LES MEURTRES SANS JUGEMENTS
Les hommes de ta police impériale ont presque tous laissé des Mémoires, mais qu'ils les aient écrits euxmêmes, comme Savary ou Desmarest, qu'ils les oient fait rédiger par d'autres, comme Fouché ou Real ' , tous semblent avoir été mus par la pensée d'induire leurs contemporains en erreur. Si l'historien veut connaître et décrire le sort des prisonniers d'Etat, il puisera ses renseignements dans les listes d'écrou, dans les rapports secrets, dans les interrogatoires qui révèlent et les noms des victimes et ceux de leurs persécuteurs. Heureusement pour ceux qui veulent tout connaître, l'Empire
' A propremenl parler, Real n'a pas pnbliv de Mémoires. Ses vraïs Mémoires sont le rfcil probablement dicté par Real et pulilié par H. Nougaréde de Fayet.
byGoot^lc
SSe LES ÉMIGBÉ8 ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE leur a laissé les plus vastes archives, le portefeuuxe le plus rempli qu'aucun règne ait jamais amassé. La pensée du souverain, le travail de son esprit, le rêve loèiDe de son inaction sont conservés dans une Foule de lettres, de notes, d'ordres et de contre-ordres. Néanmoias, bien des faits sont restés inconnus, des meurtres sont demeurés secrets, des procédures ont été dérobées, parce que les jugements déshonoraient les hommes qoî les avaient rendus, et ceux-ci moins encore que le gouvernement qui les avait dictés.
Ainsi Napoléon a fait tuer deux jeunes gens, sans qu'il soit possible de retrouver les traces de ce crime ailleurs que sur une feuille en partie déchirée, laquelle sert d'enveloppe à un dossier des Archives nationales'. Ce bout de papier atteste qu'une commission militaire, présidée par le docile Hulin, a simulé, en janvier 1809, un jugement contre un des détenus de Sain te- Pélagie et le valet du concierge de la prison.
Le prisonnier se nommait Raimond de Grandmon, ancien émigré, âgé de trente-huit ans. Il était ■ détena. au moment de son arrestation, en la maison d'arrêt de Satnte-Pëtagie, à Paris, où il tenait une fabrique de vermicelle ■ . Avec l'émigré de Grandmon, la commission condamna le Suisse Coudurier, âgé de vingt-quatre ans, garçon marchand de vin chez madame BauU, concierge de la prison. La police accusai t ces deux infor-
' F' 6481, p, 115. Douierdu chevalier de Chaletobriiind.
D.q,t,:scbyG0C>^lc
SOtrS NAPOLÉON I". 537
tunés d'avoir été, dans ces murs de prison, ■ erabauchears pour l'ennemi, pour l'étranger ou pour les rebelles >> . Sous ce prétexte, on les conduisit à la plaine de Grenelle, et on tes fusilla le 2S janvier 1809, à neuf heures et demie du matin, en présence de Dunepart, maire de Vaugîrard '. Il s'agissait probablement d'une conspiration des prisons, telle que Robespierre en imagina une pour immoler André Cbénier. On est réduit aux conjectures ; point d'acte d'accusation, pas d'Interrogatoire; rien aux Archives nationales, rien au ministère de In guerre; la seule chose certaine, c'est que les prisonniers ont été fusillés. Rien également sur Charles de Margadel, qui a dû être fusillé le 1 9 décembre 1 SOO *. Quinze ans plus tard, les hommes de police qui recherchent ses traces ne peuvent dire que ceci, c'est que tel jour on l'a exécuté : il n'y a rien, si ce n'est une date sur une feuille, et sur les mains de Bonaparte une tache de sang.
Une torture viut donc s'ajouter pour les prisonniers politiques aux douleurs de leur captivité. Une angoisse glaçait leur cœur, c'était la crainte d'une mort inopinée à laquelle ils se croyaient successivement destinés. Sous un gouvernement régulier, cette appréhension n'annoncerait que le vertige d'un maniaque, mais il est facile d'expliquer comment elle avait pu naître à cette époque dans l'imagination des prisonniers.
■ La plaine de Grenelle faisait pnrtle de la commune de VaugirarJ, * Margadel dit Jouberl. Archive! nationales, F' 0550, p. 47.
