EXTRADITIONS VIOLENTES
Cet exemple de Bey montre que Bonaparte ne faisait pas plus de cas du droit chez les étrangers que chez lui. Dépourvu de toute notion de justice, plein de naépri' pour les lois écrites, il ne faisait que rire de cet ensemble de conventions que notre civilisation a codifiées
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et qui forment le droit des geos. Mais il n'esl arrivé à l'enlèvement du duc d'Enghien qu'après s'être exercé sur bien d'autres.
On vient de le voirinsistant auprès du roi de Naplei au sujet d'un vieil agent de police ; on l'a vu agir près du roi de Prusse pour faire arrêter les émigrés deBayreuth, saisir et publier leurs papiers'. Au moment delà rupture de la paix d'Amiens, il vient de faire arrêter eo France deux mille voyageurs anglais, tous munis de passeports; il les délient, il les interne, tant que dure son règne, dans des villes de province, seuls, tristes, ruinés, la vie perdue, depuis lord Beverley, sa femme et ses onze enfants, jusqu'aux étudiants les plus humbles*. Près du Pape aussi, il se sent tout-puissant, et il exige qu'on lui livre M. du Vernègues, émigré français, devenu agent diplomatique de la Russie.
Rome, l'asile des princes déchus et le futur refuge de la famille Bonaparte, était alors placée sous la surveillance de la police de Napoléon. Desmarest y avuit envoyé un certain Coudert, actif, intelligent, pariant l'italien et l'espagnol, faisant intercepter les lettres il lu poste et dirigeant son travail d'espionnage avec assez d'art pour se rendre à Rome la terreur de tous les Français. Lorsque Chateaubriand arriva comme secrétaire d'ambassade et crut de son devoir de se présenter près de l'ancien roi de Sardaigne, il ne tarda pasii
' Papier» gaUIsà Bayreulk. Paris, Imprimerie de )■ rspubli(jue,inX. » Madnmc m StàBl, Bir ans d'exil, p. 251.
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sous NAPOLEON 1". Ml
comprendre le danger de cette dëmarche, et se hâta de se faire excuser de cette sottise par Fontanes ' .
IjC chevalier de Gautier du Vernègues* s'était fait naturaliser Susse pendant rëmigration,et avait épousa une comtesse Tolstoï ' ; il avait été attache d'abord à la lëgation russe de Gènes, puis à celle de Borne * , et entretenaitune correspondance avec le duc de Berry par l'intermédiaire de Lépreux, valet de chambre du prince; mais toutes ses lettres, envoyées ou reçues, étaient lues par la police de Napoléon ; de cette façon, elle apprenait que les autres correspondants du diplomate russe étaient le comte de Chastellux, l'évéque de Nancy, La Fare, la comtesse de Vérac ; elle savait aussi que H. dtx yernègues était exactement renseigné sur les souffrances de la vie à Paris et les duretés de la police secrète : u L.a terreur est à l'ordre du jour, lui disait une lettre de Paris, le 22 novembre 1 803 ; l'abbé de Montesquiou vient d'être exilé, M. Talon est au Temple, beaucoup de gens quittent Paris. On craint la colère du Corse. » Était-ce assez grave pour s'exposer à des complications diplomatiques? Bonaparte a-t-il cédé à un mouvement de colère, ou a-t-il trouvé bon déjouer une comédie? On peut bien supposer que, pour duper te Pape, il
' ItiRDODI, Pauline de Beaumont.
* Le petit nombre de ceux qui en parlent le nomment Èk loil de Vernégnes. Il était M% de Joseph de Gmilier, congeilltr au parlement d'Âii. Sa mère était oée Boisson de \a Salle.
' Baron de BnDiKmc, Corrttpoadance de Ckrislin, préhice.
* Arckiiei nitionales, P', 6371.
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IM LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FKAKÇAISE a feint la colère. Il venait de simuler envers lui la tendresse, il pouvait juger utile d'alterner par une indïgnstion qui n'était pas plus sincère, et de chercher querelle ù la cour de Rome de ce qu'elle tolérait la présence des émigrés : « Ce sont, dit ta note qu'il dicta ' , des hommes condamnéâ à la mort par les lois, et considérés dans tous les pays comme des individus morts civilement. •
Le Pape céda, livra du Vernègues. Les royalistes furentindignés. Saint-Priest, le ministre de Louis XVill, écrit : ■ Je savais l'arrestation de ce pauvre Vernègues par ce plat pape, bas valet de Bonaparte '. ■ La Russie renvoya le représentant de Pie VU, Arezzo, évéque de Séleucie *, mais Napoléon déclara qu'il était seul en cause, et fit remettre les papiers saisis à son grand juge, en disant : ■ Ce sont les lettres trouvées chez le cheva* lier du Vernègues que j'ai fait arrêter à Rome *. ■
Vernègues fut transporté de Borne à Turin, puis, après trois semaines, fut transféré au Temple, où il resta sept mois au secret, sans voir d'autre visage que celui de Desmarest, qui le torturait par des interrogatoires captieux'. EaBn, le 20 décembre 1804, après
' Cette Dote tTiit été «oiutnite à réditioD de «a correapoodinca, «Ile ■ été publiée par l« comte d'HauMonville.
* 6 g»n 1804, toI. U, f<>SOe.
' D'HauHon ville.
* Lettre du XI jinvi» 1804. T, 6371.
* Archiva nationalet, F', 6371. Du Vemèguei rac«Dt« fnni^eniml M Tie dana m inurrogatoire*. Né en 1757, capitaine h Loiraine-dnfoni, dont le comte do Tréior avait été colonel, émigré à Nice, i! u rendit i G«n«} avec M, ilc Marignane, beau-père de Mirabeau, ei
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uDe aDD^e d'emprisonnement sans procès, il Bit diri{;ë sur l'Allemagne par ordre de Napoléon', à condition qu'il habiterait à plus de cinquante lieues des frontières de France et d'Italie*.
La police de Napoléon avait d'ailleurs, outre les diplomates de Naples et de Rome, des espions politiques sur tous les points où se trouvaient des émigrés. L'un des plus corrompus était Méhée de La Touche, chargé de la surveillance des diplomates anglais en Allemagne.
Uéhée de La Touche * avait servi , comme Rey et Quidor, dans la police de Louis XVI; il s'était lié avec Danton, qui le fît nommer secrétaire de la commune de Paris à l'époque des massacres de septembre*. Agent secret de Danton durant sa lutte pour le pouvoir, il disparut à l'heure du danger et ne se montra plus qu'après la mort de Robespierre. Dans ces aventures, il avait eu Real pour complice ou tout au moins pour camarade. Il revient près de Real vers 1803, touche des fonds et se rend à Munich.
De|)uis 1793, les Anglais avaient eu dans l'Europe entière des relations avec les émigrés français. Le chef
adrewa une rorrespoodancG régulière à Louis XVIll. Il fut cnauite ■iiicbé k la l^iioD mise de G^net, puis k celle de Florence avec H. de Lezohevicx; il fat ensuile envoyé i Naplea, puii à Rome. ' Lettre du 14 déceiubre 1804 à Fouché. CDrr.,X, 72.
* Il doit raparallre au congrès de Vienne avec le titre de conaelller d'Éut de RuMieetle cordon de Siinte-Anne (CdRirriN, I, p. 164). Il Kra, loas la ReslaurDtîon, maréchal de camp et tninîilre en Toacane. Oilui rend len piècra de son doiiier le 15 octobre I83Ï. F', 6371.
■ Né en 1760, mort en 1B26.
* HuiBL, Le général Malet, p. 38.
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fS4 LES ÉMIGBÉS ET LA SOCIETE FRANÇAISE
de cette diplomnlie n'était plus l'ingénieux WJckham ', Bonaparte avait obtenu son rappel aussitôt après la paix d'Amiens; c'était Drake, le ministre anglais à Munich, ancien agent en Itilie, lié depuis lon^gtemps avec le comte d'Antraigues et les principaux royalistes. Drake accueillit Mébée de La Touche comme un émigré indigent, écouta ses offres de service et l'adressa au vieux du Chillean, évécjue de Chalon-sur-Saône '. Du Chilleau lui remit une lettre pour M. de Musset, autre émigré. Méhée ramassa d'autant plus facilement des documents pour son ami Real, qu'il était h moitié de bonne foi dans son r6le de délégué dn duc de Berry; il recevait l'argent des Bourbons et de Bonaparte, se tenant prêt, selon les circonstances*, à trahir l'un ou à vendre les autres.
Le Premier consul envoya seize gendarmes à Munich, fit enlever l'évéque dn Chilleau et les papiers que Méhée n'avait pas encore Hpportés; Drake put s'enfuir à temps avec sa femme, mais sans sauver les archives de sa légation*.
En même temps, le capitaine Rossey était envoyé
I William Wickbain, 1761-18iO, devient, en 1801, Tice-rol d'iHande. (Voy. Tht corrtipoitdance of ikt R. H. WilUam WicUam, London, 1870.)
' Voy. DB RoutiK, Soutttniri d'un officier rtyaliile, III, 830.
' C'i'st bien aïnii que le peint ion ami Fiévée, ji peine pliia net que lui : ■ Il mit lie l 'amour-propre '.\ publier 9a double in^roie. • (Cir. responJancc, janvier 1803, I, 08.)
* Voy. Moniteur, 11 avril 180*. Malmesbuiy diary, mare 180*, IV, p. 3») à 330.
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socs NAPOLÉON I". M»
pour enlever sir Spencer Smith, ministre anglais h Stuttgart, qui avait auprès de lui l'abbë Përicaud, agent royaliste. Mais sir Spencer Smith et l'ahbé réussirent, comme Drake, È^s'échapper.
Le seul de ces actes de violence qui ne Fut pas manqué fiit celui que Bonaparte fit diriger par le général Frère sur sir G, Rumbold, ministre d'Angleterre en Sase. Cent cavaliers français cernèrent, dans la nuit du 25 octobre 1 803, l'hdtelde la légation anglaise, ils firent lever sir G. Rumbold, jetèrent dans les draps de son lit tout ce que contenaient ses tiroirs, roulèrent le tout et disparurent avant que les bourgeois de Dresde se fussent éveillés. Le diplomate fut porté d'une traite à Hanovre. Puis on l'amena au Temple. Là, on le menaça d'uneexécution clandestine; il signala promesse de De jamais résider à moins de cinquante lieues des armées, et hit mis en liberté le 12 novembre en laissant ses papiers entre les mains de Bonaparte.
Ainsi le Premier consul entendait soumettre à l'action de sa police toutes les cours du continent. Ces brutalités soulevaient les cabinets contre la France, pourtant elles sont insignifiantes auprès de l'enlèvement et de l'assassinat du duc d'Enghien.
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CHAFITBE V.
La conspirnlinn de Cadoudal. — Lesgrîeli de Napoléon conlrc Mu i — Le duc d'IiiiGliicn. — LegeDcral Pichegru. — LeprocéideMon
LA CONSfJRATION nE CAROUIIAL LES GMEFS DE NAPOLÉON
CONTRE UOREAC.
Après avoir mis à prix ta tête de Frotté, Bonaparte avait mis à prix celle de Cadoudal; il avait fait verser chez un banquier les fonds destinés à payer les meurtriers. Dès lors, Georges se crut le droit de viser la léte de Bonaparte. Entre la tête de Georges et celle de Bonaparte, il n'y a point balance : celui qui tuera Georges ne changera rien aux destinées de son pays; celui qui sauvera la France de Bonaparte la sauvera aussi de ruines effroyables. Un seul coup aurait empêché la mort de millions de jeunes hommes, et procuré la vie à des millions d'enfants. La France n'aurait jaissé les squelettes de ses soldats ni sur les plateaux brûlés de la Vieille-Castille ni dans les steppes glac^ de la Russie; elle n'eût pas éprouvé un temps d'arrêt
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daDs sa fëcondité ni puis^, même dans ses victoires, des germes de décadence. Nos pères n'eussent connu, après de stériles triomphes, ni les misères des déroutes ni tes hontes des invasions. Mais si l'histoire a le devoir de scruter les lois mystérieuses qui lient un peuple à un fléun de Dieu, l'homme n'a pas le droit de substituer son bras à la main de la Providence; un Français n'avait pas le droit de sauver par un crime la France de son fléau.
