‹ Histoire générale des émigrés pendant la révolution françaiseChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SACVEOB

LA FRANCK RELEVI^R.

L'histoire ne mentionne aucun fléau de Dieu qui ait détruit autant d'hommes que Napoléon. Ceux qu'il a supprimés n'étaient ni des barbares, comme les peuples dont Tamerlan amoncelait les crânes en hautes pyramides, ni des êtres figés dans une civilisation stérile, comme les Américains indigènes exterminés par les conquérants européens, ni des enfents ou des vieillards, comme les victimes qu'enlèvent le typhus, le choléra ou la peste. Ces braves étaient la force, l'élite et comme la fleur d'une race supérieure, l'espoir et le fécondité du siècle qui s'ouvrait. Le caprice de Bonaparte les a

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V LES ÉMEGRËS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE tyés du nombre des vivants. Cependant od admire itïiomnie, on s'est attaché à ce fléau, non les Franlis seulement, mais les peuples vaincus. Tous l'ont anstiguré en une npotliéose, par ce même sentiment ni faisait dire à Eschyle : « Les dieux ne sont pas insenbles aux grands tueurs '. «

Si meurtris que le liéros nous ait laissés, nous ne 9UVOOS oublier qu'il a fait l'admiration du monde, u'il s'est assez puissamment incarné dans la gloire ançaise pour que les étrangers nous l'envient encore t nous le rappellent comme une injurieuse consolation ans nos années d'abaissement. La fureur guerrière est ne des forces, peut-être un des devoirs de l'homme ivilisé, et le maitre qui l'a soufflée avec un tel génie surpris facilement les complaisances de tous les peules. Ce génie est si complet, qu'une admiration exaltée 'a point paru suffisante. On a voulu suivre dans son éveloppement celte âme extraordinaire et assister ù éclosion des qualités et des talents qui l'ont aidée ii iriger les peuples*.

La France venait d'éprouver tous les genres de lisérés; sous la Révolution, ses gouvernements éphélères n'avaient pas compris leur mission ou s'étaient ntièrement soustraits a leurs devoirs; plus d'entretien

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sons NAPOLEON 1". 45

des routes, des chemins, des canaux, des digues, des porls, des bâtiments publics, plus d'éclairage, de propreté, d'hygiène, plus de service des hôpitaux, des hospices, des maisons de secours, plus de police, plus de sécurité.

Les rues de Paris étaient devenues des cloaques infects; elles n'étaient ni balayées, ni éclairées, ni repavées; les Fumiers s'accumulaient tout le long des murailles, et le sol disparaissait sous des tas d'immondices. C'était bien pis dans les villes et les bourgs de province. Tous les fléaux se déchaînaient sur les populations; partout les épidémies éclataient avec un redoublement lie violence.

Jenner se préparait à triompher de la petite vérole, mais elle était encore, à la fin du dernier siècle, le plus impitoyable des ministres de la mort. La peste, si redoutée, n'avait, depuis cent ans, été portée qu'une fois sur nos rivages et n'avait désolé qu'une seule de nos villes. La petite vérole était présente dans toutes les provinces, presque dans toutes les villes, emplissant les cimetières de cadavres défigurés. La contagion s'étendît par le défaut d'hygiène. Précisément, après avoir fermé les couvents, banni les religieux, proscrit les communautés vouées au service des malades, la Convention venait de confisquer les biens des hôpitaux, des hospices, des maisons d'assistance ' . Les indigents malades expiraient

' Décret du 33 ine««i<lor an II. C« ilécret avait prescrit l'iiliénatlcin aa profit de l'État d'une jjrande partie des aucieas biens de» hoi-

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*6 LES émigués et i.a société française sans secours. Ceux qu'épargnait la maladie périssaient sur leur grabat d'épuisement et de misère; leurs cadavres, laissés longtemps sans sépulture, semaient parmi les survivants le poison dont ils étaient infectés '. Les contrées voisines de la frontière étaient atteintes par le typhus, que les armées républicaines trainaient partout à leur suite.

Pour les enfants, les inârmes, les vieillards, la mortalité était plus grande encore.

