‹ Histoire générale des émigrés pendant la révolution françaiseChapitre 24 sur 31 · LES PRISONS DE L EMPIRE · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE L EMPIRE

Les prisonniers arrêtés par mesure de police étaient divisés en cinq classes. Dans chaque classe, chacun des noms était remis périodiquement sous les yeux de l'Empereur dans la séance du conseil privé ' , et maintenu par lui sur la liste Bitale. Il n'était pas question de grâce ou d'amnistie. La clémence se portait quelquefois sur le suspect, exilé ou interné dans une ville, presque jamais sur celui qu'on avait emprisonné.

La première classe des captifs comprenait les prisonniers d'État enfermés au Temple, à Vincennes, à Bicétre, à la Force, k Sainte-Pélagie, au fort de Joux, aux châteaux de Ham, de Bouillon, d'If, de Pîerre- Ghâtel, de Saumur, de Bellegarde, de Lourdes, du

' Le* doMÏera de* Arcbiru en donnent beaucoup d'eiemplei. Voir

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5W LES ÉMIGRÉS ET I.A SOCIÉTÉ FRASÇAISK Hè, de Bitche, du Nfont Saint-Miche), d'Embrun, de Sainte-Nfarguerite, de Pénestrelles, de Campiaoo, ou dans dea maisons de santé.

La seconde classe comprenait < les prêtres détenus fa raison des affaires ecclésiastiques > dans les mêmes prisons et, en outre, dans la citadelle de Corte, où Napoléon avait Fait jeter, le 25 juillet 1811, les vingt et un Trappistes ' du couvent de la Cervara, <■ ponr opinions religieuses », et où il les conserva tant qu'il put mettre la force au service de ses rancunes.

La troisième classe comprenait dans les mêmes prisons les personnes acquittées par les tribunaux et coddamnées après leur acquittement à la détention perpétuelle par le bon plaisir de l'Empereur, et aussi celles qui avaient achevé la durée de la détention a laquelle les tribunaux les avaient condamnées, mais dont les souffrances n'avaient pu désarmer la colère du maiUe. Sous l'Empire, tous les accusés, dans un procès politique, étaient à peu près assurés d'être soumis pour le moins à une détention perpétuelle*.

La quatrième classe comprenait, dans toutes les prisons de la France, dans toutes les citadelles, à côté des prisonniers de droit commun, les personnes arrêtées pour avoir déplu fa un homme influent, sans qu'un grief, sans qu'une accusation de crime ou de délit pût être articulée. Cent bastilles remplacent notre aDcienae

'No(u rap^Uergiu l'arrMtalion du maire « dei adjgiau d'AnTcit.

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Bastille. Le préfet y jette l'homme, le geàlier le reçoit, l'Empereur l'y maintient.

La cinquième classe est celle des vagabonds et des aliénés; on la verra, dans plus d'une prison, confondue avec les précédentes, et ajoutant, par cette promiscuité, au supplice de la détention arbitraire.

Le Suisse Ghristin a retracé l'histoire de quelques-uns des prisonniers du Temple. Ferdinand Ghristin était le secrétaire de M. de Markow, ambassadeur de Russie. 11 recevait un traitement de la Russie, sans que cette puissance lui eût conféré une situation officielle. Devenu suspect à Napoléon, il quitta Paris et vînt s'installer à Genève.

Il y vivait dans une retraite absolue, lorsqu'il fut mandé, le 25 juillet IS03, par le préfet du Le'man. Il apprit de ce Fonctionnaire que la police l'avait dénoncé comme agent anglais, et recommandait de s'assurer de sa personne. Mais le préfet était un galant homme qai, laissant le suspect en liberté chez lui, s'était borné à le mettre en surveillance, La police, irritée de ces ménagements, fit venir Ghristin à Paris, et le 29 août 1803, le prisonnier, interrogé pour la forme par le grand juge, qui n'articula aucun grief précis, fut néanmoins incarcéré au Temple. Le 26 septembre 1803, il fut enfermé au donjon et mis au secret. Cependant, on le laissait promener une heure par jour, avec deux autres prisonniers, Picot et Lebourgeois. Le onzième jour, le geôUer, qui semble radouci, leur propose de dîner

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iH LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

eDSemble; les trois détenus acceptent avec joie. Vers la Go du dîner, te geâtier se présente devant eui : ■ Messieurs, je suis bien fâché de vous dire que dès aujourd'hui tous oe comptez plus sur la terre. ■ Et en effet, Picot et Lebourgeois sont emmenés et Fusillés. Ghristin est invité à écrire ses aveux ; c'est, lut dit-oa, SB seule chance de salut. Il refuse. Les menaces redoublent, et il passe huit jours b croire que son exécution est renvoyée b la prochaine nuit.

Son sang se fige dans ses veines lorsque le pas des geôUers retentit dans le corridor ; il éprouve de secrètes terreurs, touten s'exhortantà&irebonneconteDance'. Le 28 février 1804, on le transfère à Sainte-Pélagie, où on le jette sur une botte de paille dans un cachot humide et obscur. Il y reste au secret sans pouvoir lire ni écrire jusqu'au 29 juin 1S04. Du cachot de Saiate- Pélagie, il fut ramené dans un cachot du Temple, et ne (ut remis en liberté qu'au mois de janvier 1805, ayant ainsi subi dix-huit mois de détention , sans qu'une procédure quelconque paraisse avoir été eatamée contre lui *. Ghristin est un de ceux qui révélèrent è l'Europe le triste sort du capitaine Wright.

Cet intrépide oiBcier de la marine anglaise avait été fait prisonnier une première fois, en 1796, avec le Commodore Sidney Smith. Tous deux, jetés dans les

' Correspondance de Ferdinand Chriitin et de la prïacesle Tour'"' tanow, p. 533.

* Id., p. 13 et iiÙT.

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cnchots du Temple, réussirent à s'évader après un an (le captivité. En Syrie, le capitaine Wright aidnSidney à défendre Saint-Jean d'Acre, et le génie de Bonaparte échoua tootre le fanatisme des Turcs et l'opiniâtre résistance des deux Anglais. Ce fut un premier grief. Un second fut d'avoir débarqué en 1804 des chouans h la falaise de Biville.

En 1805, dans une de ses croisières aventureuses, le capitaine Wright fit naufrage sur la càte du Morbihan et tomba entre les mains des douauiers. Du moment où le marin anglais avait été recueilli dans un naufrage, il aurait dû paraître sacré à tout être civilisé; mais Bonaparte n'avait oublié ni Saintsiean d'Acre ni la falaise de Biville, il refusa d'échanger le capitaine anglais contre des officiers français. Wright avait beau répéter & ses geôliers : • Je suis naufragé, je suis officier anglais ' ■ , on le jeta dans un cachot du Temple, on le mit au pain et à l'eau, on l'accabla de traitements indignes; le malheureux fut chauffé à la plante des pieds ^y et se foula le bras en se débattant au milieu des souffrances. Comprenant bien le sort qui lui était réservé, il disait à tous ceux qu'il pouvait entrevoir : ■ Si l'on conte que je me suis étranglé, ne le croyez pas ; je veux vivre pour répéter comme on traite ici les marins anglais. » De son c6té, au milieu de sa gloire. Napoléon n'oubliait pas l'homme de Saint-Jean d'Acre,

' St»iiT, II, 88.

* HUtoirt générale dts priions, VI, U, 11.

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et il écrivait à Fouché, après la capitulation d'Ulm: •> Faites mettre au cachot le prisonnier anglais Wright, ce misérable assassin qui a voulu s'échapper du Temple '. ■ Il n'avait pas besoin de stimuler le zèle de sa police; quelques jours après, le 29 octobre 1805, on lisait dans le Moniteur ; n Wright s'est tué dans sa prison après avoir lu la nouvelle de la destruction de l'arniée autrichienne ■ , et la police expliqua gravement que Wright s'était coupé la gorge avec un rasoir*. Ed 1816, lorsque la paix (ut rétablie, sir Sidney Smith fit une enquête pour contrôler le récit du suicide, et il s'est donné le plaisir d'en résumer les dépositions: ■ Après avoir joué de la flûte, Wright se met dans son lit avec sa robe de chambre, se couvre du drap jusqu'au menton, s'ouvre alors le cou avec un rasoir, au point que la tète est quasi détachée du tronc, puis referme le rasoir et allonge le bras droit le long de son corps. H A Ferdinand Ghristin *, aux autres prisonniers, il ne parut jamais douteux que Wright eût été assassiné. Quidoncavaïtcommis et ordonné le crime?... Sur les pontons anglais, ce furent nos officiers et nos soldats qui le payèrent.

Le Temple fut le théâtre de plus d'un de ces drames, et il finit par être iibandonné, tant il avait conquis une sinistre renommée.

' ?lapoléon à Fouche, Correipondaiiee, XI, 358.

' FACcae-BoBBi, III, 175, 187.

> Correspondance de Christia avec la princesse Taurkestaneu, p. «95.

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Le fort de Joux a reçu principalement des officiers vendéens. Sîtuë k une haute altitude et à deux cent cinquante mètres au-dessus de la rivière du Doubs, il reste pendant six mois enseveli sous la neige. Deux cheFs vendéens, MM. d'Andi(;né et de Siizannet, arrêtés au mépris des traités, y étaient enfermés en 1801. Us se mirent à scier lesharreaux de leur prison, et le 16 aoîtt 1802, ils se lancèrent dans le vide. Déchirés et meurtris par les rochers dans leur descente, ils finirent cependant par réussir à s'échapper.

En 1 804, le fort reçoit entre autres prisonniers Gîrod, uo Irlandais, Allier de Hauteroche, aide de camp de Précy, Henri-Charles de Frotté, jeune frère du chef royaliste, et Moulin, un taillandier de l'Oroe, le heutenant préféré de Frotté.

