LA PERSECUTION CONTRE LES BOURBONS
Pour obliger ses amis, on se résignerait à commettre quelques bassesses, mais Napoléon est devenu Je plus en plus inabordable. La fortune a produit son eCIet ordinaire; rien ne donne une idée de sou infatuiiliun.
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Napoléon, qui se dit le cheF démocratique, introduit dans lu langue officielle la formule du bon plaisir. Charles VIII disait : • Tel «st notre plaisir »; l'Empereur a créé le régime du bon plaisir '. Peu à peu il soaoaet ses vieux compagnons d'armes aux règles de la plus rigoureuse étiquette : ■ Jiinot m'ëcrit toujonrs avec du grand papier de deuil qui me donne des idées sinistres quand je reçois ses lettres. Faites-lui donc connaître que cela est contraire à l'usage et au respect, et qu'on n'écrit jamais à un supérieur avec le caractère de deuil d'une aHection particulière". »
Miot de Mélito écrit chaque soir les conversations de Joseph qui lui redit les propos de l'Empereur : ■ Je suis appelé, dît Kapotéon,àchangerla Face du monde. Quelques idées de fatalité se mêlent peut-être à ma pensée. . . celte confiance même me donne le moyen de réussir. ■
Dans une discussioD devant l'Empereur, relative aux affaires religieuses, l'abbé Émery rapportait que Bossuet soutient dans sa Défense de la déclaration du clergé, que l'indépendance et la pleine liberté du Souverain Pontife sont nécessaires pour le libre exercice de son autorité spirituelle dans tout l'univers : ■ Eh bienl dit Napoléon, je ne récuse pas l'autorité de Bo&« suet. Tout cela était vrai de son temps, où l'Europe reconnaissait plusieurs maîtres; il n'était pas convenable que le Pape fût alors assujetti à un souverain
■ Hai-Lalric, Ribliolhèquf de I'ÉcoIe d.-s cli.-iiiet, vol. 42, p. 560. * r4apoléoDlCambaGérc«,3imiril)itf7. Coneipondance, XIV, 580.
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particulier. Mais quel inconvénient y a-t-il que le Pape me soit assujetti, à moi, maintenant que l'Europe ne connaît d'uutre maître que moi seul ' 1 »
Vainement on épuise toutes les formules de l'adulation, on arrive difficilement à le satiâliiire. Les pédants de l'Académie des inscriptions et belles-lettre ont imaginé de le nommer Àugustus-Germanicus. Napoléon dicte alors k Duroc cette note curieuse : Schœobrunn, 3 septembre 1809 : > L'Institut propose de donner à l'Empereur le titre d'Auguste et de Germanicus. Auguste n'a eu que la bataille d'Actium; Germanicus a pu intéresser les Romains par ses malheurs, mais il n'a illustré su vie que par des souvenirs très médiocres^. >
L'orgueil est poussé si loin , que ses courtisaDS les plus sensés finissent par s'effrayer et par croire n des accès de démence. Decrès dit à Marmont : ■ L'Empereur est fou, tout à fait fou, il nous culbutera tous tant que nous sommes, et tout cela finira par une épouvantablecntastrophe. « Au surplus, celte infotuation est chez lui bieo ancienne. Lorsque Napoléon a surpris par trahison les Bourbons d'Espagne, le voilà tout gonflé, et il les traite en petits compagnons ; ■ Le prince Ferdinand, ea m' écrivant, m'appelle son cousin. Tâchez de faire comprendre a M. de San-Carlos (le duc, son gouverneur)
' L'Églite romaine et le premier Empire, o'HinJsmii\iu.t, IV, 81. ' La note est de la main de Duroc. Anihives nationalo, 0-1-Ai l CHiHPOLLtON-FiGBtc, Chronique dauphinoise. II, 330.
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que cela est ridicule, et qu'il doit m'appeler simplement Sire'. »
Ces BourboDs sont le sujet de sa préoccupation continuelle; il les traque dans toute l'Europe, ceux de Naples et d'Espagne aussi bien que ceux de France; il traque aussi leurs serviteurs, leurs plus humbles agents et les étrangers mêmes qui persistent à témoigner des égards à cette royale maison, la plus illustre de l'Europe. Dans une négociation avec la Suède, il demande ■ que Fauche-Borel et tous autres agents de la même clique soient arrêtés et lui soient livrés; que tous les Suédois qui portent la croix de Saint-Louis soient tenus de la quitter, ainsi que toute autre décoration appartenant à l'ancienne France v , et il déclare ■ que son intention est de faire la guerre à la Suède, plutôt que de souffrir d'être ainsi outragé chez elle * » .