Au temps de Necker, on comptait en France plus de buit cents hospices, hôpitaux, établissements de bienfaisance, habités par cent mille ou cent dix mille nécessiteux. Faute de soins etd'aliments, ces occupants mouraient par myriades. Mais, depuis Necker, le chifîre des enfants abandonnés s'était prodigieusement accru : il était passé de 23,000 (en 1790) a 63,000(en 1800); dans l'Aisne, par exemple, au lieu de 400, il y en avait 1,097. Depuis les décrets inhumains de la Convention, ces petits malheureux ne naissaient que pour mourir. Dans l'Eure, il en périssait six sur sept. A Lyon, l'hospice ayant été privé de ses ressources ne put nourrir ni faire allaiter les enfants recueillis; une année il en périt 792 sur 820 ; à Marseille, 600 sur 618

picea. Saus le Directoire, une loi (lu 16 vendémiairG an V avaii ordonii< de leur resliluer en biena naiionaui l'équiTalenl de Ce qu'ils avaien perdu. Mais celte dernière loi était restée sans eFF^t. Les hospicei n'étaient paa rentrés dans leurs biens et n'avaient reçu aucun secoui (L'F.tal de la France au 18 brumaire, par Félix RocQctlH. Iiifrodi ,»., p. 3«.)

' Rapports des préfets de l'.tn IX à l'an XI.

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SODS NAPOLÉON I". M

à Toalon, 101 sur 104. A Troyes, sur 164 enfants déposés en l'an IV, on en avait perdu 134, et 136 sur li7 déposés en l'an Vil. A Paris, en l'an IV, 2,907 enfants avaient succombé sur 3,122. Ces petits êtres périssaient également chez les nourrices non payées, qui ne rapportaient à l'hospice que de rares survivants. Français de Nantes avait pu apprécier dans les hospices du Midi l'insuffisance des soins accordés aux enfants. Chaque berceau contenait quatre enfants serrés les uns contre les autres : tel d'entre eux qui pesait sept livres à sa naissance n'en pesait plus que six au bout de quinze mois'.

Les infirmes n'étaient pas mieux traités que les enfants. A Toulon, il n'y avait que sept livres de viande par jour pour quatre-vingts personnes. « J'ai vu, dît Français de Nantes, dans l'hospice civil (de Toulon) une femme à qui l'on venait defiiire l'opération de la taille, et il qui l'on donnait pour tout restaurant une douzaine de fèves'.»

Lorsque, au début du Consulat, les Sœurs de charité fiireat rétablies dans les hospices, celles qui rentrèrent à l'Hôtel-Dieu de Saint-Denis n'y trouvèrent plus que les quatre murailles. Lu hterie, les meubles, la pharmacie avaient été emportés. Les Sœurs se cotisèrent : quelques-unes appartenaient à de riches familles. Elles donnèrent tout ce qu'elles possédaient a leur établisse-

' FélU RocQCAiM, Introduction, p. 31.

* Itapport de Français de Mantes : ComUt, Provence, Nïcc.

1 LES EMIGIIKS KT I.A SnniÉTK mANÇAISR

ent, et l'on put y soigner des malades et des ioBrines.

Dans les lidpîtimx militaires et dans tes ambulances, s soldats n'étaient pas mieux traités; les maladies en oissonnaient un grand nombre. Aussi la mortalité ait'clle effroyable dans les armées.

Dans les statistiques des préfets, établies de l'an IX

l'an XI, huit départements (Doulis, Ain, Eure, eurthe, Aisne, Aude, Drôme, Moselle) donnent le tiffre total de leurs volontaires, réquisition naires et inscrits {191,34:1). Or, ces buit départements avaient, 1 1790, une population de 2,446,000 âmes'. La 'oportion indique que, sur 26 millions de Français, ;ux millions environ avaient passé sous les drapeaux, 'autre part, cinq départements (Doubs, Eure, Meurtbe, isne, Moselle) donnent, avec le cbiFfre deleurs soldats

31 ,322), celui des hommes qu'ils ont perdus(36,976). n compte donc 435 morts sur 1 ,000 hommes Fournis l'armée. La proportion Fait ressortir 870,000 décès mr deux millions de soldats.

En l'an IX, le Premier consul demanda aux conseils inéraux si la population avait augmenté ou dimilé depuis 1789, Sur cinquante-huit qui répondirent, ente-sept déclarèrent que la population avait dimilé, douze qu'elle s'était accrue, neuf qu'elle était stée stationnairo. Dans ces derniers, on attribuait iccroissement ou le maintien de la population aux

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SODS NAPOLÉOB I". 4fl

mariages précoces contractés pour éviter la conscription et à la multitude des enfants naturels. Mais celte augmentation était loin de compenser les pertes : plus de deux millioDS d'habitants avaient disparu, et, sous ces tyrans jacobins, notre race semblait vouée à une destruction prochaine.