Moulin avait été arrêté dans la nuit du 6 au 7 mai 1804, On l'interrogea sur les relations qu'il aurait eues avec Moreau, Georges et Pichegru; il répondit qu'il ne les avait jamais vus. Une perquisition ne fit rien découvrir de suspect à son domicile. On l'arracha néanmoins à sa jeune femme et à sou enfant, et on le conduisit k Domfront, puis à Alençon, où il apprit qu'il allait traverser toute la France à pied pour aller trouver la prison qui lui était destinée.

Son voyage, dont il a pu noter les moindres incidents, nous apprendra comment l'Empire traitait ceux de ses prisonniers qui n'avaient pas le moyen de payer une voiture. Moulin chemine les bras liés; il porte c

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su LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE il peut son petit paquet de linge. Les deux gendarmes entre lesquels il est placé marclient le sac au dos, le sabre au calé, le Fusil sur l'épaule. Buisson, l'un de ces deux gardions, avait éU dans la Vendée adjudant général sous les ordres de Santerre; pillard, cruel et débauché, il ne méritait pas de devenir gendarme. Le prisonnier était rongé par la vermine, hôtesse des prisons où il avait passé. A Châteaudun il devient trop malade pour continuer la route : son état préoccupe médiocrement ses deux gardiens : «Où il crèvera, nous le laisserons*, s'écrie l'un des gendarmes. Cependant, comme Moulin est incapable de marcher, ils le jettent dans une charrette sur une botte de paille, les mains toujours liées, le corps attaché aux barreaux et ressentant douloureusement chaque cahot de la voiture.

A Orléans, le prisonnier goûte quelque repos : le concierge de la prison est un brave homme. Sa -femme et sa belle-sœur se montrent compatissantes ; elles pleurent lorsque Moulin leur décrit la douleur de sa femme et le désespoir de sa petite fille de sehe mois que les gendarmes, en l'emmenant, ont dû arracher de ses bras. Ces bonnes gens le consolent, le réconfortent comme ils peuvent, le font souper avec eux, coucher dans un bon lit, et, au départ, lui portent du café en renouvelant leurs encouragements charitables.

Mais les douleurs reprennent avec le voyage. Les gendarmes abandonnent la charrette et forcent le prisonnier il marcher pour s'attribuer l'indemnité qu'on

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leur paye pour la voilure; ils Font jeûner Moulin pour gagner une partie des frais de nourriture; ils l'enchutnent pendant la nuit dans les localités où il n'y a pas de prison et finissent par lui extorquer un certificat de bonne conduite et de bons procédés quand ils ont déposé au Fort de Joux leur prisonnier ii demi mort, entre les mains du commandant LeFebvre. Moulin ne gagnait pas au change.

Ce commandant LeFebvre avait été, en effet, impliqué dans le procès de Carrier et reconnu par le jury coupable d'avoir, étant commandant à Bourgneuf, fait noyer quarante et une victimes, • parmi lesquelles un homme aveugle et âgé de soixante-dix-huit ans, douze femmes et dix enfitots, dont cinq deaixà dixansetcinq à' la mamelle ». (Voir le décret de lu Convention du 22 vendémiaire an 111.) Mais ce crime efiroyable fut relégué au rang des peccadilles quand on en vint aux atrocités imputables aux trois principaux accusés. Des deux complices de Carrier, Grandmaison et Pinard, avec lui envoyés au supplice, le premier avait été convaincu, non seulement d'avoir, comme LeFebvre, présidé aux noyades, mais d'avoir fait voler a coups de sabre les mains que, suppliants, des enfants et des Femmes avaient tendues vers lui. C'était aussi sur les femmes, sur les enfants, sur les vieillards, que s'exerçaient les Fureurs de Pinard. Le digne émule de Can'ier suivait de près dans la Vendée les colonnes républicaines, et dès que le village, théâtre d'un combat, était évacué par

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les soldats, Pioard y entrait à son tour pour examiner chaque cadavre, pour épier quelque reste de vie sur les fronts pâles et dans les yeux éteints, pour compléter l'œuvre de destruction en achevant les blessés, en mutilant les morts. Il massacrait le malade à son lit d'agonie, l'orphelin dans son berceau, la jeune mère sur son enfant, et s'emparait, dans leurs dépouilles, de tout ce qui pouvait tenter sa cupidité.

L'assassinat, l'infanticide, le viol et toutes les frénésies qui s'exercent sur des cadavres avaient des noms dans notre langue, il en follut inventer de nouveaux pour caractériser les forfaits de Pinard . Le tribunal avait acquitté tous ceux qui, comme LefebvFe, n'avaient noyé que quelques dizaines de victimes, et pour atteindre Carrier, Pinard et Grandmaison, il leur avait attribué des visées contre- révolutionnaires dont ils étaient à coup sûr parfaitement innocents.

Lu police recherchait les servicesde tels geôliers. Lefebvre eut le commandement du fbrtdejoux et de quatre cents hommes. Lorsque MouUn eut achevé son douloureux voyage, toutes les casemates étaient pleines, on le jeta dans celle où languissaient Girod, Allier d'Hauteroche et le jeune Frotté. Le marquis de Rivière, impliqua dans l'affaire de Georges, occupait un cachot contigu, mais il était maintenu au secret et communiquait uuiquement avec Lefebvre, dont il s'efforçait d'adoucir la férocité naturelleenportantàsatable le gibier, la volaille et le vin qu'on avait la permission de lui faire passer.

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Les compagnons de Moulin trouvèrent pourtant le moyen d'entrer en communication avec le marquis de Rivière en dëplaf ant une pierre de la muraille. Rivière leur donna un plan du fort, des provisions, une partie de son vin, et le commandant s'étonnait de ce que son prisonnier, si sobre devant lui, consommât tant de vin dans la solitude de son cachot.

Bientôt les prisonniers (sauf M. de Rivière, lié par un serment) n'eurent plus que la pensée de préparer leur évasion . Le 1 0 janvier (1805) ilsse mirent à l'oeuvre; dès le 27 janvier ils étaient prêts. Le Froid était très vif, il y avait deux pieds de neige. Achever l'ouverture, fixer la corde qu'ils avaient fabriquée autour du barreau fixé en travers de la meurtrière, descendre au pied du mur fut, pour les quatre détenus, l'aflaire d'un instant. Mais il restait à triompher d'obstacles plus difficiles. Le fort comprenait alors cinq enceintes étagées les unes au-dessus des autres, et séparées par des fossés profondément encaissés dans le roc. D'un cAté de la montagne, le rocher se trouvait à pic; de l'autre, des escarpements de sable, tachetés de buissons, disparaissaient sous la neige. La corniche sur laquelle les évadés étaient parvenus n'avait que deux mètres de large et surplombait l'abîme; 'ils quittèrent ce refuge et descendirent de corniche en corniche jusqu'à la grande route. Au moment où leurs pieds touchaient le sol, une heure sonnait a l'horloge du fort. Lefebvre, grisé à fond par le marquis de Rivière, cuvait son via sans

551 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE se douter de l'aTenture. Le matia seulement, l'évastoo fut connue, et il lança ses quatre cents hommes dans toutes les directions.

Pendant ce temps-lb les Fugitifs se dirigeaient sur Verrières; après une courte balte, ils continuèrent leur course vers Neufchàtel, d'où, après maintes péripéties, ils gagnèrent Soleure, Constance, Âugsbourg et Ratisbonne. I.à, le basard leur fit rencontrer un émigré, 'e comte de Otapedeleioe, oncle de Frotté, qui accueillît les proscrits comme des frères, les babilla, leur donna de l'argent, facilita leur fuite et leur passage en Angleterre.

Le cbàteau d'If, près de Marseille, reçut, comme le fort de Joux, bon nombre de royulîstes qui, eux, ne parvinrent pas a échapper aux mains de leurs redoutables geôliers. Napoléon les conservait sur ce rocher, sous une voûte de pierre, avec vingt sous par jour pour (rais de nourriture et d'entretien,

M. de la Grimaudière avait dix-neuf ans quand il entra au cbàteau d'If, après son acqditteiient dans l'affaire Cadoudal'. lien sortit à trente-trois ans, après la chule de l'Empire, débit, méconnaissable, accablé desioGrmités qui d'ordinaire n'atteignent que les vieillards.

Dans ce même cbàteau, M. de Kermabain devient fisu. U avait été arrêté « en 1804, par ordre de Napo-

■ ArnhivM natlonalct, P^, 6St6.< ParDiea,preaei deim«(arcl|«iir que Datry, Lajotaii, David el U GriaiRudière ne le lanvent pt*. H '»>> SToir une bonne prison d'Eul pour le» renfermer. ■ CoiTMponJa""- SI décembre lS0ft,X,77.

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léon, auquel on l'avait signalé comme suspect. Les iaformations n'ont fourai contre lui aucune charge '. « L'ïnjaste persécution qu'il subissait donna nu prisonnier une véritable manie, la crainte du poison. ■ Il ne mangeait que du pain sec et quelquefois restait deux et trois jours sans manger *. ■

M. La Cauve, ofBcier au 15' chasseurs, fut arrêté le 14 septembre 1801 ; son crime étaitd'avoir écrit librement à des camarades qui se trouvaient prisouniers de guerre en Angleterre. Dès le Consulat, et plus tard, sous l'Empire, quand on écrit ainsi, on est agent ang/aïs. La police, qui avait fait intercepter les lettres, ne les trouvait pas très coupables, car son rapport disait* : « L'individu qui a écrit ces deux lettres à l'encre sympathique, interceptées par le citoyen Otto, parait être plutôt un mécontent, un frondeur, qu'un espion ou agent du parti anglais. « Nous avons ces lettres conservées par les archives de la Préfecture de police; on n'y trouve en effet aucune trace d'espionnage, mais on y lit ceci : ■ Le despotisme est à son comble. — Les malheureuses personnes impliquées dans l'affaire du 3 nivdse (machine infernale)... avaient été absoutes par le tribunal, elles viennent d'être arrêtées et déportées; ce sont de malheureuses religieuses, entre autres une abbesse que ma mère connaissait... ce sont

■ Archirci nalionales, P', 05!6.

