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CHAPITRE VI

LA PERSÉCUTION POLITIQDE.

LES SALONS ET L'OI'POSITIOH SOUS L'EMPIll

Lei exils. — Ma'Janie d'Edcars. — Madame de Staël. — La coosi lion des filles. — La i^ensure, les journaux el les Beiis île leti — Les émigrés au dehors. — Querelles et misèiej. — Louis XI (U An|>teteiTe. — ].!i persécution cinilrc lis Bourbon».

LES EXILS. M&DAHE D ESCAItS. UADAHE DK ST^

L'arrestalion et le jugement de Moreau, l'assassîj du duc d'Enghien, le prétendu suicide de Pichegj alimentèrent pendant quelques semaines toutes conversations des salons de Paris.

Sous Louis XIV, les mécontents s'étaient grou autour de la place Royale, dans l'hôtel de Sully, si rue Saint- Antoine, dans l'Iiotel de Montmorem auprès des Blancs-Manteaux, dans l'hàtel de Guise, t Francs-Bourgeois, surtout au Temple, dans Tbôtet Vendôme. Vers le même temps, en face des Tuileri

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36t LES EMiGBES ET [.A SOCIETE PBANÇAISR

dans les prairies de ta rive gauche, Mansard avait dressé les plans des hôtels de In noblesse de cour qui s'nlignaient sur des rues droites et donnaient au quartier un aspect original. La plupart étaient isolés entre une grande cour et un vaste jardin; l'hôtel de Casiries, rue de Varennes, avait un jardin de cinq arpents el des écuries pour cent chevaux. Les princes abandonnèrent peu à peu leurs palais pour ces habitations plus commodes; les Condé quittèrent le Luxembourg pour le faubourg Saint-Germain. Il arriva que les demeures des anciens courtisans se transformèrent, sous l'Empire, en foyers d'opposition.

La Révolution avait confisqué tous ces hôtels, mais les acquéreurs de biens nationaux se souciant pende ces bùUmenls d'un entretien trop coûteux, ne les ache> taient pas. Sous le consulat, les émigrés retrouvèrent leurs maisons inhabitées, ils envoyèrent un 61s à l'armée el obtinrent la restitution non seulement de l'bôlel, mais d'une partie de leurs biens.

Dans ce premier moment, les cœurs s'ouvraient à lu reconnaissance. Les émigrés avaient vu Bonaparte arrivant protégé par les prestiges de l'Orient et acceptant, en 1799, une tâche qui lui semblait dévolue par la partie saine de la nation. Ils l'avaient applaudi débarrassant la France de toutes les corruptions, réformant les institutions, essayant de dégager les principes légitimes des souvenirs odieux de la Révolution, tentant (le substituer le droit commun à l'arbitraire, et

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avant de proscrire lui-même, faisant cesser les proscriptions. Ils l'avaient tu aussi réorganisant l'administration, créant une magistrature nouvelle, appelant à ses cAtës les esprits éminents et imposant par la victoire la paix continentale et maritime à des ennemis humiliés. Ils l'avaient vu enfin profitant de sa toute-puissance pour rattacher, par le Concordat, la France à la civilisation chrétienne dont elle avait déserté la tradition.

Mais le grand homme n'avait su résister ni à sa propre Fortune ni à l'irritation dont l'agaçaient d'obscurs ennemie. La France, les émigrés eux-mêmes s'étaient livrés à lui avec amour. La lune de miel dura peu; la mort du duc d'Enghien, le procès de Mureau éveillèrent l'opposition dans les salons du fuiibourfT. La proclamation de l'Empire acheva de tout gâter.

Les opposants se moquèrent de la Cour, et non seulement les nouveaux courtisans, mais le souverain si redouté excitaient l'étonnement de l'ancienne société par leurs façons vulgaires et leurs propos de parvenus. On entendait Napoléon parler de sa première amoureuse' ; on le voyait parfois grossier avec Joséphine, souvent brutal avec les femmes de ses plus dévoués serviteurs. La duchesse de Montebello avait une réputation intacte et méritait tous les respects; cependant.

Î6« LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE lorsqu'elle revint de l'ambassade de Portugal, l'Empereur lui dit brusquement : ' On prétend que vous jtiez assez joliment avec le prince régent. ■ La pauvre Femme ne sut que devenir et se mit à pleurer'.

Napoléon avait beau eotourer sa mère, ses sœurs et losëphine de femmes appartenant à l'ancienne aristo- :ratie', il ne pouvait faire observer par les jacobins le sn cour les usages de la bonne compagnie : • L'Emjereur admettait quelques Itoban et quelques Moatmo- 'ency pour donner un peu de lustre à sa cour encalaillée*. • Gomme madame de Saint-Marsault lui >arlait de la cour des Tuileries, la princesse Dolgo- -ouki répondait doucement : •> C'est une grande puislance, ce n'est pas une cour*. >>

Napoléon, renseigné par sa quadruple police, voyait ivec dépit se détacber de lui ces Français que leurs nalbeurs n'avaient pu dépouiller ni de leur politesse li de leur enjouement, qui s'amusaient en amusant les lutres par un commerce aisé d'égards et de prévenances, ivec (les rires ou des sourires dans un courant continu le verve et de gaieté : • Il ne se doutait pas qu'il eiis-

> Souvenirs de U baronne de V..., dnme du palais de l'Impénlnce. . 5Ï,

* Madame de la Hocheroucauld est dame d'honneur, M. de Itohin, iremier numAnier ; meadames de Lur.iy. de T:ilhoiiei, de Ghevreiw, do 1orlcm.->rl, de Monlniorriicy, de Bouille, de Tiirenne... «ont d^im»

» Lettre de MontlosiiT k de Serre, — Correspnnd.ince de Monlloiier,

* Som-eniri île la baronne de V..., p. 5Ï.

