LA CF:^SUHE, LES JOURNAUX ET LES CENS UE LETTRES
Si Lameth a fréquenté jusqu'à la fin le salon de madame d'Houdetot, qui ne mourut qu'en 1813, le préfet entendit sur Napoléon plus d'une mordante épigramme. L'tlmpire ne fut jamiiis(;oùlé par ces hommes de lettres, mais aussi quelle situation leur faisait le régime impériall
La police fut tout d'abord chargée de la surveillance des livres; puis, l'Empereur créa une direction générale de la librairie à laquelle tous les manuscrits devaient être livrés. Portatis fut nommé directeur, mais on lui associa un comité d'esprit public où figuraitnit entre autres Trouvé et le fameux Barère, Aucun livre
' Correspondance de madame de RÊHuaiT, II, 193.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
80f LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FnAMÇAISE ne pouvait être imprimé sans que ces personnages l'eussent approuvé; ils devaient supprimer tout ce qui était contraire aux devoirs des sujets envers leur souverain. Portulis, après sa disgrâce, fut remplacé par le général barondePommereul, préfet du Nord, un viveur de soixante-six ans, qui fut chargé de sauvegarder la morale ', en censurant les écrits et les livres.
Le général baron de Pommereul, conseiller d'État, directeur général de l'imprimerie et de la librairie, donnait des ordres tels que le suivant (le 4 mars 18 tl) : u M. Gaudefroy (inspecteur de l'imprimerie et de la librairie) voudr.t bien se rendre chez le sieur Testa, imprimeur, pour lui donner, en mon nom, l'ordre de suspendre la vente d'un ouvrage ayant ponr titre.. -i il se transportera de là chez le sieur Delaunay, libraire au Palais-Royal, pour lui intimer la même défense*... »
Telle est la formule générale; voici des prescriptions spéciales qu'on doit exécuter sous peine de saisie : Faire disparaître d'un ouvrage intitulé : Règles chrétiennes, ■ la permission épiscopale..., attendu que ces sortes de permissions ne doivent avoir pour objet que les livres de liturgie et non les livres de morale, dont la surveillance exclusive appartient à l'autorité civile ' ■ .
La direction fait arrêter, chez Mame, la vente d'un
' WKL9cni;(GEi, La censure sont le premier Empire, p 33, •Nouï, iicq. fr., 1364, P>6.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sons NAPOLÉON 1". 393
• Petit paroissien complet » , parce que le calendrier <\m le précède (celui de 1811) « contient l'indication en petites capitales de plusieurs fêtes supprimées par le Concordat, et qu'il ne rappelle pas, dans la désignation des fêtes moltiles, l'anniversaire du couronnement de Sa Majesté, fixé au premier dimanche du mois de décembre ' • .
A mesure que l'Empire croit en puissance, la censure devient de plus en plus méticuleuse, et bientôt l'Évangile est réputé séditieux. Le 22 mai 1813, la direction générale fuît saisir, chez Firmïn Didot, ■ un ouvrage intitulé : Nouveau Testament de Noire-Seigneur Jésus-Christ » . Séditieuse aussi, VHistoire de France. La direction fait saisir, le 9 juin ISll}, << l'Histoire de France, par Anquetil; tous les exemplaires qu'on pourra trouver seront mis sous le séquestre >> . Cependant, Anquetil est libéré le 21 juillet^.
La cuisine aussi porte ombrage. On envoie les agents chez Beaucé, apposer les scellés sur un ouvrage intitalé : Le nouveau parfait cuisinier*. Un inspecteur des droits réunis publie le récit burlesque d'un Vo/at/e de Paris à Fontainebleau; il y parle de brigands. La police blâme le préfet d'avoir laissé imprimer l'ouvrage et ordonne de détruire l'édition. « Votre écrit, dit Pelet h l'auteur, pourrait intimider les voyageurs, car
:t9» r.ES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FBANÇArSB ■1 s'en trouve toujours qui sont disposés à croire tes routes iaFestées de voleurs ' . <>
Le gouvernement a horreur de tout ce qui |>eut rappeler le règne des Bourbons. Une troupe de manoonettes, qui s'établit au théâtre du Palais-Royal, preod le titre de : Nouveaux Beaujolais. <■ Cette déDomination, que prenaient autrefois les comédiens de M. le comte de Beaujolais, troisième fils du dernier duc d'Orléans, rappellerait une famille dont l'existence politique □'est plus connue en Fruuce, et des souvenirs qu'il convient d'effacer*. "
Les livres d'occasion et ii prix réduit sont également l'objet dSine sur^'eillance attentive. C'est ainsi que la direction fait saisir la gravure in-folio de Sapho, d'après le tableau de Gérard ', et détruire les Lettres à ÉmiUe sur la mythologie; on va jusqu'à rompre les formes et l'on confisque les caractères. Or, l'imprimeur avait l'autorisation du même Pommereul *.
En même temps, la direction épure les articles île la Biographie universelle. Il n'est pas permis de dire que le général Clerlàyt a repoussé les Français en 1795 et fait lever le siège de Mayence. L'auteur de l'article incriminé est un personnage officiel, le préfet des Bouches-de-la- M eu se , Stussuert, qui se plaint au
' QuBSMK, Conftaions, II, IÎ3.
• Lellry du luiiiUlrE de (a imlii-e au (iréfet de )>olice, — WKLWHn- CBR, p. 249.
•Nouv.atq.fr., 1362, f 85.
* là., P 87.
SOOS NAPOLÉON 1". 395
général baron de Pommereul, et représente doucement que ces faits sont connus, qu'à ce moment les Français ne sont pas entrés à Mayence; mais le haut fonctionnaire maintient l'interdiction et ne trouve à répondre que des sornettes '.
Non seulement Napoléon veut ôter des livres ce qui lui déplaît, il veut aussi y insérer ce qui peut lui servir. Il veut faire continuer Velly, ■ excellent historien ■ , qui n'a qu'un tort, celui de s'arrêter à Henri IV. " il est de la plus grande importance de s'assurer de l'esprit dans lequel écriront les continuateurs. Il fout que ce travail soit con6é à des hommes attachés qui présentent les faits sous leur véritable point de vue. >> Et lui-même, il indique comment il faut continuer Velly. Il feut comparer les Bourbons aux Valois, les massacres de septembre à l'Inquisition; il faut faire ressortir les prétentions du Parlement et montrer qu' • on respire en arrivant à l'époque de son règne ■ ; il faut inspirer • le besoin de le soutenir » . Lorsque cet ouvrage sera fait, ■ personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre ■ , ou, s'il l'entreprend, il .sera ■> découragé « par la police *.