Quant aux Bourbons eux-mêmes, la persécution s'est continuée contre eux avec acharnement. Bonaparte cherche partout à les atteindre. L'attentat de Bayonne Rit médité et préparé au moins pendant un an. L'ambassadeur de Naples à Londres écrivait, en effet, le 1 4 mars 1 807 : « Bonaparte a eu l'impudence de faire proposer au roi d'Espagne d'aller à Bordeaux, en lui mandant qu'il ne peut pas terminer les affaires avec ses ministres*, n Cette fois, les malheureux Bourbons
I Napoli'on à Talleyrsod, Bayoone, Sfr mai I80S. Corretpondance, XVII, 189.
* Napoléon à Ch.-impagny, Ifl mai 1810. Corrtspoadaaee, XX, 356. » Arctiïe» WoroDiow, XXVIl, 355.
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Ht LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE purent eTÏter le piège; on sait comment ils finireDt par y tomber. Napoléon avait agi lui-même en écrivant directement, mais la défiance des princes était éveillée, etia lettre seule n'aurait pas eu raison de leurs inquiétudes; H l'adresse et la décision de Savary 6rent le reste' •. La famille royale tombée dans le guet-apens et arrivée à BayoDne, il y avait eucore à obtenir l'abdication de Ferdinand. L'entreprise semblait difficile, mais les instruments ne manquaient pas. Champagny fut chargé de préparer le terrain et commença la discussion. Sur le refus de Ferdinand de se prêter à l'abdicatioa, l'Empereur, alors, << chargea de la négociutioD le général Duroc, fui employa sans doute d'autres moytm de persuasion ». » Moi, dit bonnement Champagay, je suis impropre à tout ce qui est ruse et mauvaise foi ', -
Ces princes espagnols ne furent même pas traités avec les égards que le conquérant aurait dus à des ennemis malheureux. Sur l'ordre de l'Empereur, Savary envoya le 12 mai 1812, au chef d'escadron Beget, commandant à Valençay, des instructions pour les faire resserrer. « Si les princes ont d'autres nouvelles d'Espagne que celles que peuvent leur donner les joumaut français, ils ont un canal qui les leur apporte... il n'y a pas de minces détails à négliger. On enfant, une jeune filje, jouent le plus souvent des rôles imporlaots
' Souaenirt dt Cbimmoht, p. tOO.
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dans de pareilles aventures'. ■ Savary excellait dans ces manoeuvres policières. Il iiiisait parler les domestiques des princes, et il excitait les jalousies réciproques de leurs courtisans. Il est si absolument dépourvu de sens moral, qu'en agissant ainsi, il se trouve un brave homme : ■ cela le dispensait de recourir b l'emploi de moyens coercitifs, que l'embarras des affaires générales aurait peut-être excusés ■ . A un autre moment, le prince des Asturies veut monter à cheval, et Savary redoute qu'il ne médite une évasion; » les chevaux se trouvèrent tout à coup encloués ou boiteux ■ , l'agent de Savary avait passé par là *.
Les Bourbons des autres branches furent en butte à des persécutions aussi mesquines. L'ex-reine d'Ëtrurie était encore en France et surveillée de près. Sur un soupçon, l'Empereur lui enleva son fils et la fit enfermer dans un couvent de Rome*.
Ces détails, grossis par la malveillance, étaient colportés dans les châteaux de la province et dans les salons de Paris; ils ne produisaient plus grand effet. On touchait aux désastres, et chacun s'absorbait dans ses propres souffrances. Outre les grandes, celles qui naissaient d'une guerre devenue malheureuse, il y avai les petites. On n'avait plus ni sucre ni café. Les ouvrier étaient au régiment; les manufactures châmnient ot
' Lettre autographe 1" vente, L.ivfnlet, m.irs 18(8. *S*ï*rT, VI, 3i0.
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430 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE. fabriquaient à grands frais ; le prix de tous les objets était augmenté. Les tangues se déliaient dans les ru» comme dans les salons; on commençait à parler librement de sa haine. Lord Blayney, un Anglais, fait prisonnier de guerre, habite la France de 1810 à 1814; il est frappé de ce mécontentement qui éclate dans toutes les classes de la population '. Les rigueurs de la conscription, la chasse aux réfractaires, ont enlevé à l'Empire ses plus Gdèles partisans. Dans les campagnes, le nom de Napoléon est devenu impopulaire, il n'est plus prononcé qu'avec exécration. C'est que le pays commence à se rendre compte de l'effroyable Siiignée à laquelle son maître l'a condamné.
■ Relation d'un voyage Joivé, par lord Bi.4>l<Kt.
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