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lât outant d'individus des anciennes fumilles nobles, et il voulait qu'on lui présentât tout ce qui était encore en âge de voir le monde '. ■ Sentant là des ennemis, Napoléon s'était fait donner, par Fouché d'abord, ensuite par Savary, une liste des habitants du faubourg Saint-Germain, avec des notes sur chacun d'eux. Ces listes élaient surtout des bases pour proscrire. A ces exilés, à peine rentrés, l'exil fut prodigué dès le consulat et pendant toute la durée de l'Empire.

L'abbé de Montesquiou s'était léfugié en Angleterre, il y avait passé les mauvais jours; il revint à Paris dès 1"796. Fidèle aux bienséances que lui imposait son état, il y vivait presque caché, se conduisant avec une grande prudence. Le Brun le recevait familièrement chez lui, et Talleyrand le traitait comme un ancien camarade*. Cependant, un ordre d'exil lui fut signi- Ké en 1803, alors qu'il était retiré depuis plus de deux mois au fond de la Gascogne, Au lieu d'aller à Menton, résidence qui lui était assignée, il obtint de se rendre a Girey (en Champagne), chez madume de Simiane; il y resta jusqu'à la Itestauration. A Cirey, on était assez éclairé pour le comprendre, assez spirituel pour l'apprécier. La frivolité n'était là qu'un délassement. Ce mélange d'élévation dans les sentiments, de légèreté dans les propos, de distinction

' Mémoirtt de Savi * Corre9pond.iiice C

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daos tes manières, lui rappelait le monde où il avait passé sa jeunesse et sa vie.

L'abbé de Damas, ami intime de l'abbé de Mootesquiou, partagea sa disgrâce et fiit, comme lui, condamné à t'exil' . Exilé, le duc de Laval, sons le prétexte qu'il reçoit un traitement de l'Angleterre'. Exilé, M. de Narbonne, l'ancien ministre de Louis XVI, un futur favori. Exilée, madame de Baibi : > Vous lui ferez connaître, écrit Napoléon, que mon mécontentement vient de l'accueil fait à un émigré non amnislié venant de Londres; il est temps que ces manèges-là cessent. >> Exilée, madame Beaujard, qui doit parlir aussitôt pour Menton. Exilé, M. de Montagnac, traîné de prison en exil et d'exil en prison, bien qu'il ait soixante-quatorze ans et qu'il marche avec deux béquilles. Exilée, madame Saimatoris, femme d'un préfet du palais. Exilé, un ancien conseiller au parlement de Rennes, réduit pour vivre à se faire écrivain public uti Palais. Exilés, l'ex-colonel Augier, Simon, ancien greffier à la table de marbre; du Bouzet, ex-colonel du régiment de Penthièvre-cavalerie; exilées, madame de Laiiterbourg, madame de Chevreuse et madame de La Trémoflle, car les femmes ne sont pas plus épargnées que les hommes.

< Notice lur l'abtié de Monteiquiou, par le duc de Fezenuc (manu-

' Ccirr<!!.pond:<Qce CC'cUc, 1800, vol. 604, t- 310, 90 ociobre 1803. 11 n'eu [Diichepa» un «ou, dît .Uaikow, - Ûonapane ie compbîl àaas

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Quelques jours après Ansterlilz, la duchesse d'Escars cnusait au coin du Feu avec quelques iatimes, et roulait daus sa main le bulletin de la victoire; tout à coup, obéissant à la pensée qui la domine, elle jette au feu le papier avec un geste de colère. Entrons dans cette rêverie où s'est oubliée la duchesse; donnons, h notre tour, carrière à l'imagination.

L'homme de génie qui vient de vaincre avait consacré, durant deux ans, ses admirables facultés à créer la flotte et l'armée de Boulogne. H a tiré tout le parti possible de son énorme puissance, et, néanmoins, toiit porte à croire qu'il est perdu s'il traverse la Manche, ses communications seront coupées par les flottes de l'Angleterre; il pourra piller Londres, détruire d'immenses richesses, dévaster le pays, mais au bout de deux mois, de six mois, une capitulation sera la seule issue de sa téméraire entreprise. La fortune lui épargne cette folie, elle le pousse sur l'Autriche. Avec le même génie d'organisateur et de grand capitaine, Napoléon transporte, en quelques jours, les forces de la France sur I3lm, sur Vienne, sur Austerlitz. Supposons que lui et son armée succombent à Austerlitz. Si, au lieu de l'armée de 1805, cette armée incomparable, telle qu'aucun peuple n'en posséda jamais, il avait eu l'armce de 18)3, le grand capitaine, malgré son génie surhumain, pouvait être pris et envoyé en Sibérie. Dès lors, dix ans de guerres, d'horribles pertes d'hommes auront été épargnées à la France, qui n'aura pas la honte

870 LES ÉMlGltÉS ET I,A SOCIÉTÉ FnANÇAlSE d'être vaincue et deux fois envahie par BlUcher. Son vainqueur est Alexandre seul, Àusterlitz ne sera qu'uue revanche de Zurich. La France conservera ses colonies et ses provinces. Elle sera débarrassée de son fétichisme et de su fausse gloire. Elle sera sauvée du Napoléon présent et du Napoléon à venir. Elle va cornmenoer à vivre en paix avant tant de victoires stériles couronnées par tant de désastres. Les mains charmantes de la duchesse d'Escars étaient-elles dune si peu patriotiques en jetant au feu le papier? Mais elle l'a jeté, c'est un fait. Le soir même, un des invités de madame d'Escars vu le conter à Desmare^t. La puaition se fit attendre un peu; mais le 3 février IS06, à sept heures du matin, dès messieurs entrent dans In chambre de la duchesse. ■ Levez-vous! Vos clefel • On fouille, on lit, on brise. Pasque, le chef des bandits, ajoute bientôt : < Allons! venez à la police... Il y a uo fiacre en bas, montez avec nous. » Desmarest s'avauce au-devant de madame d'Escars d'un air gai et poli : ■ Madame, c'est un ordre de l'Empereur; il est arrivé ce matin h six heures et vous a condamnée à aller aux iles SainteMarguerite. — Mais, monsieur, cette route est longue, je n'ai ni malle ni argent. - — Empniotei sur votre terre de Touraine. Du reste, je peux autoriser l'olficier qui sera dans votre voiture à n'être pas en uniforme; votre fille et une servante peuvent vous accompagner. > On lui laisse jusqu'à minuit, puis on part. L'officier de gendarmerie, Fleury, montait chaque