Toutes les fois que l'Empereur intervient dans les questions de censure, c'est pour trouver que les agents ne sont pas suffisamment sévères. Il se défie de tout. On imprime les Mémoires de Louis XIV ; il l'uppreod ;
■ SmuKRT, OEvuret compliUt, mJf, t' 418.
■ MauLKT, Lt Roman et l'HaUnra, II, 15H.
byGoot^lc
ses LES EMIGRES ET LA SOCIETE FIIAKÇAISE
aussitôt il écrit k Gambacérès : ■ Un ouvrage de cette nature ne peut s'imprimer sans que la police en soit instruite. Lisez effectivement cet ouvrage, et dites-moi ce que vous en pensez '. »
Ce qui peut être publié à un certain moment ne doit plus l'être en d'autres circonstances. £n 1811, on interdit la publication du Dernier des Abencerrayes, parce que cet ouvrage pourrait faire aimer les Espagnols! Les livres de Joseph de Maistre sont interdils; tout ce qui touche au passé est interdit; et non seulement les livres sont proscrits, mais les libraires sont menacés de la prison, ce qui arrive à Giguet et à Michaud pour avoir édité ■ plusieurs ouvrages propres ii donner une mauvaise direction à l'esprit pubhc > .
En même temps, les pièces de théâtre sont soumises a une censure des plus rigoureuses, et les auteurs dramatiques ne sont pas plus . ménagés que les auteurs ordinaires.
Dupaty, officier de marine démissionnaire, s'était moqué de la société nouvelle dans une pièce intitulée : /.et valets dans l'antichambre, La pièce fut jouée à Feydeau en 1802, et reparut plus tard sous le titre : l'icaros et Diego. On arrêta l'auteur sous le prétexte que sa démission d'ofScier de marine n'était pas acceptée; on l'envoya sur les pontons de Brest. La même année, Alexandre Duval avait donoé Edouard en Ecosse,
> Napoléon & Cambacér^, 24 révrier 1800. CoiretpoiulaïKr, XII, K.
D.q,t,:scbyGOC>^IC
SOOS NAPOLEON 1". m
ou la Nw't d'un proscrit, La pièce excita un vcritnble eathousiusme. Cependant, Fouch^ fit supprimer la phrase où l'un des personnages refusait de boire à la suntë de l'usurpateur. A la représentation, nu lieu de dire la phrase, le comédien brisa son verre. Les loges applaudirent et donnèrent à l'incident la portée d'une maniFestatïon. Duval, qui ne se souciait pas d'aller rejoindre Dupaty, émigrn en Russie, puis il fléchit le maître en promettant de composer en son honneur de petites pièces qui devaient être jouées à la Malnnaison et a Morfbntaine : alors, on lui demanda un drame qui put exciter à l'invasion de l'Angleterre. Alexandre Duval 6t Guillaume le Conquérant, représenté le 1 6 de'cembre 1803 avec un grand succès, mais les allusions (le la pièce ne parurent pas assez claires; on vantait les guerriers et non le conquérant. Dès la deuxième représentation, lu pièce Fut interdite '.
■ En 1793, la ceniure républicaine a i:ori'igé le Mitanthrope {Rtvue d, Bntagnt U dt Vendit, aimée 1880, II, 429). En avnl 1S06, U censure impériale a corrigé Athalie i le maniiiiTil raturé et reloiicrlié se loit etiui>re à l.i Comédia fraD<;aiie. Leniontey y n paué ilix jours |iour remeilre Athatit en élal Je paraître a la K-ène. D'aboiil, fe ci.'n»eur t'eisayc, en lupprimant ql et là prèa de ioiiantu vers. Cciix-ci, par
Le ung de vot roi) crie ei n'en point icoaii;
Bomim, rompH IodI pacte avec l'impiéij.
Du milieu de mon peuple, eilermiDCi I» crîmci,
Pui« cfi sept autres :
Alliai ie eluuHi ]
IzscbyGOOt^lC
La police qui refait AthaUe a aussi sa littérature. Elle BJl imprimer chez Marne (sur vélin, avec le plus grand uxe) les vers d'un pauvre diable Dommé Bruguière. Ce
Ah! li dani u fiircar elle l'était trompée.
Si du HDg de noi rai> quiltjne gouiie échippee
Ile c«t huit Tcri :
0 Bllo de LcTi, troupe jeUDe el ËdJIe, Qae dejl le Seigneiir embraie de ion ti\t. Qui tenei (i louTenl paruger met loapin, Enfiinu, ma .«aie joie en ma loDgi dépUiiin,
Mail, h^lat ! en cei lempi d'opprobre ei de doalenri, Quelle orfrinde lied mieni qoe celle de noi pleun ! ce! quatre autres vers :
Ce Dieu, depuii loDglcmpi loire aniine reliiBe, Que deviendra l'erfel de lei prédietioni?
Cel eahai de David, i
Quatre autres Mrs encore !
Quel eit cet autre enhni .i cher i xilre amour? Ce Beand aitacheineni me lorprend k mon lonr. Eil-ce na Iréior pour toui li préeieni, li rare? E.(-ce un libérateur que le ciel toui prépare?
On clevrait tout citer, niait la censure prorède par aupprenioni At îngt-cinq vers. Enfin, pour faire les loudurea tl remplacer Ici »fri u'il a coupé*, Lemontey (un homme d'esprit!) n'a pas ci-aintde mb- (ituer »a poésie ï celle de Ilaciue, il écrit des yers tels ijue celui-ri : ie proclamer Joas pour lignai du carnage.
Ces corrections plaisent à la police; à ce prii Racine rentre en erlce; Ile tolère Àlhalie. Saninier, secrétaire général du miDÎitère delà police, onne, le IS mai 1806, la permbsion de jouer la pièce trareilie '.
' Wei.ficsiNOEii, £a censure sous U premier Empire, p. t3l.
D.q,t,:scbyGOC>^IC
SOOS NAPOLÉON l". 391»
poème est une satire qui doit brûler la bouche des Fabricants de /ausses nouvelles, car il y a des fausses nouvelles. On est dans l'été de 1809; l'Autriche est abattue, l'Empire est arrivé à son apogée de gloire et de puissance, et cependant les esprits sont troublés ; «J'af- Grme que dans l'état actuel de nos mœurs, les hôtels,
les salons, les cafés et les rues ne font qu'un une
victoire aura seule la puissance de dissiper les inquiétudes '... ■ Ce sont ces inquiétudes que doivent dissiper ces vers de Bruguière :
Voyez dana nos *aloi» cette tourbe indiacrèle, A a bruit de la vlctoice annoncer la défaite, En condamnant la guerre, applandlr aux fureurs Qii'eicilent dan^ lei cours le; Forban» corrupteurs. Un Til flatteur à gage animant les ijuerelles, Fabriijue i son otievet d'effro fables Douvelles, Il court les colporter dans un cercle empesté.....