Georges, du moins, avait voulu provoquer à un combat régulier celui qui s'efforçait de le faire assassiner. Son plan était emprunté à un obscur épisode des guerres civiles de l'Angleterre, le complot du Rye-faouse. En 1683, sous le règne de Charles II, de vieux soldais de Gromwell s'étaient réunis, pour débusquer subitement de la cour du brasseur Bumbold ; ils devaient attaquer les gardes à cheval qui escortaient, de Newmarket a Londres, la voiture de Charles If, et tâcher de surprendre et d'immoler le Roi dans cette bataille improvisée. C'est bien ainsi que Cadoudul a expliqué son plan : il veut « enlever le Premier consul à force ouverte , au milieu même de sa garde ' •> . 11 médite une attaque << à armes égales ■ , qui sera un nouvel épisode de la guerre entre les Bourbons et Bonaparte. Cette fiction, qui donnait à un meurtre les apparences d'un combat, paraît avoir été acceptée par le
■ Notit* lur G*orgtt Cadouéal, par JoMph CiDOroiL, p. 85 et 107.
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Î98 LES EMIGRES ET Là SOCIETE FRANÇAISE cumte d'Artois : ses con&dents, le marquis de Rivière et les deux frères de Polignac, sont franchement dans le coup de main. Quant au gouvernemeDt anglais, oa □'est pas bien certain qu'il ait approfondi les inlentions des royalistes; depuis longtemps, il leur versait des fonds pour leurs conspirations, et il fournit sa subvention pour cette nouvelle tentative sans examiner suffisamment, pour son honneur, s'il ne s'agissait pas de l'assassinat pur et simple du glorieux adversaire de la Grande-Bretagne.
L'idée de Georges n'était pas tout à fait irréalisable; mais il aurait fallu le secret dans les préparatifs, et dans l'exécution, une rapidité foudroyante . Or, le secret n'était pas dans les habitudes des émigrés.
Armand et Jules de Polignac annoncèrent leur départ, firent des visites d'adieu avant de quitter Loti' dres, et se chargèrent de commissions poor Paris'. Les anciens chouans qu'on recrutait se faisaient remarqiin' par leurs allures étranges dans les cabarets et dans les tables d'hâte, ils arrivaient par petits groupes ; ils s'attendaient les unsles autres. D'avance, ilsétaient signalés à la police par les agents secrets de Londres, Méliée de La Touche et le capitaine Donnadieu*. L'ancien jacobin La Chevardière, devenu l'agent consulaire de Bonaparte à Hambourg, avait aussi dénoncé le coup de
I Sniieenirs de m.-iildme de B^iCMK.
roy»ii„
injiorleroeat de i
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SODS NAPOLEON I". Î98
main qui se préparait'. Les conjurés étaient guettés; qoelques-uns furent bientôt découverts et enfermés dans les prisons de Bonaparte.
Ces premiers prisonniers étaient débarqués à la falaise de Bivilte, près de Dieppe, le 21 uo(kt 1803; ils dirent arrêtés deux ou trois mois après'. Avec un peu d'activitë, Cadoudaletses chouans auraient pu organiser leur coup de main non seulement durant ces trois mois, mais aussi pendant les deux qui suivirent. Bonaparte et sa police ne savaient encore rien de précis et, malgré les dénonciations envoyées de Londres et de Hambourg, n'avaient que des idées vagues sur le complot qui se tramait.
Fou cbé avait déplu à Bonaparte. Son ministère, sup- |>riiué depuis deux ans ', avait été rattaché au ministère de la justice, dirigé par Régnier. Tandis que Moncey centralisait les avis de la gendarmerie, que Dubois, le préfet de police, étendait ses attributions afin d'ac- croître son pouvoir, Poucbé préparait son retour, en conservant ses vieux correspondants qui suivaient les menées des partis pour le compte de leur ancien chef. Le Premier consul, leur maître à tous dans la science de la police secrète, comprit seul l'importance de ces
' La Cherardière, jacobin, ami de Robeapierrc, vïce-préiident de b i^mmÎMioii da diparlement de Paris, qui provoqua l'expubion dei eirondio), arait été chargé de miauuni occultes dans la Vendée. Secrc- Uire général de la police apréi le 18 fructidor, il avait élé inscrit sur lu liste des déportés le Itt brumaire, puis envoyé ï Hambourg en 1X02.
* Querelle, le It octobre, el Derol de Grisolles, le t novembre.
» Il resta suppHmé du Ift septembre 180Î au Ifl juillet 1804.
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500 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE arrestations d'incoDiius ; il se sentit menacé dans son pouvoir ou dans sa vie. Il rumina sa vengeance dans Ja nuit du 25 janvier. Le matin, Desmarest recevait l'ordre de livrer à son choix quatre des prisonniers du Temple ' et de les faire exécuter s'ils ne révélaient rien. Puis, Bonaparte se ravisa : aux quatre prisonniers il en joigoit un cinquième, et on les traduisit devant une commission militaire que présidait le général Duplessis'. Commeat juger cinq hommes pris au hasard parmi tant de complices? Comment apprécier une conspiration dont le but et les moyen3.étaient encore inconnus? Les inculpés eux-mêmes savaient bien peu de chose. La commission ne savait rien; elle n'nvait entre les mains qu'on dossier presque vide. Ne sadiaut rien, elle aurait dû acquitter tout le monde, elle calma sa conscience ea acquittant deux accusés, Desol de Grisolle^i* et Pioger dit Sans-Pitié; elle condamna Picot, Lebourgeois et Querelle. Ce dernier avait montré dans l'interrogatoire une faiblesse dont lut fi-appé Bonaparte en examinant le dossier *. Le Premier consul avait Real sous la main : ■ Allez au Temple, lui dit-il, interrogez ces hommes, faites-les parler, mais pas de sursis, entendez-vous, je n'en veux pas *. ■ Puis, quand Real rentra, tout pâle,
I Nougarède rie Pajret, 1, 44, éditioD de 18M.
* F', 0308, et A. F", 116-651. Le rapport était du ID déceoibn prccédent.
' Il .ivait Dté le prînci|inl lieutenant de Gear^eg ea Bretagne. Il était né en 1763 i Guérande, et il enti-aen 1778 dani la marine royale.
• Ce douier en aux Archive». A. FW, IIA, 6ST.
' Voy. les Mémoirei de Rbil, publiés mus le titre : HuHiler, Dea-
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au bout de quelcjues heures : k C'est fini, n'est-ce pas? — Non pas. Georges et sa bande sont à Paris! = A ces mots, ■ le Premier consul, se tournant à moitié, 6t un geste tout à fait italien, une sorte de signe de croix' n. Querelle venait d'avouer à Real que Georges, débarqué HTec lui près de Dieppe, recrutait à Paris une bande destinée à enlever le Premier consul.
L'imagination de Bonaparte s'exalta devant cette révélation et lui suggéra un plan ingénieux. En élargissant la conspiration entrevue, il pourrait rendre odieux avec les Bourbons, avec les royalistes, tous ceux qui n'avaient pas su plier devant l'idole, les généraux demeurés l'espoir d'une résistance, les rivaux encore prêts à lui disputer le pouvoir, mieux encore, leis ministres de l'Angleterre et l'ancien ambassadeur de Russie; il saurait ainsi, en arrangeant les choses, se poser en victime en face d'adversaires suspectés d'assassinat, profiter de l'iiorreur soulevée contre ses ennemis et saisir la couronne, objet de ses convoitises. Depuis quelques mois, il médite sur les moyens de se faire proclamer empereur. Il sait, comme il le dit à Joseph*, qu'il obtiendra tout ■ de la docilité d'une population qu'il méprise... ■ Maïs il ne méconnaît pas les obstacles. Eh quoi! ce con&dent, Joseph,
clouaui, Jnditcrétion', I, p. 58, et ccai de Desmibbst, soos le lilrc ds .- Tétnoignagei historiques, p. M.
> Mémoires de Rùl, 1, 58.
' MioT DK Mblito, Souvenir!, II, lOi. — Conversation de Joseph a^ec Girardin, Miot et Fréville, à Plombières, en 1S03.
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\î LES ÉMIGRÉS BT LA SOCIÉTÉ FitANÇAISE iD propre frère, menace de se réunir, contre cette obition dangereuse, ■ à Moreau uiénae, s'il le faut! •
Le général Moreau représentait, en effet, l'esprit opposition aux jaf»>bins serviles, aux royalistes renéits, à toutes les créatures de Bonaparte. Il était depuis lelque temps, pour des motifs futiles, brouillé avec
Premier consul. Celui-ci avait déclaré, dans le Moniur, que la solde de l'armée d'Allemagne n'avait mais été prise sur l'ennemi '. Moreau avait facilement abli que les contributions imposées aux Allemands raient été plus que sufBsantes pour payer la solde et entretien de sou armée; ilavait ainsi froissé le Premier >nsul. Et puis, on se disait k l'oreille que sans Moreau a ne jouirait pas de la paix. Harengo n'était pas tout.
était beaucoup sans doute d'avoir, dans une journée, ;rasé le baron de Mêlas et contraint l' Autriche à re- Ducer à l'Italie. Mais ce qui avait achevé de dompter Autriche, c'était Hohenlinden, c'était la route ouverte l'armée d'Allemagne et Vienne menacée. Aux yeux des [iposants, il s'en fallait de peu que Moreau et ses lieunants, Lecourbe et Richepanse, ne fiissenl les princi- Etux vainqueurs de 'la coalition. Macdonald suivait [oreau dans son opposition. Le jeune Ségur, de pasige à Augsbourg, avec son régiment, (iit invité à un iner que Moreau offrait à Macdonald, et, pendant le tpas, Ségur put s'apercevoir que bien des griefs sépa-
' Monileui; 11 et 14 germinal, |>. 809 et B17.
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raient du Premier consul ses plus célèbres lieuteuaats. A ce moment encore, tes mécontentements se faisaient jour avec une entière liberté. Les armées de la République avaient le sentiment de l'oeuvre qu'elles avaient accomplie. Très fières à l'égard des monarchies européennes, qu'elles avaient humiliées et vaincues, elles se montraient hautaines en face du pouvoir qui s'élevait en France et qui entendait les asservir. Dès le début du consulat, les soldats de Macdonald et de Moreau avaient épousé la jalousie, les ressentiments de leurs che^ ' . L'armée de Hohenlinden murmurait sourdement, se croyant sacrifiée a l'armée de Marengo. Ses généraux, comme ses simples soldats, ceux du moins que le Premier consul n'avait pas envoyés mourir de la fièvre à Saint-Domingue, gardaient un culte pour Moreau, le Breton froid et grave qui ne s'exhalait pas en accès de colère comme le Corse emporté. Bonaparte n'est pas le sauveur nécessaire, puîsqu'à défaut de Bonaparte on a Moreau; il peut donc être utile à Bonaparte que Moreau disparaisse, et, pour qu'il disparaisse, il suffira de le comprendre parmi les instigateurs du complot avorté.
Cependant, Moreau était monté trop haut dans l'opinion pour être atteint par la dénonciation d'un Querelle il Fallait à Bonaparte d'autres décliirntions. Aussi, avec sa décision de chet militaire, il donna imméd internent
' Histoire el Mémoirei, par le géDeral comte Philippe de Sécch.
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ao» LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ne série d'ordres qui devaient lui procurer d'abord >utes les arrestations, ensuite tous les aveux nécessaires. 1 ferma Paris, coume Danton l'avait Fermé pour les >urnées de septembre. Pendant plusieurs jours, les barières furent closes. Des sentinelles postées tous tes dnuante pas sur le boulevard extérieur faisaient feu sur eux qui semblaient vouloir s'échapper de l'enceinte*. Ihaque chef de famille devait donner les noms des personnes logées chez lui. Peine de mort pour qui l'aurait pas révélé le nom de ses hôtes*. A la tombée le la nuit, des sentinelles posées aux carrefours ordontaient d'exhiber la carte de sûreté; le Palais-Boyal, es théâtres étaient cernés presque tous les jours ', et les perquisitions opérées sur les moindres dénoociaions *. La police Faisait ses enlèvements sans subir de 'éclamations importunes*. En même temps, le général iavary était envoyé à la falaise de Bivitle avec un létachement de gendarmes d'élite, pour arrêter tous ;eux qui tenteraient de débarquer; il s'y faisait accompagner d'un ancien chouan, Cbapedelaine, chargé de ■econnaltre et de nommer les prisonniers.