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soir dans la chambre de lu duchesse, il avait même parlé d'y coucher; pourtant, il se coatenta de faire ôter devant lui les bas de loadame d'Escars et de mettre deux gendarmes devant sa porte. A Aix, madame d'Escars suit qu'elle va trouver une société de vieille noblesse, pleine de morgue et très austère; elle pense qu'elle y sera bien accueillie, elle demande et obtient de s'y arrêter quelques jours. Elle y rencontra plus que de l'indifférence, chacun se défendant de connuitre une personne en disgrâce. Les gentilshommes d'Aix lui témoignèrent moins d'intérêt que son geôlier, ce Fleury qui, au fond, était un bon homme et sur lequel on avait prise, car il aimait le vin, les Hqueurs, et courtisait la femme de chambre. Enfin, l'exilée arriva aux lies Sainte-Marguerite; elle y trouva un couple singuher. Marc, le gouverneur, avait commandé un bataillon de Marseillais, au 10 août. Les victimes qu'on lui envoyait serraient à le distraire, et ses vétérans contribuaient à sa fortune par les économies que leur chef réalisait sur leur nourriture et leur entretien. A sa noble existence , le gouverneur avait associé une vieille maîtresse aussi rapace que lui. Quant au séjour, Tlle était absolument inculte, aride et remplie de scorpions. A un moment, le vent d'est interrompit les communications avec la terre, et, pendant trois jours, les prisonniers furent réduits au pain de munition. L'aimable commandant se divertissait à faire croire à l'exîtée qu'on allait la séparer de su fille. Après trente-trois

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371 LES ÉMIGBÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE jours de cette dure épreuve, madame d'Escars fiit envoyée en exil à Nice '.

Ce retour d'Âusterlitz fut marqué par d'autres rigueurs. Napoléon était d'une humeur aiïreuse, parce qu'il avait trouvé la rente eo baisse et le crédit public compromis par de Fausses mesures. Fouché imputa cette baisse aux clabauderies du feubourg Saint-Germain, et présenta une liste de quinze personnes qu'oo exila*. Mesdames de Tourzel, de Charost, de Léon, furent conduites à la police dans la même matinée que madame d'Escars, et partirent le même soir pour le lieu de leur exil.

Quand une favorite de Harie-Antoinette était traitée de cette feçon, que pouvaient espérer les pauvres gens qui déplaisaient? En province comme à Paris, nul n'était épargné; les exils se succédèrent pendant toute la durée de l'Empire.

De toutes les persécutions exercées contre les iêmmes, la plus persévérante a été celle dirigée contre madame de Staël. On peut dire avec le rapport qui résume tout son dossier qu'elle • a occupé la police presque

' Tout ce récit est emprunU aui Souveniri de Nadaillac, I, p. H et

Ce» |>eD(iU)ioaiRie« d'Aiw, que mlilaoïe d'Escars ■ Irouréi titJ») parjiiaent cependant sii9j«ct» à liapaléon ; « Il y aurait^ AU un ïW" tain nombre de maitona qui afGcbent roppoution au gouTenieinent, M qui aaraipnl filé madame d'Escara k son pailage !t Aii |>oiir ion fiil-^ Énvuyer h trente lieues d'Aii les coupables, pour rendre ta tranqniH'K i la ville. . (Napoléon à Fouché, 7 avril 1806, XII, S6S.)

* M^mvirej de SiTi>i, II, XU.

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saos interruption depuis l'an XI (1801) jusqu'à safuile deCoppet, en 1813 -.

A l'époque où la police commençaàs'occuperd'elle, madame de Staël n'avait encore presque rien publié : les romans de Delphine et de Corinne, le livre de y Allemagne ne furent ëcnts qu'après son exil de 1 802. Le sentiment qui dictait a Napoléon ce premier ordre d'exil ne procédait donc point d'une méfiance contre l'écrivain, il était inspiré par sa répulsion contre toute indépendance et par la crainte d'être jugé.

Lorsque madame de Staël voulut revenir de Goppet en France pour faire imprimer Delphine, en Février 1803, Napoléon donna l'ordre au général Moncey de la faire guetter ii Melun sur la route de Paris, et de la foire reconduire par la gendarmerie h jusqu'à la frontière; l'intention du Premier consul estque cette dame, trop connue par son esprit d'intrigue, ne reste pas en France' ■ . Le lendemain, il Fait renouveler l'ordre par Dubois, et il envoie à Melun un oFficier de paix avec mission spéciale de s'emparer de l'exilée et de l'emmener hors du territoire. L'ofHcier de paix manqua la suspecteà Melnn, etlesaffidés de Duboisdurent battre les environs de Paris; ils surent qu'elle avait habité le château de Mafliers jusqu'au 26 vendémiaire an XII, etguettèrentles abords de son appartement nie de Lille. Madame de Staël dut retourner à Goppet; pur

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8T* LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIKTÊ FRANÇAISE ordre du gouTernement, les critiques des journaux se dëchainèrent avec ensemble contre i>e//)A(ne ; le préfet du département du Lëman reçut défense de délivrer à l'exilée un nouveau passeport pour la France, et Pelet, chargé de la police des déparlements de l'Est, prescrivit de ■ fuire arrêter madame de Staël dans le ctts où elle rentrerait sans passeport ■ .