Dès le début du Consulat, il avait été défendu de parler (au théâtre comnae dans les livres) des hommes et des choses de la Révolution. Le 24 avril ISOO, le préfet de police fait un rapport qui représente VHt'stoire delà Révoliiiion de Bertrand de Molleville comme > contraire aux principes de gouvernement y . Bonaparte proscrit le livre, Dubois le saisit et fuit enfermer le libraire (Leriche) au dépôt de la Préfecture'. On ne tolère pas davantage VEssni historique et critique sur la
byGoot^lc
iOO LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Révolution française de Paganel; l'ouvrage est interdit ]ij>rès l'impression, et, pour le publier, l'auteur est obligé d'atleudre 1815. Le Dictionnaire nécroioj;i(]ue des hommes et des choses de la Rérolution ' est iaterrompu par ordre du Premier consul. Il n'est même pas permis de faire dans le roman une allusion aux événements qui viennent de se passer. On interdit Le cimetière de la Madeleine* • qui rouvre les plaies et exalte les tètes • ; c'est du moins ce que dit l'homme de la police.
On devine aisément ce qu'était devenue la liberté de la presse sous le régime impérial. Le Publicitu nomme le comte de Lille (Louis XVIII) dans ua article : ■ La première Fois,' écrit l'Empereur, qu'il parlera de cet individu, je lui ôterai la direction du journal '. »
On imagina de placer les feuilles publiques sous la ceasure des vaudevillistes qui pouvaient ainsi se venger des critiques anciennes qu'ils avaient dû subir. De cette façon, Etienne eut les Débals, Jouy le Publiàste, Legouvé le Mercure*.
Dès les débuis du Consulat, le Journal des Débals (ut en butte aux persécutions de la police. Cette mauvaise disposition s'accentua lorsque parut, en feuillelon,
1 Par le cousin Jacques (Beffbot de Beicmy). Paris, an VIll, 3 vol. in-S», de A à Cq. Veute l>ibliophilc Jacub, n" 9S2.
* Par RECniuiT-Wtnin.
* Napoléon à Fouclié, 16 octobre 1807. Curretpondance, XVI.
* WiiLSGu:itc8n, La censure tout le premier Empire, p. 101.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sons NAPOLEON I". 401
quelques jours après le meurtre du duc d'Enghien, une traduction de Silius Italicus :
Je t'en aupplis, abjure ud criroiael deatein, Sois I'b6te d'Annibal et non aon ossaiaint Qu« le ttof i'un héro* verj «oiu nos ponic|ue) Ne souille pal ma table et nos dieui domastiquei t
Mais, eu réalibî, ce fut une méprise qui fit imposer un ceuseurimpérial au Journal des Débats : « On vient, écrit Fîévée ii l'Empereur en juin 1 805, de lui donner UD censeur pour un article sur le duc de Brunswick; or j'ai cbez moi cet article écrit de la main même de celui qui est aujourd'hui censeur... ■ Etienne, ce censeur, aussitât devint maltl-e. Un rè^rlement lui conférait à la fois les pouvoirs d'administrateur et de directeur, et il ne tarda guère à se prévaloir des droits de son autorité occulte.
Le but véritable de la police impériale était la confiscation pure et simple des journaux. Foucbé écrivait dès l'an XII I : ■ Les entrepreneurs de touilles publiques ont pu comprendre que leur prétendue propriété n'ëtaît qu'une concession gratuite et révocable du gouvernement', n Et puis, comme l'écrivait Fiévée, un journal qui rapportait plus de 200,000 Francs faisait ouvrir de grands yeux b quelques personnes. Cellesci eurent l'adresse de foire signer par l'Empereur, le
' Rapport de Tentôse an XIII. — Stassan, par Kemjer de Letten- ^wa, p. 100.
byCOC-^lC
Mt LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ PBAKÇAISE 18 février 18) ] , un décret où il était dît : ■ GoDsideraat que les produits des journaux ne peuvent être une proprîélé qu'en conséquence d'une concession expresse bite pur Nous ■ , et où la conclusion était d'accord avec ces prémisses. Napoléon prescrivait de prendre aax Débats l'argent en caisse, les créunces, les papiers en magasin, les meubles des bureaux, et divisait en vingtquatre parts la propriété du journal. Il en gardait hait pour la caisse secrète du ministère de la police, et répartissait les autres entre seize personnes : le comte Real, Desmarets, Saulnier, Boulay (de la Meurthe), Corvetto, Denon, Fiévée, Mounier, de Bausset, de Gérando, etc. '.
Quant aux propriétaires du journal, la plupart furent heureux d'en être quittes pour une confiscation. Bertin l'atné, qui avait déplu, fut envoyé en exil à l'ile d'Elbe.
Déjà le Mercure avait disparu. La police l'avait supprimé pour cette phrase de Chateaubriand, insérée dans uD article du 4 juillet 1807 : ■ Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus reteutir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain tjue Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'Empire, il croit inconnu auprès des cendres de Gerwanicus, et
' WBLtcHiRGin, La ceniurt tout le premier Empire, p. HT.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
SOOS NAPOLEON I". 403
déjà l'intègre Providence a livré à un enlàiit obscur la gloire du maître du monde. » Il s'agissait non de Napoléon, mais de Néron, mais le nouveau César se tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron sous sa gurde. Depuis qu'il s'était démis de ses fonctions dîplon>ati<]ues. Chateaubriand n'était pas en faveur; Etienne et d'autres plaisantins avaient été déchaînés sur les Martyrs, mais ils ne surent pas mettre les rieurs de leur côté et furent exposés à de cruelles représailles.