• Id., r, 6303 et 6SG0, p. 64 et luiv.

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55» LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE des prêtres qui gouverneot, Fouché, Sieyès et quelques autres scélérats de ce genre. ■ Après avoir été enferme au Temple pendant deux années, le jeune oRcier obtint la protection de la « princesse Joseph ■ qui demanda sa mise en liberté. La police ne parut fiiire aucune opposition à l'élargissement de La Gauve; tous les rapports furent favorables. Au vu de ces rapports, Napoléon nomma le prisonnier lieutenant au 20' chasseurs. La Gauve crut cette fois tenir la liberté, mais il avait encouru les rancunes de quelques subalternes. La Gauve fut bien extrait du Temple, seulement il fut (c'est son propre récit) ■ chargé de fers, confondu avec des condamnés de droit commun, conduit de brigade en brigade jusqu'à Marseille... Ma destination, ajoutet-il, était la petite tour de Bouc, près de Martigues; en attendant qu'elle fût prête, on me mit dans un des cachots du fort Saint-Jean de Marseille; l'eau qui ruisselle sur les murs et les pavés de ce cachot m'a perclus de douleurs. Je n'avais pour nourriture qu'une livre de pain noir et de l'eau. Au bout de trente-trois jours j'en fiis tiré. •> On le transporta au château d'iF, où il fut oublié jusqu'en juin 1809. Une nouvelle intervention de la « princesse Joseph • le fit mettre en liberté, mais il fut immédiatement repris pour avoir préparé l'évasion du major suisse Russîllion, son compagnon de captivité. La Gauve Fut enfin embarqué pour les États- Unis en juillet 1807, et son exil se prolongea jusqu'en 181-i.

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Ainsi que le château d'If, le fort de Vincennes était une succursale des prisons d'État de Paris pour les détenus des trois premières classes. C'est à Vincennes qu'on avait installé comme geôlier l'ancien concierge du Temple, Fauconnier, l'homme de Real, l'instrument des tortures infligées aux prisonniers. En 1814, Fauconnier comprit que la catastrophe approchait et jugea le moment opportun pour demander sa retraite et faire liquider sa pension. Il résume ainsi les services de sa respectahle carrière : «J'aivingtaosd'exercice. D'ahord membre de la commission administrative de la pohce, je fus nommé inspecteur général des prisons de Paris ; puis, après l'évasion de Sidney SmitK du Temple, je fus nommé concierge du Temple. Je suis passé au donjon de Vincennes. J'ai sotxante-sept ans, les jambes me manquent pour pouvoir monter tous les jours deux cent quatre-vingts marches. Je suis un peu asthmatique, j'ai une descente de nombril, je suis perclus de deux doigts '... n Son Excellence désire que sa retraite soit réglée, dit une note en marge de la pétition. En 1814, le général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, chargé de la défense du fort, demanda que les prisonniers fussent évacués ; ils étaient encore confiés il Fauconnier. * Plusieurs d'entre eux étaient incarcérés sans qu'on sût trop pourquoi. Ainsi M, Garez de Mézières, détenu dans le fort depuis 1803, y resta enfermé jusqu'en

" Fauconnier i Saïary, 10 (evrier 1814. F, 3435, p. 13.

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556 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 1814, sans qu'on connût exactemeot lu cause de son arrestation.

Boiste fut détenu moins longtemps. Il publiait un dictionnaire et venait de revoir les épreuves. Un matin, h son réveil, des gendarmes l'entourent, le font lever et l'eutratnent à Vincennes, où il est enfermé par mesure de sûreté publique. Au bout de trois mois, ses réclamations parviennent jusqu'à Fontanes, qui les porte i\ Napoléon. Celui-ci interroge Fouché, qui a recours à Desmarest. On cherche, et au bout de deux jours, on découvre que, dans son dictionnaire, Boiste a traité l'Empereur de spolia ikurI Oq l'interroge; on ouvre son volume, oo lui montre ces mots : Spouate(jr (Bonaparte); alors il prouve a ses accusateurs que le mot figurant ainsi entre parenthèses est le nom de celui qui a employé le mot, l'indication de l'autorité qu'invoque te dictionnaire' !... Le baron de Géramb, émigré français entré au service de l'Autriche et devenu officier autrichien, s'est réfugié en Danemark. Bonaparte le fait arrêtera Husum et jeter à Vincennes (1812). Le baron de Géramb, converti par M. de Boulogne, devint le procureur général des Trappistes.

M. de Vuudricourt était détenu depuis 1804.

Le donjon reçut, en 1811, des cardinaux, des évéques, l'abbé d'Astros et le P. Fontuna. On sait que leur seul crime avait été de n'avoir pu surmonter les

' Beeue sexlienne, aanée 1882, p. 6 à 9.

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scrupules de leur conscience. L'héroïque Palafnx, mal grë le droit des gens, fut aussi enfermé dans la prison d'État.

Le Hollandais de Heerdt a été en Espagne voir le prince d'Orange qui s'y était réfugié. Il est enlevé en Espagne, amené à Vincennes, où il reste détenu jusqu'à ce qu'il soit transféré il Sainte-Pélagie, et de là, dans une maison de santé'.

De toutes les prisons de Paris, Bicétrc était la plus redoutée. Desol de Grisolles y est aux fers, dans tin cabanon très humide du rez-de-chaussée ; il a les yeux putréfiés et le corps perclus. Pnr humanité, le préfet de police (M. Pasquier) voudrait le faire transférer h Vincennes. L'Empereur refuse tout adoucissement, et laisse le prisonnier dans son cachot malsain. Il y reste sept ans, traité avec férocité, bien qu'acquitté par lu commission militaire. On a jeté dans la même prison Julien Montrélais, cultivateur du Morbilmn, qui, le 20 juin 1810, se plaint d'être détenu depuis deux ans et demi sans avoir été interrogé*. A Bicétre, on a aussi enfermé Hervagot, un faux Louis XVII, et la marchande de modes que Napoléon a surprise chez Joséphine, laquelle poussait, dit-il, l'Impératrice à la dépense. Celte malheureuse a été enlevée sous le guichet du Carrousel et conduiteà Bicétre sans autre forme de procès '.

1 Corre.ipoiida.ice de Chriitiii el de la princes-e TourkeUaiiow, II,

' Archive, nationales, F', 648i.

3 Mémoires de Corstunt, IV, 930.

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Uoe famille Aubin, de Rouen, est poursuivie pour avoir arrêté une diligence. Tous les Aubin sont acquittés, et pourtant, après le jugement, ils sont conduits enchaînés à Bicétre ; ils y restent enFermës diihuit mois, parce que les avances de Liquet, commissaire de police, ont été repoussées par la femme du jeune Aubin '.

Etienne de Salignac-Fénelon avait été arrêté à Rennes en thermidor an VIII, comme chefde chouans, et conduit à Paris sous escorte; mais, descendant de diligence, il se glissa dans la rue Saint-Honoré et disparut. Traduit devant lestribunaux, il avait été acquitté le 12 thernaidor an VIII. Il fut arrêté de nouveau en thermidor an XI, « pour avoir, à la fin d'un repas chez MM de Virieu, à Dijon, proposé un toast à Louis XVIII, et aussi avoir annoncé que le Premier consul serait

bientôt assassiné <>

Sur cette dénonciation, d'autant mieux accueillie que M. de Salignac-Fénelon était noté comme • dévot et fortement attaché aux Bourbons » , l'infortuné, sans interrogatoire, sans instruction, sans jugement, fut enfermé à Bicétre, dans un de ces cachots sans air et sans lumière, pleins d'araignées et d'animaux rampants. Le 26 août 1805, il écrit de Bicétre que « depuis vingt-six mois il est dans la misère d'une détention implacable, sans le secours qu'on accorde aux autres

■ É*e dit Dbmmllot. Tableau kîttcrîque de* prisons d'Étal, p. 55.

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prisonniers » , et que « le délabrement de sa santé, par le manque d'aliments et de vêtements, augmente tes horreurs de sa longue détention •> . Le 26 août 1806, il se plaint du concierge Ue Bicctre qui te torture, et veut faire signer contre lui une plainte par ses compagnons d'infortune. Le préfet de police Dubois juge « que le concierge ne peut être blàraé de n'avoir pas pour lui les égards qu'it ne refuse jamais aux détenus tranquilles- , et it autorise le concierge à enfermer le prisonnier a dans un local particulier où il sera isolé de toute société ■ . Cette décision fîit approuvée et exécutée sans retard.

Bicétre devenait un châtiment pour les liâtes d'autres prisons, dont les geôliers croyaient avoir à se plaindre. Et dans ce Bicétre si redouté, la police imagina un rafHnement de supplice, en enfiermant les proscrits qu'elle poursuivait de sa rancune, " dans le quartier des agités ». Tel fut le sort de MM. Duclos et Laurent'.

Presqueanssi malheureux que ces infortunés devaient être les Français dépaysés dans une prison d'Italie. Là, personne qui parle leur langue, personne qui sache leur entrée, personne qui puisserenseigner leur famille, personne qui leur procure quelques soins et quelques douceurs. Ainsi sont enterrés dans les cachots de Rimini MM. de Navières, du Fresne, François et

■ Arcbivea naiionain, F*, 343.'*.

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n«0 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE Iteoaud; dans ta prison de Milan, M. Gage; à l'ile d'Elbe, François d'Artelas et Jean Mazel '.