Le désir de surveiller l'impression de Corinne rendait cependant nécessaire un retour en France de l'exilée, et l'intérêt littéraire n'éluit pas seul en jeu. La fortune de madame de Staël avait été à peu près détruite par la Révolution; elle ne consistait plus, outre la terre de Coppet, le produit d'une maison vendue au banquier Itécamier, et celui de la terre de Saint-Ouen, vendue 80,000 livres à M. Ternaux', qu'en une créance de deux millions sur le gouvernement. Hais Napoléon était bien décidé à ne jamais rembourser un centime sur les deux millions dus par l'État : nulle créance n'était cependant plus régulière : Necfcer avait avance 2,400,000 livres au Trésor, de ses deniers, en

1778; il avait été remboursé de 400,000 livres seulement par l'Assemblée constituante (septembre 1790);

« le surplus, avait-il dit, je le remets sans crainte sous la sauvegarde de la nation * n . Madame de Staël devait donc se livrer à des démarches près du ministre des

> Lellre de la rolUclion .lu bamn C. d.- M., rawl-igue du 8 mari IM*.

'STOimM, l.ei finances de Fandea régime et de la fiéuotutitii, I, 39. Les deux mitlionit furent rcilild^a .i miidnine de Staet, leuleninil «n 1SI7, ijuelqu»! mois avant qu'elle mourilt.

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Eoances, près des gens de loi, près des imprimeurs. Elle décida le préfet du Lémaa, le vieux baron de Barante, à lui donner un passeport pour Auxerre, puis elle s'avança jusqu'en Seine-e^Oise, où elle se tenait paisiblement au château d'Aubergenville, chez M. de Castellane, lorsqu'elle reçut, le 8 avril 1807, un ordre de police dalé du 4, qui lui laissait quinze jours pour retournera Coppet'. L'expulsion n'avait été signifiée que sur l'ordre exprès du vainqueur d'iéna. L'Empereur, au sortir de la Prusse vaincue, au milieu de la Pologne enivrée, écrivait à Gambacérès * : ■ Cette femme continue son métier d'intrigante. Elle s'est approchée de Paris malgré mes ordres. Je ne veux rien souffrir de cette clique. «

Il ne cesse d'insister près de Fouché, près de Maret', le 18 avril, te 3, Ie7. le 11, le 26 mai 1807, et enfin le <> décembre, pour faire persécuter madame de Staël : ■ Cette folle, dit-il, m'a écrit une lettre de six pages, qui est un baragouin où j'ai trouvé beaucoup de prétentions et peu de bou sens. >>

' Elle ccrivit an préfel de Seinr-et-OiM : > J'.ij reçu hier, 8, Mon- ■iïDr, la lettre par laquelle vous m'innancei un délai de quinze jours. En conséquence, 'j'ai pris mes arrangemrnti pour partir le 15 avril. J'ai ma Ulle malade et je n'.-ii point d'argent pour partir; ainsi, je loas pria de lon[;er Çtic) la réponse jusqu'au 25, époque à laquelle je vous proiBfls d'être partie. Jusque-U, ja n'ai pas UD moyen pour partir, et lam ia force, je ne partirai pal. J'ai d'ailleun l'honnear de vomb observer (ne) que mon passeport étant pour un moia, j'ai le tempi que je demande; ■I ne lient qu'i vom, Moniienr, de m'ép.nr);ner par des délais un grand doagrément, et je tous en aurai beaucoup d'oUigalioni. >

' OsterodB, M man 1807. Correipondance, XIV, p. 537.

* Correspondance, XVI, Finkellileio.

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L'exiiëe invoqua l'appui de Talleyrand'. MaisTalleyrand, même s'il avait voulu risquer son crédit, déjn fort ébraulé, n'aurait pas obtenu pour madame de Staël l'autorisation de séjourner à Paris. • Elle ne serait pas six mois à Paris, disait Napoléon a Auguste de Staël, que je serais Forcé de ta mettre à Bicétre; j'en serais fâché, parce que cela fierait du bruit, cela me nuirait dans l'opinion*. » La police autorisa cependant la proscrite h se rendre dans le département de Loir-et'Clier. Elle y arriva au printemps de ISIO.

Ce troisième voyage en France était nécessité par les soins qu'exigeait l'impression d'un nouvel ouvrage, l'Allemagne. Le manuscrit fut confié aux presses de Home, rue du Pot-de-Fer. Madame de Staël se iaisait envoyer les épreuves d'abord au château de Chaumonl, chez M. Le Ray, puis au cb&teau de Fossé, chez M. de Salaberry. Dans ces deux résidences, la bonne compagnie se groupait volontiers autour d'elle; le préfet luimême, l'aimable M. de Corbigny, se plaisait à ces réunions où l'on causait avec agrément des événemenis littéraires, où accourait Prosper de Barante du fond de son ennuyeuse préfecture de Vendée, où, sous l'œil des deux préfets, se rassemblaient quelques proscrits, comme

' ManuMnta du Rritisb Muieam, lettre auiographe do IS fénvr ISOS. Madame de Staël avait tiré de l'exil Tnlleyrand et avait imyai ce ci-dcTani, cet évéqae, uet émigré, à la cour dei priTilé^iéi i' '■ Révolution ; elle l'avait introduit daii* le coup d'État île frucûclar,!»» qu'il ne fdt pu décoré du titre de régicide.

* WMUcaisoBB, La ctmure tout tEmpire, 173.