Je ne méprise, écrivait Chateaubriand, que les
critiques, aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais '. «
Mis en goût par ces premières confiscations, le gouvernement prononça, le 17 septembre 1811, la confiscation des autres feuilles périodiques. Sauvo, Etienne, Jay, Tissot acceptèrent de diriger les quatre journaux qui, seuls, furent conservés. Alors Lemontey imagina de taire discuter ces journaux sur des sujets innocents comme la musique française et italienne, ■ afin de faire les frais de toutes les conversations* ». Le procureur impérial (de Paris) eut une idée non moins ingénieuse, celle de faire frelater les comptes rendus des tribunaux • qui sont lus avec avidité et alimentent la conversait U premier Empire, p. ISO.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
tO« LES EMtGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE
tion des oisifs. . . On peut aiasi préparer la décision que les jurés auroat à rendre. ■
La censure s'exerce méioe sur les faits divers; on supprime ceux qui peuvent produire un mauvais effit dans le public*. Le récit de tel crime, dont les auEeun ne sont pas découverts, incriminerait la vigilance de la police, et, sous l'Empire, la police est sacrée. Convenablement amendés et censurés, les journaux étaient tolérés par le gouvernement, mais ils cessaient de plaire au public et ne trouvaient plus aucun lecteur. Le censeur Esmenard Imagina un moyen de raviver ces feuilles agonisantes : il proposa, dans un rapport, de réduire aux annonces les journaux des départements*.
Les simples écrivains n'étaient pas mieux traités qae les journalistes ou les auteurs dramatiques.
Bonaparte, par lettres des 24 et 27 juin 1803, a demandé qu'on chassât de l'Institut, comme royaliste, Delisle de Salles, qui avait Tait une brochure contre la Itévolulion. Ace même moment, le poète Delilte ayant publié son poème, de la Pâté, Bcederer disait arec aigreur dans le Journal de Paris -■ • Choisir un semblable sujet est une fauté contre le goût qui peut dégénérer en un véritable crime d'État '. ■ C'était l'épwjue aussi où La Harpe, vieux et infirme, était exilé a vingt-
' WsLiCHllicilli, La censure sous le premier Empire, lîT.
'Rapport du i& mars 1811. Welschihcbh, p. 121. — Emraird. reça i l'Académie, Tut présenté a Napoléon, qui lui Bice caiDpli'>v'' • Eampnsrd, avez-vous toujours votre place i \a [lolicel •
■Numéral drilS «t 17 avril 1803.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sous SAPOLEON 1". 405
ctni^ lieues de Paris et flétri par la note suivante : ■ Cet homme, âgé de soixante-dix- huit ans et tomb^ dans l'enfonce, est en proie k une espèce de délire réacteur que nourrit et entretient chez lui le caquetage de quelques coteries ' . •
Sous l'Empire, les rigueurs redoublent : on ne se contente plus d'exiler les gens de lettres qui déplaisent. Le poète Desorguea a jeté dans un café la peau d'un citron qu'il pelait en disant : a Je n'aime pas Técorce (les Corses). •> Ce calembour le fait enfermer à Sainte- Pélagie, d'où il est promptement transfëré à Charenton. L'homme de la police avait pensé que sous le régime impérial un fou seul pouvaitoserplaisantersurl'Empereur.
Malgré tous ses efforts, Napoléon, maître de la personne et des biens de ses sujets, ne réussit pas à le devenir de leurs pensées : les Français continuaient à causer, et si quelques salons s'étaient vidés par l'exil, d'autres continuaient de s'ouvrir aux opposants.
Ceux-ci portaient plus d'animation que jamais dans la guerre d'épigrammes qui déplaisait tant à l'Empereur, parce qu'elle était un symptôme de la fidélité des royalistes, et parce qu'elle attestait que malgré sa puissance, il n'avait pu faire accepter sa dynastie par la haute société de la France et de l'Europe. Quelques salons recueillaient les débris du parti constitutionnel, ils étaient comme la pâle contre-épreuve de la société
' Note îniérée au Moniteur du 9 reniAie aa X[I.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
(«6 LES ËMIGBES ET I.A SOCIÉTÉ FRANÇAISE de Coppet. Mais l'hostilité était surtout alimentée par les propos de deux anciens serviteurs , on peut dire aujourd'hui deux complices'.
Depuis longtemps, Napoléon suivait Talleyrand et Fouché de son oeil soupçonneux : il se sentait jtig^ par ces esprits supérieurs : ■ Quoique à cinq cents lieues de la France, je sais mieux ce qui s'y passe que le ministre de la police. J'avais eu vent de ces joueurs à II baisse. Le trère de Talleyrand y est pour une somme très notable. Voilà ce que c'est que de fréquenter de mauvaises sociétés '. •
On sait comment éclata la disgrâce de Talleyrand. A son retour d'Espagne, en janvier 1809, Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusiears grands dignitaires, se plaignit amèrement de ceux qui, pour le désavouer, ne craignaient pas de se désavouer eux-mêmes; s'animant peu à peu et s'adressantàM. de Talleyrand, immobile, debout, adossé à Ju cheminée; ■ Et vous osez prétendre, monsieur, que vous ave/, été étranger ii la mort du duc d'Enghien?... Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre d'Espagne?... >>
M. Thiers ajoute que M. de Talleyrand éprouva de cette terrible scène une sorte de saisissement, et que les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait nullement le courage de la disgrâce. M. Thiers lient ces
' Voir le récil de rarrest.ilion et île la morl du doc d'EngbicD. • Napoléon k FoDché, Il m.-ii 1807/ CorrerponJance, XV, SW-
D.q,t,:scbyG0C>^lc
S008 NAPOLEON 1". 4:i7
deuils du duc de Gaëte, dont le récit se trouve contredit par des autorités très compétentes, Villemaîn a bien des fois entendu narrer la scène par des témoins oculaires, et l'a reproduite dnns quelques pages où il montre Talleyrand, dans son attitude habituelle, indifférent, légèrementdédaigneux, mais nullement malade, et finissant par dire : Quel dommage qu'un si grand homme ait été si mal élevé !
Talleyrand, écarté des aflaires, s'accommodait assez peu de l'isolement politique. Deyenu, par des moyens qu'on ne saurait justifier, possesseur d'une immense fortune, il rassembla autour de lui d'anciens amis, hommes aux manières élégantes et à l'esprit incisif, et bien que nul n'osât encore s'avouer qae le soleil napoléonien (ùt un peu obscurci, tous le pensaient en silence et s'en réjouissaient en secret. L'amiral Bniix, ami de Talleyrand, partagea sa disgrâce et fut moins discret dans son opposition. Il s'agissait d'élever une statue h Napoléon. Des dignitaires se réunirent pour conférer de cette affaire; c'était à qui se montrerait le plus adulateur. <■ Faites-le tout nu, leur dit Bruix, vous aurez plus de facilité h lui baiser le derrière '. • Dans son «tti< tude d'opposant, Talleyrand était imité par Pouchéqui, réconcilié avec lui, l'aidait à grouper les mécontents, et laissait croire que la disgrâce de son nouvel allié n'avait été provoquée que par un blâme bardi delà poli-
D.q,t,:scbyG0C>^lc
408 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE tique suivie en Espagne et par le désaveu des actes de Bayonne.
