LA FAMILLE DE COMBBAY
Les détenus tels que Mingaud n'étaient pourtant pas ceux que la police poursuivait avec acharnement. Elle traquait surtout les royalistes.
L'ordre avait été rétabli après le 18 brumaire; les départements de l'Ouest, troublés par des années de guerre civile, étaient eux-mêmes pacifiés. I^éanmoins, des actes de brigandage se produisaient de temps à autre dans ces contrées si longtemps agitées. Ces actes isolés' servirent de prétexte aux persécutions. La police impliquait en effet dans ces affeires les royalistes du voisinage signalés à son zèle.
C'est ainsi qu'on impliqua MM. de La Papotière dans une arrestation de diligence qui eut lieu le 23 novembre 1803, à deux lieues environ de Nogent-le-Rotrou. La voiture (îit arrêtée vers cinq heures du soir
' Il importe, dluiil-il, de laitier le géDéral Malet dans la ntaiaon qn'il habite.
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sot LES ÉMIGRÉS ET LA SOCtÉTé FRANÇAISE par une bande assez nombreuse qui blessa les gendarmes d'escorte et mit la main sur quinze sacs d'argent.
Parmi les personnes emprisonnées à l'occasion de ce méfait, deux ou trois déclarèrent avoir entendu dire que le vol avait été commis au profit de MM. de La Papo tière. Les questions malveillantes de certains magistrats avaient probablement suggéré l'idée de la dénoDciation. Il n'en fallait pas tant à cette époque pour compromettre d'bonnétes gens.
MM. de La Papotièrefurantemprisonnés; ils demeuraient non loin de Nogent-le-Rotrou, mais ils étaient d'allure pacifique, et dans les temps même les plus troublés, leur nom n'avait jamais été mêlé aux luttes de la chouan nelie. Le préfet de Chartres, le président du tribunal de Nogent, deux hommes du pays qui connaissaient les prévenus, toutes les autorités protestaient contre une accusation dénuée de vraisemblance. De nombreux témoignages établissaient en outre un alibi péremptoire. Dans la journée et k l'heure du crime, des voisins avaient vu les accusés dans leur maison; mais leur nom, leurs opinions présumées royalistes avaient ameuté contre eux les passions révolutionnaires. Long' temps détenus, ils furent renvoyés devant la Cour criminelle (de l'Orne). Heureusement pour eux, le président leur était favorable; les débats firent ressortir la fausseté de l'accusation; les accusés fiirent acquittés.
Le soir du jugement, un grand diner réunissait à la préfecture les membres de la Cour et les fonctionnaires
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sons NAPOLÉON 1". 603
d'Àlençon. Pendant le dtner, on apporta la carte Ae MM. de La Papotière. • Messieurs de La Papolière cbez moi, s'écria le préfet, qu'on mette l'argenterie sous clef! » Cette plaisanterie fut relevée par le président de ta Cour : ■ MM. de La Papotière, innocents aux yeux de la loi, doivent l'être, dit-il, aux yeux de tout le monde, et toute attaque conti'e leur acquittement en serait une contre la Cour elle-même. » Le préfet se mordit les lèvres; il fit bien de ne pas insister. Un peu plus tard, un incident amenait la découverte des vrais coupables ' .
Dans ce pays du Perche, dans les contrées voisines de Normandie et de Bretagne, les préfets signalaient chez leurs administrés une indifférence apparente et une soumission résignée, et néanmoins il existait toujours un fond de royalisme dans toutes les classes de la population. Des paysans, des ouvriers et des bourgeois, mêlés aux vieux chouans, s'entretenaient tout bas de leurs regrets et de leurs espérances. On leur promettait la venued'un prince deBourbon, on faisait circuler le portrait du comte d'Artois, on fabriquait des cocardes blanches, parfois même on osait dérouiller les fusils.
Sur la côte normande, l'artisan principal des menées royalistes était le comte d'Aché', agile, adroit, d'une
■ L* SicoTIKRE, Frotta tl Ui tniurrecfioni mirni„nde.^. Il, 648.