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madame d'Escars et sa fille, Elzëar de Sabran, fils de la spirituelle madame de Boufflers, Mathieu de Montmorency. Madame Récamier y vint deux fois et y passa assez lonfftemps *.

Madame Récamier était depuis dix ans l'amie favorite d« madame de Staël. > Rien n'était plus attachant, dit Benjamin Constant, que les entreliens de madame de Staël et de sa jeune amie. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, cet esprit délicat et fin qui comprenait tout, cela formait une réunion qu'il est impossible de dépeindre sans avoir eu le bonheur d'en être témoin . »

Mais à ce moment Savary remplaçait brusquement Fouché au ministère de la police; nous l'avons montré affranchi de scrupules. Son maitre ne voulait pas que madame de Staël publiât un nouvel ouvrage;- il entreprit de soustraire le livre de V Allemagne à la publicité.

Savary mit la main sur tout ce qui se trouvait chez l'imprimeur et prescrivit au préfet Corbijjny de prendre de même ce qu'il pourrait saisir chez madame de Staël ; quant à l'auteur, on devait la conduire hors de France dans les trois jours. On était à la fin de septembre 1810. Gorbigny répondit le i octobre : i> Elle attend qu'on loi indique les changements qui seront jugés nécessaires pour s'y conformer; elle annonce toujours

I CorWijnï à Savaiï, ST mptembre 1810, F', 6331.

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378 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE la ferme intention de passer >inx États-Unis sî elle ne {larrient pas à obtenir l'audience qu'elle a sollicitée de Sa Majesté et si, dans cette audience, elle n'obtieat pas son retour à Paris. ■ Préfet naïF, il s'agit bien de changement, il s'agit bien de retour! Napoléon veut supprimer l'œuvre et se débarrasser de l'auteur. Mais, Fait demander madame de Staël, pourquoi l'Empereur est-il irrité contre ce livre qu'il n'a pas lu? est-ce parce qu'on n'y a pas inséré un éloge de ses victoires et de son génie?

B Madame, réplique Savary, il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai signi6é dans le silence que tous avez gardé à l'égard de l'Empereur. Ce serait une erreur. Il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui. Mais votre exil est une con* séquence de la marche que tous suivez constamment depuis plusieurs années. 11 m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point'. • Gela dît, il 6t rechercher et détruire les épreuves : H Je veux être assuré, écrit-il à Barante (le père), qu'il ne se peut laire une nouvelle édition de l'ouvrage. » Par ses ordres, madame de Stacl doit être internée à Coppet; ■ elle ne doit pas, ainsi que ses enfants, revenir en France >. Comme M. de Barante semble avoir de l'amitié pour la victime, lui-même est remplacé par un préfet docile, que surveillera, pour plus de précaution, un Ibnction-

■ Archives naiionnle.t, F% 53.31.

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nnire encore plus servile. On frappe ëgaleraent <jorbigny, le prëfet de Loir-et-Cher; Gorbïgny est coupable Don seulement de cnurtorsie envers une femme qui déplaît, mais il a témoigné des égards envers les princes espagnols détenus à Valençay depuis le guetapens de Bayonne'. Corbigny est réprimandé, puis révoqué. On est plus sévère encore pour madame Itécamier, qui a dit : « Un grand homme est excusable d'aimer les femmes, non de les craindre. " Savary la fdit exiler, avec cette mention à son dossier : « Mauvais esprit dans les sociétés. ■ Il se montre surpris, dans ses Mémoires, de l'horreur qu'ont excitée ces persécutions; ■ ces mesures, dit-il, étaient tout à fait régulières, puisque l'Empereur les avait ordonnées » . Le baron Gapelle, nouveau préFet du Léman, avait, selon madame de Staël, <■ une parfaite absence de principes, plaçant sa conscience dans le dévouement au pouvoir ■ . La créature de Savary se montrera sous la Restauration le plus exagéré des préfets royalistes. Gapelle était doublé d'un auditeur au Conseil d'État, qui adressait à Savary des rapports révoltants sur l'intérieur du château de Coppet. Gomme les récits de l'auditeur étaient semés à Genève, les Genevois se soucièrent peu de fréquenter une personne si compromise, et le baron Gapelle put bientôt écrire à Savary : « Elle

' II a eu, dit Savnry dans un rnpporl ^ riCmj>cr?ur, • ilea rclnliona indilcrèlei avec Isa prince* espagnole, il n rcrommantlé àen persnnnes ijui le rendaient à Valençay, il n'a envoyé aucun rapport sur madaiiic de Siaiïl ni mr \tt periionDea qai la vigitaieni • .

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3S0 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FR.ANÇAtSR reçoit bien moins de visites, soit des Genevois, soit des Suisses. Les premiers sentent de plus eo plus la nécessité de naoins s'approcher d'une femme qui n'est pas bien avec le gouvernement. ■ Il fut interdità madame de Staël de s'écarter de plus de deux lieues de Coppet ; elle ne pouvait même aller aux eaux d'Àîi ; elle voyait arriver le moment où elle allait, comoie tant d'autres victimes, être jetëe dans une prison d'Étal. Alors, elle fit organiser par Schlegel les préparatifsd'uue évasion, et elle put s'échapper de Coppet le 23 mai Iïtl2, en emportant le manuscrit de son livre l'Ailemagne. Cette fuite fut si bien combinée, que le pauvre Capelle en eut connaissance seulement dix jours plus tard, et crut qu'elle datait du 28 mai : « Elle est partie, écrit-il piteusement le 2 juin, accompagnée de sa RHe,

de son 61s et du sieur Scblegel, Allemand. >

— Ce voyage clandestin sauva madame de Staël de traitements plus rigoureux.

