‹ Histoire générale des émigrés pendant la révolution françaiseChapitre 18 sur 31 · W-, VI · texte numérisé non relu

W-, VI

byGoot^lc

SOOS NAPOLÉON I"- *35

Ce n'est pas qu'il y eût à redouter ropposîtion ou même les observations du Sénat, maïs le ininistre de la guerre» Lacuée de Gessac, pressentait les souffraoces de la population et craignait que deux demandes de 80,000 hommes qui les appelitient à l'ariiiée sans rendre aucun de ceux qui provenaient des appels antérieurs, ne produisissent des résultats fâcheux pour le pays, en privant l'agriculture de ses bras, les familles de leurs soutiens'. L'Empereur n'avait plus ces scrupules et n'aimait pas beaucoup qu'on les manifestât; il ne tint aucun compte des appréhensions de Lacuce.

Janvier 1808. — A partir de ce moment, loin de réduire les anticipations, il ne fit même qu'anticiper davantage. Après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription de 1808, Napoléon voulut, dès l'hiver de 1 808, demander la conscription de 1 809. Les raisons qu'il en donna fiirent, selon la coutume, reçues avec un respectueux assentiment par le Sénat, et suivies du vote de la conscription de 1809. Ce nouveau contingent de SOiOOOhommesdevaitporter après de 900, 000 hommes la masse des troupes françaises*. En y joignant cent mille alliés au moins, c'était un million d'hommes, les trois quarts devieuxsoldats, dont Napoléon disposait'.

■Tbiei», VII, M».

■O cliifFre de 900,000 hommei est confirmé par un rapport otfici«l de Gandin, miDiitre deg finances, i|ui ÉDonce bieo qu'en 1809, indépenilamnieiit d'un immense éut-major, l'Empereur eatretenait 900,000 boromes, 100,000 chevniix de uavaleiie, 50,000 d'artillerie et d'équipa^ea, etc. (Scdiib, I, M.)

•Thisb». Vlll,3e7.

D.q,t,:scbyGOC>^IC à

Septembre ISOH. — Il restaitàpreodreenviron 60,000 hommes sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809. Napoléon voulut demander eo outre celle de 1810, commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions dont il lîiisaît l'appel. Ces deax levées, de 60,000 hommes pour les années 1807 à 1 809 et de 80,000 hommes pour 1810, devaient former un total de 140,000 hommes'.

Non seulement le Sénat vota les hommes, mais il les mit à la disposition du souverain avec une bonne grâce particulière : ■< Cent soixante mille hommes, disait-il dans l'adresse qui accompagna le vote des appels, vont être associés à la gloire immortelle de vos nombreuses et redoutables armées*. »

Janvier 1809. — Comme ce dernier appel (de 140,000 hommes) ne suffisait pas à Napoléon, il avait songéàrevenirsurles classes anlérieuresde 1806, 1807, 1808 et 1809 qui n'avaient jamais fourni au delà de 80,000 hommes chacune.

Les cent quinze départements que comptait la France à cette époque offraient une population légèrement supérieure à celle des quatre-vingt-six départements d'aujourd'hui, car tandis que la classe présente actuellement 320,000 jeunes gens ayant acquis l'âge du service, les cent quinze déparlements en fburnissaieol 377,000. Napoléon préfendait que c'était peu qued'ap-

■ Thieh», IX, 385.

■ Adreite votce par te Sénat, 10 septombre 1808.

sous NAPOLEON I". M7

peler 80,000 hommes sur 377,000, et qu'il eu pouvait lever au moins 100,000. Il le pouvait assurément, mais a la condition de ne pas consommer tout ce qu'il empruntait, puisqu'il n'est pas de population qui ne përit bientôt si on lui enlevait chaque année pour ne jamais les rendre le quart des mâles parvenus à l'âge viril. D'ailleurs, des ménagements devenaient d'autant plus nécessaires que pour la première fois, parmi les paysans traînés à la conscription , beaucoup clierchaieiit à s'y soustraire. Le nombre des ré(ractaires était devenu un danger; et il fallait employer des troupes à l'intérieur pour feire rejoindre les conscrits attardés. Mais Napoléon dédaignait les conseils de la raison; malgré les timides observations de ses plus dévoués serviteurs, il résolut de porter à 100,000 hommes la contribution annuelle de la population, ce qui l'autorisait a demander un supplément de 20,000 hommes pourcette année 1810, ce qui servit de prétexte pour réclamer également 20,000 hommes sur chocune des classes de 1806, 1807, 1808 et 1809. Cela faisait arriver aux corps 180,000 hommes dont 80,000 n'étaient pas meotion- □és dans les appels antérieurs '.