L'abbë Desmazure est titulaire d'une petite cure du diocèse de Beauvais; il est enlevé par ordre de Napoléon, commeu Tanatique et dangereux* ■ ,et transporté au fort de Gampiano, dans une gorge des Apennins; il y est seul Français au milieu d'une trentaine de Napolitains qui meurent un h un quand réparait l'hiver, o très rude » , d'après le rapport du préfet. Le guichetier qui est chargé de la nourriture et du cliauHage <les prisonniers ' est chassé en 1813, <> ]>our son ivrognerie et son in&délité » . Avant lui, le commandant du fort, le lieutenant Bernardi, avait été également destitué. Entre les mains de ces honnêtes geôliers, deux des Napolitains avaient été pris de folie (1807) et transférés dans une maison d'aliénés. Le préfet du département des Apennins écrit le 30 avril 1807 : > Les détenus n'ont eu pour nourriture qu'une ration de pain et une soupe,

ils ont couché sur des paillasses simples ils ne

pourraient résister à ce genre de vie, et plusieurs d'entre eux ont déjà succombé. ■ Ces tortures sont imaginées contre des officiers, des prêtres accusés d'être restés fidèles aux Bourbons de Naplea. On retrouve parmi eux notre abbé Desmazure, amené de l'Oise dès le commencement de l'Empire pour y rester jusqu'en

> ArcbiTes nstiunalcs, F\ 3t3ft, p. 15. * H., r, 65Ï8.

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avril 1811*. On y trouve aossi l'Épirote Ruthymio Pano, arrêté par lesordresdeS. M. l'Empereur et Roi*, sans qu'on puisse soupçonner le motif de l'incarcération. Ce détenu était parti de Gorfbu *, avec l'approbation et par le conseil du consul, H. de Lesseps, quand il a été arrêté. Il meurt de feim dans sa prison. Le pauvre bomme demande grâce ; néanmoins, il est maintenu sur la liste des proscrits par Sa Majesté en conseil privé.

Les plaintes de l'Épirote sont arrivées jusqu'à nous. Encore un coup de sonde, on entendra l'écho d'autres cris de douleur.

Le détenu Guyot-Lagrange écrit à Savury, le 8 mai 1813 : B Ma détention datant déjà de dix années, j'ai épuisé toutes mes ressources et suis en proie à toutes les horreurs' du besoin*, n

Le chouan Yves Lenouanne rappelle, le 9 mai 1813, qu'il est détenu depuis treize ans, et demande des vêtements. Ses camarades Sevens, dit Leminant, et Samson , H anciens chouans du Morbihan ■ , sont tenus depuis onze ans captifs, sans vêtements, presque sans nourriture, parce que le préfet les a signalés comme ■ dangereux > ; du reste, point de condamnation ni de jugement contre eux. Les malheureux sont à peu près sevrés de communications avec le dehors : ■ Aucune

■ ArcUvea nalianatei, F^, 6256.

• id., F' 6531, p. laa.

» Id , F', 3437, p. 1».

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5«X LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE lettre ne pourra entrer ou sortir de la prison qu'après avoir été remise au commandant qui en prendra coonaissance. ■

Gibert et Leclern', détenus depuis janvier 1804 à l'tle Sainte-Marguerite, n'ont ■ ni vêtements, ni subsistance, ni couchette ; ils vivent des aumônes que leur font les militaires de la garnison et d'une quête que madame Fauchet, femme du préfet du Var, fait pour eux, et à laquelle elle ajoute de ses deniers». On les retrouve en même état à la fin de 1809.

Ferdinand, marquis de Gustine, est détenu au fort de Bitche depuis le 24 octobre 1804, « pour avoir tenu des propos incendiaires et menaçants, et s'être absente sans autorisation de la commune de Cons-la-Granville, où il avait été envoyé de Paris en surveillance, également pour des propos séditieux. Il est dépourvu de tout moyen d'existence et réduit à une ration de pain de munition ; il manque aussi des vêtements les plus nécessaires. ■ On le retrouve en 1809 encore daas le même cachot, mais il a obtenu, pour manger et se vêtir, une allocation de trente sous par jour*, ainsi que son compagnon, l'officier hanovrien Michaëlis.

Le gouvernement donnait le moins possible aux prisonniers, et ceux-ci ne recevaient pas aisément des secours de leurs familles. Pour la plupart d'entre eux, le lieu de détention était tenu secret ; quand on pouvait

■ Archives oalioDalcs, F% (ASê, p. lï.

■/J.,P?,3436, p. Ift.

IzscbyGOOt^lC

sous NAPOLEON I". 563

ëcrire, les lettres étaient interceptées, lues, et, suivant les cas, retardées ou supprimées.

L'Empire ne se mettant en frais ni pour la nourriture ni pour 1 entretien de ses victimes, la dépense des prisons d'Ëtiit n'était jamais ruineuse ; elle parait avoir été en 1812 de 464,000 francs prélevés sur le budget, avec un supplément de 80,000 francs imputés sur les fonds secrets. Il est vrai que le plus grand nombre des prisonniers restait à la charge des départements.

Hors des prisons de l'État, en effet, sur toute la surface de l'Empire, il y avait des prisonniers enfermés dans d'autres geôles; on n'avait à leur reprocher ni crimes ni délits, ils n'avaient pas été l'objet de poursuites criminelles, ils n'avaient pas été condamnés par un jugement, ils n'en restaient pas moins dans leurs prisons.

Madame de Staël mentionne, sous Louis XVI, dans unde ces bulletins qu'elle adressait périodiquement au roi de Suède, un comte de Sanois, enfermé à Gharenton sur la demande de sa femme et de sa fille et accablé de mauvais traitements : > Sur une simple demande de la Emilie, ajoute-t-elle, une lettre de cachet fait disparaître un homme, et le prive à jamais de toute communication avec des amis, ou du moins avec des juges, s L'Empire multiplie ces lettres de cachet. À Saint-Lô, madame Louise Carouge, veuve des Rosiers, est détenue pour mauvaises mœurs et sur la demande de la famille*. ■ ArchÏTes oaiioDalei, F', 651G.

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m LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Jean-Alphonse de Sé^r, lieutenaotau rëgimeDt étranger, est également détenu sur la demande de sa làmille, depuis août 1813.

Le dossier Taloet est curieux. La note de Desmarest dit : • Lors du mouvement royaliste des sections en vendémiaire, il eut la folie de paraître aux Tuileries en talons rouges. ■ Pour ce crime, il a été arrêté après le 18 fructidor; mais comme il a été impossible de produire contre lui aucun autre grief, on a 6ni par le remettre en liberté. Mais la police n'a pas renoncé à le persécuter ; en l'an XII, elle l'arrête sans motif (ordre du 18 germinal); il est simplement ■ soupçonné de n'être pas étranger à la conspiration ■ . On fait une perquisition, on fouille ses papiers; en conséquence, Dubois (le préfet de police) propose de l'exiler. Il est donc envoyé en surveillance à Besançon '.

Gugnier, qui visitait en touriste les rires de la Loire et les châteaux de la Touraine, est arrêté à Ghin on comme ressemblant au signalement n* 8 des conspirateurs. Comment peut-on si bien ressembler à un signalement?... Enfin , Gugnier démontre qu'il est bien Gugnier de Paris et non Labonté de Nancy. L'erreur est évidente ; malgré le signalement, on l'a pris pour un autre; chacua l'avoue, mais on le garde tout de même. On le conduit de Cbinon k Tours entre deux gendarmes. Arrêté le 6 nivdse, il n'est pas libre encore le 24 ventdse*.

I Archive! Datlonalra, F, 6403.

• w., F', anw.

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sous NAPOLÉON 1". 565

Beaucoup de personnes sont détenues pour des chansons. 11 y asurtout une chanson publiée le 6 mai 1813 et commençant par les uiotsa S' esquivant de Russie >> , qui provoque l'arrestation de tous ceux chez lesquels la police peut la saisir '.

Les propos de diligences, les plaintes des soldats... tout cela est recueilli, classé et finalement puni par un emprisonnement arbitraire.

Le marquisde La Valette est arrêté en mer (mai 1 809), au moment où il part d'Oslende, avec sa femme et son fils. Pourquoi l'arrêter? La pohce n'en sait rien; elle arrête d'abord, et l'on s'explique après. Cependant, après que M. de La Valette a subi sept mois de détention rigoureuse, un rapport (24 novembre 1809) propose sa mise en liberté en motivant cet avis ■ sur l'impossibilité où l'on se trouve de démontrer la culpabilité de ce voynge'... »

Le sieur Mengnud, agent de la police à Calais, signale au ministre, le 16 prairial an IX, une vieille Anglaise, la veuve Williams, comme faisant de fréquents voyages en Angleterre. Aussitôt Poiiché la fuit arrêter. <■ Mais je ne demandais pas cela, dit Mengaud, elle n'a rien fait de mal, il suffisait de la surveiller. » Le sénateur Perregaux et le tribun Chabaud (du Gard) interviennent en Faveur de la pauvre vieille dame. L'erreur est évidente, l'injustice criante; ils le disent avec courage.

566 r.ES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE mais ils n'obtiennent rien. Elle est en prison, qu'elle y reste. Elle n'est mise en liberté que des années après'.

Delahaye, ancien député aux Cinq-Cents, est arrêté le 13 octobre 1807. Le préfet Cochon, chargé de l'incarcération, dit en en rendant compte : « I) me peine de croire qu'il y ait maintenant en France quelqu'un d'assez fou pour tenir encore au parti des princes. • L'arrestation a été motivée pur quelques vagues propos de la veuve Nicolas, tenue deux mois auxMadelonnettes par les agents de Fouché, qui lui ont Fait subir des interrogatoires captieux. La police, malgré son zèle, ne découvre aucun bit à ta charge du sieur Delahaye et de lu veuve Nicolas. On les oublie en prison toute une année, puis on se résigne à les mettre en liberté (octobre 1808}'.