Ces deux hommes, que tant de souvenirs séparaient de l'ancienne noblesse, se trouvèrent ainsi associés aui dénigrements d'une aristocratie devenue peu à peu irréconciliable.
Dans son idée fixe d'une restauration a son profil de l'Empire germanique, Napoléon en avait reproduit les travers et les faiblesses. Il avait troué sa terre, eo avait découpé des morceaux qu'il jetait avec ceux qui les habitaient, aux serviteurs dont il voulait récompenser le de'vouemeut. Ce fut une pluie de comtés, de duchés et de couronnes. Les peuples qui, depuis 1789, entendaient parler d'affranchissement, d'égalité, de droits, n'avaient acquis d'autre droit que celui de regarder à qui ils tombaient. Les uns échoient à un soldat, Bertbier, comme les habitants de Neufcbâtel, les citoyens de Bénévent sont arrachés au Pape pour être attribués ii l'ex-évéque d'Àutun, ceux de Parme ont pour maître Cambacérès, ceux de Massa sont livrés à Régnier, le légiste qui, au moment suprême, revendiquera la présidence du Corps législatif pour « adhérer à la déchéance prononcée contre Napoléon Bonaparte et sa fiimille ■ .
Après avoir institué des princes et des rois, créé dans les royaumes conquis denouveaux fiels, NapoléoD, pour compléter son œuvre, s'occupa de reconstituer la noblesse. Une partie de la vieille aristocratie ayant
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sous NAPOLÉON 1". 40»
survécu aux lois cruelles de la Révolution, Napoléon était heureux de consommer sa ruine. Le mépris de l'Empereur pour les courtisans de sa fbrtuue n'a point efiàcé en lui la liaîne du gentillàtre pour la noblesse de cour. Le sénatus-consuUe du 1" mars 1808 ressuscita donc le régime que l'Assemblée constituante s'était efforcé de détruire. Les titulaires des grandes dignités de l'Empire reçurent les titres de prince et d'altesse sérénissime; il y eut aussi des ducs, des comtes et des barons. La reconstitution d'une aristocratie répondait à la soif de distinctions qui dévore notre race; cette aristocratie nouvelle ne ressemblait d'ailleurs il la féodalité que par les dénominations, et non par son pnncipe. C'était affaire de pure vanité. De vieux démagogues, de farouches conventionnels, des régicides de toute catégorie obtinrent de S. M. l'Empereur et Roi l'honneur d'ajouter à leur nom ce titre nobiliaire qui les rendait grotesques et qui donnait un démenti st éclatant à leur passé. Depuis longtemps les bourreaux s'étaient transformés en- courtisans. Pour excuser leurs heures de délire, ils n'eurent même plus Il invoquer l'emportement des convictions.
Quanta Napoléon, son but élaitatteint; d'une part, anoblir ces jacobins qu'il méprisait, c'était ïion pas lear concéder une iàveur, mais en réalité leur infliger un châtiment. D'autre part, la création d'une noblesse impériale devait, dans sa pensée, porter le coup de grâce aux ci-devant. Les articles 1-i et 15 du sénatus-
D.q,t,:scbyG0C>^lc
410 LES KMIGRKS ET LA SOCIETE FIIANÇAISK consulte défendaient de porter les anciens titres, de s'attribuer les anciennes armoiries, et ■ renouvelaieot contre les contrevenants les lois en vigueur > , c'est-àdire les lois barbares de la Révolution.
Les nouveaux nobles se dépouillaient de leurs noms roturiers, pour prendre tantôt des noms de 6efs ou de victoires, tantôt des noms de fantaisie ou de vieille noblesse. Le sénateur Timbrune fut fait comte de Valence, le sénateur Curée fut créé comte de La Bédissière.
Naturellement ces favoris étaient criblés de mordantes épigrammes. On se moqua d'abord de ces nobles anciens qui avaient accepté les titres de l'Empereur. On se moqua surtout de ces nobles nouveaux qui s'étaient affublés de titres ridicules, du sénateur Dizet, devenu comte d'Arène, du préfet Roland, devenu comte de Chambaudouin'jdel'évéque Fournier, créé baron de la Contamine, du sénateur Deloé, bit comte d'Imstenroed, du sénateur Porcher, fait comte de Ricfaebourg
Napoléon étuit rais au courant des plaisanteries et des sarcasmes. Tandis que l'espion introduit au foyer domestique rapportait ce qui s'y disait, les lettres, lou-
■ . Elle (lii prince-ijB llo.fihcse) roe fil Jire d".iller h ïoir... Je 1» IroiiTHi tréi jolie, elle niah a»ec HIe pour dame d'honnear nwd»»' de Ch.-iml>audoiim. Je prie mes Icneuri de croli-e à la vériléde ce que je *iii écrire : cette mad.ime de Chambaudouin cinit rouchée par tem soui les piedj de la princeue qui lea av.-iit l'un el l'autre tut la goifi nue de cette femme... ■ Snueeniri de NADiiLitc. C'eM aimiqMelepr»kt Holand deTJni comte.
sous NAPOLEON l". Hl
jonrs lues en dépit des précautions les plus vigilantes, montraient ce qui s'écrivait. Lettres de l'intérieur, lettres de l'extérieur, rien n'échappait à la police. Savary imagina un excellent moyen d'obtenir les lettres écrites en Angleterre. Il se laissait surprendre des passeports pour les courriers qui les portaient, puis ildonuait ordre au commissaire de police de Boulogne d'arrêter le titulaire du passeport et de saisir les lettres dont il était détenteur, il suscitait la confiance afin de la trahir. •■ Ce petit succès lui suggéra l'idée de favoriser le passage au lieu de l'entraver» , afin de mettre la main sur les réponses, k II fit sur cette cûte une bonne chasse ' . »
LES l^jnCRr^S AD DEIIOnS. — QIKREU-KS RT MISÈRES.
LOUIS XVIII KN ANr.l.RTE'JIRK.