' AcM (François- Hoberl, romie d'), fils du mjirqnLB d'Aché qui, en 1792, commandait le pelocon d'avant-girde de l'armre de» princei, né le U d^embre 1T5S, i Marbeuf (Eure), ex-ofEcier de marine, émigré, rentré en France,
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«04 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE force athlétique, et qui ne reculait devant aucun danger.
Sous le costume populaire d'un marin, d'un chairetier, d'un marchand de dentelles, d'Aché parcourait le pays, portant de maison en maison les ÎDStnictions et donnant le mot d'ordre, réchauffant les tièdes, encourageant les hésitants, trouvant un asile assuré daos les chaumières comme dans les châteaux, aimé des pauvres gens, qui s'exposaient pour le servir. Un matelot intrépide le transportait par tous les temps dans un canot léger, qui glissait invisible entre les mains des gendarmes et des douaniers. D'Aché avait été chargé, par le frivole entourage du comte d'Artois, de préparer une prise d'armes avec les anciens chefs des chouans de Normandie. Toutefois, aucun mouvement ne devait avoir lieu avant l'arrivée du duc de Berri.
La famille de Gombray, qui habitait le château de Donnai, situé entre Gaen et Falaise, offrait au comte d'Aché son asile habituel. Mais d'Aché n'était pas seul à hanter le château. D'autres proscrits, Hingant de Saint-Maur, Gommarque, Gaillard, Tilleau, surtout Le Chevalier, y recevaient, comme lui, une hospitalité généreuse.
Ge dernier, jeune encore, d'un physique agréable, intelligent et plein de feu, généreux avec ses amis, loyal s'il s'agissait des affaires privées, sans scrupule dès qu'il était question de politique, savait mener de front intrigues et plaisirs, et semblait exercer sur ceux qui l'approchaient une fascination véritable. La
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Enarquise de Combray, âgée de soixante-sept ans, de mœurs graves et dignes, échappait à son influence ; mais sa fille, une jeune femme, madame Aquet de Férolles, la subissait tout entière. Le Cbevalier avait comploté l'enlèvement des fonds publics envoyés à Caen par les recettes voisines, a6n d'alimenter la caisse royaliste. Madame Aquet de Férolles entra dans ses vues, elle indiqua l'endroit propice à l'embuscade, et nourrit quelques jours les chouans recrutés pour le coup de main.
Le 7 juin IS07, vers sept heures et demie du soir, la charrette attelée de quatre chevaux qui était partie d'Aleoçon avec un chargement de trente-trois mille francs, et qui venait de stationner à Argentan pour y prendre à peu près la même somme, arrivait à l'entrée du bois de Quesuai, taillis de peu d'étendue, mais très fourré, traversé par la route de Caen à Falaise. La gendarmerie de Falaise, par suite d'un contretemps, n'avait pu fournir l'escorte réglementaire, et lu voiture était accompagnée d'un seul gendarme, qui se rendait dans sa tamille. Toutefois, en chemin, le conducteur et le gendarme venaient d'être rejoints par un garçon d'auberge, amenant un cheval, et par deux jeunes gens.
Les assaillants se jetèrent sur la voiture, firent entrer les chevaux dans un chemin couvert, fièrent le conducteur, lui bandèrent les yeux, se mirent à décharger et à briser les caisses. Le gendarme d'escorte essuya,
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sans être atteint, quatre coups de feu; ii dépécha au Quesnai un de ses compagnons de route, a6n d'y sonner le tocsin, puis il tenta de pénétrer dans le chemin, où il (iit accueilli et blessé par plusieurs coups de feu ■ Au bruit de la fusillade, deux gendarmes arrivèrent de Langannerie; l'un d'eux fiitégalement blessé et eut son cheval tué; les paysans, mis en émoi par le tocsin et attirés par les coups de Feu, ne se soucièrent pas d'engager une lutte avec des gens armés. Ceux-ci achevèrent donc tranquillement leur ouvrage, chargèrent les sacs sur trois chevaux et prirent la route de Donnai. A l'entrée du village, l'argent fut introduit chez les frères Buquet, puis la bande se mit en route et, ses fusils cachés, le salaire touché, se dispersa au pont de la Lan délie.