Moins heureux que ces victimes de la police, la plupart des prisonniers n'étaient jamais relâchés. A moins que la mort ne les délivre (on ne vit pas longtemps dans les prisons de l'Empire), on les retrouve encore en 1814 dans les geôles où ils ont été déposés.

Mathieu Chauvet, marcliand, et Sébastien Allemaocl sont détenus dans la prison d'Embrun ■ par ordre de Sa Majesté ■ , pour motifs pohtiques, à côté de Elles qui sont détenues « pour libertinage ■ , par ■ décision de Son Excellence le ministre de la police ^ > .

I Archives DStionales, F% 6350.

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sous NAPOLÉON I*. 86T

Dans la prison de Nice, oa a jeté ensemble l'abbé Axmiroti, qualifié de • perturbateur du repos public • , et Catherine Boutan, ■ attaquée du mal caduc» . Les abbés A.ugé et Brauré ont été airélés à Arras, en thermidor an XI, pour avoir correspondu, malgré le Concordat, avec l'ancien évéque d'Arras.

Le baron Trouvé, préfet de TAnde, a fait enfermer a l'ancien valet de l'exécuteur de Perpignan, parce qu'il jouissait d'une mauvaise réputation ' • .

M. de Trémont, préfet de l'Aveyron, tient enfermés, en 1810, à Rodez, le nommé JaufTre, parce qu'il n'avait pas de papiers lorsqu'il a été arrêté en 1 804, — l'abbé Régis, M prévenu d'être opposé au Concordat >• , — et quatre paysans ■ prévenus d'avoir formé des attroupe* ments séditieux, sous prétexte de se réunir pour prier Dieu ■ . Une réunion de quatrt personnes en prières était considérée comme un attroupement séditieux !

Cornac, négociant en grains de l'Isle^ourdain, est incarcéi'éàAuch, le 30 octobre 1811, ■ pour écrits répréhensibles adressés à Son Altesse l'arcbichancelier de l'Empire ■ ; il s'agit de morale, et l'on connaît les mœurs de Gambacérès*.

Le crime de J.-B. Soudan, l'un des soixante-quatre prisonniers d'État enfermés à Anvers, est très bizarre : ■ Ayant été choisi pour époux de la rosière le 2 décembre 1610, il a pris la fuite en emportant la dot. ■

' ArcbiTM nationales, P', 3439.

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Dans la prison de Bloïs' arrivent, en mai 1813, TJngE-cinq détenus, et, parmi eux, le savant Ajasson de Gransagne. Ils ont été si maltraités, qu'il en faut transférer sept à rhdpital. Deux y succombent aussitôt. A côté du savant soot enFermées madame Roosebecke et se8 quatre filles, à partir du 10 septembre 1812', • pour avoir troublé l'exercice du culte par un fanatisme révoltant ■ . Elles sont confondues avec les malfaiteurs et entretenues comme on peut l'être avec quatre-vingt-dix cenljmes par jour.

Raygasse, né à Montcuq (Lot), est enfermé le 27 septembre I8II, pour ■ propos incendiaires et atroces contre S. M. l'Empereur* ».

La Marion, ouvrière en dentelles, est enfermée su Puy*le 17 octobre 1805, comme ■ énergiimène, predicante contre le Concordat, et pour propos contre le gouvernement et les autorités ■ . Lorsque, skpt ans plus tard, on présente au préfet cette pauvre fille dunsson cachot, il n'est pas ému de pitié, il ne propose ni de la citer devant des juges ni de la mettre en liberté : • La visite que j'en ai faite, dil-it, m'a prouvé combien il est important qu'elle reste détenue. ■ Peut-être désirait-il soustraire à tous les yeux le témoignage vivant dune odieuse tyrannie : il a eu en ce cas pleine satisiiiction ;

■ Arcbives nntîonales, F'', %M4.

• Id., F', 34*1.

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SODS KAPOI-EON I". 569

privée de son dernier espoir, rioFortanëe a succombe quelques jours après sa visite.

Ces préfets de l'Empire ne sont pas tous méchants, mais, absorbés par les tournées de revision et la poursuite despéFractoires, ils ne prélent trop souvent qu'une attention distraite aux basses œuvres de police auxquelles ils se trouvent associés. Lorsque l'Empire approche de son terme, les préfets deviennent de plus en plus des agents de recrutement ; ils forment, en quelque sorte, la vis du pressoir qui doit servir à pomper le sang de la nation. Ils sont d'ailleurs obligés de déférer aux injonctions du sénateur qui les surveille. L'Empereur a créé quarante sénatoreries richement dotées de rentes et d'un château; chacun des titulaires règne sur deux ou trois départements. Le sénateur contrôle les préfets et les obhge à déférer aux injonctions venues de haut. Pour ne pas subir ce joug humiliant, quelques préfets se retirent : tels Charles d'Herbouville, préfet du Rhône, et le marquis d'Argenson, préfet des Deux-Nèthes; mais la plupart se résignent à exécuter docilement les ordres qu'ils ont reçus.

C'est ainsi qu'à Grenoble, le préfet a enfermé avec des fous furieux la servante Madeleine Bontoux, qui ■ contrihnait à répandre parmi les gens du peuple les opinioDsdes puristes ennemis du Concordat* , et leprétre espagnol firolo, qui « parait dominé par les idées religieuses ■ ,

Si ces malheureux sont enfermés avec des fbns, les

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570 I.E8 EMIGRES ET Li SOCIETE FRANÇAISE Butr«s prisonnier» d'État sont mélës anx Faussaires, aux escrocs, aux voleurs, ou s'ils en sont séparés, c'est pour être, comme ceux du Calvados, enfermés à la Maladrerie, près de Gaen, avec ■ les vénériens et les gnleux » .

Les prétextes invoqués pour les incarcérations sont le plus souvent dérisoires. Un mattre d'école de Verdun est arrêté à Bordeaux comme <■ émigré non amnistié ' • , et quatre détenus de Toulouse sont seulement accusés de ■ légers propos contre le gouvernement ' • . Pour un grand nombre des prisonniers du Midi, le dossier porte, comme à Nîmes' : «Convaincu, dans fopinùm publitfue, d'avoir pris part à des assassinats ou « des incendies. «

On sortait, il est vrai, d'un régime qui, de la prise de la Bastille à la bataille de Marengo, avait laissé le pays sans juges, sans sécurité et sans loi, — d'un régime où les criminels demeuraient impunis, où les hommes qui s'étaient emparés du pouvoir traquaient non pas les malRiiteurs, mais les honnêtes gens. Ce régime avait substitué la violence au droit, la vengeance à la justice. Les diligences étaient arrêtées sur les roules, et, même dans les villes, tes rues, la nuit, ne se traversaient pas sans danger. Si par hasard un assassin était traduit en justice, point de cœur chez tes juges, pas de témoins de-

< Archives nationalo, r, 3Ui, page 25.

' Id., F', 3441.

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80DS HAPOLEON 1". 5TI

vant les jures. Pour rétablir l'ordre aussi profondément troublé, il fullait un pouvoir excercé par une main de f«r. — Nous admettrions la rigueur, si l'on n'y ajoutait pas l'arbitraire. — Or, les préfets s'attribuèrent le pouvoir de jeter en prison, par mesure de police, les malfaiteurs dont les crimes étaient prescrits, ou mal prouvés, ou approuvés par des jurys tremblants. Sous l'Empire, tout prévenu est coupable, tout accusé doit Ptre condamné; s'il est acquitté, on l'enferme.

C'est ainsi que le gouvernement retient en prison les acquittés h qui sont restés séquestrés par voie de police administrative dans les maisons de correction d'Angers ' « ■

Un nommé Allemand, poursuivi pour assassinat de- Tant la cour d'Aix, est acquitté : ■ Il serait dangereux de le mettre en liberté ■ , dît le préfet, qui aussitôt le fnit conduire au château d'If. Le prisonnier tue le concierge ets'évade; repris, il est acquitté de nouveau. Cette fois, on l'enferme à Embrun, a II est tranquille» , écrit je préfet.

Après s'être arrogé le droit de déteuir tous ceux qui sont ' soupçonnés de brigandage > , le gouvernement s'arroge celui d'arrêter les citoyens « contre lesquels se prononce l'opinion publique • . Il incarcère aussi les scélérats convaincus de crimes anciens qu'on n'ose plus poursuivre, comme Pournier dit l'Américain, arrêté à

■ ÂrcfaÏTCs nationale), r, ShM.

IzscbyGOOt^lC à

57S LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Auxerre, en juillet 1811, et détenu au château d'If. Entrée dans cette voie de bon plaisir, l'autorité consomme tes plus odieuses séquestrations, avec la Foi naïve qu'elle accomplit un devoir.

Ainsi est enfermé Brun dit Perbos ' pour avoih i-hi CONnAUKÉ A MORT ET NON ExiicOTÉ EN 1 793 : ■ Il avait été porté au brigandage par le fanatisme religieux. * Ainsi est détenu M. d'icber de VilleFbrt (23 février I8l3}, pour <■ motits inconnus au commandant * ■ , mats, en réalité, pour avoir eu «dans sa maison unestatuette de Louis XVI * « . Ainsi sont détenus les anciens chouans, gardés malgré les pacifications, les traités et les saufconduits, comme Loizeau, qui est arrêté en 1806 i> Hambourg, chargé de chaînes, tenu cinq mois au secret, porté avec ses chaînes de Hambourg à Bicêtre; — comme le chevalier Jausœet, détenu du 20 septembre 1803 au 3 avril 1814; — comme le voiturier Fontaine, arrêté à Boulogne en juillet 1805, jeté adons une basse- Fosse, les fers aux pieds et aux mains, le cou serré par un collier scellé iiu mur o, pendant six semaines; le malheureux, promené de prison en prison, est retrouva par les alliés dans celle de Gand en 1814; — comme les frères Louvel, de Montsecret, chez lesquels on prétendait qu'il y avait des rassemblements (1805); — comme Aunay, dit Les Lauriers, de Saiot-Cornier

■ ArcbivH DatioQalea, Ardèche, F', 3439. *Id., Ardèche, F', 3W9, ' W-, F'. BIM.