Malgré tant de précautions et d'obstacles, les relations subsistaient entre les émigrés rentrés et ceux qui restaient au dehors. A mesure que Napoléon envahit l'Europe, Louis XVlll, banni de tous lieux, était obligé de Fuir devant ses armées. Bientôt le continent ne lui offrit plus d'asile; alors il débarqua à Yarmouth et
' Mémoires <!• Sitart, V, 47.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
*U LES EMrCBES ET LA SOCIETE FlUNÇilSE
accepta rhospttalité du murquis de Buckingham. Le 13 novembre 1810, il se rendît à Hartwell après la mort de la Reine. La duchesse d'ADgouléme y tint la maison royale : « Elle me dédommage, dit le Roi, d'une partie du temps que je passais là-faaut, et j'espère élre par là garanti de nouvelles habitudes '. ■> Louis XVIK recevait annuellement vingt mille livres steHing d'Angleterre, et soixante-tlix mille roubles de Russie, soit environ 700,000 francs. Mais tant de mains se tendaient vers lui que la détresse augmeutail tous les jours. ■ Le Roi ne peut plus allouer de voiture ni au comte de La Châtre, son représentant à Londres, nia M. l'evéquede Nancy à Vienne'. •
Pendant toute la durée de l'Empire, Hambourg demeurera la ville des émigrés. La colonie de Munsler, le duc d'Aumont et la maréchale de Broglie en tète, est contrainte de se réfugier h Hambourg, car ■ les pays conquis devenaient pour eux aussi dangereux que lesol de la patrie qu'ils avaient abandonné. Au moindre brait de l'approche des armées françaises, ils étaient oblige de se retirer en toute hâte. ■ Lorsque Hambourg fut occupé, la situation ne changea guère. Davout, qui excerçait l'autorité suprême, était un ci-devant; ilaiait été cadet-gentilhomme à l'École militaire et sous-lieutenant à Royal-Champagne. Le commandant de la division était Carra Saint-Cyr, ancien ofBcier de Bou^
D.q,t,:scbyG0C>^lc
SODS NAPOLEON 1". *13
bonnais-iafaDterie. L'ëtat-major de Davout comprenait le marquis de Caâtrjes, petit-fils du vieux marëchal de Castries, le vicomte de Caraman, fils du comte de Curaman, émigré et rentré en 1 801 . M. de Serre, autre émigré, est premier président. LecomtedePuymaigre, émigré, est inspecteur des droits réunis. Le préfet était d'abord M. de Coninck, qui fut remplacé en 1813 par un successeur portant un nom cher à toute l'émigratioa, Breteuil.
Alloua était un autre centre d'émigration. Le vicomte de Sesmaisons, le bailli d'Hautefeuille, la ducbesse de Luxembourg, le marquis de Bonnard, le duc de Villequîer, la maréchale de Broglie et sa fille, madame de Cosséetsa fille, le cardinal de Montmorency s'y étaient réfugiés. Après léna, ils y virent arriver les princes allemands et le brave Précy, qui s'était retiré depuis quatre ans à Wolfenbiittel. Altona était la résidence de la famille La BroUe de Saint-Avit; <■ la femme est aimable, le mari est aflbibli par les chagrins de rémigration, mais quelquefois, il lui échappe quelque chose de gracieux : c'est un vieux château où les esprits reviennent; la fille, qui a dix-huit ans, est fort johe ' ■> . Là, règne l'honnête comte de Gimel *, qui meurt bientàt, regretté de ses compagnons d'exil. « Le pauvre Gîmel est mort aujourd'hui, après avoir souffert prodigieusement depuis son retour de Sleswig. Ce serait
D.q,t,:scbyG0C>^lc
41t LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIETE FBANÇAISE UDe perte légère pour les afiaires, s'il y avait des af&ires, car la tête était étroite, et l'âme n'c-ivait pas assez d'élévation pour y suppléer, maïs il était obligeant, avait du zèle et du courage'. »
Bourrienne, devenu mioistre de Fracce à Hambourg, devait surveiller les émigrés de ces régions. L'n certain Loizeau était venu à Altona trouver le comte de Gimel et lui olfrit de poignarder Napoléon. L'honoéte Gimel eut horreur de lu proposition, qui fut connue de Bourrienne. Celui-ci fit arrêter Loizenu, qui fut envoyé à Paris et disparut sans laisser de trace *.
Après la mort de Gimel, le comte d'Artois arait nommé à Altona un certain Maillard, violent et d'un esprit borné. Louis XVIII choisit de son côté GrémioD, puis le fidèle Hue. Bourrienne les espionna et fit arrêter un peu à tort et à travers tous ceux qui lui portaient ombrage *. Il eut le tort de se créer à Hambourg des relations qui ne plurent pas. • Si Bourrienne, écrirait Napoléon, ne cesse pas sa correspondance ii Hamhour),', je le ferai arrêter. Tâchez de découvrir toutes les friponneries de ce misérable. >>
Les émigrés, ainsi traqués dans toute l'Europe, n'étaient pas rendus plus défiants par leur infortune; ils se laissaient tromper pur les agents que la police détachait auprès d'eux. Une intrigue nouée par Perlet,
' Leurei il'Aneivillieri à Antraigoea, vol. 631, f™ t93, tOt. ' Mémoires de BocRmtmflE, Vil, 150.
'Jd., Vn,29«.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sous NAPOLÉON I". 4tS
le plus impudent de ces agents secrets, persista jusqu'au retour des Bourbons pendant toute la durée de l'Empire. Seuls, Antraigues et PuJsaye ont soupçonné la vérité. Blacas ne l'apprît qu'en 181 4, Perlet, l'homme de la police, eut l'efFroDlerie de venir à Londres, où il courait le risque d'être pendu; il y fut accueilli parles Bgents royalistes et notamment par Danican et Fauche- Borel. A Londres, il se logea chez une dame Thiot et il eut soin de laisser tomber de sa poche un agenda en maroquin rouge, où il avait inscrit des notes au crayon pour faire croire à l'existence de ce comité royaUste dont il se prétendait le délégué ; les noms de Mole, de Mollien, de Fouché, figuraient avec d'autres sur le précieux carnet. Une si grossière imposture ne fut pourtant pas démasquée; Perlet tiit accueilli par le Roi. Bien plus, d'Avaray, si peu accessible, le reçut plusieurs fois et se réjouissait d'avoir un agent si habile. De son côté, l'audacieux personnage se plaignait a Faucbe-Boret que d'Avaray ne lui eût donné que cinquante guinées '.
t^es malheureux proscrits, si iàciles à duper, engageaient entre eux de misérables querelles.
Puisaye aurait voulu s'emparer exclusivement de la correspondance royaliste et agir même en dehors de Louis XVIII, qu'il traitait avec une certaine désinvolture. Le rôle qu'il avait joué dans les guerres de la
< CorTopondcDce PuiMje, vol. W2, P> llil.