byGoot^lc à
Le bruit d'ex^utions clandesUnes s'était répandu peu à peu dans la société parisienne. C'était une notion incontestée que ne repoussaient plus les partisans les plus zélés du régime impérial, lesquels, suivant l'usage, couvraient cette violation d'une loi fondamendale, de ce prétexte de salut public, argument hypocrite des assassins et des tyrans. Le nombre des prisonniers exécutés sans les formes légales a eu beau demeurer relativement restreint, les survivants s'abusaient sur l'importance de cette boucherie occulte exagérée par la verve conteuse des nouvellistes de salons. Lorsque l'on fusillait quelques matelots bretons sous les fenêtres de leurs camarades de chambrée; lorsqu'on exécutait à huis clos le cbevalier de Margadel ; lorsqu'on assassinait sur un bateau de Tile aux Cygnes Raoul de Saiot- Vincent; lorsqu'on faisait assassiner tantôt le comte d'Âcbé, tantôt le comte de Bar et sesdenx compagnons, c'étaient, il faut le dire, des incidents exceptionnels, non des événements quotidiens, comme l'insinuait tout bas plus d'un détracteur de l'Empire,
Pourquoi Napoléon aurait-il eu besoin d'escamoter tant de cadavres à sa propre justice? Quand donc ses cours ou ses commissions militaires avaient-elles refusé les têtes qu'il réclamait?
Et cependant, les prisonniers apportaient cette prévention dans leur cachot. Ils étaient là, semblables aax compagnons d'Dlysse dans la grotte de Polyphème, attendant le moment où ils verraient s'ouvrir la porte
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sous NAPOI.EOS 1". 53»
de leur cellale, et où leur uoin, appelé par une bouche homicide, retentirait, la nuit, dans le silence de la prison .
Après l'atTaire de la machine infernale, un sënatusconsulte officieux avait condamné à la déporlatton une centaine de jacobins, soupçonnés de s'y être associés. Entièrement justifiés par l'instruction du procès et par l'exécution de Saiot-Bégeant et de Carbon, ils semblaient avoir droit aux excuses du pouvoir, mais la mesuredécrétée contre ces malheureux passa pour bonne, malgré son évidente iniquité. Ceux des proscrits qui tout d'abord avaient échappé aux recherches tombèrent, l'un après l'autre, entre les mains de lu police et s'entassèrent à Sainte-Pélagie. On attendait que la mer, aff'rancbie des Anglais, permit à nos vaisseaux de les transporter tout vivants dans ces sables de feu qui avaient dévoré la première fournée des victimes.
De ces lunatiques enfermés à Sainte-Pélagie, il n'est resté que des noms ignorés aujourd'hui, tels que celui de Chalandon, un cordonnier qui, dans les jours de la Révolution, avait eu son heure de célébrité. Sur l'écrou de la prison figuraient, à càté de ces noms plébéiens, les noms plus aristocratiques de MM. de Custine, de Fénelon, de Beauvoir, de Kességuier, de Navarre, d'Âstorg, et celui de M, d'Hozier l'atné, toujours soigné, toujours coquet, qui se parait dans la prison comme pour une présentation solennelle.
Peut-être la police avait-elle mélangé tous les rangs
D.q,t,:scbyG0C>^lc.
6*0 LES ËMIGBÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE et conibndu toutes les opinions, dans le secret espoirde rendre aux prisonniers des deux partis la détention plas pénible. Elle s'était trompée. Le patriote avec son enthousiasme, le Vendéen avec son dévouement s'entendirent bientôt, et s'accordèrent pour maudire celui qui, tout en détruisant la République, excluait les Bourbons du tràne restauré. À Sainte-Pélagie, le vieux Bouille aurait levé impunément son front tout sillonné des foudres de la Marseillaise, mais malheur aux renégats de la Révolution, à Cambacérès, à Fouché, à Merlin de Douai, si un Malet de ce temps-là tes avait écrouës auprès de Chalandon 1
Parmi les prisonniers d'État, presque tous avaient été enfermés sans jugement, quelques-uns seulement avaient été jugés. Il n'est pas besoin d'ajouter que le plus souvent ces jugements étaient soufflés aux juges. Les juges n'ignorent pas que s'ils veulent plaire, ils doivent sévir. Au lendemain de Frîedland, Napoléon apprend qu'un pécheur de Saint-Valery a été acquitté : ■ De qui était composée celte commission militaire? ëcrit-ilà Fouché ; il faut que ces gens-là soient bien hétes, pour ne rien dire de plus. Retenez le pécheur en prison, envoyez-le à Féoestrelles, et causez avec M. l'archicbao' celier afin que, s'il y avait moyen de le Faire juger par une cour de revision, cela soit fait. Il faudrait alors nommer une commission.. . composée de gensdesens. ■
Ce pécheur de Saint-Valery a-t-il été enfermé à Fénestrelles, ou fusillé malgré son acquittement? — On ne
D.q,t,:scbyG0C>^lc
sous NAPOLÉON 1". 541
soit. L'Empire a réussi i épaissir les ombres autour de la destinée de quelques-uns des proscrits.
Afin de découvrir le sort de ses victimes, nous allons parcourir toutes les prisons d'État, recueillir tous les cris étouFFés, tous les noms oubliés, toutes les dates éparses, y rechercher les traces que les geôliers n'ont pas détruites et que le temps n'a pas encore effacées.