Depuis les révélations de Querelle, Bonaparte n'était plus aussi pressé de Faire exécuter les trois chouans con-
' NapoléoD écrit à DnTOut, )e 18 vcntùse : • Lei barrièrei soni dveslies Je spniincllel i cinquante pas de dlitance. Dei Lrigandi l'y loni préicDléi et ooC été prii et fuailléi. • (Correrpondanee, IX, 3jI.)
'SnVtFIT, 11,39.
* Boc;aHCBOiiiHT.
* I^LiHNB sur Fanriel, p. 19.
' ROCUB CHOU ART.
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8003 NAPOLÉOn 1". 30$
(lamoés. It 6t retenir en prison et soumettre ù de nouveaux interrogatoires tous les suspects qu'il tenait sous sa main, aussi bien Pioger et Desol de Grisolles, qui avaient été acquittés, que les condamnés à mort Picot et Lebourgeois ; il ordonna de resserrer les prisonniers d'État; il se souvint du Suisse Christiu, secrétaire du comte de Markow, l'ancien ambassadeur de Itussie, il le fit enlever à Yverdun, en Suisse, contre le droit des gens, et enfermer nu Temple ' ; il voulait lui arracher des aveux qui compromissent Markow, et commença par lui donner pour compagnons les condamnés Picot et Lebourgeois. Onze jours s'étaient écoulés depuis qu'on tes avait mis ensemble, le gardien parait à la fin de leur dîner : ■ Messieurs, leur dit-il, vous allez être fusillés. ■ Et, en effet. Picot et Lebourgeois sont emme* nés et rois à mort. Cette mise en scène est réglée afin d'intimider Gbristin ; celui-ci est prévenu qu'il ne peut éviter le même sort qu'en rédigeant des dénonciations.
Itien n'ébranla Christin, qui refiisn ilc> parler, il fut puni par trois cent quatre-vingt-un jours de mise au secret dans un cachot infect. C'était là le plus innocent des procédés de torture employés par Béai sur les ordres fie Bonaparte. « Mon cher collègue, le Premier consul ilésire que vous ne négligiez aucun des moyens qui sont en votre pouvoir pour déterminer les prisonniers h vous
> Archivet WorottVM', XIV, 289 et 398. — Anhivtt ruttei. Co, reipenjanee CkrUlin, prcfacc et p, 13, 495, 784.
806 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIETE FRANÇAISE mettre sur la trace des principaux coupables'. ■ Ces moyens paraissent avoir été de deux sortes : tantôt on écrasait lu maÎD du prisonnier dans une batterie de pistolet, tantôt on t'étranglait, et, alternativement, on lui rendait le soufHe, jusqu'à ce qu'il se décidât à parler.
Les deux systèmes Furent appliqués par les soins de Bertrand, un des chefs de division de la police, aux suspects qui Furent arrêtés du 23 janvier au 9 Février 1804, et notamment à Picot dit Lepelit ' et à Bouvet de Lhozier. Picot, dit Lepetit, était te domestique de Georges Gadoudal, rien n'était donc plus tentant que de lui extorquer des aveux qui permissent d'arrêter son maître. ■ Le citoyen Bertrand, déclara ce malheureux, a fiiit apporter un chien de fusil et un tournevis pour me serrer tes doigts. Il m'a fait attacher. Il m'a serré les doigts autant qu'il a pu, les ol^ciers de garde peuvent le dire. J'ai été chauffê au feu, les doigts écrasés. . . Voyez les marques. - Et il tendait aux juge» ses deux mains mutilées *.
Real avait transmis à Dubois les ordres confidentiels de Bonaparte sur la torture; le juge d'instruction écrivit à son tour à Real : ■ Ce que vous avez ordonné par l'iipport à l'accusé Picot a été exécuté ; il a tout supporté avec une résignation criminelle. C'est une âme endur-
' LHlrc de Itéal an préfet de police Dnboii, 9 Février )SU. F*, 63>1.
* Picot, n£ à Joiuctin, pi-cliouan, domestique de Georgei, ncjoil pas tire confondii avec PicOI, le diviiionnaire de Frollé, iirriié ircc Querelle et Lebaurijeuls et fusillé avniiL le cammenceDent du procèi.
■ Procès recueilli p.ir les iténograiibei, IV, 335.
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cie dans le crime et fanatisée. Je l'ai laissa aujourd'hui à ses souffrances et à sa solitude. Jt ferai recommencer demain. Il a le secret de la cachette de Georges, il Faut qu'il le livre '. « AinsU'on rétablissait, au profit de Bonaparte, la torture que Louis XVI avait abolie, et l'avocat de Picot pouvait dire avec l'emphase du temps : « On lui a fait subir des traitements qui ne s'exerçaient à Rome que sur les esclaves*. •
Bouvet de Lhozier ne supporta pas la torture aussi stoïquement que Picot,
Bouvet faisait partie, comme Picot, des suspects arrêtés les 8 et 9 fiévrier 1 804, à la suite des dénonciations de Querelle. Mais tandis que Picot et Querelle étaient des subalternes qui ignoraient ta présence à Paris du général Pichegru, Bouvet de Lhozier, descendant d'un ancien chancelier de firetiigne', officier de marine, investi de la conBance du comte d'Artois *, était le premier conjuré d'importance qui tombait entre les mains de la police j il semblait devoir offrir moins de résistance que ses humbles complices, et fut mis sur la voie de comprendre Moreau dans ses dénonciations. 11
■ Lertrc citée |)ar £.*ulinB lur Faiiriel, p. 16- Celte lellre a été recticîliîfi avec beaucoup d^autrcB détail* non moins int^ressaiiu dans l'ouvrage posthume de FiuniBL, Lei dernier' jours du Conju(at(188fl, ■D-S'*), et dans les notes précieuses que l'éditeur, M. Ludovic Lalanne, y a ajoutées. (Voir aussi l'abbé DBnitD, VI, 199.) Les historiens du ConaulaC cl de TEmpire ont ignoré ou voilé ions ces (aiu.
* Procès recueilli par les ilénograpbes, VII, S16.
■ En 1364. F, 6395. On ■ pm sur lui al l'on trouve dans le dossier le cametde notes tenu par sa mère l'aDuée de %s
* Fond* Bourbon, 635, P> k%.
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paratt s'être a peu prés défendu contre les premières tortures, •■ mais, ëcmait Dubois, ou est sûr deTamener b des uveux posîtil^ ' ■ . Alors, il hit, dans la prison dn Temple, altemativement étranglé, puis rappelé à ta vie, jusqu'è ce qu'il consentit à déclarer qu'il avait ess<iyé de s'étrangler lui-même, et que, ranimé par les gens de police (qui se trouvaient là bien à propos), il se décidât à dénoncer la présence à Paris du général Pichegru, ses relations avec Moreau et le rôle de Horeau dans le complot; et ainsi, liatetant, au milieu de la nuit, il écrivit comme étant de lui cette phrase ridicule dictée par ses prétendus sauveurs : ■ C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore couvert des ombres de la mort, qui demande vengeance. ■ Ses mains étaient enflées par l'effet des tortures*, mais ■ cette impudente déclaration prouvait que dansTeaceinte et la nuit des prisons, la torture avait élé plus (,-tticace qu'à la préfecture de police ■ . La déclaiation
■ LlLttlliB sur FaurieL
* PicRiBL, p. SIS et tuiv. — Lonli Ducorps Fut auisi tortnré. (FiD- RtBL, p. S79.) — Un (cmoJD, Deniw Leinoine, ouvrière : • J'ai ^e«■coup touffèrl. H'avoir mii le» fers aui pieds, mooiieur, k aoe 6lle it quinze ansl • Tont s'«st passé dans l'instruclion de ce procès arec li dernière barbarie. Caron : • On m'a ftit souFFrtr tout ce qu'il esl po>sible de souffrir. ■ (Procès, VI, S18.) — La femme Verset, enceinle de deux looli, est jelit dani un cacbol froid et humide; elle lombe n malade, qu'on ne peut la juger. La fille Bouvet, couturière, simple témoin, est emprisonnée et menacée d'tire guillotinée. (Procès, V,31t.] — Le lémoÏD Hjvonnet a été auasi torturé. A peine vient-il d'aclienr ta déposition que Picot se lève et crie : ■ QuR cet bommc mnnlrc Kl mains ! Oui, qu'il dise ce qu'on lui a hiît souffrir avant d'avoir reconnu pernonne. . (Pr>:cèj, VI, IIS, et PitraiRL. p. M6.) — Cetinddentni pu eu de suites. [Journal de Paris, U prairial an Xil, p. 1668.)
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dictée à Bouvet de Lhozîer, qui exagérait et qui dénaturait les foutes et les incoDséqueoces de Moreau, était accablaate pour le rival de Bonaparte. La conduite de Moreau avait été beaucoup plus simple et très peu criminelle.
En réalité, le 23 janvier 1804, Lajolais avait offert à Horeau, pour le 26, un rendez-vous avec Pïchegru. Moreau s'était rendu au boulevard de Va Uadeleiue, où devait avoir lieu l'entrevue. En route, Lajolais avait avoué que Pichegru serait accompagné de Georges Cadoudal. En les voyant ensemble, Moreau passa de l'autre côté du boulevard, et l'entrevue (ut manquée '. Uoreau pourtant vit deux fois Pichegru, et dans ces deux entretiens, il refusa oettementdetrdvailler au rétablissement des Bourbons, d'où Bouvet concluait que Moreau désirait travailler pour lui-même, et, en outre, son récit laissait croire que Moreau avait armé le bras de Georges à son profit. Aussi Bouvet aura-t-il beau se rétracter devant les juges, Bonaparte lui saura toujours gré de lui avoir fourni le prétexte qu'il demandait. Alors que les compagnons de Bouvet seront traités avec une impitoyable rigueur, l'Empereur, si cruel pour tous les prisonniers, lui rendra plus tard sa détention très douce au château de Bouillon ".
Dès qu'il tint lu déposition de Bouvet, Bonaparte se crut le maître : Moreau était compromis dans un pro-
' FjkoiiEL, p. 187.
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310 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTé FRANÇAISE jet d'assassinat avec de misérables choaaas. L'armée nccueillera-t-elle cette dénonciation d'un complice inconnu?G'estdouteux. Bonaparte est fiévreux pendant qu'on arrête par son ordre le vainqueur de Hohentinden ; il se promène à grands pas dans sa chambre ' ; il s'irrite quand Miot, le conseiller d'État qu'il a chargé d'examiner les papiers de Moreau, déclare n'avoir trouvé pas une preuve, pas un indice, pas un mot de coupable '. Il fait recommencer l'examen des papiers par Cuvillier-FIeury, son chef de cabinet*. C'est en vain. On n'a nen trouvé chez Moreau, rien chez ses aides de cump, rien chez ses officiers. On n'a que la déclaration de Bouvet de Lhozier. Mais Bonaparte sait forcer la cet'tîtude, lui-même devient dupe de la machination qu'il a tramée, dès lors, on est coupable si l'on ne devient pas aussi dupe que lui. Il assemble son conseil d'Etat en séance extraordinaire, et là, an milieu de la slupeur générale, il se prononce avec violence contre Moreau *; il écrit au brave Soult : ■ Moreau s'était décidé à faire venir Pichegru à Pans; il l'a vu quatre Fois, ainsi que Georges *. « ■ Moreau a vu
' Co:<»T«[tT, I, 210.
« Miot, 11,135.
' F', 6Ma. — L'enquête a lieu plusieurs mois aprèj la première. H f a iKyil malles de papiers saisis; au bas de la lixe est écrit i • J'ai rci;a, d'.tprès les ordre» de S. H. l'Empereur, loutes Ici pièc« iniii- :|uées dans ceUe liite. Paris, SS fruclîdor an XIII. Sir;nc ; t. CutiIlipi-Floury. •
' Le 15 février. Miot, II, 1S7.