La pohce impériale devenait plus sévère à mesure que le régime penchait vers son déclin. A partir de 1811, les proscriptions Frappent les personues les plus respectables, pour les motils les plus futiles. On peut citer, par exemple, sur une liste des exilés doot le retour est décidé par le comte d'Artois, lieutenant gén^ rai du royaume, le 25 avril 1814', MM. BainetdeBas-

' F', 633t, autographe originn) avec conueseing de VitrotlO' Ch étnU rcproduitcnl les notes de la police impériale, en lubit' lement le mot Napoléon anx moU Sa Majettê t' Empereur.

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sompierre, qui ■ se permettaient des propos contre le gouvernement > , la marquise de Lâge de Volude, auteur des Mémoires les plus charmants qui existent sur l'émigration, parce qu'elle était * signalée comme intrigante >■ . Napoléon lui-même dictait ces ordres d'exil; on remarque, sur cette liste, en regard du nom de madame de Croy d'Havre, ces quatre mots : ■ ordre exprès de Napoléon i , et pour madame de Goëtlosquet, • mauvais esprit de coterie dont Napoléon a été instruit particulièrement ■ . La mention ■ mauvais esprit dans les sociétés ■ , ou ■ esprit d'opposition uu gouvernement ■ , justifie l'exil de madame Charles de Rohan, de M. de Lally-Tolendal, des généraux Lecourbe et Monnier, du chef d'escadron de Monistrol et d'une inSnité d'autres proscrits. M. Elzéarde Snbran est exilé en juin 1813, comme* prévenu d'avoir. entretenu avec madame de Staël, en Suède, une correspondance et d'avoir manifesté un mauvais esprit dans les sociétés >>.

C'est en efFet vers la Suède que madame de Staël se retire après un séjour de quelques mois à Vienne. Truquée en touspays, environnée d'amis persécutés comme elle et parfois h cause d'elle, on ne sera pas surpris qu'elle ait souhaité la chute de Napoléon.

Tandis que madame de Staël était poussée hors de France, la comtesse d'Albany était mandée à Paris (en 1809) par le maître, dont l'attention avait été éveillée sur le salon des bords de l'Âruo : « Je suis, lui dit

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38S LES ÉMIGRÉS ET l,A SOCIÉTÉ FBAKÇAISE

l'Empereur, quelle est votre iaflueiice sur la sociélé florentine, je sais aussi que vous vous en servez duos un sens opposé à roa politique; vous êtes un obstacle à mes projets de fusion entre les Toscans et les Fraoçais. (^'est pour cela que je vous ai appelée à Paris, où vous pourrez tout à loisir satisfaire votre goût pour les beaux-arts ' . »

Ce n'était pas seulement dans les départements d« Loir-et-Oher et du Léman que les préfets étaient associés à l'action de la police. A tous on envoyait la liste des personnes dont touies les lettres devaient être déca* chetées, et il ne s'agissait pas uniquement des émigrés et des nobles; l'autorité trouvait des suspects daas toutes lesclasses. ■ La fille Branne, se disant Écossaise et anciennement actrice à Saint-Pétersbourg, doit être observée particulièrement*. >> Les espions sont multipliés à mesure que le mécontentement augmente. Savary en a partout, et lui-roéme est sou premier espion. H s'en va te matin bavarder chez toutes les dames qui tremblent dès qu'il entre cliez elles, car on voit uo rapport de police au bout de sa visite. Pus plus de sécurité à la Cour qu'au faubourg Saint-Germain. Le maître veut savoir ce qui se dit parmi les siens. Les espions pénètrent même chez lu reine Hortense. Savary interdit à mademoiselle Cocbelet de fréquenter les étrangers : ■ Fais comme madame de Broc, lui dit la

■ Siihte-Bevve, Xouveaux Lundis, V, 435.

FiOBic, Cltroai^uet dauphïaoûet, II, 130.

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SODS NAPOLEON 1". 383

reioe Hortense, elle ne voit personne, aussi le duc de Rovigo n'oserait l'altaquer'. "

Joséphine n'est pas épargnée dans l'espionnage universel. Napoléon sait tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle fait. Dans un voyage à Aix, mesdames de Luçay* et de La Bochefoucuuld s'inquiètent de ces informations si précises : ■ On ne savait sur qui arrêter sa pensée. Depuis, j'ai appris d'une manière certaine que cet espion était l'oificierde gendarnkerîe, chef de l'escorte, qui était admis à sa table et dans son salon, et qui accompagnait toujours Joséphine lursi|u'elle sortait pour le spectacle ou la promenade*. "

LA CÛNSCItIPTION DES b'ILLKS.

Un tel régime devait multiplier les mécontents. Dans

' Séémoiret de madtmoiielU Coclielel, pjr Frédéric LkCnoil, I, 69. — HulemoîiellK Coubelet BJonle, en parlant Je Sa*ary : ■> Lu duchesie de Ba«sani> ne l'aioiait pa» plus que mo!. •

* M, de Luçaj BTait épousé, en 1786, Jeanne-Charlotte de PapiU lun d'AutriMjlie, bile d'un ancien préiident-lrésuriiT do France, de la généralité de Cliam pagne.

Incarcéré pendant la Teneur, il réussit à s'évader Rritc geui déTOuemEDt de sa jeune feinmei mais ayant appris qi éië arrêtée comme complice de ion êvaiion, il revint ae conJ aonnier, cherchant à sauver ta léie de i.i femme au prli de la sienne. Ce louchant cl double dévoui-merit, loin d'allendiir les jacojj i|u 'irriter Irur bi'uta'Jté, lursijue le directoire de l'Indre et les sociétés populaires interrinrent en faveur des deux époux et les cuvèrent de réchabud. — (Mémoires du comto DcnruaT dk CuKvuDKr, tl, 98.) * Souveniri de la baronne du V..., dame du palais.