Faute de consacrer des sommes insignifiantes à la propriété domaniale, la Convention et te Directoire avaient laissé périr l'outillage accumulé pendant les derniers siècles. Les édifices appartenant au domaine public se recoD naissaient par l'état de dégradation où ils étaient tombés. Plus de réparations, et Pourcroy remarquait que tes bâtiments s'effondraient par défaut d'entretien de leurs toitures. Barbé-Murbois signalait des édifices où des toiles remplaçaient ces toitures détruites, et dans les corps de gardele soldat sans abri demeurait exposé au froid et à la pluie '.

Ce que les conseillers d'État disaient des édifices pouvait se répéter de toutes les parties du domaine national. Les forêts, livrées à l'abandon, étaient dévastées par les populations voisines, qtii s'y transportaient en plein jour, chargeant sur leur» charrettes et emportant le bois qu'elles avaient abattu.

Les digues de Dol avaient subi quelques avaries en l'an VI; elles auraient pu alors être réparées moyennant 10,000 francs : elles nécessitèrent en l'an IX une

> Étal dt la France au 18 brumaire. Félix RoL-ODiin, la^oductioa, p.W.

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iO LES ÉMIGIIÊS ET LA SOCIÉTÉ FRAT4ÇA1SE lé|}eDse vingt Fois plus forte. Les avaries surveoues m l'an IV à une écluse de Dieppe auraient pu dispualtre moyennant un travailëvaluéà 5,000 Francs ;t'aiilëe suivante, il fallait 40,000 francs, et en l'an IX, les ëparations montèrent à 300,000 francs. Dans les lépartements traversés par le Rhin, l'état des digues nenaçait de destruction les propriétés riveraines et les ommunes voisines. La di;;ue en terre du comte Jean, ui s'étendait de Dunkerque à Anvers, était dépouillée e tout abri à Blankenberghe. Un coup de vent aurait uffi pour ouvrir ii la mer une issue et couvrir d'une londation no immense territoire.

Les marais de la Camargue avaient été en partie desîchés sous Louis XIV ; faute d'entretien des travaux, !S eaux avaient envahi la contrée tout entière. Lu léme négligence avait transformé en fétide marais l'anien port de Fréjus. Sur tous les points de la France, es marais autrefois assainis étaient recouverts denoueau par des eaux stagnantes qui apportaient aux habimts les lièvres paludéennes '. Dans les départements u Nord et du Pas-de-Calais, un grand nombre de canaux [ de rivières avaient besoin de réparations , la naviation était interrompue, les écluses en mauvais état, eaucoup de ponts endommagés ou en ruine, À l'ouest e la France, les quais de la Rochelle étaient en ruine, s bassins ensablés et encombrés de vase. La ville de

' Èlat de la France au 18 àrunuiût. Félii HocUDUH, Inlroduclion,

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sous NAPOLÉON 1". 51

Rochefbrt n'offrait plus que des rues dépavées, et les bassins du port étaient comblés par le sable qu'apportait la Charente ' .

Mais l'état des routes accusait plus encore l'incurie du pouvoir. Dans son voyage d'inspection, Fourcroy eut six fois sa voilure brisée; onze fois il lui lallut requérir des attelages de bœufs pour la tirer des ornières*.

Les conseillers d'État envoyés en mission par le Premier consul ne tracent pas un moins sombre tableau des autres branches de l'administration; Fourcroy affirme que les percepteurs étaient pour la plupart coupables d'exactions et signale les abus commis pur les receveurs généraux*, qui s'enrichissaient tous aux dépens du Trésor. La police, presque entièrement composée de jacobins, était absorbée par la recherche des émigrés ou des prêtres. Dans plus d'une province les brigands arrêtaient les diligences, détroussaient les voyageurs, pillaient les maisons isolées, devant la gendarmerie impuissante ou complice^. Le maraudage daos les campagnes se développait par le concours de trois cent naille vagabonds ou mendiants accoutumés à vivre de rapines.

Bonaparte intervint. En peu de mois, l'ordre hit rétabli, les ruines relevées, les dégradations réparées, les

■ Etat de la France au 18 6runiai>e. Félii noCKJIJiin, Inliodui-lion ,

' W., i"6iW.,p. I».