' Cnrre^ondanct, IX, Sl.'i, 3X8.
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sous NAPOLEON 1". 311
deux fois Pichegru et Georges ■ , écnt~H le même jour à Davout. Il se soucie peu de ces contradictions, pressé qu'il est de déterminer l'opinion des chefs militaires, et cela pendant que Moreau est placé sous la sauvegarde de la justice. Qu'on laisse au moins la justice suivre l'instructioD du procès, dit-on au Tribunal. ■ Quoi! s'écrie Bonaparte, Moreau est coupable, et vous ne le considérez pas même comme accusé M n
Bientôt le grand juge va iùire aflScber le nom de Uoreau sur la » liste exacte des brigands cbargés par le ministère britannique d'attenter aux jours du Premier consul ■ , et au nom de Moreau od ne rougit pas d'accoler la mention, u a envoyé à Londres, même depuis la ' guerre, pour conférer avec l'ennemi •>, lâche et sotte calomnie, mais il fallaitcalomnier Moreau, afin de préparer l'opinion à le voir livré à des juges.
Pendant qu'on arrêtait Moreau, les vrais conspirateurs, eufermés dans Paris, étaient traqués par la police; leur tête était mise à prix. Tout à coup, avant d'avoir pu découvrir Cadoudal et Picbegru, Bonaparte fut hanté par une idée étrange. Puisqu'il avait établi à sa façon la complicité de Moreau, pourquoi ne comprendrait-il pas un prince de Bourbon dans te même complot? Et ainsi, avant d'avoir achevé sa première entreprise, il se précipita dans une autre, l'enlèvement du duc d'Engbien.
■ HiOT, II, 1Î7 et suir.
3tS LES IMMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
LE nCC I) tNCHIEN.
Depuis les dépositions de Querelle et de Bouvet de Lhozier, le Premier consul soupçonnait le comte d'Artois d'en vouloir à sa vie. Lui-même avait attenté à celle de Louis X VIII, et pouvait supposer que d'autres agiraient comme lui. Dans son ile natale, la veogeauce lassait pour vertu, le pardon pour faiblesse, la justice apparaissait sous la forme du meurtre ; et comme il y avait vendetta déclarée entre les Bourbons et Bonaparte, contre la race ennemie tout était légitime : il ne s'agissait plus que d'épier l'occasion.
L'idée que le duc d'Enghien pouvait se servir du pont de Strasbourg comme le comte d'Artois vouluil user de la falaise de Bîville,*se présenta un jour à l'esprit du Premier consul.
Le duc d'Enghien avait alors trente-deux ans. Ce Bourbon chevaleresque avait fait la guerre pour rétablir son Roi ; il s'était allié aux étrangers pour défendre ce qu'il croyait être son droit. On l'avait vu combattre avec bravoure, dans les rues de Zurich, les grenadiers de Masséna. Mais il cherchait moins dans ces luttes l'accomplissement d'un service royal que les distrac-
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sons NAPOLÉON l". 313
tions d'une jeunesse inquiète de la gloire des grandes guerres.
Depuis trois ans, il s'était retiré à Ettenheim, dans te grand-duché de Bade. Il y vivait dans le bonheur intime d'nne liaison très tendre éprouvée par le temps et scellée par un mariage secret. Il aimait la princesse Charlotte de Rohan, nièce du cardinal. Ce prélat (celui du collier] s'était rappelé cette fois son caractère ecclésiastique, et s'était iaît un devoirde conscience de marier, sous le manteau, sa nièce avec un Bourbon.
Cependant, la reprise des hostilités entre la République et l'Angleterre avait ravivé les instincts beUiqueux du duc d'Enghien. Malgré sa haine héréditaire contre les Anglais, il leur demanda du service, au mois de janvier 1804. Il entretenait des intelligences en Alsace. Il se mettait en mesure pour le cas où, le Premier consul disparaissant, le pouvoir deviendrait vacant en France. L'anarchie s'ensuivrait et pourrait feciliter une restauration . Les penséesdu duc d'Enghien n'allaient pas plus loin. Il spéculait sur les hasards de la guerre qui pouvaient amener la mort de Bonaparte, il ne conspirait pas cette mort, il réprouvait même ceux qui la conspiraient '. Mais il faisait parfois des promenades sur le Rhin, parfois aussi le goût de la chasse l'entraînait dans la forêt Noire, et il passait plusieurs jours éloigné d'Ettenheim. Cela sufSt pour que les gens de la police de Bonaparte,
> Vuir Le duc d'Enghien, par M. Wilschikceh, inBumé dans un ■nicle de M. Albert Sorel (jouroal te Temps, 6 janvier 1889).
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su LR8 ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
habitués à imaginer des complots qui disaient valdr leurs services, prétendisseat que le prince se rendait Iréquemment à Strasbourg et roéme qu'il venait clandestinement à Paris. Ému de tous ces bruits, le Prunier consul envoya sur les lieux un sous-oflficier de gendarmerie, le maréchal des logis Lamothe, et le chaigea d'espionner l'entourage du prince, de s'enquérir de ce qui se passait dans la petite ville d'Ettenheim et dans le château. Le choix de l'espion fut malheureux ; Lamodie recueillît les bruits qui circulaient à Strasbourg et dans le voisinage, sans en apprécier la vraisemblance et sans en contrôler l'exactitude. A Ettenheim, tout le monde lui apprit que le prince s'absentait quelquefois et qu'il passait des journées à la chasse. L'habile bomme ne vit là qu'un prétexte; il en conclut que le prince, au lieu de se livrer à des distractions innocentes, se rendait clandestinement en France. Parmi les rares émigrés présents à Ettenheim, se trouvait un vieil officier dont l'espion mal informé s'exagéra le rôle et l'importance. Ce personnage était le marquis de Thumery. Trompé peut-être par la prononciation allemande, Lamothe s'imagina qu'il s'agissait de Dumouriez, et là-dessus il bâtit un roman bien invraisemblable qui fut le thème de son rapport et qu'il étaya de tons les commérages soigneusement recueillis. Le général Moncey, commandant en chef la gendarmerie, porta aussitôt le rapport au Premier consul. Un second émissaire, le maréchal des logis Pfersdorfif, envoyé quelques
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jours après Lamothe, ne renseigna pas mieux le Premier consul'.
Dumouriez après Pichegru et Moreaul Et la police ne s'en doutait pas! Le Premier consul s'exaspère et apostrophe Real, qu'il a mandé : ■ Suis-je donc un cbien qu'on puisse assommer dans la rue? Mes meurtriers sont-ils des êtres sacres? Pourquoi ne m'avertissez-TOUS pas qu'ils se rassemblent dans Ettenheim? On m'attaque au corps ! Il est temps que je rende guerre pour guerre I II faut que la tète du plus coupable m'en Bisse justice. «
Real n'était pas homme à rester sous cet affront. Un bon policier a toujours des déuonciationsen réserve. Real, qui avait fait son stage sous la Terreur, était policier dans l'àme. Il tira de son portefeuille des rapports d'a<;ents affirmant que le duc d'Enghien était venu en France, et qu'il se formait un foyer de conspiratioD autour de son refuge d'Ettenheim.
Béai avait été mal reçu. Talleyrand le fut plus mal
' La police mililalre, comme la police cmle, ment, eiafère, se contredit. DiDi le cliaoa de ses rapports, an esprit tnédiocro ae perd, un esprit snpjriear a de In peine à discerner la T^rîté. Et surtout, si une préoccopadon antérieure existe, s'il y a penchant à croire ce qu'on dnire, les faits recueillis sont tous inlerprétés dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prttent. Pour sa mission si bien remplie, Pfersdorff fut avancé ; l'espion fut décoré et devint capitaine ; la Restauration, il est vrai, la révoqua en 1814. La révocation ne nous semble pas plus méritée que l'avancement. Le subalterne avait exécuté ses ordres avec l'intelligence que la nature lui -ivail départie. Cependant, il était au moins inutile d'accorder !i eel bomoie, comme on le Bt Hpiès 1830, une pension et une chaire île professeur au collège de Saverne.
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310 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE encore : — Que faisait-il? Que fatsaïeut ses ageoUt Talleyrand convint qu'ils ne faisaient pas leur devoir, et n'eut garde de les défendre. Il tenait trop à se dé- Fendre lui-même. Il avait été l'intermédiaire entre nombre de royalistes et le Premier consul. Il avait conseille la modërattOD, sinon à l'égard des princes, au moins k l'égard des transfuges de leur parti. Ëvéque sécularisé, gentilhomme révolutiouDaire, il se jugeait irréconciliable avec les Bourbons, et, malgré tout, devant le Premier consul, il se sentait suspect de cooniveoce avec eux. De là, quand il s'agissait de ces princes, des rigueurs de conduite et des âpretés de langage qui n'étaient ni dans ses goûts ni dans son caractère ' .
Les calculs de sa politique personnelle soutiennent les conseils de la raison d'État. It se compromettrait inutilement en cherchant h retenir Bonaparte. Il le voit décidé aux pires violences, il se fera un mérite de lui en démontrer la nécessité. Ce n'est pas lui qui a déchaîné la colère du maître, mais il entend en éviter le contre-coup. La crise éclate , il en veut sortir non seulement indemne, mais retrempé. Il sait ce qui lui manque; il n'a pas vote. Heureux Cambacérès! Lui a du moins la tache d'origine et pourra désormais se montrer modéré. Il aurait convenu au gentilhomme si plein de tact d'éviter le baptême du sang, mais les cir-
' J'en ai cité mi exemple dant une note
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constances l'y acculent. 11 dit saos doute à Bonaparte, dans ce premier entretien, ce qu'il écrira le 12 mars augouTernemeot badois, le 19 à Cbampagoy, à Vienne , le 24 à Hédouville, à Pétersbourg ; que le salut de l'État commande de saisir partout ■ les instigateurs d'uD crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui, manifestement, y ont pris part » ; que, quand il s'agit •■ d'assassinats contre les cbefs d'un vaste empire », il ne làut pas ■ mesurer au compas les démarches qui doivent prévenir ■ . Peutêtre va-tril plus loin. Il est permis de retrouver dans une minute, très authentique, des affaires étrangères, l'écho de ses conversations avec Bonaparte : « Les princes français ont ouvertement adopté le plan de délivrer l'Angleterre du Premier consul, en le faisant assassiner. Le duc d'Enghien a prostitué le courage qu'il avait montré dans quelques occasions au danger de suivre de plus près et de seconder l'accomplissement du crime... •
La note que Talleyrand aurait adressée à Bonaparte, que Meneval déclare avoir eue dans tes mains (en 1804), que Chateaubriand a vue, dont l'Empereur a toujours affirmé l'existence, mais que des hommes considérables et, d'habitude, bien renseignés, ont attribuée, depuis lors, à un faussaire très habile, cette note n'a pris tant de gravité que par sa vraisemblance, et elle est si conforme aux documents authentiques, que sa propre autbenticilé n'a plus guère d'intérêt. Pour être
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discordantes dans une vie si mesurée, ces éruptions de cruauté chez Talleyrand n'en sont pas moins réelles; lui aussi savait fiiire la part du sang. Ainsi, au 10 aoAt, lorsqu'il minutait pour Danton une apologie du massacre; ainsi, en 1815, lorsque, placé à l'yard des Bourbons par le retour de Bonaparte, dans une situation analogue à celle où il était placé en 1804 à l'égard de Bonaparte par les complots des Bourbons, il écrivait à Louis XVIII : « Toute entreprise de sa part sur la France serait celle d'un bandit. C'est ainsi qu'il devatt être traité, et toute mesure permise contre les brigands devait être employée contre lui, " D'ailleurs, pour Talleyrand comme pour tant d'autres, que pesait la vie d'un prince au lendemain de la Terreurt
Par suite de considérations différentes de celles qui dirigeaient Talleyrand, Fouché donnait avec plus d'àpreté les mêmes conseils au Premier consul. Eo 1804, Fouché n'était nullement de connivence avec les royalistes. Il avait voté; il avait terrorisé. Ce n'était pas le sang qui manquait dans ses titres. Il redoutait même qu'il n'y en eût trop, et il désirait des garanties. Il voyait le Premier consul marcher à l'Empire, et il lui importait que les régicides eussent leur place dans la nouvelle Cour. C'est pourquoi il jugeait opportun que Bonaparte ftt de ses mains le sacri6ce d'un Bourbon. Talleyrand et Fouché connaissaient leur maître; ils voyaient grandir le despote, lis avaient trop d'esprit pour croire que leur dévouement, ce dévoue-
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sous NAPOLEON 1", Slft
ment auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes, suffirait pour l'attacher à leur fortune. Il fallait le lier par une complicité. L'occasion 3'en offrait; ils la prirent '.
