dans son texte nahuall et qu’il juge inutile de reproduire en espagnol.
des Turcs et des Maures. Elle alla également en Afrique où il n’y a plus actuellement de chrétiens. Elle fut en .Allemagne, où il n’y a maintenant que des hérétiques. Elle visita l’Europe entière où l’on n’obéit plus en grande partie à l’Église. Où elle conserve aujourd’hui son siège avec le plus de quiétude c’est en Italie et en Espagne. C’est même d’Espagne que, traversant la mer océane, elle est venue à ces contrées de l’Inde occidentale où se trouvaient une diversité de gens et de nationalités dont plusieurs se sont déjà éteintes, tandis que celles qui restent sont en voie de finir. Le pays le plus peuplé et le mieux en état entre tous dans ces Indes occidentales, ce fut et c’est encore cette Nouvelle-Espagne dans laquelle la suprématie et la distinction appartiennent surtout à Mexico et à scs environs, où l’Église catholique a assis sa pacifique demeure. Mais pour ce qui regarde la foi catholique, c’est une terre stérile et très pénible à cultiver, dans laquelle elle projette de bien faibles racines, sur laquelle aussi beaucoup de fatigues n’obtiennent que bien peu de fruits, la moindre chose devenant une occasion pour faire sécher ce qu’on a planté et cultivé déjà. Il me semble que la foi catholique ne pourra persévérer que peu de temps dans ces pays. La première raison, c’est que les habitants sont en voie rapide de s’éteindre; moins encore par les mauvais traitements qu’on leur fait essuyer que par les pestes que Dieu leur envoie. Depuis qu’on a découvert ce pays, il y a eu trois épidémies universelles très fortes, outre bien d’autres moins meurtrières et moins généralisées. La première eut lieu en 1520. Lorsque l’on chassa les Espagnols de Mexico et qu’ils se réfugièrent à Tlaxcala, il y eut une épidémie de petite vérole de laquelle moururent des gens presque à l’infini. Après celle-là, lorsque les Espagnols avaient déjà conquis et pacifié la Nouvelle-Espagne et que la prédication de l’Évangile se pratiquait avec grand bonheur, en l’année 1555, il y eut une épidémie très considérable, universelle, qui fit mourir en cette Nouvelle-Espagne la plus grande partie de ses habitants. Je me trouvai pendant cette peste dans .cette ville de Mexico, à Tlatelolco. J’enterrai plus de dix mille cadavres et, vers la fin de l’épidémie, je fus atteint moi-même de la maladie et je me vis à toute extrémité.
.\près cela, tandis que les choses de la foi cheminaient en paix pendant l’espace d’environ trente années, la population se refit encore. Mais voilà qu’en cette année de 1576, au mois d’août, une épidémie aussi universelle et aussi grande a commencé de nouveau. Il y a trois mois qu’elle dure; beaucoup de gens en sont déjà morts et chaque jour il en succombe davantage. J’ignore combien de temps cela durera et quelle sera l’étendue du mal. Je suis actuellement dans cette ville de Mexico, au quartier de Tlatelolco, et je vois que depuis le moment où cela a commencé jusqu’à ce jour, huit novembre, le nombre de morts a toujours été en augmentant de dix à vingt, trente, quarante, cinquante, soixante et quatre-vingts. Je ne sais ce qu’il en sera à l’avenir. De même que dans l’épidémie antérieure dont nous avons parlé, plusieurs sont morts de faim et faute de gens qui les soignassent et leur donnassent le nécessaire. Il est arrivé et il arrive encore en beaucoup de maisons que tous les habitants tombent malades sans qu’il y ait personne pour leur porter un verre d’eau. S’il s’agit de leur administrer les sacrements, nul ne se présente en beaucoup d’endroits pour les apporter à l’église ou pour dire qu’ils sont malades. Cela étant connu, les moines vont maintenant de maison
en maison pour confesser et consoler les souffrants. Lorsque commença la peste de cette année, le vice-roi don Martin Enriquez mit beaucoup d’ardeur aux mesures à prendre pour que les Indiens fussent pourvus de vivres et assistés des sacrements et il obtint que beaucoup d’Espagnols visitassent pendant plusieurs jours les maisons d’indiens pour leur donner à manger. De leur côté les barbiers les saignaient et les médecins les soignaient. Les prêtres et les moines, aussi bien ceux de saint François et de saint Dominique que ceux de saint Augustin et les Jésuites, parcouraient leurs demeures pour les confesser et les consoler. Cela dura plus de deux mois, après lesquels tout dut cesser, parce que les uns se fatiguèrent, les autres tombèrent malades et d’autre» aussi eurent à s’occuper de leurs affaires. Actuellement beaucoup de prêtres manquent à l’appel parmi ceux qui secouraient et qui ne viennent plus en aide.
1 En cette ville de Tlalelolco, les moines de saint François allaient seuls dans les maisons des malades, s’occupant à les confesser, consoler et leur donner du pain de Castille acheté du produit des aumônes. Mais tout s’achève, car le pain devient fort cher et on ne peut se le procurer. Les religieux tombent de maladie et de fatigue, et tout cela produit des afflictions et des angoisses. Malgré tout, le seigneur vice-roi et monseigneur l’archevêque ne cessent de faire ce qui est possible. Plaise à Dieu Notre Seigneur porter remède à une si grande plaie ! car, si elle durait beaucoup, tout s’achèverait. Notre Père, Commissaire général, fray Rodrigo Sequera a travaillé avec le plus grand zèle, tant avec ses frères qu’avec le seigneur vice-roi et les Espagnols, pour que les Indiens soient secourus au spirituel et au temporel. Il réside en cette ville et n’épargne aucune fatigue en cette occasion.
Revenant donc à mon sujet de la marche de l’Église, je dois dire qu’en ces dernières années on a fait des découvertes dans les pays des épices. Les Espagnols y ont colonisé; on y prêche l’Évangile; on en rapporte beaucoup d’or et de la vaisselle très riche de différentes qualités. Tout près, se trouve le grand royaume de la Chine et les pères Augustins ont déjà commencé à y entrer. En cette année de 1576, nous avons eu la nouvelle certaine que deux d’entre eux s’y sont introduits sans parvenir à voir l’empereur. Ils ont même été obligés de revenir sur leurs pas après plusieurs journées de marche. C’est à l’occasion d’une certaine guerre qui s’était allumée dans ces pays qu’on les avait conduits, en leur rendant tous les honneurs, depuis les îles où ils résidaient avec les Espagnols jusqu’à je ne sais quelle ville de la Chine. Mais on dit que par suite de l’inspiration soufflée par le démon à l’empereur qui l’avait consulté, ou à ses satrapes, on les fit revenir àl’île d’où ils étaient partis. On les reconduisit sans nul égard et ils eurent à effectuer leur retour à travers mille difficultés. J'ai ouï dire que ces pères ’Augustins ont écrit le récit de leur entreprise. Cela sera publié bientôt ici et en Espagne. Il me semble que Notre Seigneur Dieu ouvre déjà la route par laquelle la foi catholique entrera dans les royaumes de la Chine dont les habitants sont très habiles, très policés et de grand savoir. Si l’Église réussit à entrer dans ces royaumes et si la foi catholique s’y implante, je crois qu’elle y établira pour longtemps sa demeure; car les Iles, cette Nouvelle-Espagne et le Pérou ne sont que des étapes qui l’ont mise à même d’arriver aux habitants des diverses régions de la Chine.
F)E LA NOUVELLE-ESPAGNE