* La geodaruKrie n'i

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5S LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIETE FltANÇAISE prêtres rappelés, tes églises rouvertes, le Coacordat signé. Paix religieuse et paix sociale, paix naaritime et paix continentale, le héros les avait obtenues en deux ans. Ivre de joie et folle d'enthousiasme, la France se jetu enire les bras de son sauveur.

Malheureusement, le grand homme auquel clic s'est donnée est dénué de sens moral. Lorsqu'il s'a<;it de ses intérêts, Napoléon n'est arrêté par aucun lien, aucun trein, aucune considération de droit ni de justice. Il fuit ia vérité lorsqu'elle le blesse, et peu à peu il contracte une telle habitude de vivre et de se mouvoir dans la action, qu'il finit par être de bonne foi dans ses assertions les plus fausses. Toute sa vie il a poursuivi le même but : conquérir le pouvoir, le garder, puis l'étendre ; pour atteindre ce but, tous les moyens lui ont été bons. Tour à tour brutal ou caressant, violent ou rusé, il a su employer, suivant les circonstances, la grâce, tu froideur, la colère. Sans amitié réelle et sans cooBance, il n'a jamais apprécié que l'aide ou que la soumission, méprisant également, et ceux qu'il a conquis, et ceux qu'il n'a pu conquérir. Enivré par l'habitude du succès, par sa confiance en lui-même, il cessera bientôt de proportionner ses projets aux moyens dont il dispose, il perdra le sangfroid ; on verra son jugement se troubler, et cette intelligence supérieure finira par échouer aux confins de la démence.

Ses contemporains n'ont pas aperçu tous ses vices,

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SOOS NAPOLÉON 1". B3

et nous devons excuser leurs illusions. Les illusions coupables sont celles qu'entretenaient, avec une mauvaise loi attestée par leurs réticences frauduleuses, les prétendus libéraux de lu Restauration. Mais nul, durant les années de ce règne à la fois glorieux et néfiaste, n'avait approfondi l'insouciance dans le mensonge, l'indifRérence pour la vie humaine, le penchant aux violences et aux attentats monstrueux qui caractérisaient le héros de l'uraiée et des foules. Napoléon I", depuis sa mort jusqu'à l'avènement de son neveu, a été adoré en France comme une idole. Ce culte a jeté UD tel éclat, qu'aujourd'hui même il faut se résigner à braver l'opinion pour sonder tes bas-fonds de l'âme de l'Empereur.

Bonaparte arrivait, comme Henri IV, au pouvoir par l'opposition ; et avec presque autant de sagacité que Henri IV il a dû, lui, un demi-jacobin ', utiliser tous les partis et profiter de toutes les convoitises. De même qu'il savait discerner la bassesse dans les âmes et la mettre à profit, il était également bon juge de leur grandeur, et il élevait assez haut les esprits dans son armée pour dire à ses soldats, à la veille d'Austerlitz : > Je me tiendrai loin du feu si vous portez le désordre dans les rangs ennemis. Mais si ia victoire était un

' Bonaparte ett duùtuéct «nférmé an fort Carré comme jacobin, le Il aoDt I79Ï, mit rn liberté le SO aoât, réinlégré dana gon fir.-ide le 14 teptembre, nommé commandant île l'artillerie de l'Ouest le 39 mtn 1T95; il arrive i, Parii le 10 mai 1Ti»5. (Th. Yubc, Lucien Bonaparte, 1,113.)

>4 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCiKTÉ FKAKÇAISE

nomeiit incertaine, vous verriez votre empereur s'ex- Doser aux premiers coups, car il s'agit Je l'honneur de .'infanterie française, n II est vrai que jamais être hunain ne fut servi par une pareille armée.

Cette armée qu'il tenait de la République et qu'il ivait achevé de former au camp de Boulojjne, était le ilus merveilleux instrument que pût rêver un homme le guerre. Trois cent mille vieux soldats rompus à xiutes les fatigues, accoutumés à toutes les privations, indilTérents à tous les dangers, et pour les diriger, ious son ordre suprême, des chefs tels que Davout, Sey, Lannes, Mnsséna, Macdonald et tant d'autres. Vvec ces soldats éprouvés, l'Empereur entreprit lescam- >agnes d'Utm, d'Austerlitz et d'iéna. Alors la fortune 'étourdit. A Eylau, il se laissa surprendre et n'échappa lu désastre que par la valeur extraordinaire de ses roupes. Peu à peu l'incomparable instrument s'usa lans sa main puissante; il s'affaiblit dans les marches, lans les hôpitaux, sur les champs de bataille; la déolante guerre d'Espagne acheva de le détruire. Désoraais l'Empereur aura une armée plus nombreuse; :e ne sera plus la grande armée. Des recrues, presque les enfants, des Italiens, des Polonais, des Wurtemlergeois, des Bavarois, des Saxons, remplaceront dans es rangs les soldats aguerris; de là, la défaite d'EssIing t la victoire trop chèrement achetée de Wiigram. L'arnée d'Austerlitz a disparu; on n'en retrouvera lesvesiges que dans lu garde.