Le nom de Dumouriez avait sufB pour exciter des transports de colère. Au Fond du cœur et en dépit de sa supériorité, Bonaparte avait toujours gardé des sentiments d'envie contre Dumouriez, Hoche et Moreau. Hoche était mort subitement, le délivrant d'un rival dangereux. Il tenait Moreau. Il croyait tenir Dumouriez. Il convoque aux Tuileries (le 10 mars) un conseil de gouvernement. Les consuls s'y trouvèrent avec le grand juge Régnier, Fouché et Tatleyrand. L'enlèvement du duc d'Enghien y fiit résolu. Gambacérès hasarda quelques objections, sur l'insuffisance des présomptions et sur la neutralité du duché de Bade. •■ Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons n , répliqua Bonaparte au régicide Cambacérèg. L'ancien président du Comité de salut public comprit et se tut. C'était un politique très complaisant à la fortune, surtout à la sienne*. Au surplus, après avoir écouté l'opinion de Gambacérès, le Premier consul entendit à peine le reste de la discussion et les avis contradictoires. Son parti était pris. Même avant la séance, il avait mandé aux Tuileries les hommes dont il voulait faire ses instruments, puis consulté ses cartes et combiné son plan.
' Artiik de M. Albrrl Sorel, lur le lifre le duc ctEnghien, d« H. Heori WBLicaiNCEK (joumnl le Temps, 6 février 1NS9). ' Albert Sohel, Temps, 6 février 1869.
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Talleyrand lui conseilla d'employer Caulaincourt. Le choix était excellent pour une affaire où il s'agissait de cotnprometire des gentilshommes. Dès que le conseil ae sépare, les ordres sont douoés sans retard. Riea n'est omis, tous les incidents sont prévus. En présence de Berthier, ministre de la guerre, <)u'il avait retenu, Bonaparte prescrit au général Ordener de se rendre en poste à Strasbourg sous un autre nom que le sien. Ordener devra parlir de Schlestadt avec trois cents dragons, arriver à Rbeinau sur les huit heures du soir; alors, il sera rejoint par quinze pontonniers portés sur les chevaux de l'artillerie légère : ceux-ci saisiront les bateaux qui devront, avec le bac, transporter sur l'autre rive du Rhin les trois cents dragons en un seul voyage. On devra se munir de cartouches et prendre du pain pour quatre jours. A la même date, à la même heure, Caulaincourt devra se diriger sur OKenbourg, il enverra des patrouilles sur Ëttenbeim pour observer le pays et soutenir Ordener. A Kebl, trois cents hommes et quatre pièces d'artillerie; à Vieux-Brisach, cent hommes et deux pièces d'artillerie feront prêts à les appuyer, nu besoin à les secourir. 12,000 francs seront distribués aux soldats, afin que ceux-ci puissent acheter des vivres sans fouler et indisposer l'habitant. Secondé par ces trois détachements, Ordener doit cerner Eltenheim, enlever le duc d'Enghien et Dumouriez, les conduire a Strasbourg. Fébrile et passionné, Bonaparte signe luimême les pièces et dicte tous les ordres.
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SOOS NAPOLEON I*. 3Î1
Dans la nuit du IS mars, tout se passe, eD effet, sui- Tont le programme arrêté. Le Rhin est franchi sur le point désigné; quelques heures après, Ettenheïm est cerné; dans la petite ville, personne n'ose tenter de résistance ni même pousser un cri. Ordener enlève ledacd'Enghien, le baron de GrOnstein, le marquis de Thumery, le secrétaire du prince et quelques suballernes, Le roi de Suède, gendre du grnnd-duc de Bade, se trouvait depuis quelque temps à Eltenheim, mais il en était sorti pour se rendre à Carisruhe, auprès de son beau-père. Ce voyage le fit échapper aux gendarmes de Bonaparte. Quand il revint à Ettenheim, il fit sonner le tocsin dans la petite ville et dans les villages, mais déjà les prisonniers étaient bien loin. En même temps, Ganlaincourt, suivant ses instructions, enlevait à Offenbourg, en plein territoire allemand, le général de Vauborel, l'abbé d'Aymar, le comte de Mellet, MM. de La Saullay, de Roussel et toute une troupe de femmes, la baronne de Reich, Thérèse Leïss, sa servante, madame de Moyria, etc. De son côté, le préfet Shée emprisonnait à Strasbourg le comte de Toulouse-Lautrec, l'ancien députe Chambé, le marquis d'Agrain et ses filles, madame de Klinglin d'Essert et le général Desnoyers. On saisit les papiers en même temps que les suspects, Bade et l'Allemagne étaient en paix avec la France. On opérait pourtant comme en pays conquis. On adressa, il est vrai, quelques excuses à l'Électeur. Celuici réserva son courroux pour les opprimés qui lui va-
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Slï LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRAKÇAISE
laient cette injure ; il fit écrire sur une affiche : > Il est interdit à tout individu, revenant de l'armée de Condé, ainsi qu'à lotit émigré français, de séjourner dans le grand-duché '. •
Après avoir passé le Ithin, le duc d'Ënghien fut coddnit à Strasbourg. On saisit ses papiers : le prince n'avait point à redouter l'examen qu'on en ferait. On ne pouvait y découvrir aucune trace de complots. 1) ajouta sur le procès-verbal de saisie qu'on lui fit signer, une note attestant qu'il ■ n'avait jamais eu d'autre intention que de servir et de fiiire la guerre ■>. Les papiers furent envoyés au Premier consul par un cour< rier, et le prince Fut dirigé sur Paris le IS.
Bonaparte ne connaissait pas encore les circonstances de l'arrestation, qu'il préparait pour son prisonnier UD cachot et une tombe. Il désigna Viacenaes pour le lieu de détention et le général Hulin pour présider la commission qui devait condamner. Hulin était ce soldat aux gardes-françaises qui, porté par le flot du peuple et pénétrant l'un des premiers dans lu Bastille, avait promis la vie aux invalides qui baissaient le pont-levis devant les assaillants; le vainqueur, enivré de ce succès facile, se laissa porter en triomphe,
■ Bouhriiimkk, VI, IBS. — L'attitude de la coar de Bade aVipllque par la crainte qu'inepimit Napoléon; mai», i Paria, l'altitude da roinittre de Elade ressembla Fort k la complicilé. Ce miniatre était le biron de Dalberg, déjï le confident, bienlgt l'allié de Talleyrand. Tout à coup on le dote de quatre millionj, on le ÙÀt duc et sénateur. 0"^'' ■ervices doivent payer ces faveurat (Smai, Me'moirri, II, 3(3, 351 tt »ai».)
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S0D5 NAPOI,E0N 1". 3S3
tandis que la populace égorgeait ceux qui s'étaient fiés à sa parole. Sous la Terreur, Hulin était devenu le protégé de Joseph Lebon ; sous le Consulat, le jacobin se trouvait transformé en prévât très docile. Quant aux lois à appliquer, Bonaparte estimait que ■ les émigrés sont des bommes condamnés à mort par les lois civiles de leur pays'... "
Le 1 7 au soir, un courrier apporta les rapports relatant l'arrestation du prince et les papiers saisis, et le Premier consul put constater les illusions de ses agents et les erreurs de ses émissaires. A Eltenheim, un petit nombre d'émigrés, pas de rassemblement, pas de Dumouriez, pas de conspiration. Dans les papiers saisis, pas une ligne, pas un mot qui laissât soupçonner la participation du prince ou de ses compagnons aux terribles desseins de Geoi^es Cadoudal.
L'accusation tombait, et avec elle le coup d'État. Bonaparte n'avait même pas la ressource de la magnanimité, car il n'y en a point à délivrer un innocent; d'ailleurs, il ne semble pas en avoir eu la tentation, H confia le lendemain à Joséphine le secret de l'arrestation du prince, et Josépbîne, bouleversée, s'en ouvrit à son amie, madame de Bémusat : » J'ai fait ce que j'ai pu pour obtenir de lui la promesse que ce prince ne périrait pas, mais je crains fort que son parti ne soit pris. — Quoi donc, s'écrie madame de Bémusat,
■ Il 1o dit qiidquM jaan après à Talleyrand.
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33» LES EMIGRES ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE TOUS pensez qu'il le fera mourir? — Je le crains. ■ Elle n'avait pas tort. — Ce jour^là même, le 18, le commandant de Tincennes, Harel, reçut l'ordre de faire préparer un logement pour un prisonnier et de fiiire creuser une fosse pour un cadavre. Dans ta soirée, Joséphine implora de nouveau la clétnence de son mari. » Les femmes, lui dit Bonaparte, doivent demeurer étrangères à ces sortes d'affaires. Ma politique demande ce coup d'État. J'acquerrai par là le droil de me rendre clément dans la suite... En politique, une mort qui doit donner du repos n'est pas un crime; les ordres sont donnés; il n'y a plus à reculer. •
Bonaparte avait étudié et dépouillé les papiers. Il es envoya à Real le 19, en lui recommandant de ne larler à personne » du plus ou moins de charges • {u'ils contenaient; et, en effet, les charges importaient leu, Bonaparte écrivait à Murât, qui lui mandait que l'autres princes étaient, disait-on, à Paris, cachés dans les ambassades : » Si le duc de Berry était à Paris, ogé chez M. de Cobentzel, et M. d'Orléans logé chez A. de Gallo, non seulement je les ferais arrêter cette luit et fusiller, mais je ferais aussi arrêter les ambasadeurs et leur ferais subir le même sort, et le droit des ;ens ne serait eu rien compromis. ■ Talleyrand écriait, le même jour, à Ghampagny, ambassadeur à 'ienne, en l'instruisant de l'enlèTement : ■ Vous ne iianqueriez pas de repousser, ''même avec moquerie, les rguments qu'on voudrait tirer du droit des gens. ■ Le
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sous NAPOLEON T*. 3Ï5
soir, Hulia, Murât et Savary vinrent à la Malmaison conférer avec le Premier consul, et chacun d'eux sut ce que le maître attendait de lui le leademain. L'arrivée du duc d'Eoghien devait, en effet, d'après les prévisions, avoir Heu le lendemain, dans la soirée, au plus tard.
Bonaparte se rendit aux Tuileries, le 20 au mutin, pour réglier les derniers délaits. Il dicta l'arrêté qui convoquait la commission militaire et précisait les chefs d'accusation. Le prince était • prévenu d'avoir porté les armes contre la Kéjmblique, d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Anf-ieterre, de faire partie des complots tramés par cetle dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la République > . Cela lait, il écrivit à Real de se rendre à Vincenoes, d'y a faire interroger le prisonnier ■, de ■ conduire " l'accusiiteur public et de l'instruire <■ de la suite rapide à donner à la procédure > . Bonaparte joignait à ces instructions un modèle d'interrogatoires, qui n'était que le développement des accusations contenues dans l'arrête consulaire. Â onze heures du matin, Murât avait l'ordre de composer la commission '. Les noms méritent d'être conservés par l'histoire :
Le général Hulin, président, commandant tes grenadiers de la garde des consuls;
Les colonels Guiton, du 1" cuirassiers^ Barrois, du
' L'ordre imans de BoDiiparle ciiite encore ; M a clé dam lei papier! de H. de Mosboorg.
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\ti LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
}G' de ligne; ïtavier, du 18* de ligne; Bazancourt, du i" d'infiinterie légère ; le commandant Rable, du 2' régiment de la garde municipale, membres;
Le capitaine adjudant- major d'Houtaocourt, de ta gendarmerie d'élite, accusateur public:
Le capitaine Molin, du I S' de ligne, greffier.