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(1809); comme Diavat, libraire à DomfroDt (1809) j comme Rebour, de Vimoutiers, qui, étant ivre, avait tenu quelques propos malsonnants (ISl^) ; comme Labarthe, de Merlerault, victime d'un quiproquo nqui se prolonge longtemps (1814 '). •

Vingt-cinq chouans sont enfermés depuis 1801 au fort de Ham, et « personne ne se présente pour l'entreprise de la nourriture et du coucher' ■ ; ils s'y trouvent encore à la 6n de 1809. Les chefs bretons, Duniiot et le Nepvou de Garfort, sout enfermés à If de 1804 il 1814'. Sont enfermés aussi tous ceux qui ont été acquittés ou graciés à la suite de procès politiques, et la plupart de ceux qui, condamnés, ont &ni leur peine : tels Ducorps, Hervé, fiabin de La Grimuudière, Couchery, acquittés dans l'affaire Cadoudal et détenus depuis 1803 jusqu'à la fin de l'Empire * ; tels d'Hozier, Bochette, le major suisse Russillion, Gaillard, poursuivis avec Cadoudal, graciés en 1803, pour faire parade de clémence, et détenus en réalité jusqu'à la fin de l'Empire; telDatri, condamné en 1803 à deux ans de prison, et détenu jusqu'à la fin de l'Empire*; tels aussi Caron, Caumette, Gomont dit Charles, Jullien, Lebis, Limosin , l'abbé Gamano , acquittés dans l'affaire

' Archive* de l'Orne, song-préfst d'Argenlan, 10 (evrier 1S14. ' ArebÏTe» aationalrg, F^, 3436.

> Id., F', 6256 et 3ï39. Dumiot (Françol»- Bernard) avait été écroué le 5 Teiidémiaire an XI.

* Archivai natiorialed, F^, 65S6.

» Id., F', 65M.

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574 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Malet ' ; tels SalmOD et Mozès, acquittés dans l'affaire Michel, et gardés en prison jusqu'à la cbute de l'Empire.

EnTermés de même ceux qui subissent des vengea oces privées, comme Vincent, payeur de la Gironde, • qui n'a point apuré sa comptabilité* >> ; comme Piette, ancien député à l'Assemblée législative, soupçonné d'avoir composé la chanson du Grand Consul*. En- Fermés également les victimes des rancunes de Corse, comme l'adjudant général Galandrini, arrêté à Àuxerre en juillet 1811, comme haïssant Napoléon *; — ouceai qui ont été dénoncés pour avoir tenu des propos contre Napoléon, comme M. de Lacarrière de Méricourt, ao' cieo député pru.srrit uu coup d'Ëtat de fructidor, arrêté en 1804 pour avoir mal parlé de Bonaparte*, — et comme Terrett, sous-lieutenaot au 69' de ligne, qui « avait, depuis 1811, manifesté, dans des lettres adressées à sou frère, des sentiments contraires au gouvernement* » ; — ou ceux qui n'ont pas voulu livrer leurs enfants aux lycées de l'Empire, comme le Romain Patrizzi, qui avait voulu garder près de lui ses deux fils **; — ou ceux qui sont arrêtés « pour opinions religieuses » , comme mademoiselle Maria de Pins,

> Archives nationaleg, F', 6526.

• Id., F', 3441. — Gironde, 18 aofit iSlï.

• Id., F', 6247 el 6S50. C'est une chaoson obicÔDe. »H., F% 3439.

• Id., r, 6596.

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transférée des prisons du Puy-de-DAme dans les prisons de Bourg ' ; — ou ceux qui sont arrêtés sans causes bien connues, comme un M. Thoinnier, tourmenté par le préfet jusqu'à son lit de mort. M. Tlioinnler, qui n'avait pu supporter le régime de la prison, dépérissait lentement dans l'hospice de Blois'; cependant, il est encore vivant en mars 1814, au moment ou s'efFondre le gouvernement de son persécuteur ; jusqu'au dernier moment, il reste sous la main de M . Cristiani, préfet de Loir-et-Cher, qui écrit, le 30 mars 1814 : «Le sieur Thoinnier, prisonnier d'État, détenu b Blois, est décédé le 21 à l'hospice : les opinions religieuses de cet individu ont attiré mon attention sur ses derniers moments ; ils ont été tels qu'on ne peut en concevoir aucune inquiétude, relativement à la propagation de la dissidence. Personne n'a approché de son lit de mort, qu'un de ses parents, M. Bûcheron, président du tribunal de commerce de Blois, homme dont les opinions sont bien connues » ; — ou les imprudents, comme l'avocat Valentini, détenu de 1811 à 1814, pour ■ correspondance avec le Pape * » ; — ou ceux qui sont victimes des erreurs d'une police qui n'était pas infaillible. Ainsi, M. Bijuit-Lacoche est arrêté en mai 1803, enfermé au château de Lourdes, puis transféré à If. Le pauvre homme se plaint; sa santé est altérée

< ArcUvM nationales, F^ 6526.

• W-, F% 65M, p. lïft.

byGoo^îk

578 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE par une captivité de quatre ans et par un séjour assez long dans la prison malsaine du château de Lourdes. Ses plaintes ^liguent, et l'on 6nit par se demander pourquoi il est lii. Un rapport de police de janvier 180fi fait savoir que divers renseignements donnent lieu de présumer <fue la prévention n'est pas entièrement dénuée de fondement. On finit par exiler le prisonnier à Grenoble. Lors même que le gouvernement poursuivait un délit, il dédaignait de se renfermer dans les limites que lui traçaient les lois et la justice. L'octroi d'Anvers avait été livré à des dilapidations formidables, et le gouvernement, auquel il allait des coupables, considérait à tort ou à raison les fonctionnaires municipaux comme les auteurs des détournements signalés ; mais l'opinion du pays était devenue si hostile au pouvoir, qu'elle n'hésitait pas à regarder comme innocents les hommes qu'en d'autres temps elle eût peut-^tre condamnés '. Entraînés par ce sentiment, les jurés acquittèrent les fonctionnaires accusés. Napoléon, en apprenant cette décision, éprouva une colère extrême, et il n'hésita pas à mettre de côté toute légalité. S'appuyant sur un article des constitutions de l'Empire, qui permettait au Sénat d'annuler les jugements attentatoires k ia sûreté

' Le gouveroepieiu MniblaU prendre ■ tâche d'eiupérer \ta eipriu. Les vigiles (lomicîiîaires éuieDt fré(|iiemaient répétéel chei le« ncgociatits. La police avoue qu'elle ne trouvait rien, maU c'éuit ua crime d'exciter le soupçon. Deux oégociaDti, Lambaërt, prévenu d'eiporter dei grain* h l'étranger, et de Heyder, acciué de receroir de« marcban' diiei anglaises, araienl été emprisonnés. (ArcfaiTBiiutioDalcs, F*, 630L)

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sous NAPOLEON I*. 57r

de l'État, l'Empereur exigea qu'un sénatus-consulte fût rendu pour casser la décision du jury d'A.i)verg, et renvoyer devant une autre Cour non seulemeat les prë- Tenus acquittes, mais certains jurés eux-mêmes accusés sans l'ombre d'une preuve de s'être laissé corrompre. Il alla plus loin : il signa et fit publier une lettre close, dans laquelle, saisissant lui-même le conseil privé de la question, et lui indiquant la décision, il prenait sur sa tête l'entière responsabilité de son acte arbitraire. Le rapport du conseiller d'État chargé de présenter le sénatus-consulte contenait une pbrase qui exprime l'opinion de Napoléon en matière de souveraineté, opinion qui certainement n'eût pas été admise avant 1789, même sous Louis XIV : « Notre législation ordinaire

■ n'ofK'e aucun moyen d'anéantir une pareille déci-

■ sion. Il faut donc que la main du souverain inter-

■ vienne. Le souverain est la loi suprême et toujours « vivante. C'est U propre de la souveraineté de renfer-

■ mer en soi tous Us pouvoirs nécessaires pour assurer o le bien, pour prévenir ou réparer le mal ' . s

Le maire et les adjoints d'Anvers, acquittés de nouveau par un autre jury, furent gardés dans les prisons d'État.

Lesfemmesqui déplaisaient au pouvoir n'étaient pas

' TaiBRi, Consulat tt Empire, XVE, 196- M. Thien, tout en condamnaoC ce* aberralioni du deapolUme, présente l'.tffaire tous le jour l« plu* faTorableà Napoléon, et il omet de dire que Ira prévenu* acquiltéa iorent nardéa en priion.

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S78 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FBANÇAISP. plus épargnées que les hommes. Il y avait neuf femmes au Mont Saint-Michel, une dizaine à Saint-Lazare et une vingtaine dans la • maison des dames du Refuge ■ , quelques centaines un peu partout. Parmi ces prisoDnières, on voit l'Empereur maintenir, par décision prise en conseil privé, le 3 mai 1812', des dames qu'il avait feit enlever depuis plusieurs années, telles que mesdames Marcotte de Forceville, Legal-Lassalle, née de La Morinière, de Plesselle, née de Surmain, de Mootbert, née Jaubert, de Gontencin, née de Maix, et une autre que Napoléon appelle la fille Dufaille ou la filte Chavériat, sans que rien paraisse autoriser cette brutalité.