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sons NAPOLEON 1",

L HUHILITK DES JACOBINS.

Dès que le coup d'État du 18 brumaire eut réussi, les modérés prêts à recueillir le pouvoir, les régicides qui le laissaient échapper, les royalistes qui désespéraient de leur cause, accoururent vers le maître nouveau. Tous ceux qui avaient pris part à la conjuration amenèrent leurs amis : Béai procura Fouché', Talleyrand présenta Sémonville, Macdonald et Beurnonville, Lucien Bonaparte séduisit Boulay (de la Meurthe] et Régnier ; tous ceux qui depuis quatre ans avaient figuré dans quelque coup d'État se mirent de la fête, tous ceux qui avaient subi le joug des fanatiques poussèrent un soupir de soulagement et se ruèrent vers une servitude moins humiliante ; l'émigré lassé de sa vie errante, le négociant qui pressentait le crédit, l'industriel qui espérait la sécurité, le fournisseur enrichi qui vantait les bienfaits de la Révolution, l'acquéreur qui voulait garder les biens nationaux, acclamèrent, dans Bonaparte, le héros qui devait restaurer l'ordre et rétablir la paix.

' Mimoiret dt Fouché, p. 115 et aulv. — On Boit (|ii(i ces mémoires Hinc .ipncryphei, mai* ils ont r(é rédigés pir Juliîan, secrétaire de Fouchp, et sont cKacIs linoo pour tous les TBits qu'ils menlionnenl, au moin» pour certains déuila de la vie personnelle de Fouché.

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ES ÉMIGBÉS ET LA SOCIÉTÉ FnANÇATSE

précipitèrent les premiers ceux que Lacuée sutaait les privilé[;iés de laReTotution '. Les jacobins, raient flatté les violences populaires, servi de pourirs à la guillotine, violé les constitutions succes-

s' arrogeaient le droit aux honneurs et aux trnites : B C'était à qui obtiendrait ou ferait obtenir des s, — disait à cette époque Barbé-Mnrbois, que parte avait envoyé avec Fourcroy, avec Lacuée, Français (de Nantes), pour étudier l'état de la :e; — tous ceux qui ont été membres des assem-

croient qu'ils doivent être indemnisés par des s*. Il Ils se persuadent, ajoute Barbé- Ma rbois, que volution u n'est qu'un déplacement des fortunes L pouvoir ». Ils avaient parlé de liberté, mais t pour devenir les maîtres; ils s'étaient drapés >artiates, mais ils devaient, avec l'appui du dicr, se transformer en satrapes. Le modèle de ces isans improvisés, celui qui fait la plus haute fbr-

est celui qu'un illustre historien n'a pas craint de ner le sage Gaïubacérès.

mbacérès appartenait h la noblesse pauvre et indode Provence. Son père avait nne pension de 2,000

sur la loterie'; lui-même en avait reçu, en I78C, !e 200 livres du roi Louis XVI *, par la protection

pp«ru publiés par FpIïi HùCOB\iH,Elatde la Francirau IR briipa|e3M.

court aurTatleyrand.