Dans tous les temps, les despotes ont recruté de ces hommes qu'un vieux poète français nommait > juges d'enfer ' ■ . L.'arrété de Murât portait que la commission se réunirait à Vincennes ■ pour y juger, sans désemparer, le prévenu sur les charges énoncées daos l'arrêté du gouvernement > .
Bonaparte, de retour à la Malmaison, y éconduisit sa femme et son frère Joseph, qui faisaient encore une fais appel a sa clémence. Vers trois heures, un courrier arriva de Strasbourg, il précédait le prince de quelques instants et apportait, avec le reste de ses papiers, la note signée le 1 7, par laquelle le duc d'Eaghien protestait contre toute participation aux complots tramés contre le Premier consul. La lecture de ces papiers ne modifia en rien les intentions de Bona-
' M. de La Sicolière tient de lémoins qui affirmaient avoir VU li pièce, qu'un arrêté allribua des sommes importantes h RoTiga et a Hulin, préiident de la commigiiou, aui juges, à quelques aulns per- ■onnet qui n'étaient là peut-être rjue pour couviii- dam une certaine mesure l'horreur d'une répartition entre lai seuls complices... Uo pwc.ird aurait même élé imprimé en épreuve, lors de la publication de la Corretpondance de Napoléon, qui reproduisait U pièce. ■ Ohi c'est le prix du sangl • aurait dit, en le Toyant, le maréchal Vaillant. • Nous ne pouvons publier cela... • La pièce, recherchée plu! tard, ne se serait pas retrouvée.
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sons NAPOLEON 1". 8ï7
parte. Il fit appeler Savary ', Jui dicta une lettre ordonnant à Murât » de convoquer aussitôt les membres de la commission militaire et de tout finir dans la nuit » . Savary se rendit chez Murât. Il se croisa sous la porte de Murât avec Talleyrand. Il apprit que le prisonnier venait d'arriver, qu'on l'avait conduit au ministère des relations extérieures; que là, on lui avait fait rebrousser chemin, et qu'il était en route pour Vincennes. Le président du tribunal, Hulin, avait reçu directement les instruclions de Bonaparte. Savary apportait le dernier mot du Premier consul, et ce mot était de tout finir dans la nuit. Il envoya à Murât le major d'HaiitancouH et se rendit lui-même à Vincennes avec les troupes destinées à fournir le peloton d'exécution *,
Béai avait, depuis le 19, les papiers d'Ettenheim; il les avait tenus et les tenait secrets, selon l'ordre de Bonaparte. Il reçut la lettre du Premier consul relative il l'interrogatoire et les instruclions qui le chargeaient d'assurer l'exécution de l'arrêté consulaire. Il attendit
' Savary était l'homme de main, le chaouch de Bonaparte Le mailre dit de donner ud coup de yatagan, il le donne. Quoi qu'aient pu dire tts défenseurs, il avait l'ige de raiioii, éuni né en IT74. Sur ce dé- Touement les récompenies et l'argent ne tardèrent pat à pleuToir. Avec l'édncition que lui avait donnée Bonaparte, ne soyons pas surpris de le relronver, aux débuts de la conquête d'Algérie, faisant pour les chefs ■nutulmans ce qu'il avait vu faire pour Frotté, c'est- il -dire signant des «auf-conduils les attirant k lui sur la parole pour les faire maijacrer! (Camille Rodsbkt, JSfvue des Deux Mondes, i" mars 1885.)
■ Ce qui précède est ma lériellerae ut prouvé. Ce qui suit n'esl qu'hypothétique, niais l'hypothèse do M. Welschinaer semble 1res vraisembbble.
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pour accomplir ses ordres que le prisonnier fût arrive.
tcnl se trouvait à son cabinet à quatre heures; ilapprit Dopinémeut que le duc d'Roghien était déjà sur le hemin de Vincennes. Se voyant en retard, il écririt le sa main deux lettres, l'une a Murât, l'autre à Harel, ommundaDt de Vincennes; il leur annonçait l'arrivée lu prisonnier et leur détaillait les mesures à prendre lour sa garde.
11 eut soin, pour couvrir sa responsabilité, de dater es lettres, la première de quatre heures du soir, l'autre le quatre heures et demie. Elles n'avaient plus d'objet; lurat, quand il reçut la sienne, était direclement intruil par Savary des volontés du Premier consul ; quant I Harel, il savait si bien ce qu'il avait à faire, qu'à cette leure méroe il était prêt. Real lui écrivait de placer le irisonnier ■ dans l'endroit qui lui était réservé ■ . Â rois heures et demie, Harel avait fait creuser une fosse (ans le Fossé, au bas du pavillon de la Beine. Restaient a procédure et l'interrogatoire. Surpris par l'urrivée u prince, Réul s'inspira de l'esprit des instructions de touaparte. L'ordre était de ■> faire interroger ■ et île lâter l'opération. Réal jugea qu'il n'avait qu'à laisser lier Savary, qui ai rivait de la Malmaison avec des nstnictions directes, et qui veimit d'expédier à Vinennes le rapporteur d'Hautancuurt. Il est probable [ue Réal avait vu le président, Hutin, nommé depuis a veille, et que l'ayant stylé à Paris, il jugea inutile de e rendre en personne à Vincennes.
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Quoi (jii'ilensoit', leduc^'fngbien fut amené dans la forteresse à cinq heures et demie du soir. Étourdi de soD rapide voyage, il s'était jetë sur un lit et sommeillait après un léger repas. Depuis cinq jours, ses geôliers successifs lui avaient à peine laissé prendre un peu de nourriture et quelques tieures de repos. A neuf heures, les membres de la commission qui s'étaient, deux heures avant, réunis chez Murât, étaient à Vincennes. Ils y trouvèrent Savary qui, au coin du feu de Harel, acheva de les chapitrer. D'Hautancourt procéda à l'interrogatoire à onze heures du soir. Les questions qu'il posa reproduisaient les chefs d'accusation visés dans l'arrêté consulaire ; elles étaient un sommaire de l'interrogatoire prescrit par Bonaparte dans sa lettre à Real. Celui-ci eût interrogé en personne qu'on ne voit pas ce qu'il eut demandé de plus. On ne voit pas surtout ce qu'y aurait gagné le prisonnier : il n'aurait pu qu'être compromis davantage par des questions plus captieuses. On était décidé à violer les règles de la procédure pour l'instruction comme pour le jugement. Au hout de peu d'instants, d'Hautancourt estima qu'il en savait assez pour faire fusiller l'homme condamné par l'autorité supérieure. Le prince, avant de signer le procès-verbal, demanda un entretien avec le Premier consul. D'Hautancourt consentit à laisser écrire la demande et communiqua le tout à la commission, qui fit comparaître
' DéloniMit, on rentre d>ni les certiludei.
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immédiatement le prisonnier. ■ Il se présenta devaDt nous, raconte Hulin, avec une noble assurance. Il repoussa loin de lui l'accusation d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot d'assassinat. Mais il avoua aussi qu'il avait soutenu les droits de su famille... ■ Le voilà convaincu d'émigration armée; il n'en fellait pas tant à des prévAts qui se croyaient encore dans les camps de 1793. Ils prononcèrent la peine de mort.
Quand ils eurent rendu l'arrêt, ils cherchèrent la loi qu'ils avaient appliquée; ils ne la savaient point, et dans la forteresse, personne ne la leur pouvait procurer. Mais la consigne était de ne point désemparer, ils arrangèrent tout en laissant un blanc dans l'arrêt. C'était affaire aux légistes de le remplir après coup. Restait l'audience réclamée; c'était une demande de sursis. Les juges étaient d'avis d'en tenir compte. Mais Savary, qui remplissait, outre son propre râle, celui destiné à Béai, de conduire le procès et d'activer la procédure, déclara que la demande était inopportune : la commission passa outre. Le jugement portait que l'exécution aurait lieu « de suite ■ . L'instruction avait commencé à onze heures du soir; à une heure du matin, la commission était entrée en séance. A deux heures et demie, Harel se présenta devant le prisonnier, qu'on avait ramené dans sa chambre. Harel était ce même gedlier qui, avec le concours de Barère, avait organisé, puis dénoncé la conspiration Aréna et, sciemment, &it
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tomber des têtes innocentes. On l'avait payé par le gouvernement de Vinceanes. Harel conduisit le prince à travers les corridors voûtés à la tour du Diable, seule issue pour pénétrer dans les fossés, que le cortège suivit jusqu'au bas du pavillon de la Reine. Uue pluie fine et froide continuait à tomber; on n'entendait aucun bruit, si ce n'est par moments le murmure des voix d'un groupe d'officiers qui causaient dans le lointain, sur le pont-levis, en avant de ta porte du bois. En face du prince qui s'avançait, des gendarmes d'élile se trouvèrent postés avec des lanternes. A leur faible lueur, on pouvait voir la fosse préparée dès la veille i le jardinier Bontemps, requis pour la creuser, avait utilisé un trou qui se trouvait au pied du pavillon de la Reine. Cette fosse, la présence des gendarmes, les armes apprêtées ne pouvaient plus laisser de doute au prisonnier. D'ailleurs, l'adjudant Pelé se présenta aussil6t pour lire la pièce informe à laquelle ses juges donnaient le nom de jugement. Ni les gendarmes ni les geôliers ne surprirent te moindre signe de faiblesse chez le descendant des Gondé; le corps était épuisé, mais l'âme restait haute, et le prince se montra digne de ses aïeux. Il avait réclamé l'assistance d'un prêtre, qui lui fiit refusée. Il remit à un officier un petit paquet, contenant, à l'adresse de la princesse Charlotte, une mèclie de cheveux, un anneau d'or et une lettre', puis il
' SaTary les a montrés ^ Joiéphin«. (Souiienirs de nindame lie Hémiuat, 1, 334'.) Ré>l a intercepté ce>reliqoe« de la rictime, qai furent
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33t LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE s'avança résolument en foce des gendarmes. A trois heures du mutin ', le crime était consommé *.
Un jurisconsulte célèbre* n résumé les faits avec précision : « Surpris par trahison sur un sol étranger, entraîné violemment vers la France, traduit devant de prétendus juges, qui, en aucun cas, ne pouvaient être les siens, accusé de crimes imaginaires, privé du secours d'un déleuseur, interrogé et condamné à biiis clos, mis à mort de nuit dans les fossés de sa prisoD... L'instruction est secrète, le jugement secret, l'exécutioD secrète. Les juges disent sera exécuté de suite, en dépit des lois qui permettent le recours.» E( il conclut: «C'est un honteux et lâche assassinat. » Tel fut te cri de l'opinion auquel répondit du ch&teau d'Ettenheim un cri de
désespoir ■ Seul, sans appui, sans secours, saos
défenseur, accablé d'inquiétude, exténué de besoin, et, après cette pénible route, sans lui laisser prendre un
cnferiDci'i dan» un carlon !l U préFeclare de police. Jusqu'en 1S61, 1* préfecture de police avait conierré le corton et les dossier^ EngUen. 1^ carton contenait loujouri la bague et lei cheveui dettiné) à la ptiiice«sc Cliarlolte. A cette époque, Naiioléon III a fait demander le carton et les douter* et lea a gardéa jusqu'en 1S70. (Lh^mue sur Fiurirl, pi'éhce, p. m.) Le tout a dû être brûlé lou* la Commune peuJaat l'incendie des TuilericB.
' C'eat l'heure qu'indique Harel dans sa lettre à Real.
' Ou a retrouvé, en 1816, le jardinier requis pour creuser la fbiH deux heure* après Carrivée da priiiee à Vincennes. Pracès-TCrbal d'cihiimation, mars 1816. — - La f.ice était tournée vers la terre, une j.iiiibc dans un<; ijosliion presque veiticnte et I» bras contournés TCrt le do«... une pierre asseï volumineuse paraissait avoir été jelée à dn- Hein >ur la tète, dont les os avaient été rracasséa,., ■ (CaiMiEiiuliD, Histoire de Louit de Boarboa-Condé, III, 4t9.)
' Dupin aîné.