Les femmes sont aussi détenues dans les geôles de province. On se demande quels griefe pouvait avoir l'Empereur contre Constance Bourbon, Gancée d'un brave chouan, paysanne angevine dont lu beauté se fanait dans son cachot. La pauvre créature, prisonnière d'l-:tat, resta dans la prison de Blois sans interrogatoire et sans condamnation, depuis I8OI jusqu'en 1813. Real eut-il alors un mouvement de pitié? ■ La nonmce Bourbon (Constance), se disant femme Branche-d'Or, a été transférée en murs 1813 au dépôt de mendicité de Bourges, par ordre de M. le comte BéaM. < C'est dans ce dépôt qu'en 1814, plusieurs années après la mort de son brave chouan, la paysanne fut retrouvée

SODS NAPOLÉON I". 57»

hébétée par son lent supplice et ramenée dans son village, triste, les cheveux blanchis et le visage décoloré.

Les clames Servier, détenuesaux Madeloa nettes, sont SOUPÇONNÉES d'avoir noué des intelligences avec les agents des prïnces; mais malgré ses perquisitions,' la police n'a rien trouvé ' .

La commère des rues ne peut plus bavarder comme autrefois à tort et à travers : ses propos sont recueillis; elle n'est plus en s&reté sous un régime qui ne tolère aucun écart de parole. La mère Thiot, de la pointe Sainte-Eustache, grande mégère au visage coloré, aux cheveux gris, est envoyée par le préfet Dubois aux Madelonnettes. C'était la femme d'un cocher de fiacre. Dans l'interrogatoire qu'elle subit après plusieurs jours de prison, elle avoue franchement : ■ J'ai pu dire quelquefois que nous étions plus heureux sous la monarchie. . . il m'est échappé de dire que la canaille était protégée, mais ces expressions étaient le résultat d'un moment d'humeur et de la misère que nous éprou'vons", "

Un nombre assez considérable d'étrangers se sont aussi trouvés détenus sans jugement, pour griels politiques ou secrets, pendant toute la durée de l'Empire. Tels sont les Italiens Biicih"*, du tribunal de Rote, ' accusé d'être danjjereux et détenu depuis 1 808 au fort

■ ArcLives nadonale», F', 6SS8.

' Id., r, 65M.

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dfl Péoestrelles ; Gatnino, eafiermë à l'ierre-Cliàtel; Manucci, à la Force '; tous les Napolitains jetés à Campiano; un autre Napolitain, Fiore, détenu à Chablis; Rossi de Ferrare', Assareto, bourgeois de Savone', quinze Italiens dans le département de Mareojjo', l'abbé Venere, enfermé au château d'If pour des opi' □ioDS contraires au gouvernement, et les centaines de cardinaux, d'évéques et de prêtres incarcérés ou exiléi après la prise de Bonne.

Les Espagnols ont gémi en plus f>rand nombre eiK core sous les verrous de Napoléon : je ne parle pas, bien entendu, desprisonoiers de guerre.

Le chevalier de Ballesteros, chambellan du roi Charles IV, est séquestré au château d'If, depuis 1810 jusqu'au milieu de 1813*; le général Contreras est au château de Bouillon ', Menendez â Ham, Mina à Vincennes. Sala â Fénestrelles^. A Fénestrelles aussi, sont enfermés, depuis le 27 mars 1809, deux chamb^lans de Charles IV, Santa Cruz et Transtamare'. Vargss, ambassadeur d'Espagne à Rome, est enlevé le 16 juillet 1 809 avec ses deux secrétaires, MM. d'ilexaga et Beramendi, contre le droit des gens ; tous trois sont envoyés

I Arctivei nalloiialea, i'\ 3H1, 'W.,F',343fl.

• W-, !■', 9436 6tt.

' IJ., t'\ 3440.

' Id., F, 3*35.

B W., y, 343fl bis.

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à Féoestrelles ', Le générai Lechuga est euferraë à Bouillon * , des moines espagnols dans la prison de Nîmes*, vingt-sept Espagnols dans la prison de Montpellier; plusieurs généraux espagnols sont détenus au château de Saumnr *.

On peut comprendre aussi, parmi les prisonniers d'État, Claude de Saint-Simon, grand d'Espagne et lieutenant général. II était petit-fils de l'auteur des Mémoires qui, durant son ambassade, avait été si heureux de « brancher ■ sa maison en Espagne. Claude de Saint-Simon avait pu, par sa double situation de duc français et de général espagnol, secourir les Français qui, dès 1789, émigrérent en Espagne. Il défendit Madrid contre l'armée de Napoléon, fut compris dans la capitulation, arrêté aussitôt et condamnéà mort quoique prisonnier de guerre, toujours par ordre de Napoléon. C'était violer la foi jurée; c'était violer le droit des gens. Saint-Simon était né Espagnol, si bien qu'en 1814, devenu libre de s'établir en France, il retourna en Espagne et y reprit son commandement dans l'ar^née espagnole. Napoléon n'osa pas lutter contre le sentimentdes généraux et de l'armée; la peine de mort fut commuée en celle de la détention dans une prison d'État, et, le 12 février 1809, l'Empereur ordonna de trans-

■ ArchiTei naLionalea, F', 3436 bh 'Id., F', 3435.

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férer sod prisonnier de brigade en brigade, à Bayonne d'abord, et puia au fort de Joux. Le duc, chargé de fers pesants, se trouva si ëpuisé par les fatigues du voyage, que les gendarnies le déposèrent presque mourant dans la citadelle de Besançon avant de parvenir à leur desU- Dation ' . La fille du prisonnier, mademoiselle de Saint- Simon, obtint de rester dans le même cachot. Mais la police n'admettait pas que ses prisonniers fussent malades, elle réclama au baron Debry, préfet du Doubs, des notes sur «ce particulier*. Debry,quiétaitré(;icide, ne fut cependant pas plus cruel que les gendarmes, et il transmit une déclaration du docteur Casenier, qui jugeait nécessaire pour la santé de son malade que le duc de Snint-Simon fût interné dans la ville. Les militaires intervinrent avec le médecin pour tenter de sauver ce prisonnier de guerre; les maréchaux (Berlbier et Moncey) insistèrent aussi. C'en était trop. Une décision de l'Empereur du 9 juillet 1811 maintint en détention le prisonnier malade, qui fut d'abord transféré à Dijon, puis ensuite à Melun, et ne recouvra la liberté qu'en 1814. Ces prisonniers espagnols furent oubliés même de leur pays. Le 29 mai 1814, on s'aperçoit qu'il y a vingt-quatre Espagnols dans la prison d'Embrun, et qu'ils y sont encore deux mois après la cfaute de celui qui tes a fait enfermer.

Napoléon,il faut lui rendrecettejustice, ne ménageait

■ Archive) nnUoniln, F% 3Ï39 ft 65S7.

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sons NAPOLÉON I". 58S

pas plus les étrangers que les Français. >< . . . Je désirerais bien, écrivait-il au roi de Naptes, que ia canaille de Naples se révoltât. Tant que vous n'aurez pas fiiit un exemple, vous n'en serez pas maitre. A tout peuple conquis il Taut une révolte... C'est une crise salutaire '. n

Ses conseils, qui inclinaient toujours à la sévorite, trouvèrent bon accueil auprès du roi Jéràme. Celui-ci enferma cent cinquante paysans dans les prisons de Casse! ; il fit aussi arrêter les chanoinessesde Honiberg, et • la femme d'un ofBcier qui avait envoyé par la poste à son mari une ëcharpe pour le garantir* " .

Smitb, chef d'escadron hanovrien, fiitenFermé à Fénestrelles*;rAlleiDaud Amullerd'Amilia*,àVincennes, ainsi que le baron autricbien Aversweck de Flettenfels; celui-ci était prévenu d'avoir agi contre le gouvernement, et fut arrêté et détenu, malgré le droit des gens, de 1807à 1814^. Heyraann, Luxembourgeois, futsaisi en novembre 1808', au moment où, venant de Cadix, il débarquait a Marseille. Un espion s'était glissé parmi les passagers du navire, et l'avait dénoncé <> comme ayant tenu des propos contre le gouvernement • . It fut conduit au château d'IF et y resta jusqu'à lu 6n du règne.

< Napoléon au roi de Nuplef, 17 août 1806, XI11, 7S.

* DocisaB. ~ Ltt Boit, frétas dt Napoléon, p. M5. — Reinliirdt ■u duc de Cadore, S5 avril ISOtf.

' Archive» xaMoQalea, V, 3455 et 3430 bit.

* u., F', «ao.

«/rf.,F%«5ï6.

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S8» LES ÉMIGRÉS ET Là SOCIÉTÉ FBANÇ4ISE Camerlingb, capitaine du génie hollandais', futenFenné à Saumur avec le Suisse Muller d' Aarwengen *, arrête en avril 1812, sur un ordre direct de Napoléon, pour ■ bavardages et démarches indiscrètes n .

Si les prisonniers d'État obtenaient leur grâce, ils recouvraient rarement la liberté ; on les condamnait à l'exil dans quelque ville de province sous la surveillance d'une police malveillante, qui travestissait en coni' plots les entretiens avec des amis mal notés.

Ni l'exil ni la surveillance dans une ville éloignée n'apportaient la détresse aux personnes qui joaissaieot d'une certaine aisance. Cependant, même pour les riches, cet exil entralnaitplus d'une vexation. Lesexil^ étaient livrés aux menues autorités de la province, aux anciens jacobins devenus petits agentsderEmpire. Le' lettres étant décachetées, il fallait se priver de toutes relations avec les parents, les amis les plus chers, ou s'exposer a les entraîner dans sa disgrâce : tous les correspondants et tous les visiteurs devaient s'attendre a recevoir un ordre d'exil. C'est ainsi que madame d'Oultreraont (d'Anvers) , exilée à Paris, fiit obligée de vivre dans ta plus complète solitude ; le motif de sa disgrâce était au moins singulier : ■ Elle accapare, dit la aole de police, les prêtres et les pauvres. ■

Mais quand l'exil, aggravé par une surveillance tra* cassiére, était infligé à l'homme qui vivait de son travail.