vre des pensions, II, S.î!>,

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SODS NAPOLEON [■. 57

du baron de Périgord; pourtant il ne s'est pas contenté de voter la mort du Roi; le 19 janvier 1793, il est monté de nouveau à la tribune pour cfemander ■ pur humanité ■ que l'exécution eût lieu dans les vingtqaatre heures. Cambacérès est un diminutif de Danton ; seulement, à la différence de Danton, qui aimait les femmes, Cambacérès prétait par d'autres vices à des propos déshonorants. Comme Danton, il avait la voix sonore; avec lui, il réclama, le 10 mars 1793, l'établissement du tribunal révolutionnaire; le 25 mars de cette terrible année, il fit partie, avec Danton, du premier comité de salut public. S'il ne s'est pas fait remarquer par sa cruauté, nul pins que lui n'a sapé les bases de la famille. Ce fut lui qui, te 4 juin 1 793, posa cette question : ■ Est-il juste de traiter les enfants naturels moins favorablement que les enfants légitimes?» Ce fut lui qui, le 2 novembre 1793, fit conférer par la Convention aux bâtards les mêmes droits qu'aux enfants légitimes, et qui fit décréter l'effet rétroactif pour cette mesure, en la rendant ainsi plus subversive encore. Il lait des francs-maçons les auxiliaires de Bonaparte ' . Sous l'Empire, on verra l'ancien conventionnel couvert de soie et de broderies d'or, ombragé de panaches, marchant tout glorieux à travers les galeries du Palais- Royal, jusqu'à ce que, pour échapper aux polissons qui le poursuivent, il .se trouve obligé de se réfugier dans

' • Leirranci-maçonstonitenusparCBnibacér^R. 'Cohitjint, V,304.

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LES ÉMIGRÉS ET I.A SOCIÉTÉ FHANÇAISE voiture. Sa vaDÏté grotesque prêta souvent à rire. I publia, vers 1808, un recueil de discours du temps la Rëvolutiou, sans y compreodre ceux du convenmnel Gambacérès. Celui-ci fit insérer la note suinte dans le Journal de l'Empire : ■ La pompe et les nneurs qui environnent a si juste titre le prince chtchancelier de l'Empire n'ont point fait oublier i services et les talents du citoyen Gambacérès'. ■ t homme, le plus propre à perler de la gravite dans la ssesse', aura beau devenir le second personnage de ilmpire et posséder le titre et le rang de prince, il conlueru de trembler devant Napoléon, dont il n'aura [nais l'entière confiance. Celui-ci, après Austerlitz, rit à Joseph, à propos de la détresse momentanée de la inque de France et de l'enquftte qu'il poursuit a ce jet : « N'en dites rien à Gambacérès, je ne sais pas squ'à quel point les frères Michel, avec lesquels il est >, peuvent être mêlés dans tout ceci *. ■ Plus tard 5 janvier 1811), il écrit à Savary : ■ Le secrétaire time de l'archichancelier reçoit trois fois par semaine un premier étage... il s'y débite de fort mauvaises mvelles. Il faut avoir ta un regard*. » Supérieur à Gambacérès par le talent, plus féroce le Danton et que Marat lui-même, resté bilieux, mais ivenu i> possesseur de deux ou trois millions de biens

' PiÊTÉE, Correspondance, l[, 3ïâ,

> Le mot e»t <I<; Fiiiiriel-

' MioT, I,Ï70.

■ Coi'red|>nDdance de Napoléon, XX[, p. 3SS.

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sons NAPOLÉON I". 59

d'Eglise ' ■ , liTi'é à Bonaparte par la soif de l'argent et par sa rage de titres et d'honneurs, Merlin (de Douai) s'avançait à la suite de Oambacérès.

Au-dessus de Merlin, un ex-Oratorien, la vraie tête de la Révolution , se courbait biea bas devant l'omnipoteoce de Bonaparte : Fouché avait amassé par ses exaclioDS plusieurs millions dans son proconsulat de la Nièvre, puis il était devenu l'un des chefs modérési sensible aux charmes de la bonne compagnie, il oubliera ses coups de voix à la meute, ses excitations aux meurtres, ses lettres aux jacobins pour stimuler leur tiédeur*. Il deviendra homme de gouvernement, homme de bon conseil.

Si Fouché se transforme en modéré, Carnot ne refuse pas de servir un despote; empressé uu 18 brumaire, il mérite d'être choisi entre tous les complices pour être le confident intime de Bonaparte ; le 2 avril 1800, il est nommé ministre de la guerre; mais, durant la campa^jne de Marengo, il n'a plus à ses côtés les Laffite, les d'Arçon, les Montatembert, les Clarkt:, les Lacuée, ses auxiliaires du bureau topographique. Bona-

■H.Lt^rDU P*:^, 1,362.

' ■ Rcpublicaina, parmi les nombreuses adreases qui viennent chac]iic jour Féliciter la Cunirenlion nationale de l'acte pclatnni de Justice qu'elle \ieol de rendre, je n'ai pas encore entendu lotre voit. Auriez-vuui a<i(«i dans votre sein un ci.té droit, un cûtê d'ép.otalei (|ui arrêtent les

i\2„, de VOS cœu amia, épurei »oti di:ivice«, le plus Ujcaiiies. . (Nou

ra et compriment i ■e société. L'égoïaii paissant obitacle i lï. acq. fr.jn-ai,

jotre énergie? Si cela • le esl aujourd'hui le pli au dévelopiwment des féf rier 1793.)