D.q,t,:scbyGOC>^IC
chouaDoene lui inspirait toutes les jactances : ■ Je puis, disait-il, me feire créer duc de Bretagne quand je voudrai. J'ai deux cent mille hommes à ma dispoaiUoD. • Perlet, agissant sous la direction de la police impériale, écnvait de son cdté qu'une armée de quaraote mille hommes était prête à se lever en Normandie pour la cause des Bourbons. Sans doute ce qiensonge cachait un piège : Perlet voulait attirer dans les filets de la police quelque personne notable de l'émigration. La Térité est qu'en Bretagne et même en Normandie, fernienUit toujours un levain royaliste entretenu d'année en année par la résistance à lu conscription ; il y avait loin de là à la pensée d'une prise d'armes. Quant à l'attentat contre la vie de l'Empereur, à une réédition du complot de Georges Gadoudal, que M. de Martel prête à Puisaye', il n'en fournit pas de preuves suffi:iaiites. L'ex-chef de la chouannerie bretonne se contentait de fiiire des avances aux débris de l'ancien parti constitutionnel, dont le crédit était plus grand en Angleten^ qu'en France; dans son entourage, il allaitjusqu'à dire qu'il était possible de sauver la monarchie en sacrifiant le Roi. Il flattait ainsi le secret penchant de beaucoup d'Anglais, convaincus de l'impossibilité de rétablir l'ancien régime et mis en défiance par le langage de quelques émigrés. Il trouva moyen de supplaotef Fauche-Borel, autre agent bourbonien, et il parvint à
' M. DB HldTKLjp. 133.
D.q,t,:scbyGOC>^IC
SOOS NAPOf.EOS I". MT
le faire bannir d'Angleterre '. Mais lui-même finit pur perdre tout crédit; le coup de grâce fut son afFaire avec d'Avaray *.
Puisaye, soutenu d'abord par Bertrand de Molleville et par d'Antraigues qui, eux aussi, l'abandonnèrent, accusait d'Avaray d'avoir voulu le faire assassiner et d'avoir détourna les fonds des royalistes. II promettait la preuve de ces accusations, et l'on désigna, pour en connaître, des arbitres qui Furent : le duc de Lorge, MM. de La Bourdonnais, du Bourblanc et d'OutremoDt. Les arbitres jugèrent qu'en se servant de renseignements qui lui avaient été adressés confidentiellement, Puisaye avait manqué de discrétion. Suivant eux, > une lettre ne cesse pas d'être lu propriété de celui qui l'a écrite, quoiqu'elle soït arrivée à sou col'respondant. C'est une espèce de dépôt de sa pensée dont ce dernier lui reste comptable, parce que c'est lu première condition de la confiance. Il est indiscret de la montrer si l'on n'y est pas autorisé. C'est un abus de confiance de lu publier. » En outre, ces lettres sont parvenues à Puisaye « par des voies illicites, et un homme délicat n'aurait jamais dû s'en servir' <• . De son côté, Puisaye fit remettre par Vansittard à lord Ellenborough une noie où on lisait : " Cette afFaire
' Fiucoe-Bohel, III Et IV, — Biographie MicuiOD, Supplément,
>îr Fauche, Perlct et Puisaye.
' U SicoTiÈRE, II, 136, 080.
' Corretpondance Puisaye, vui. dVi, (" 26S, S69.
D.q,t,:scbyGOC>^IC
*t8 LES F.MIGBES ET LA SOCIETE KBANÇAISE absurde, que la violeace et la sottise de M. d'Avaray et la laiblesse étonnante de son noaltre ont rendue scandaleuse, porte sur de fausses bases... Louis XVIII, qui d'un mot pourrait tout calmer, reste stupidement spectateur d'une lutte déshonorante pour lui, et cela poor favoriser un sot ' . » Finalement, la pièce produite après tant de défaites et d'étjuivoques lut déclarée par tes arbitres « apocryphe ■ , et l'explication qu'en donnait Puisaye u mensongère » . Le Roi le raya de la liste de ses officiers généraux et » défendit aux Français de répondre à ses calomnies et à ses libelles autremeat que par le mépris » .
Les émigrés réfugiés en Russie vivaient du moins en bonne intelligence. Parmi ceux qui étaient entrés au service de la Russie, on remarquait Emmanuel et Louis de Saint-Priest, fils de l'ancien ministre de Louis XVL Ils commencèrent tous deux par servir dans la garde russe. Ils perdirent leur mère en 1807, et au printemps de I8O8, à l'attaque du pont de Looitten, Kinmanuel avait la jambe fracassée, en même temps que Louis tombait, le poumon traversé par uae balle; ils furent emportés à l'insu l'un de l'autre. Oa ignora longtemps ce qu'ils étaient devenus; le bniitde leur mort se répandit, el l'Impératrice In fit annoncer nu malheureux père. M. de Saint-Priest était plongé dans la plus vive douleur, lorsque arriva une lettre dont
' CoiTcapondance Puisayn, vol. 64S, (° 319.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
SO0S NAPOLEOS 1". H9
l'adresse était de la main de Louis. Son fils avait été déposé sur un bateau où l'odeur était telle, qu'il avait exigé qu'on le remit à terre. Bien lui en prit ; quelques instants après, le bateau sombrait, coulé par une batterie. Voilà le blessé abandonné sur le bord de la rivière, lorsque passe une charrette où se trouve M. de Logarde, autre émigi'é français, également blessé. Ils se font conduire à Mitlau, où ils revoient Eroroanuel et M. d'Aulichamp, oncle de M. de Lagarde.
Le comte Emmanuel de Sainl-Priest, guéri de ses blessures, fiit investi, en 1811, du commandement d'un corps d'armée russe occupant la Bulgarie, et il y fut cliargé de toutes les opérations importantes. A la fin de janvier, il enleva, avec septmille hommes, Lowscha, qui n'avait pas moins de dix mille défenseurs. Tandis que Saint-Priest s'établissait en Bulgarie, un autre émigré, Langeron, occupait Nicopol et hi Petite Valuchie. Ces Français font de tristes révélations sur l'administration russe. Les vivres sont pris de force dans te pays, et l'on simule des ventes afin de s'en Faire rembourser le prix. L'imagination la plus exercée au vol ne peut se représenter ce qui se passait dans les hôpitaux russes. Ainsi les prix payés pour les blessés et les malades dans les hôpitaux ambulants étant doubles des prix payés dans les hôpitaux sédentaires, les médecins en chef s'arrangeaient avec les entrepreneurs pour condamner les malades et les blessés au mouvement perpétuel et tes faire sans cesse changer de place, afin d'augmenter leurs
D.q,t,:scbyG0C>^lc
420 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE profits. Ces proSts étaient grands, mais la mortalité était énorme. Le commandant en chef, Kutusow, était un vieillard de soixante-quatre ans, borgne, gros, difforme, qui partout traînait à sa suite trois ou quatre mattresses ou soi-disant telles, et qui disposait des grades ou des emplois suivant le désir de ces dames. N<u Français ne pouvaient voir qu'avec dégoût de telles habitudes et de telles mœurs'. Le général Emmanuel de Saint-Priest fiit blessé a Blesmes en 1814, et moanil le jour de l'entrée des alliés à Paris.