Janvier 1810. — L'Empire, avec ses proportions gigantesques, ses éléments hétérogènes, ses bases mal aiïermies, la jalousie universelle qu'il inspirait, exigeait pour se maintenir des armées innombrables; afin

■ Thibm, X, M.

D.q,t,:scbyG0C>^lc É

«38 LES EMIGRE!! ET LA SOCIETE FRArtÇAISE

de remplir ses cadres, Napoléon avait été oblige de bAter la levée de la conscriptioa de 181 1, et de la porter h 120,000 hommes'.

Janvier 1811. — Il op^ra de même en 1811 ponr la conscription de 1812* et appela aussi 120,000 hommes. Il avait beau atteindre l'apogée de,sa puissaoce, il lui fallait grossir le chiffre de son armée. Peu à peu il s'était aliéné les peuples comme les princes; en Europe, il ne comptuit plus que des ennemis, à peine contenus par la crainte et qui épiaient ud revers. C'était le moment de s'arrêter. Loin de là, Napoléon semblait se plaire à provoquer l'irritatioD universelle en prouvant à l'Europe que de lui elle ne devait attendre ni trêve ni repos. Peu soucieux de l'indignation qu'avaient provoquée le guet-apens de Bayonne, l'invasion du Portugal et de l'Espagne, celle (les États romains, il multipliait ses usurpations, et il réunissait i\ son Empire, sans l'ombre d'un prétexte, h Hollande, les villes hanséatiques , le duché d'Oldenbourg;, où régnait un parent de l'empereur de Russie. Il poussait à bout le souverain dont il s'était proclamé l'ami et qu'il voulait écraser comme les autres, parce qu'Alexandre persistait dans une politique indépendante.

< Voir le aénatus-coniuUe du 13 ilécembre 1810.

' Cette conscri|il)on a pli oiaitt par M. Thiem. Peut-êlK y a-'-'' une Taille d'imprruion dans le treiiicme volume, i la page 1 1 , «* hat-H attribuer il la clane de 1811 ce (|ue l'éminent liiiiorien dit de la Ifec de 1819, m.iis l'omÏMlon jiarte alors sur la IcTee de h cUm de ISIl.

D.q,t,:scbyG0C>^lc

SODS NAPOLEON 1". 439

Mars 1811. — Du moment où Napoléon se lançait dans ces entreprises gigantesques, it ne pouvait plus s'en tenir aux mesures habituelles. Non seulement il voulut verser de nouvelles classes dans ses cadres, mais il chercha aussi à recouvrer l'arriéré des conscriptions antérieures.

HÉFRlCTAIRtS ET GARNISAIII KS.

L'exagération des appels avait porté ses fruits; la résistance aux lois de recrutement était devenue générale. Dès la Rn de 1 808, Lacuée évaluait, dans un rapport à l'Empereur, à 307,418 le nombre des hommes qui ne s'étaient pas présentés aux appels. Celui des réfractaires était d'au moins 70,000 '. Un seul département, celui du Calvados, figurait dans ces chiffres pour 4,193 insoumis et plus de 800 réfractaires. De jeunes conscrits se mutilaient pour se faire réformer; des pères se suicidaient pour assurer à leurs enfants, devenus fils de veuve ou aines d'orphelins, l'immunité du service. La conscription n'était pas entrée danâ les mœurs des classes rurales, et la rigueur avec laquelle elle était appliquée, le triste sort des hommes appelés n'étaient pas lails pour disposer la population à s'y

> CoioM DB HuiTBL, p. 185, 261, SS9.