Ml, frèri!» et

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60 r,ES ÉMIGRÉS ET LA SOCIETE FIIANCAISE parte le remplace en se plaignant de son insuffisance.

Il lui ofFre comme consolation une place de tribun et le traitement de 15,000 francs. Carnot accepte en frémissant, et lorsque vient le vote qui élève Bonaparte au trône impérial, Caruot écrit sur son bulletin avec orgueil : «Non, et je sais qu'en signant non, je signe ma proscription. ■ — « Bah ! il en a signé bien d'autres ■ , dit dédaigneusement Napoléon, qui lui laisse son traitement'.

Au-dessous des personnages principaux se pressaient et girondins et montagnards, et Garât, qui avait trahi les girondins, et le brasseur Santerre, qui les avait conduits au supplice (il obtient aujourd'hui, par la protection de Carnot, de toucher le traitement de général de division *) , et Beaufranchet d'Ayat, qui disputait à Santerre l'honneur d'avoir étouffé la voix de Louis XVI sous le roulement des tambours'. Et le pire de tous, le sophiste au teint blême, l'échappé du comité de salut public, Bertrand Barère, cumulant les fonctions d'espion de police et d'agent provocateur, exaltait les vertus civiques du Premier consul et protestait de son dévouement envers son illustre famille *.

Avec eux s'avançaient les patriotes, et le pasteur

' Voy. Corr. Cécile, fonds Bourbon, ïoI. 6W, P 24.

* CollRcllon Bovel, n" 301, .■> juillet 1800.

»Colleclion B. fillon, n" 539, — Napolôon fait «lire depulé ce fil* de LouU XV el de h belle Murphy.

* Voy. Macaclat, Estai tur Barère. Voy. la leHre de Barère ï T^uii Bonaiiarte, du S5 iirairial an XII. Vente Euoènc Charavey, 31 in.ii

1882. BoonHiBiinB, 111, 3Sî.

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SOOS NAPOLEON I". 61

calviniste Jean Bon Saint-Andrë, meurtrier de Ramel (qui se feit Dommer, dès 1801 , préfet de Mayence), «t Lakanal, le pédant, qui devient économe du lycée Bonaparte ', et David le grand peintre, qui » supplie ■ Cambacërès de vouloir bien lui feire donner le titre de chevalier ', et Rouget de l'isie, le méchant rimeur, qui martèle un hymne national en l'honneur du 18 brumaire, comme il a improvisé la Marseillaise en souvenir des massacres de septembre, comme il saura plus lard, en 1815, vendre à Louis XVIII ses nouvelles chansons. Bouget se fait solliciteur auprès de Bourrienne*; il se plaint de l'Opéra qui a mal exécuté son hymne national, et demande qu'on lui donne > la dictature pendant six mois à l'Opéra ■ . La place fut donnée, mais à un autre, au régicide Bonnet de Treicbes, un des géants delà Convention.

Plus bas, on retrouvait les comparses : Bénezech, lu ministre de l'intérieur du Directoire, devient le fermier des Petites Affiches et préfet de Saint-Domingue, — Plus bas encore, les drâles et tes pillards : Andi Dumont fiit nommé soiis-préfel d'Abbeville; Berlier, montagnard obscur ', devenu l'un des séides de Bona-

' Voy. la lettre k Frochol tlu 30 fructidor :in XII, Collection Barrit

> ColleclioQ Boret, D> 150Ï.

' Collection Dulrunraut, d» 585, T- série, leUrc du 5 janvier ISOO (ISnivAteanVIlI}.

• Mémoires de La Seveiltire-Lepeaiix, I, 331. • Berlier, dit La Bevcil[ère-Le|ieaax, petit montagnard obscur, crojait faire de l'eaprît et de l'éloquence lorsqu'il ne hitait qne du pédantiime; il alféclait un palriotiimeeKagéré. ■

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62 LES EMEGKES ET I.A SOCIETE ^'RANÇAISB

parte, obtint un titre de cumte et la présidence du conseil des prises, tandis (jue son ami Albitte, aussi docile envers Napoléon et qui, sur les bancs de la Convention, était bien plus en vue que Berlier, ne reçat qu'un emploi de connmis dans les subsistances militaires.