Le vol étant considérable, l'affaire fit du bruit. Le préfet, le parquet se mirent en mouvement. Une double instruction fut ouverte aussitôt, suscitée, dirigée par Réa], qui ne manqua pas de greffer sur cette soustraction un complot dans lequel auraient trempé les principaux royalistes. Beaucoup de gens furent emprisonnés. On remarque dans le nombre MM. de Saint- Aignan, du Rouïl,de Beaurepaire, des Montis, de Chiffretot, Bréart-Latande, de Boîsroussel, Gordey, Gautret, Bougis, Prévost, de Ménilcourt, Daupley, Clervaux, Achard, Caiget, Herfort... Le pays resta toute une année sous la terreur. Outre les gens suspects de s royalistes, Real fit arrêter des révolutioDiiaires
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sous NAPOLEON 1". 607
avérés comme Onfroy la Prairie, notaire à Tinchebraî, Jean-Jacques Sauvin, de Séez, dont le seul crime était d'avoir eu des rapports (l'intérêt avec Le Chevalier.
L'instruction dura de longs mois. Enfin, Béai fut obligé de renoncer à son complot, et dut se contenter de vingt-trois accusés. Il eut pourtant la joie d'impliquer dans l'affaire le comte d'Aché qui, loin de participer à l'entreprise du Quesnai, semble l'avoir résolument blâmée. D'Aché, Alain, le chef de la bande, et quelques autres accusés', trouvèrent d'ailleurs le moyen de se soustraire aux recherches des agents de police.
Le Chevalier fut arrêté à Caen dans un café royaliste où il jouait aux cartes avec quelques amis. Enfermé au Temple, à Paris, il s'évada le 15 décembre IS07. Ne pas preadre d'Aché, perdre Le Chevalier, c'était jouer de malbeur. En pareil cas, Real avait recours aux procédés extraordinaires, La police arrêta la jeune enfaut de Le Chevalier et la belle-sœur du royaliste. Laisser jeter dans la prison de la Maladrerie *, avec les filles publiques, les vénériens et les galeux, sa pauvre petite fille, voir enfermer dans cet horrible lieu sa belle-sœur, une femme exemplaire, Le Chevalier ne sut pas accepter cette perspective. Il o^rit de se constituer prisonnier
■ Courmaceiil, Révérend, qui pRua «n Angleterre, LorcI, Joiepli Buquet, voleur et receleur des fonda enlevés, du SauMay, Chirpeolier et la fille Dupoot
* A la priion di^ la Mnladrerie, près de Cien, les prisonnient politiques Fiaient enFermés, sous l'Empira, aiec les filles publiques arrêtées pour lîberlinaga, Im véoérieni et les galeux.
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«08 LES EMIGRES ET LA SOCIETE FRANÇAISE si l'on mettait en liberté sa belle-soeur et son enfant. C'était bien lace que désirait la police; elle se hâta d'accepter le marché. Le Chevalier se présenta le 9 janvier 1808, à huit heures du matin, et fut aussitôt réinté{;ré en prison ; le même jour, à onze heures, il passa devant une commission militaire, et à quatre heures da soir, il était Fusillé *.