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3lt* LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE

le faubourg; Saint-Germain les opposants se groupaient surtout autour des ducs de Duras, de La Trétnollle, de FitzJames, de MM. de Montmorency, Sosthène de La Rochefoucauld et de Sesinaisons, tandis que d'autres mécontenta se réunissaient en Touraine, au château d'Ussé, chez M. de Duras, où le préfet de Nantes {ct\ai de 1813) se montrait quelquefois. Les Vendéens se ralliaient autour de MM. de Suzannet et d'Auticbainp.

A Paris, la marquise de Coigny était le centre d'un autre groupe. Louise-Marthe de Coniluns d'Armentiéres s'était mariée, en 1775, au marquis de Coigny. Elle était vive, spirituelle, éblouissante de grâce et d'esprit, et Marie- Antoinette la nommait la reine de Paris. Elle avait été liée avec le duc de LauzuD, le comte de Ségur et le prince de Ligne, sans que personne l'eût jamais soupçonnée de galanterie. Rentrée en France sous l'Empire, sa 6lle fut la rançon de son exil ; elle fut forcée de la donner au général Sébastiani; devenue influente, elle restait boudeuse'.

La marquise de Coigny n'est pas la seule qui ait été obligée de sacrifier sa fille. Napoléon contraignit les Françaises à se marier, non pas suivant leur gré, mais suivant le sien propre. Le système était ingénieux; le souverain cherchait à ménager la fusion des partis, des nationalités, et surtout à procurer de riches dots à ses généraux, à ses favoris ou à ses serviteurs.

' Jiiiai-ol, par M. de Lescure.

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SODS NAPOLEON I". 385

Dès qu'Adèle de La Bochefoucauld, fille du comte Alexandre, se trouvera nubile, elle devra se marier au comte Atdobrandini. Son père cherche ù l'enlever pour la soustraire au sort qui la menace. Hélas t où se cacher? Où fuir ce liitur de quaraote-trois ans, qui n'est beau ni d'âme ni de visage? Mais ce futur est le frère cfidet du [irince Borgbèse, et le prince Borghése est l'époux de Pauline, propre sœur de Napoléon. Malgré leurs répugnances, le père et la fille doivent céder. La pauvre enibnt se marie. On la verra résister à son altière belle-sœur, rétablir l'bonneur des Borghése par su dignité etsa vertu, et sauver leur fortune compromise par une habile adminislration de soixante années.

Un Belge, te comte d'Arberg, descendant d'une bmille souveraine, avait été nommé d'oFfice chambellan de Napoléon et préfet des Bouches-du-Weser. Il fut contraint de livrer ses deux filles, l'une au général Klein, l'autre nu général Mouton (le comte de Lobau). La comtesse d'Arberg, mère des deux filles sacrifiées, était la fille de la comtesse de Stoiberg et la sœur de la comtesse d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts.

La pauvre Fanny Dillon se mit à pleurer quand on lui annonça qu'elle devait épouser le général Bertrand ; elle reliisait de le voir et se permit de plaisanter sur le Domde son futur; Napoléon, irrité, usa ouvertement de contrainte.

Le duc rie Lauraguais était père du duc d'Arenberg et grand-père du prince d'Arenberg, colonel en 1806

386 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAFSE d'un régiment de cavalerie belge levé pour Napoléon; il fiit mal récompensé de son zèle. L'Empereur le dépouilla de sa principauté et le contraignit d'épouser Stéphanie Tuscher de La Pagerie, cousine de Joséphine, u Vous serez toujours aussi plat que votre père ■ , lui écrivit à l'occasion de ce mariage le duc de Lauraguais, qui, lui, ne se contraignait point et écrivait à son 6b, affublé par Napoléon d'un titre de comte : Monsieur le comte d'Arenberg, né duc d'Arenberg. La jeune 6lle ne répugnait pas moins que le jeune homme à ce mariage; non seulement elle n'aimait pas le prince d'Arenberg, mais elle aimait M. de Guitry. Aussi refusa-l-elie de dire oui, et l'Empereur dut lui pousser In tète pour l'obligera un signe d'assentiment. Les deux époux allèrent habiter l'hAtel de Chimay ', mais la princesse refusa toujours sn chambre à son mari. Le prince d'Arenberg fut blessé en Espagne en 1811, fait prisonnier et envoyé en Angleterre, où il resta jusqu'en 1814. Après la chute de Napoléon, la princesse fit annuler, pour défaut de consentement, le mariage civil et le mariage religieux, et 6nrt parëpouser M. île Guitry', De même, le prince de Hohenzolleru épousa jiar ordre AnloiotiUe Murât*.

Les mariages forcés furent très nombreux, car peu

à peu Napoléon mit la main sur toutes les héritières.

' c'est rhAt«) lin qnai MalaquaU, (]ue vient iracquérir t'Éi'ole an

' néch de M. In r»mte Werner île Mprode. ' JUrmoiret He Constnnt, IV, lî.

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SODS NAPQr.HON I". 387

Uoe dépêche de Savnry du 29 juillet ISII exige des préfets un tableau statistii]ue présentant ■ les noms des plus riches héritières de leur déparlement, de l'âge de tfualorie ans et ati-desius, non encore mariées ■ . Le préfet doit indiquer, » avec toute la précision possible, la dot présumée et les espérances d'héritages. In nature et la situation des biens, les noms et qualités des père et mère, l'époque de la naissance de la jeune personne, réducation,lesprincipes religieux, les talents acquis, les agréments naturels » . Bien n'est omis; les difformités seront mentionnées dans une colonne spé~ ciale. ■ Cette dépêche est confidentielle, et la réponse devra l'être. » Les préfets de l'Empire, si dociles et si bien dresses, hésitèrent pourtant à produire ce document.