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sous BAPOLÉON I". 333
■DstaDt de repos, ils se sont hâtés de prononcer son jugement pendant lequel le malheureux s'assoupit plusieurs fois. Il a fini, abandonné de la nature entière, sans qu'une main atnie ait pu fermer ses yeux ' . »
Paris ne se doutait pas encore que le prince fût arrivé à Vincennes; le bruit de son enlèvement commençait seulement h se répandre. Le 21 mars, à neuf heures du matin, Ségur descendait chez Duroc pour y {aire le rapport de service, et lui-même ne savait rien, lorsqu'il rencontra d'Haulancourt sur le grand escaher des Tuileries. Cet officier était livide, avait l'air égaré; Ségur lui demanda la cause de son trouble ; il en reçut des réponses qui le firent frissonner. M. d'Hautancourt parlait en balbutiant de nuit affreuse, de catastrophe, de coup de foudre. Ségur courut ù Hulin, qui était là aussi et ■ qui était fort rouge, l'air très monté. On dit le duc d'Enghien arrêté? — Oui, répondit Hulin, arrêté et déjà mort. > Et, prévenant d'autres questions, il ajouta : <■ 11 a bien lait, il vaut mieux tuer le diable que le diable ne nous tue *. n
En même temps Savary portait la nouvelle à la Maimaison. Real le suivit de près. Bonaparte parut surpris que ce dernier n'eût pas été à Vtncennes. Béai s'expliqua. ■ C'est bien • , dit le Premier consul, et il s'occupa d'autre chose.
> Lcllrc da Cbarlotta de tlahan à la comlesse d'EcquevîlIy. (Nau Ul derniers Bourbont, p. 406.) * Hiitoirt el Mimoires, par te général couilu de SËcva.
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Cependant, Bonaparte sentait dans son entourage percer le blânie des gens qu'il estimait le plus. Bien peu avaient pénétré le mystèrede l'assastiinnt de Frotté. On s'était plu h taire un héros du grand homme que l'on servait ; on s'était persuadé que nulle raison de politique ou de vengeance ne l'emporterait sur la géuérosité de son caractère'. Décidément, il en fallait rabattre. La désillusion fut profonde. Bonaparte en fut affecté. C'était une diminution du personnage qu'il avait réussi à jouer. La magnanimité ne le contrariant plus, il lui convint d'en paraître capable. De là une petite comédie qui succéda nu drame. Real, qui avait si bien servi Bonaparte dans l'action, le servit mieux encore après l'action. Il poussa le zèle jusqu'il se laisser accuser de négligence.
Qui sait s'il n'inventa pas lui-même la fable qui circula dans les couloirs des Tuileries? Les instructions comminatoires de Bonaparte à son chef de police se transformèrent en une sorte de lettre de rémission. Si Réai avait reçu cette lettre en temps utile, le Premier consul, mieux éclairé par lui, n'aurait pas manqué de faire grâce. Mais cette lettre, Real ne l'avait point reçue. Dans la journée du 20, il était introuvable; dans la nuit, il dormait enfermé, et ses gens avaient ordre de ne pas troubler son repos. — Tout était
' • Ja!i]ue-là, I apporte Scgur, lier avec uni de raison du grand haminc que je sei'vnis, je m'en ôtaii Fait an faéroi complet, je m'étais persuadé ijua nulle raison, au de politir|UC, ou da sûreté penonnelle, ou de lengeance, ne l'einporlerait siir la généroailé de «on cartctèiT. >
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sous HAPOLEON 1*. 33»
ÎDTraiseroblable en cette légende : l'absencedu policier dans cette jouroée de haute police, son sommeil dans cette nuit oii s'accomplissait l'événement qu'il nvait préparé. Ce qui rendit la légende plus invraisemblable, ce (ut la suite de l'incident. La feinte clémence de Bonaparte envers le prince se traduisit par un ordre d'arrestation de la princesse Charlotte, si elle entrait en France, par ta confiscation du testament et des retiques qui lui étaient destinés. La prétendue irritation du Premier consul contre Real se manifesta par des dons en argent, des dignités et des faveurs. Savary fut fait duc et Real devînt comte ; l'Empereur reconnut ainsi les services rendus. Le ci-devant saute-ruisseau de la commune insurrectionnelle, le substitut de Chaumette avait fait un beau rêve. Décidément, Real avait DOian'.
Sortons de la légende et rentrons dans l'histoire : le 21 mars, à cinq heures du matin, Joséphine se réveillant, Bonaparte lui dit : « Le duc d'Enghien doit être mort. • Joséphine pleurant, Bonaparte l'embrassa et ajouta : ■ Tu n'es qu'une entant. » Le matin même, à huit heures, Joséphine contait le tout à sa confidente ordinaire'.
' Pour l'arresCalion, la jiigenieat, reii'catioii du duc d'En|;hicn, j'ai eaiprunlé quelques détaiU au récil de M. WELScBinoEm (Le duc d'Enghieii), résumé dan 1 l'article déjcl cité de M. Alberl Soi'eI. M. Sorel, faiilorien de mérite, ne se montre dan* cet article ni royaliste ni favorable aui émigré»; iei appréciation a sur le duc d'Ënyliien n'en ont que
* Souventit de madame DE nÉHugAT, — Ce récit offre, comme celui
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La funèbre nouvelle se répandit partout. Curée, ancien conventionnel et devenu tribun, entra dans la ialle du Tribunat en s'écriant : ■ Bon, voilà Bonaparte :jui se fait conventionnel. ■ Le mot ne semble pas avoir jépluj (juelques jours après, Curée était chargé de proposer au Tribunat l'Empire héréditaire ' .
Le dimanche suivant, on se réunissait aux Tuileries pour la messe : chacun s'entretenait de l'événemeDt, tous se turent quand parut Bonaparte, mais les regards ae le quittèrent plus. Durant la messe, il resta impassible, puis rentrant dans la salte, il passa lentement Jevant la nombreuse assistance, s'arrétant devant ses Rimiliers pour leur dire quelques mots. Tous s'inclinaient en se taisant. Alors, son attitude se raidit, il devint morne et, au milieu du silence universel, il s'asiombrit de plus en plus *. Deux jours après le meurtre, il disait à Tru^et : " Eh bien, voilà un Bourbon de moinsl J'ai voulu lui épargner les horreurs de la mort 2n le faisant fusiller sur-le-champ *. » A quelques jours de là (3 germinal), le Conseil d'État recueillait avidement ces paroles : n J'ai fait juger et exécuter promple-
]e M. Welichinger, laas lei caractères de rautlienlîclté. De taa cùle, SoDRRiKirirK dit {Mémoires, V, 33S), en parlant de l'auassinal du iliic: l'Enghien : • Il est pour moi clair comme le jour que U géiirnl iflvary avait reçu de Bonaparte l'ordre Formel de faire périr le dtic d tn- {bien, l'ordre si formel qu'il fut impouible d'en reparler il Ilann|>3rli^ nant que tout fût conclu. .
■ Souvenirs de Miol, II, 17S.
- Histoire el Mémoires du général comte de SÉcns.
' MiOT DK UÊLITO, Souvenirs.
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SODS NAPOLEON l". 8ST
ment le duc d'Enghien pour éviter de tenter les émigrés rentrés qui se trouvaient ici. J'ai craint que la longueur d'un procès , la solennité d'un jugement ne réveillassent dans leur Ame des sentiments qu'ils n'auraient pu s'empêcher de manifester, que je ne fusse obligé de les abandonner k la [wlîce et d'étendre ainsi le cercle des coupables '. * Mais quelques mois plus tard, laissant de c6té ces prétextes, Bonaparte dévoilait sa pensée : <■ Je ne puis me repentir du parti que j'ai pris à l'égard du duc d'Enghien. Je ne serai tranquille sur le trdne que lorsqu'il n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en est un de moins. Il était jeune, brillant, valeureux; c'était le reste du sang du grand Condé, c'était le sacrifice le plus nécessaire à ma sûreté et à ma grandeur *. ■ Un autre jour, Napoléon disait encore : ■ Une me reste qu'à supporter la responsabilité de l'événement. La rejeter sur d'autres serait une lâcheté dont je ne veux pas qu'on me soupçonne *. » Et en effet, l'histoire ne refusera pas de feire peser la responsabilité de ce crime sur l'homme qui l'a si hautement revendiquée.
A peine le duc d'Enghien était-il enseveli dans la fosse de Vincennes, qu'on remit en liberté les prisonniers arrêtés en même temps que lui, Grûnstein, Schmitt, Vauborel, Toulouse-Lautrec, Quidor,Duperret
■ MiOT DE Mklito, SoiiaenO-3, 11, 145.
• lb!d., 115.
* BUtoirt et Uémairts du général comte de Skodb. C'est JoKph qui l'a répété li Ségur.
338 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE et tous les autres... en tout vingt-deux; un vin^-troisième, Claude William, fut enferme b Charenton '.Sur chaque prisonnier, il y avait un rapport, et nous avons pu constater que ces rapports ne contiennent aucune charge. La police ne sait rien sur les arrestations, parce que les ordres sont émanes du cabinet de Bonaparte *. On a not^, toutefois, que GrUnstein a posé Is main sur la batterie du fiisil du duc, afin de l'empêcher de tirer sur les gendarmes qui venaient l'arrêter'.
Le meurtre du duc d'Enghien n'était pas le premier des crimes de Bonaparte; il avait sacrifié d'auU^s victimes à ses vengeances. Seulement, ce fut le premier des crimes avoués ; si le meurtre fut commis par Bonaparte, l'expiation fut subie par la France. Du jour au lendemain, l'Europe se trouva transformée. Hier c'était la paix, aujourd'hui c'est la guerre. La Prusse recherchait notre alliance, elle se rejette vers la Bussie. Celle-ci s'exalte h la nouvelle du meurtre; les provocations succèdent aux assurances d'amitié. Lechancelier, prince Gzartoryski, annonce l'événement à tous les ambassadeurs de la Bussiej dans ses dépêches, il emploie le mot HEURiKE et leur communique les notes remises à Napoléon. La cour prend le deuil arec affectation.
' NouT. acq. It., 357t, C i3S.
» Ibid., t* Î47. Ce» doMÎera Forment une par^e dei Arcbiret du al-
' Le prini^e timU le gendarme Churlot qui mil la main sur loi. Cet exploit de Chariot fit de lui un colooel. On le retrouve i Hamboirl 1 la fin de l'Empire, et, le preuiirr de toute la garniion, il arbore h cocarde blancba.
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SODS NAPOLÉON I". 389
Les impératrices, enveloppées dans leurs voiles de deuil, passent silencieuses devant Hédouville consterné ' . La Russie insulte la Saxe, qui a eu la bassesse de se plaindre du séjour à Dresde du comte d'Antraigues, un émigré. Elle rappelle son envoyé de Rome, afin de punir le Pape qui a livré du Vernègues. L'Angleterre rugit. L'Autriche prépare ses armements en silence. Dans toute l'Europe, les ennemis de Napoléon se cherchent et se rapprochent. C'est ainsi qne va se nouer la troisième coalition. Les harangues officielles pourront encore saluer le héros du nom de pacificateur ; mais, en réalité, le temple de Janus ne sera plus fermé jusqu'à la lin de l'Empire.
Pendant que les étrangers manifestaient leur horreur, un Bourbon, le faible roi d'Espagne, ne craignit pas d'envoyer au meurtrier les insignes de la Toison d'or. Aussitôt Louis XVflI se dépouilla de ces mêmes insignes, en écrivant cette lettre célèbre : k II ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur mon trône. La religion peut m'engager à pardonner h un assassin, mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi'. ■
Napoléon se montra peu ému de la réprobation universelle, mais il portait en lui un juge que ne gagnèrent
' Le gcoéral Hédauville iuil alort ambassadeur de France ta Itut-
• BoDUiBNBB, VI, 8. — Celte lellre fai envoyée à l'alibô de Moulescjaioii, ijai en dîstrlbaa des copies.
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3kù LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTé FRANÇAISE point les sophismes de son esprit ou les propos de ses Batteurs. Son front s'assombrissait lorsque sa pensée se reportait au fossé de Vincennes, Â quelque temps du meurtre, voyant Foutanes triste, l'Empereur se prit à lui dire : h Vous pensez donc toujours à votre duc d'Enghien? — Sire, vous y pensez aussi ■ , répondit Pontanes.