Les nouvelles du Boi, des exilés de Russie et d'Angleterre, étaient l'un des aliments des conversatioDS du faubourg Saint-Germain. On les communiquait à demi" voix lorsqu'il ne restait plus que les intimes; puis, les sièges se rapprochaient, et l'on se faisait d'étranges confidences.
Ainsi, vers la fin de 1811, un imprimeur contrelâ]sait secrètement des billets de banque russes; le préfet de police l'a envoyé saisir, l'imprimeur a résisté, mais enfin sa maison n été forcée, il a été conduit devant le magistrat qu'il a surpris par son assurance et plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur a été relâché, et il a continué sa contrefaçon clandestine; on ajoutait que dès leurs premiers pas en Litiiuanie, les Français répandirent le bruit qu'à Vïlna ils s'étaient emparés, dans les caisses
■ LincMOK, Affaires étraneèrei, Ruttif, XXIV, p. Il, 50, etc.
SODS NAPOLÉON 1". «1
de l'année enoemie, de plusieurs millions de billets de banque rujtses'.
A ce même moment (1811), on s'occupait du concile de Paris. Lors de son ouverture, l'Empereur avait exigé un silence absolu; ordre avait élé donné au Moniteur et aux autres journaux de ne parler ni du discours de l'évéque de Troyes ni du serment d'obéissance au Pape qui avait inauguré la première session d'un concile uniquement convoqué pour ravir an Souverain Pontife son inHuence et ses prérogatives. Il était singulier de voir la feuille officielle ne rien dire des incidents survenus à Notre<Dame devant tant de témoins, incidents qui défrayaient toutes les conversations.
L'arrestation de l'évéque de Troyes et de ses deux collègues eut encore plus de retentissement. Les feuilles publiques reçurent l'injonction de n'en pas souffler mot, et dès lors il ne fiit plus question d'autre chosR. Quoique contenue par un gouvernement qui ne tolérait aucun murmure, l'indignation était universelle. Rassembler les évéques pour leur demander leur avis, et les emprisonner pour l'avoir exprimé, tes partisans Us plus zélés jugeaient l'acte, à voix basse, presque aussi sévèrement que les plus déterminés adversaires. Devinant ce blâme discret de ses plus dévoués serviteurs, l'Empereur devenait plus -ombrageux, plus
' Sicvn, Hiiloire et Mémoirti, IV, 04,
D.q,t,:scbyG0C>^lc
emporté, plus redouta de son entourage : • Votre
père et moi, dous avons vu l'Empereur de près, nous avons souffert, nous avons gémi. J'ai vu souvent votre pauvre père, quand nous étions retirés le soir ensemble, ému jusqu'aux larmes, ébranlé par le désir de s'éloigner et retenu par la pensée qu'en supportant tout, il travaillait à votre avenir'... ■
Et ce régime pesait sur tous, sur les magistrats éminents comme sur les plus modestes. ■ ...On se plaint de vos sentiments en faveur du commerce... J'ai trop de confiance dans votre loyauté pour ne pas être persuadé que vous n'avez pas sur les intérêts du commerce et des commerçants d'autre profession de foi que celle du gouvernement, et d'autres pensées que cetles du système contiaental, sans aucun égard pour les intérêts particuliers et pour les regrets des marchands... Je ne doute pas que vous ne soyez inexorable sur ce point...
n Je ne présume pas que vous ayez quelques relations, même de simple société, avec les commerçants. Dans votre place, vous le savez, il ne faut couoattre que son cabinet et le palais, sauf les devoirs envers le cbef et quelques relations de place avec ses collègues*. "
C'est à M, de Serre que le bureaucrate adresse celte
■ Lellres de madaroe de Rémusat k ion fils, I, 3.
» .M. de Collenel, djrecwur au mlnittère de la justice, à M. de Sttrt premirr présidcDE de la Cour impériale de Hambourn. Correipondace, I, «9.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
SOTTS NAPOLÉON l". 4JS
mercuriale. On est heureux de voir que l'émmeDt magistrat ne s'est laissé dépouiller ni de sa diguité ni de son iDdé|)eDdance.
Les bous JDges de Nieubourg ont acquitté des conscrits réfractaires, puis, épouvantés de leur courage, ils ont écrit au préfet des Bouches-du-Weserune lettre dictée par la peur, dans laquelle ils s'accusent d'avoir violé la loi et demandent grâce en faveur de leur prompt repentir. Le premier président n'approuve pas leur attitude : u Je dois tes blÀroer d'avoir demandé grâce à ce fonctionnaire. Cette démarche est contraire à l'indépendance réciproque des autorités administratives et judiciaires, elle blesse la dignité de la magistrature. Si la conduite des juges méritait une censure, ils devaient l'attendre de leurs supérieurs dans l'ordre hiérarchique, sans descendre à des supplications envers une autorité collatérale '. •
Malgré cette oppression qui s'exerçait sur tous, tes plus purs royalistes cherchent à conserver quelques liens avec les fevorîs; ils ont à demander tant de grâces I Et d'abord, ils s'occupent du retour des exilés, non pas de ces exilés volontaires qui ont choisi et qui acceptent la pauvreté, les privations, plutàt que la servitude, mais de ceux qu'un caprice du maître a bannis de leur résidence habituelle. Madamede Ghevreuse a été contrainte d'être dame du palais. Lorsque les
' M. lie Serre lu prétident du uibuiml de Nieuboarg. Correspon-
D.q,t,:scbyGOC>^IC
4» LES EMIGBES ET LA SOCIETE FBinÇAISE princes espagnols sont attirés en France, on veut la mettre de service auprès de la reine d'Espagne (Charlotte de Bourbon) : elle n'accepte pas cette mission, et ce refus motive son exil ', qui, eu dépit de toutes les instances, est maintenu jusqu'à la fin de l'Empire. Pareillement, madame de La Trémoïlle a été reléf^uée il Bourges : la grande question est d'obtenir le retour de la belle exilée; comme on n'est pas très brave, on a peur de déplaire en le sollicitant; la réponse au sujet de madame de Chevreuse n'est pas encourageante. Cependant, on se résout à faire la demande avant le départ de l'Empereur pour la campagne de Russie, ■ non pas dans l'idée de rien obtenir à présent, mais pour qu'on ne puisse pas objecter qu'on ne s'y est pas pris à temps >> .