Alors Savary s'impatiente'; le 11 novembre 1811, il rappelle aux préfets cette dépêche du 20 juillet, et récliime dans le plus bref délai la production du tableau et de l'état statistique; pour mieux les stimuler il ajoute : ■ Rien ne contribuera davantage à prouver votre ?.è\e ' . u Savury réussit promptement il imprimer à la mesure un caractère odieux; il en fit une véritable conscription des filles. Rien peu de pères purent souslruire leurs enfants n cette levée. Cependant, le duc de Croy Fut averti secrètement par le préfet du Mans, son ami, que celui-ci lui porterait le lendemam un ordre de ITlmpe-

' Collfclion Staisart, publiée pur M. Kehwyn ns I.ettbnbovb,

IzscbyGOOt^lC

388 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE reur lui enjoignant de marier sa fille à un général ; la nuit même, le duc la maria a Fernand de Croy, un aimable cousin, qui, par un hasard heureux, se trouvait sous sa main.

En même temps qu'il jetait les filles entre les hras de ses généraux, Napoléon Faisnil enlever les {jarçuiis afin de les diriger sur les écoles militaires. La dépêche de Savary sur les filles n'a fait que compléter la letlre de l'Empereur relative aux garçons :

Au ministre de la police.

• BcDavcDte, le 31 décemlire 180f>.

■ Je suis instruit que des Familles d'émigrés soustraient leurs enfants à la conscription et les retiennent dans une coupoble et fâcheuse oisiveté. Il est de fuit que tes fiimiltes anciennes et riches, qui ne sont pas dans te système, sont évidemment contre. Je désire que vous fassiez dresser une liste de dix de ces principales familles par département, et de cinquante pour Paris, en luisant connaître l'âge, la fortune et la qualité de chaque membre. Mon intention est de prendre un décret pour envoyer ii l'Ecole militaire de Sainl-Cyr les jeunes gens appartenant à ces familles, âgés de plus de seize uns et de moins de dix-huit. Si l'on iùit quelque objection , il n'y a pas d'autre réponse à faire, sinon que

cela est uon hon plaisir »

Ces actes de tyrannie transpiraient peu à peu; ils frappaient l'un, ils frappaient l'autre. Bientôt tout le

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SODS NAPOMÎON 1". 3^9

monde fut atteint, ce fut un déchaînement universel dans les salons de Paris.

Madame de ^fonte&son ouvrit le sien le jeudi pendant toute la durëe de l'Empire; elle s'ctait mariée en 1773 avec le vieux duc d'Orléans. A Paris, un de ses hAtes habituels avait été Joséphine qui, pendant ta Révolution, lui amena Burras et fut suivie de Etonaparle. Valence y conduisit la Duchesnois, qui était • digne avec les hommes, respectueuse avec les Femmes' ». L'été, madame de Montesson se retirait dans fa propriélé de RomuïnviMe; une pièce immense, divisée par des colonnes en plusieurs compartiments, avait permis d'y installer une serre, un billard, un boudoir; pendant la belle saison, la maîtresse du logis offrait un asile à ses amis, cinq ou six à la fois ', et l'on pouvait médire de Napoléon dans les fatiteuils où s'était assis Bonaparte. Entre tous les salons se distinguait celui de madame d'Houdelot, qui vivait entourée de son Sis, de sa bellesceur, madame de La Briche, de ses nièces, mesdames de Vintimille et de Fezensac. L'nmie de Rousseau avait traversé le tempsde la Révolution et de la Terreur sans que son cœur eût vieilli :

Jeiinr, j'.iitnni le tcmp) de mon bel Age; t)e temps si rourl. l'nmour aciil le remplit. Quand j'alleiiioii la aaîson d'âire safie, Encor j-aimai, h raiion me le dit.

' Souoenirt de M. Paaigiiier.

* Pniident BoiEn, p. 1S9,

byGoot^lc

Me voici vinlle, Halo le bonheur

«lepUi,i nemequll

•'envole; e aujourd

Clr j'nime eocor Rien n'aurait pu

me console

me conio r de 1»-.

Elle composait ces vers à plus de soixante-dix ans.

Madame d'iloudetot donnait à dîner le mercredi. Chez elle, point de bonne chère, mais une conversation animée par des hommes d'esprit, survivants de son ancienne société, Suart, Leroy, vieil ami de Diderot, qui ne mourut qu'à cent trois ans, et des hommes de lettres. Elle éprouvait un singulier plaisir à se retrouver au milieu de ces amis de Saint- Lambert. Après le dtner, elle s'établissait au coin du Teu, dans son grand Fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur lu poitrine, parlant peu, bas, remuant k peine. Dans ce salon apparut un aventurier, Sommariva, voleur en Milanais durant la guerre, qui, venu à Paris, se mît à courtiser madame d'Houdetot. La pauvre vieille femme se laissa prendre encore une fois; on remarquait ses soins, ses petites manœuvres ; elle ne voyait que le aouveoii venu. Chez madame d'Houdetot, on rencontrait aussi Lameth ; ■ Ce n'est plus cet homme élégant et recherché que vous m'annonciez; il est couperosé, il ne parte que de son département (en 1807, il est prefetà Aix-la-Chapelle), il n'ouvre pas un livreet nesail que sa place'. » Voilà ce qu'est devenu le brillant

■ Correipondance de madame Dt Rbkuut, il, 17.3.

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sons NAPOI.KON I". 391

députe de l'Assemblée constituante. Comme les Français s'assouplissent! Lametb, préfet, et préfet de l'Empire! Il est vrai que depuis l'Assemblée constituante, le beau Lameth a pusse trente-neuf mois dans les prisons de l'Autriche, que, pendant trente-neuF mois, tous les jours à la même heure, il a sauté en chantant une contredanse, afin de ne pas perdre l'usage de ses membres ' .

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