CHAPITRE IV
DE CE QUE FIT Moteuhçoma lorsqu’il sut pour la seconde fois que les espagnols ÉTAIENT revenus. C’ÉTAIT FERNAND CORTÈS.
Moteuhçoma parla aux susdits envoyés et leur dit ; « Remarquez qu’on a pré- « tendu que notre seigneur QuetzalcooÀl est arrivé Allez le recevoir et écoutez « attentivement ce qu’il vous dira; attention à ne rien oublier de ses paroles! « Voici des choses précieuses que vous lui présenterez de ma part, ce sont les « ornements sacerdotaux qui lui correspondent. »
1° C’était d’abord un masque couvert de turquoises placées en mosaïque. Sur ce masque, il y avait un serpent formé des mêmes pierres et replié de telle façon que le premier repli principal venait former le bout du nez du masque; de là, la tête avec le corps passant d’un côté se repliait de manière à venir former l’un des sourcils, tandis que l’autre partie du corps et la queue allaient former l’autre sourcil en se repliant. Ce masque adhérait à une grande couronne de telle façon qu’il retombait sur le visage lorsque la couronne était posée sur la tête. Le joyau principal qui l’accompagnait consistait en une grande médaille d’or de forme ronde. Elle pendait de neuf enfilades de belles perles qui, étant placées autour du cou, couvraient les épaules et toute la poitrine. Ils emportaient également une grande rondache embellie de pierres précieuses sur ses bords; des bandelettes en or la
1. Ce texte est confus. S’il s’agit de l’arrivée de Cordova sur les côtes du Mexique, cette expression de « année 13 lapin » est exacte, puisqu’elle correspond à 1518. Elle est, au contraire, erronée, s’il est question de Cortès qui n’est arrivé qu’en 1319 ou ce acatl, un roseau.
2. « Demeure de la nuit »; littéralement ; de la nuit {yoalli) sa demeure [ichan).
HISTOIRE DES CHOSES
rayaient dans un sens, tandis que des rubans de perles la rayaient en travers ; de petits crapauds en or venaient occuper les vides que ces bandes laissaient entre elles en se croisant, comme seraient les mailles d’un filet. Une frange bordait inférieurement cette rondacbe, dont la poignée portait un drapeau tissu de riches plumes. Ils avaient 'également un grand médaillon en mosaïque que ce dieu portait attaché par une ceinture sur ses reins. Les messagers étaient porteurs aussi de quelques enfilades de pierres précieuses séparées entre elles par des grelots en or, destinées à être ajustées au-dessus du cou-de-pied. Ils emportaient encore une crosse d’évêque ornée de mosaïques en turquoises; sa partie supérieure recourbée était formée par un serpent dont les contours se terminaient par la tête. Ils avaient encore des colaras ou sandales semblables à celles que portent les grands seigneurs.
2° Les messagers furent chargés aussi des ornements dont on recouvrait Tezeallipoca. C’était une chevelure formée par des plumes riches qui tombaient par derrière jusqu’auprès de la ceinture et étaient parsemées partout d’étoiles d’or. Ils emportaient également des oreillons en or, ainsique des grelots de même métal et des enfilades de petits escargots de mer blancs et fort jolis, destinés à être placés en colliers, d’où pendait un plastron en cuir dont le dieu se ceignait de manière à s’en couvrir la poitrine jusqu’à la ceinture. Ce plastron était embelli d’un grand nombre de petits escargots de mer qui y étaient inscrustés, ou pendaient de ses bords. Ils emportaient encore un corselet d’étoffe blanche orné de peintures ; ses bords étaient brodés avec des plumes blanches formant trois bandelettes tout à l’entour. Ils étaient porteurs aussi d’une mania riche en étoffe d’un bleu clair, embellie partout par des dessins de la plus belle couleur azurée. Cette mania se portait en la rattachant à la ceinture par des nœuds faits au moyen de ses angles; une médaille en mosaïque était placée sur elle et attachée sur les reins. Les messagers avaient encore des enfdades de grelots en or destinées à être attachées au cou-de-pied, ainsi que des sandales blanches pareilles à celles dont font usage les grands seigneurs.
Ils emportaient aussi le costume et les ornements du dieu Tlalocan teculli. C’était d’abord un masque surmonté de plumes et un drapeau comme celui dont il a été parlé plus haut. C’étaient ensuite de larges oreillons de chalchiuill, portant en dedans des serpents formés des mêmes pierres, ainsi qu’un corselet surmonté de broderies vertes; un collier de pierres précieuses ; un médaillon devant être attaché sur les reins avec une ceinture, pareil à celui qui a été déjà mentionné; une mania riche pour ajuster à la ceinture, comme il est dit plus haut; des grelots en or pour les cou-de-pied, et une crosse comme celle qui a déjà été décrite.
D’autres ornements dont ils étaient porteurs étaient encore destinés à Quelzalcoatl : Une mitre en peau de tigre, de laquelle pendait un grand capuchon en plumes de corbeau ; elle portait à son sommet un grand chalchiuill rond, et, sur ses bords inférieurs, des oreillons arrondis en mosaïques de turquoises, avec un crochet en or qu’on appelait ecacozcall; une mania riche destinée à se rattacher à la ceinture ; des grelots en or pour les pieds ; une rondacbe portant à son centre une plaque ronde en or. Cette rondacbe était embellie par des broderies en plumes riches et sur ses bords se voyait une bande, également en plumes,
comme il a été dit plus haut. Les messagers étaient porteurs aussi d’un autre bourdon orné de mosaïques en turquoises et ayant h la partie supérieure de sa crosse de riches pierreries du plus grand mérite; de cette crosse pendaient également des sandales semblables à celles dont font usage les grands seigneurs.