D.q,t,:scbyGOC>^lC

soumettre. La disette s'ajoutait à ta conscriptioo pour susciter le mécontentement populaire. « Déjii quelques boulangers n'ont plus de pain à dix heures du malin; les gens de la campagne viennent le chercher à Paris parce qu'il est moins cher que dans leur village'. ■ Dans les départements, en eFTet, le pain ne vaut pas moins de huit et dix sous la livre*. En 1812, des troubles éclatent dans diverses localités. A Paris même, la jeunesse des écoles fait entendre des cris séditieux, à l'occasion de la formation des cohortes de la gardt; nationale. A Gaen, la populace pille te moulin de Montaigu, situé aux portes de la ville, jette le blé dans la rivière et menace le maire qui se trouvait sur les lieux. Quelques cris séditieux, quelque meubles brisés, quelques carreaux cassés, un moulin mis h sac, tel était au surplus le bilan de l'émeute , mais sous Napoléon , la moindre émotion était tenue pour sacrilège. Sur ta demande du préfet, qui n'était plus Cafforelli, un régiment de cavalerie fut dirigé sur Gaen, où il entra le mousqueton au poing. La police enhardie mit, uo peu au hasard, la main sur sept personnes, six hommes dont un idiot, connu pour tel de toute la ville, et une jeune femme nourrissant son enfent; on poussa les malheureux sur un terrain vague deiTière te château, et on les fusilla sous les yeux de la foule '.

■ Leure d'Héléodoi-e (H. de MoDtcbanin), du 19 noTcmbrc 1811 . Il, 144.

)/J., lOavril IBIS, H, 159.

■ Amédée GiBoonc dit {Histoire du Coniulat et de FEmplre) qu'il

D.q,t,:scbyGOC>^IC

sons NAPOLÉON I". ftH

Dnns la population si durement traitée, les réfractaires étaient considérés bien plus comme des victimes que comme des rebelles. Dans les départements de l'ancîenue Belgique, dans les provinces du Rhin, de l'Ouest et du Midi, ils étaient héberges et nourris quand on pouvait les accueillir sans être vu des gendarmes.

Les frères Morin (de Voutré, Mayenne), à la tête d'une petite bande de réfractaires, tinrent en échec, de 1810 à 1813, sur la lisière de la Sarthe et de la Mayenne, non seulement la gendarmerie et les gardes uattonales, mais les détachements de ligne envoyés pour les arrêter. Ces outlaws se tirèrent de tous les dangers à Force d'audace, d'adresse et de bonheur, et finirent par traiter avec les agents du pouvoir, qui ne tint pas ses engagements, et, au mépris de la foi jurée, tes jeta dans la prison d'Élat de Pierre-Châtel'.

Dans les environs de Montourtier, Saint-Georges, Vaucé, Signé, Saucé, Couesme et d'autres communes du Maine, des réfractaires se cachaient, et, grâce aux sympathies de la population, se dérobaient facilement aux recherches des gendarmes'.

Sur le théâtre de la chouannerie normande, du cûlé

y «ul cinq hommes et ijuaLr« rninmei condtmnéi ï mort. Lei ctii-oniqiii'4 locales parlent de sept victimes. Voir Indicateur de Caeit, 1836, p. 35. ~ 0. MiscEL. Revue littéraire du Caliiadot, 1835, p. 180. — CiM- TBT, Annales du Caliiadot.

' Mémoires de François Morin , publiés par M, ntj Mo:<TEtIOIi, 187fi, in*. — LEPBLLrriEii, Histoire du Maine, II, 5M. — Ablié PiULumn,

ir, 257-111, «3. — Abbé Dkmi.o, VI, SSl. — GusTiicKiD, IV. ■ BiLUiD, II, S87, t97, 3S1 ; III, 150, 165.

IzscbyGOOt^lC

Hl I.ER ÉMIGRÉS ET LA SOCIÂTÉ FRANÇAISE de Vire, de Mortain et de Domfront, les insoumis se montrateat en armes. Le 2 février I8H, il fullut livrer un vrai combat à GlaDvîlle pour s'emparer de quatre conscrits. Dans le vitla<;e d'Ànnebautt, ud conscrit fut lue sous le lit de sa mère, et son corps, jeté sur un liiinier, resta pendant huit jours privé de sépulture. Dans un grand nombre de communes (notammeat à Darnetnl), les municipalités étaient suspendues et les populations soumises au régime de l'état de siège. Ailleurs, les communes étaient désarmées'. Un ministre impitoyable (Clurke), qui avait succédé à Lacuëe, se plaisait à grossir et à dénaturer les faits de rébellion et s'en servait de prétexte pour multiplier les rigueurs'. Dei garnisaires furent installés dans les familles des réfractnires et parfois même chez leurs parents éloignés. I.e salaire de chaque soldat garnisaire était de 'i fr. 50 par jour, celui du sergent, du grenadier, du maréchid des logis, de 5 fr. 30, celui de l'officier de 6 fr. 50; on exigeait en plus 2 francs pour chaque cbeviil. C'était, pour de pauvres gens, la ruine à bref délai, d'autant que les gamisaires, encouragés plutôt

' SÊorin, II, 390. — Journal dtt Débalt, d« des U ei XI juillet 181».