Picbegru avait fini par tomber entre les mains de la police.
On sait qu'à la fin de janvier, Paris avait été fermé, que le gouvernement avait obtenu du pouvoir législatif le vote d'une loi dont l'article I" était ainsi conçu : o Le recèleraent de Georges et de soixante brigands sera jugé et puni comme le crime principal. • Le Moniteur, dans ses colonnes, et la police, dans ses placards, comprirent, parmi les soixante brigands, Moreau et Picbegru. Picbegru et Moreau brigands! c'était une de ces déclamations que les dictatures aiment k jeter en pâture à la foule. Celle-ci atteignit son but. Désormais Picbegru fiit obligé d'acbeter à prix d'or l'bospilulitéd'uneDuit; le dévouetneut le plus généreux finissait par reculer devant le danger. Dans ses courses
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socs NAPOLEON I". 8*1
errantes', Pichegru fut reconnu, malgré son déguisement, par un de ses compagnons d'armes, Leblant, un anden ofBcier devenu agent d'affaires*. Cet homme vint à lui. Au nom de la fraternitë militaire, il ofFrit, sous son toit, un asile au proscrit. Pichegru accepta et fiitaussitàtinstallëcbezson compagnon d'armes. Alors, Leblant se rendit auprès du préfet de police et lui proposa ce marché : il livrerait son hdte, on lui compterait 100,000 francs, Déjii la police était riche; sa caisse était alimentée parles versements des maisons de jeu et par d'autres produits moins avouables encore. La proposition de Leblant fut acceptée. Après l'avoir acheté, on séduisit sa cuisinière; le 8 ventdse, à quatre heures du matin, six gendarmes d'élite furent reçus dans la chambre de cette femme et de là pénétrèrent dans celle de Pichegru. Leur invasion fut si subite, qu'ils le surprirent endormi. Mais, quoique hors d'état de se défendre, le général opposa la plus vive résistance; il reçut en se débattant deux coups de sabre, et lutta trois quarts d'heure avant de se laisser maîtriser. On Bnit par l'entortiller dans une couverture, par le lier comme un paquet; on le jeta dans un fiacre et on le conduisit b cette prison du Temple, où déjà il avait été enfermé sur l'ordre du Directoire. Aussitôt Béai, prévenu, se présenta pour interroger le conquérant de la Hollande.
' Le tieit de M. Tbiera montrant Pichegru trouvant un aiile vhei Barbé-Marbaii, minUtTe du Premier connut, eit ans fable que déneni une lettre de Barbé- Ma rbois.
* Leblant demeurait rue Cbabannaig, n° 39.
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Entre le prisonnier affaibli par la lutte, par ses blés lires, par tes nuits sans sommeil de sa vie de proscrit, t le conseiller d'État bien doté, bien rente, anioié de emps en temps par un petit régal d'actions de canaux, a partie ne semble pas égale. A distance, les pièces eu nain, c'est Real qui déplaît, comme de près aussi il levait déplaire avec son œil rusé et son museau de Duine. Dès les premiers mots de l'interrogatoire, 'ichegru reprend son sang-froid; il se redresse, et leu à peu écrase de son dédain le conseiller d'État levenu policier. Au grand jour de l'audience, devaat a foule impressionnable, Pïchegru transportera l'auJioire.
F — Quelles personnes Toyies-vous babiluellement I Londres?
■ — Tout le monde.
o — Pourquoi vous cachïez-vous?
u — Parce qu'on m'aurait arrêté, u — Gomment étes-vous venu d'Angleterre en France ?
■ — Sur un vaisseau.
u — Ou avez-vous logé à Paris?
■ — J'ai eu plusieurs logements dont je ne connais ni la situation ni le nom.
■ — Gonnaissiez-vous Moreau?
u — ■ L'univers entier sait que je te connais.
■ — Save»-vou3 que Georges est à Paris?
" — Je l'ai entendu crier dans les rues... ■
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sous NAPOLEON 1". S48
Puis il traite durement Real, qui, maladroitement, lui fournit l'occasion de se plaindre de la haine de Bonaparte, de sa conduite criminelle au 1 3 vendémiaire, du concours qu'il a prêté au 18 fructidor.
Dans tous ses interrogatoires, Picbegru montre la même hauteur. On a beau le confronter avec tes pri* sonniers qui ont fait des aveux, il les accable de son mépris; vis-à-vis d'eux, il reste magnifique, tandis que les délateurs, tremblants, hésitent et balbutient.
On sent combien la police est irritée de cette assurance hautaine'. La rage de Real et de Dubois ne se peut concevoir. > On le tortura*. » Real, qui n'a pu en tirer aucun aveu, finit par ne plus affronter son prisonnier. Celui-ci annonce qu'il se réserve pour les débats publics : « Son langage sera conforme aux intérêts de la patrie. ■ Il montrera les secrets ressorts de la conspiration, comment la police a su L'attirer, comment Real et Fouché ont précipité les événements*...
Pichegru était revenu à Paris pour conspirer, le fait n'est pas douteux. Moreau, simplement mécontent, et qui, d'ailleurs, aimait» temporiser parce que tout délai était agréable à sa paresse, avait réclamé la présence, sinon le concours de Pichegru. De quoi s'agissait-il 7 De montrer aux Français deux de leurs grands capi-
■ FlURIEL, S88.
* BoDamiinNi, VI, SS, 30.
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taînes, de rendre la liberté aa pays et de t'ioTÎter b se choisir un autre gouvernement que la dictature. Depuis le consulat à vie, Horeaii, devenu opposant, représentait la cause populaire ; la feule peut-être aurait suivi son cheval dans les rues de Paris, si Moreau, qui était sur ce cbeval un fort grand homme de guerre, n'avait pas été, à côt^ de son cheval, quelque chose de moins qu'un homme, une bonne Femme étouidie et hâbleuse. Moreau n'avait point de parti. Ses amis seuls élaient autour de lui suspendus, comme lui, sur l'ablmecreusé par ses irrésolutions homicides. Picbegru rentra en France avec des royalistes et des Vendéens. Mais jusque-là Moreau n'était coupable que d'un rêve et Picbegni d'une intention; car le sens profond qui distinguait Pichegm avait en peu de temps pénétré un mystère que Moreau méconnaissait. Si Moreau refusait d'écouter Pichegru, c'est qu'il voulait le pouvoir pour lui-même et attendait qu'on le lui apportât tout fait.
Des révélateurs, la police avait tiré des hypothèses rétractées dans les conhx)ntations ; elle n'avait rien tiré de l'interrogatoire. On n'avait rien trouvé dans les papiers; c'est Miot qui les a vus et qui l'atteste '. On a évité de confronter Moreau avec Pichegru ; on redoute de les mettre en présence dans le débat ; on sent que les grielv de Pichegru ne pourrontque sauver Moreau, elqne celui-ci devra les invoquer à sa décharge. Les dénéga-
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tions de Ptchegni ne pourront-elles le sauver lui-même, puisque Moreau s'abstenant, le complot restait à l'état de projet vague et non réalisé? Pour obtenir la condamnation de Moreau, il y avait intérêt à faire disparaître Pichegru'.
C'est ainsi que, le 6 avril, les gardiens, étant entrés dans la prison , s'étonnèrent de ne point entendre remuer le prisonnier; ils le touchèrent, s'aperçurent qu'il était mort et donnèrent l'éveil aux magistrats. Dès la veille, assure-t-on, des témoins avaient été convoqués pour constater le décès *. Après les magistrats, six médecins arrivèrent. Ils décidèrent, premièrement, que Picbegru était mort; deuxièmement, qu'il s'était tué. Comment l'ont-ils pu voir? Aucune preuve de suicide, aucun indice ne sont fournis. Le général était étendu sur son lit; il avait le cou étroitement serré par une cravate noire dans laquelle se trouvait passé uD bàlon d'environ quarante-cinq centimètres, qui avait servi de tourniquet; le bâton avait été arrêté par la joue gauche, sur laquelle il reposait par l'un de ses bouts; il avait fait à la joue une égratignure transversale d'environ six centimètres; ta fece était ecchymosée, les mâchoires serrées et la langue prise entre les dents. La chandelle est à terre, elle a été renversée ET SB TROUVE': LOIN DU cu>AVRE. On n'a pas songé à la
I Tallefrand dit à rnadarae de llémuul, à prupoi de cette oiorL : Elle •it arrivé* bien i point. (AfemoiVei de madame db RémiiAT, I, 349.) ' Hitloirt aénirala des prisom, VI, S5.
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élever, mais on a eu la précaution de placer dans la nain du mort un volume de Sénèqué, et de l'ouTrir à a page où le stoïcien a parle de la mort volontaire.
Cependant Joseph assure que le Premier consul fiit urpris de cette mort; que, loin de pousser Pichegruaa lésespoir, et le jugeant lui-même plus infortuné que oupable, il avait iait proposer au général le gouverlement de Cayenne '.
D'autre part, Béat avoue à Savary avoir procuré le lénèque. Quant a Savary même, il juge la version offi* ielle du suicide par trop absurde, et, dans ses Mémoires, I improvise une autre explication. Pichegru a songé au uicide, mais on ne réussit guère à s'étrangler soioême, el c'est l'apoplexie, une apoplexie involontaire, ui est venue compléter l'œuvre commencée : * Sa Ête était retombée sur son oreiller et avait comprimé ! petit morceau de bois, ce qui avait empêché la croate de se détendre. Dans cette situation, l'apoplexie e pouvait pas manquer d'arriver '.
On devait, paratt-il, découvrir le suicide de bonne eure. Savary, qui avait donné ses instructions, a cm u'elles avaient été suivies, et dit effrontément qu'il ppn't par hasard, à huit heures du matin, le suicide iix Tuileries. Or, ce lïit à neuf heures que le porte-clefs énétra dans la chambre et découvrit le cadavre raidi.
Dans ses Mémoires, Savary dit aussi : ■ Mes geD*
' MioT, SoiiBeHiri, J, 190.
' SiviRT, Mémoirei, II, 82.
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darmes y étaient, nul n'eût pu commettre le crime qu'ils ne l'eussent aussitôt constaté. > Mais il Faudrait savoir d'où venaient ces gendarmes. Panni eux, on comptait d'anciens gendarmes de la République, recrutés parmi les vainqueurs du 10 août ou les massacreurs de septembre. Et si ces hommes ont été les auteurs ou les complices du crime? Il est certain qu'à ce moment, certains gendarmes ont rendu des services mystérieux et tellement importants, que Itonaparte leur a fait distribuer une gratification de $3,000 /rancs à titre de rémunération exceptionnelle.
Faucbe-Borel n'est sans doute pas un témoin irréprochable, mais il a été mêlé à la police; détenu au Temple, il a longtemps vécu avec les geôliers, il a fait soigneusement sou enquête dans le monde des subalternes, et si quelqu'un a su la vérité, c'est lui. Voici sa conclusion : h Pichegru a été assassiné ; l'assassinat a été commis par Spon, brigadier de la gendarmerie d'élite, qui est entré daus la prison, accompagné de gendarmes et de deux guichetiers : Tun de ces deux hommes mourut subitement deux mois après le crime; l'autre était un certain Savard, qui avait travaillé en septembre 1792. «Spon, qui avait été en Egypte et était l'homme de conSance de Savary, récitait son thème avec aplomb et n'omettait jamais de parler du Sénèque'. Au surplus, la veille du jour où Pichegru fut
■ FiDcaB-BoRBi,, m, 1S4.
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rouvë mort, Fauche-Borel jouait aux cartes avec le ;ardiea-chef du Temple, Fauconnier, dans une pièce raisiné de la chambre de Pichegru. Dans la soirée, ils intendirent dans la tour un bruit de lutte qui dura quelques minutes et leur fit tomber les cartes des mains. Fauconnier quitta brusquement les prisonniers loiir voir ce qui s'était passé. Il revint peu après, mais ion visage était tout effaré, et ses compagnons s'aper- :urent qu'en leur parlant ses lèvres tremblotaient. Fauconnier ne dit rien, mais le souvenir de cette lutte iruyante, gravé dans les mémoires. Facilita singulièrenent l'enquête de Fauche-Borel '.