Tels étaient les objets dont les messagers étaient porteurs. Ils furent présentés, dit-on, à Fernand Cortès, avec d’autres choses dont il n’est pas fait ici mention, comme par exemple une mitre en or simulant la forme d’un escargot de mer avec des franges riches qui pendaient sur le dos, ainsi qu’une autre mitre en or uni, et bien d’autres objets, en or aussi, que nous ne mettons point en note.
Ils enfermèrent toutes ces choses dans leurs bahuts, et Moteuhçoma leur dit en leur donnant leur congé : Allez en toute hâte et ne vous arrêtez point; allez adorer en mon nom le Dieu qui revient et dites-lui : « Votre esclave « Moteuhçoma nous envoie en ce lieu; il vous adresse ces objets que nous vous c apportons puisque vous êtes revenu dans votre demeure qui est Mexico. » Les messagers se mirent en route sans retard ; ils arrivèrent au bord de la mer, et de là, entrant dans des canoas, ils se rendirent en un endroit habité appelé Xicalanco. Là ils changèrent de canoas, en occupèrent d’autres avec tout ce qu’ils portaient et arrivèrent au lieu où se trouvaient les navires. Du bord de ceux-ci, il leur fut aussitôt demandé ; « Qui êtes-vous? d’où venez-vous? » Les gens de l’embarcation répondirent : « Nous venons de Mexico. — Mais peut-être, firent les hommes du navire, dites-vous faussement que vous êtes de Mexico, et vous nous trompez, j De là sortit une explication qui eut pour conséquence la conviction commune. La canoa accosta le navire; une échelle fut placée et les messagers montèrent à bord où se trouvait Fernand Cortès.
G;HAPITRE V
DE CE QUI ADVINT LORSQUE LES MESSAGERS DE MotCuhcoma ARRIVÈRENT A BORD DU NAVIRE DE FERNAND CORTÈS.
Ils montèrent au navire par ses échelles en se faisant suivre du présent que Moteuhçoma les avait chargés d’offrir. Quand ils furent en présence de Fernand Cortès, tous baisèrent la terre et lui parlèrent en ces termes : « Que le dieu auquel nous venons en personne offrir nos adorations reçoive des nouvelles de son serviteur Moteuhçoma, lequel lui administre et gouverne sa ville de Mexico et dit que le dieu a eu bien du mal à revenir. »
Ils déballèrent ensuite les ornements dont ils étaient porteurs et ils les mirent sur Cortès et en parèrent sa personne. Ils commencèrent par la couronne et le masque, dont il a été parlé plus haut, et continuèrent avec tout le reste : ils lui mirent au cou le collier de pierres précieuses avec des joyaux en or, qu’ils avaient apportés, et, après lui avoir placé au bras gauche la rondache qui a déjà été décrite, ils étalèrent devant lui tous les autres objets dans l’ordre dont ils usent quand ils offrent leurs présents. Le capitaine leur demanda s’il y avait encore autre chose ; et quand ils eurent répondu qu’ils n’avaient apporté que ce qui était devant lui, il donna des
ordres pour qu’on les attachât tout de suite. En même temps il fit tirer trois coups de canon, et les messagers qui étaient attachés des pieds et des mains tombèrent à terre à demi morts, en entendant les éclats des bombardes. Les Espagnols les aidèrent à se relever et réveillèrent leurs forces en leur faisant boire du vin. Après cela, le capitaine Fernand Cortès leur dit, au moyen de son interprète : « Ecoutez ma voix ; on m’a assuré que les Mexicains sont des gens de valeur, de « grands conquérants, de puissants lutteurs et très adroits au maniement des « armes. On me dit qu’un seul Mexicain suffît à vaincre dix à vingt de ses enne- « mis; je veux la preuve que cela est vrai et que vous êtes aussi forts qu’on m’a « dit. » Il leur fit donner aussitôt des épées et des rondaches pour qu’ils se mesu' rassent avec un nombre égal d’Espagnols, afin de savoir quels seraient les vainqueurs. Les Mexicains répondirent tout de suite au capitaine Cortès : « Que votre « Grâce reçoive nos excuses, si nous ne pouvons faire ce qu’Elle commande; « car Moteuhçoma ne nous a pas donné d’autre message que de vous saluer et « de vous donner ce présent. Nous ne pouvons pas faire autre chose, ni obéir à « ce que vous commandez; si nous le faisions, notre seigneur Moteuhçoma s’en « fâcherait et nous enverrait donner la mort. » Mais le capitaine leur répliqua; « Ce que j’ai dit doit se faire, malgré tout; il me faut voir quels hommes vous « êtes. Nous avons entendu dire dans nos pays que vous êtes des gens valeureux ; « armez-vous d& toutes ces armes et préparez-vous pour que nous nous rencon- « trions demain en champ clos. »