» . Si Ion avait cru le minislre de la guerre (Clarlie), il aiir.iii Wla faire arrèler la presque tiiialilé île l'aocienne noble«ie du Maine, ilc l'Anjou et du PercKe. . (Memoiret dt Saoary, VI, 8Ï.) ^ On p«lendit qu'un fjenlilhoinme du (lays avait parcouru la conirée à cheraJ avec 1.1 cocarde blanche... Il <e trouva que c'était un larmier, rérelationnaire notoire et acijuéreitr de liien» ualionaui. (Sivtar, Mémoirtl, VI.)

D.q,t,:scbyG0C>^lc

sous NAPOLEON I". 443

que reteous par leurs cheb, se livraîent aux excès les plus condamnables. Bientôt les parents, faute de ressources, cessèrent d'acquitter la taxe des garnisaires ; on décida que leurs meubles seraient vendus aux enchères, mais il ne se présenta aucun adjudicataire- pour enchérir, et l'on brûla sur la place publique les petits mobiliers des plus pauvres familles. Les excès des garnisaires^ s'ajoutant au déplaisir des levées continuelles, avaient, en plusieurs provinces, poussé jusqu'au désespoir le chagrin de la conscription '.

Malgré tous ces obstacles, sous l'impulsion du maître, l'administra lion impériale était parvenue à recouvrer, par des poursuites, des battues de gendarmerie, vingt mille réfractaîres ; mais il en restait soixante mille uu moins dont les uns se cachaient dans les bois, et les antres tenaient la campagne. Napoléon, qui ne ménageait pas les moyens quand le but lui convenait, forma dix ou douze colonnes mobiles et leur fit entreprendre une chasse des plus actives *.

La mesure fut efficace; mais il était à craindre qu'on n'eCit fait rejoindre les hommes que pour les voir déserter de nouveau lorsqu'ils supposeraient leurs parents débarrassés de garnisaires. Napoléon eut la pensée de former des régiments d'instruction dans les ties rapprochées de nos c6tes, séjour dont il semblait difficile de s'enfuir; il en créa dans les lies de Walcheren et

D.q,t,:scbyG0C>^lc

ut LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE de né, à Belle-Ile, en Corse et dans l'Ile d'Elbe. Enfer mer les conscrits dans ces ties malsaines , c'était les exposer aux Sèvres paludéennes : beaucoup d'eatra eux tombèrent maludes. Pour ne pas les perdre eatièremeut, on les garda très peu de temps, et on les eoToya de toutes les tIes de l'Océan au corps du maréchal Davout, auquel on les conduisait par bandes et an pas de course, aSn de diminuer le déchet. Malgré ces précautions, beaucoup apportèrent les fièvi-es et les i*pandirent autour d'eux. De leur côté, tes réfractaires de t'Est et des provinces annexées avaient été poussés vers le Rhin et embarqués sur des bateaux qui, sans plus toucher terre, les avaient transportés a Wesel. Immobiles et confinés dans un étroit espace, ceui-d contractèrent dans le trajet d'autres maladies dangereuses. Ils arrivèrent au corps du maréchal Darout les uns malades et maudissant ta tyrannie qui les jetait dans un lit d'hôpital, les autres échappés à la conlagion, mais toujours révoltés contre le service militaire'.

La poursuite des réfractaires n'empêchait pas de recruter l'armée par les procédés habituels; la guerre d'Espagne dévorait un si grand nombre d'hooimesfju il fallait bien pourvoir par des levées nouvelles aux vides devenus de plus en plus nombreux.

'Thibus, XIII, 193.

D.q,t,:scbyGOC>^IC

sous NAPOLEON J".

U nESIBDCTION DE l'aRMÉE. LA GUERRE n'ESPACNE.

Page 1