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SOTJS HAPOI.EOH l". 585

au supplice de l'exil s'ajoutait celui de la faim. L'ouvrier belge ou le mario breton qu'on internait dans une petite TÎIle de Bourgogne tombait nécessairement dans le dernier degré de la misère. On ne l'employait pas; chacun s'écartait de l'exilé ; on craignait d'être compromis et de disparaître comme ceux qui avaient manifesté leur compassion. Vauversin, ex-agent de police à Paris, exilé à Lyon et mis en surveillance, se trouva ainsi réduit à la mendicité ' . M. Avril de Saint-Firmin, exilé à Nancy et privé de tous moyens d'existence, avait d'abord fièrement refusé le secours de trente sous par jour que le préfet lui avait fait offrir*, mais il fut réduit par la faim à l'accepter, « l'état de détresse dans lequel il s'est trouvé l'a porté il réclamer ce secours dérisoire <> . Joseph Cadoudal, exilé uniquement parce qu'il est frère de Georges*, est en surveillance à Tours, sans autre ressource qu'un secours de cinquante francs par mois; on n'a rien à lui reprocher, déclarent les préfets, mais il y a intérêt à l'écarter du Morbihan. A Bruxelles, on a interné deux làmtlles de paysans de lu Seine' Inférieure, soupçonnées d'avoir u eu des intelligences très actives et très suivies avec les ennemis de l'Etat* n ; ils y meurent littéralement de faim, et leur misère excite la pitié de la pohce locale, moins dure aux

> Arclilvei onilonal», F', 3436.

' Id., r, 8436.

'Id., F, 3436.

' Id., F, 3436. Ce lonl les famitlei Borné ei

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586 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE exiles que la police jacobine. Hugo ' a été enlevé à sa famille, dépouillé de ses propriétés et traDsporté à Arles; il y devient aveugle, et trouve, quand on le ramène chez lui, ■ sa femme et ses enRiots dans une extrême indigence » .

Les hommes du moins pouvaient échapper aux souffrances de la faim en allant affronter la Bèvre jaune aux colonies. Sept prisonniers d'État italiens sont noies en novembre 1812* comme ■ ayant contracté un enraiement volontaire pour les pionniers coloniaux, d'après les décisions de Son Excellence le ministre de la police générale des 20 avril, 10 et 25 juin 1812 •. Mais ces malheureux étaient encore dans leur cachot plusieurs mois après qu'ils avaient été acceptés pour un service miUtaire.

Enfin, au moment même du désastre final, la police continua de veiller sur sa proie. Elle tenta de la retenir même après la chute de Napoléon, avec cette opiniâtreté de la bureaucratie qui triomphe des ministères et se sent plus stable que les Empires.

Tout d'abord, le comte Real se hâta de faire évacuer sur les prisons de l'intérieur les prisonniers d'État qui étaient détenus dans les villes dont approchaient les armées alliées. Tous les prisonniers de Vinceones sont évacués, en février 1 81 ^isur le château d'Angers' ; puiS)

I ArehiïM nationale», F', 3437.

• IJ., F', 3440, Marengo.

SOOS NAPOLEON l". 587

ordre est donné au commandant Pidoux, du château de Suumur', de « surveiller particulièrement, sévèrement observer, mettre au secret « le comte Desol de Grisolles, lieutenant de vaisseau, acquitté en 1803 et torturé depuis cette époque soit à fiicétre, soit ailleurs, ainsi que M. Daniaut du Perrat, qui est détenu depuis 180i, parce qu'il a de u mauvaises dispositions >< .

De même, la prison de Pierre-Chàtel est évacuée à l'approche de l'ennemi. Les prisonniers avaient été embarqués sur le Bhôae; le froid était rigoureux, le fleuve charriait des glaçons; des femmes, des enfants, des généraux, des grands d'Espagne, venant les uns de Pierre-Châtel, les autres de Fénestrellesoude Bouillon, étaient empilés sur un mauvais bateau. La barque fit naufrage, et l'escorte enferma les naufragés dans la métairie des Avenîères (à deux lieues de Pierre-Châtel). Ensuite, elle lesdirigeasur Lyon, qu'elle leurfittraverser entre deux haies de gendarmes. Les malheureux sont quatre-vingts; on les entasse duos douze voitures, on les dirige sur la Loire, où de nouveau ou les embarque . Le fi-oid est toujours glacial. En descendant la Loire, les prisonniers sont couchés sur la paille, fort mal nourris et mclés aux gendarmes, et cependant ce voyage, qui de loin ressemble fort à un supplice, paraitaux prisonniers une douceur après les tortures de la prison *.

Alors même que l'Empire a disparu, les bureaux

• .4 rchives national», F% 6526.

' Société archéologique du Vendomoii, XXI], 1883, p. 106.

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588 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE s'opposent sourdement à )a tibérntion des proscrits.

Ainsi un certain Verdet ' avait été arrêté en avril 1804, avec sa femme, pour avoir donné asile à Georges Gadotidal, qui leur était inconnu. La Cour criminelle avait renvoyé le mari et la femme devant le tribunal de police correctionnelle qui les avait acquittés. Exaspéré de cet acquittement, Napoléon les a fait interner à Barle-Duc, où les pauvres {jens n'ont eu pour vivre que le secours ofBctel de trente sons par jour. Après dix ans de souffrances et de misère, Verdet, apprenant le retour des Bourbons, vient h pied de Bar-le-Duc solliciter sa liberté. La police veut l'aiTêter; le rapport même qui propose sa délivrance le traite encore eu criminel*.

Dans cet hiver de 1 81 4, tes préfets arrêtent ou relÂclient, suivant les alternatives de la guerre, les adversaires de l'Empire, et souvent recherchent les bonnes grâces ou sollicitent l'appui de ceux qu'ils avaient enfermés. Ainsi le préfet de Loir-et-Cher, M. Gristiani, fuit exiler à Blois et mettre eu surveillance M. de La Roche-Mouette, puis il vient, en avril*, « le prier de retourner tranquillement chez lui ■ . Ainsi le génémt comte Canclaux, sénateur, qui, sous la République, a dirigé les armées révolutionnaires contre la Bretagne

■ Archives nalionnlci, F, ^436 bis. Rapport du 99 avril 18iï.

' ■ Lea circonstancet et lei motiFa qui ont dilerminé le liear Verdît à revenir à Pirii sane autoriialion |)araiuent devoir elcuKr celle démarche, et, attendu la durée de son eiil, et qu'il n'eat parvenu aiicane plainte contre lui et aa femme, on pente qu'il n'y a aucun- inconvénient à le» relever de la aurveillance il laqui-lle ils étaient aaanjettit. •

' ArckiTca nationale), F', 6526.

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S0D8 NAPOrEON 1". 580

etia Vendée, et qui, sous l'Empire, dans cette même Bretagne, a été commissaire extraordinaire de l'Empereur ', garde le même poste au nom de Louis XVIII, conserve son papier à lettres avec le même en-tête, et foit mettre en liberté, au nom du Roi, ceux qu'il vient d'arrêter au nom de l'Empereur. Il écrit de Rennes, le 15 avril 1814, au ministre de la police du Roi : a Je viens de relever de la surveillance sous laquelle je les avais placées mademoiselle d'Andigné et sa jeune nièce. Ces deux personnes s'étaient permis des propos contre l'Empereur à Montfbrt, leur domicile ordinaire, où je leur permetsde retourner. Je permets également b M . de Suint-Hilaire de revenir de Tours, où je l'avais fait passer, et d'habiter Rennes, dont j'avais jugé prudent de l'éloigner. J'ai fait mettre en liberté M. René, de Blois, qui devait être détenu jusqu'à la paix, pour opinions et mouvements dangereux, ainsi que MM. Foulon de Grandcbamp et Jacques Bois, détenus pour correspondance SUPPOSÉE avec l'Angleterre. «

Ce n'étaient pas seulement des commissaires et des préfets, c'étaient les bureaux presque complets de la police qui survivaient à l'Empire. L'agent royaliste Fauche-Borel était parvenu à tromper ces redoutables ennemis. Il leur avait prodigué les paroles décevantes, les révélations fausses, et, en réalité, c'était sa trahison qui était simulée, c'était Louis XVIII qu'il servait en

> Ai'cbÎTCs nalionales, F, «520, lllc-eNVi Paine.

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590 I.ES ÉMIGRÉS ET I.A SOCIÉTÉ FRANÇAISE trompant Fouché, Desinarest et Béa). Ceux-ci finirent par s'en apercevoir, et cherdièrent à se venger. Fauche- Borel s'était enfiii en Angleterre et se trouvait pour le moment à l'abri de leurs coups; ils organisèrent la mission de Perlet, agent provocateur, qui attira des émigrés, et le jeune Vittel, propre neveu de Pauche- Borel, que ta police eut la satisbctiou de faire insîller. Ce n'était pas assez. Après la chute de l'Empire, Fouché était passé arec les siens dans te camp royaliste. On laissa voir au Roi et à ses confidents les prétendues promesses fiiites jadis par Fauche-Borel à la police impériale, et on les présenta comme sérieuses. On montra quelques-unes dss lettres de Fauche-Borel à Perlet, qui contenaient de feusses révélations, lesquelles furent transformées par ces habiles comédiens en révélations véritables. Trompée par ces intrigues, t'aveugle Bestauration considéra comme traîtres des hommes qui l'avaient fidèlement servie. Au lieu de récompenser des serviteurs qui vingt fois avaient joué leur vie, elle chassa Danican et Fauche-Borel, sous l'impulsion du trio policier. Danican, méprisé, mourut dans la misère; Fauche-Borel, désespéré, perdit la tète et se donna la mort. Ces jacobins de ta police durent singulièrement savourer leur vengeance; ils avaient obtenu que de vieux royalistes fussent frappés par la luain d'un Bourbon!

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