Napoléon, mal renseigné à ses débuts, ne pouvait apprécier la valeur de ses agents civils, et il leur distribuait, au hasard des recommandations et sans tenir compte des capacités, des sièges au Sénat, avec des titres de comte, comme a François de Neufchàteau, u ce lâche, disait Sophie Arnould, qui se fit le poète et l'admirateur des hommes de rapine et de carnage ' " , comme à Roger Ducos, l'assassin des Carmélites de Valencieunes, comme à Cornet et à Cretet, ou bien d'humbles places de professeur, comme au conventionnel Massieu, ancien évéque de l'Oise'; des directions de contributions, comme à Ferroux, conventionnel régicide, à Villers, h Bailleul. Le régicide Bernard ne fut

ugé bon que pour l'emploi de commis au timbre.

Les solliciteurs n'étaient' pas tous accueillis, sans qu'il soit possible de comprendre par quelles rancunes plusieurs furent écartés. Àuduuin, ancien vicaire de

Limoges, gendre de Pache et tout-puissant dans les

< Elle alla le voir, ruinvc par Cambon. ■ Que me veut cette vieilli; folleî • crie le cuUlre. Elle entre : • C'est, dil-elle, dans ma JeuneaKe '- ''éiaÎH, • {Cori-eapondaiices e( Mémoires inédits, publiés par

GonCovKT, p. 107,) lole dbG*i.lieii, L'abbé Grégoire, p. 22.

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sous NAPOLEON ["'. 63

bureaux de la guerre sous les ministères de Pache et de Boucbotte, mendia une place à la Cour des comptes '. Le régicide Bonchereau sollicita un emploi quelconque; Francastel, l'un des bourreaux de la Vendëe', s'occupa des jardins de la citoyenne Bonaparte*, tandis que Rewbell demandait qu'on lui fit cadeau des Yolumes publiés aux frais de l'État*. Rien que dans les survivants de la Convention nationale, Bonaparte trouva vingt-trois préfets , quatre-vingt-cinq fonctionnaires et trente membres de ses grands corps politiques '. Tous ces hommes, sauf une dizaine, avaient voté la mort do Roi.

A peu près seul parmi tous les politiques révolutionnaires, La Reveillère-Lepeaux se tint à l'écart; le reste, ou peu s'en faut, se rua vers la servitude. Toute révolution amoindrit la force morale. La vue de ceux qui succombent est aussi pernicieuse que le spectacle de ceux qui s'enrichissent. Lorsque, durant plusieurs années, on regarde vouer à la misère aussi bien les gens inoffensifs que les hommes qui font preuve d'énergie, quand on réfléchit sur les fortunes trop promptes ou mal acquises, et qui pourtant sont sûrement transmises à des enfants qui feront souche d'honnêtes gens; quand

> Lettre da 6 septembre 1807. CollectioQ DubruiiFiut, 7' siiie, d" 10. WiW., i.»87.

' Uttre du SB pla*i«9e »n XII.

' Lettre du 31 juillet 1B06. Coll. autour., 1" vente Laverdet, de man 1U8, no 550.

>TiiiiB,lll,3Bi.

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6ï LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

on voit tous les pouvoirs, tous les bonoeurs empanacher des vainqueurs insolents, une molle lâcheté se glisse dans les âmes; personne ne manque de bonnes raisons pour supposer des droits entre les mains non seulement de ceux qui sont les maîtres du jour, mais de f^ux qui pourront devenir les maîtres de demain . La lassitude que donne le manque de sécurité, le désir du bien-être, l'amour pour leurs enfants, contribuent à incliner les pères vers les bassesses. Sans doute la conscience ne s'étoufî'e pas tout entière, mais ses murmures s'éteignent peu à peu, et ses sourds grondements ne servent plus qu'à irriter les cœurs faibles contre le cœur inflexible dont la constance se dresse comme un reproche muet en face des défaillances.

Quelque pénible que soit le spectacle de ces misères, il est bon de le rappeler à nos générations oublieuses. Il est nécessaire de leur faire connaître à quels excès de servilité les Français étaient soumis après les dix années de leur Révolution. Cette face radieuse de la liberté qu'avaient cru entrevoir les jeunes réformateurs de 1789 s'était éclipsée subitement j elle était pour longtemps soustraite à leurs regards.

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SOtrS NAPOLÉON 1".

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