Tro|) d'imprudences avaient été commises pour que les châtelains de Donnai ne fussent pas inquiétés. Vo des chouans emprisonnés avait dénoncé tou^ ceux qui de façon ou d'autre avaient participé à l'attentat. Ha< datne Aquet de Férulles se trouva donc impliquée dans l'aFTaire, mais elle se déroba longtemps aux poursuites des limiers de Béai. Errant d'asile en asile, travestie, courant les chemius la nuit, à pied, à clieval, en chai^ rette, écrasée de fatigues, mais intrépide et souriante, la jeune femme séduisait par sa grâce jusqu'aux gendarmes lancés à sa poursuite. Surprise enfin et jetée en prison, elle croyait tout bonnement que la restitution de l'argent dérobé rachèterait sa liberté et celle de sa mère I . . . Elle fut renvoyée avec les autres accusés devant la Cour de Rouen. L'acte d'accusation chargeait ces malheureux dans le style ampoulé dont usaient volontiers les parquets de l'Empire. •>... Cet attentat, quiserelie à des souvenirs odieux, quoique heureusement éteints, offre dans ses vues et dans ses mesures le produit des
■t, 10 j<iiivl.p 1S08. — MoitEt, V, US.
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conceptions de la scélératesse en délire... Pour nœud qui rassemble ces atroces catégories, on découvre avec Iiorreur, malgré son impuissance, les vestiges de l'esprit de désordre aiguisant les poignards du brigandage. »
Les débats s'ouvrirent le 15 décembre 1808, et se prolongèrent jusqu'au 30. Un des accusés était mort en prison. Neuf autres Turent condamnés à mort. Cesneuf infortunés furent coiiduits le soir même au supplice. L'un d'eux, Alexandre Buquet, s'était borné k receler l'argent. Le notaire Lefebvre, une autre des victimes, étoit accusé seulement d'avoir procuré des armes à la bande. Le crime de Gauthier était moins grand encore. Gauthier dit Boismal, garçon d'écurie à l'hôtel du Poinlde-France, à Argentair, interrogé par un complice des chouans, avait indiqué l'heure où la charrette chargée d'argent avait quitté la ville. Sa complaisance lui valut un écu. Mais quoiqu'il ignorât le complot des chouans, les juges ne craignirent pas de l'envoyer a l'échafaud.
Madame Aquet fut également condamnée à mort; mais comme elle s'était déclarée enceinte, le parquet avait dit, aux termes de la loi, surseoir à son supplice.
Ses deux Bllettes, âgées de dix et douze ans, partirent sous la conduite de leur tante et traversèrent la France et l'Allemagne, pour aller demander à l'Empereur, victorieux à Wagram, la giûce de leur mère. Après une journée d'attente, les enfants purent enfin se trouver sur son passage et se jetèrent à ses genoux, pleurant et lui criant : << Rendez-nous notre mère! » Le cœur du .1U
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fflO LES RMIGBES ET LA SOCIETE FRANÇAISE
conquérant était fermé à la clémence. Napoléon jeta l'œil sur la pétition présentée, répondit froidement : ' Non <• , et s'esquiva. Le délai étant expiré, son relus vouait au bourreau la léte de la jenne mère. Peu de jours après, madame Aquet montait sur l'écliafeud sans vaine Foflànterie, maïs aussi sans faiblesse. La vue de la victime souleva dans la Foule uo long mui^ mure d'horreur et de pitié.
Madame de Gombray fiil condamnée à vingt-cinq ans de fers, et elle avait soixante-sept ans. Son ignorance absolue du complot résulte de l'examen de cette étrange procédure. Son crime était de n'avoir pas révélé l'asile de sa fille, de n'avoir pas livré son enfant aux gendarmes. Elle ne tilt pas exemptée de l'infamie du pilori, et demeura enfermée jusqu'à la fin de l'Empire '.
H. DE GOVON.
A peu près à l'époque où se passaient ces événements, les royalistes de Normandie et de Bretagne renouaient des relations avec Puisaye et le prince de Bouillon.
■ Li SicoTiÈNK, II, 671 ei (uiv. — Article Je M. db CaB!i.iETiÈ>E>, Mosaii/ue de fOuesl, I, 13l). — Lstire de M. V. S.trdou. — Arlicln de M M. llouiixRcetoEDoHiiiïiu.a, Precii(/ei imi-iitLr Je lAcjdrmie de ttoiieii, 1876-i8r7.
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sous NAPOI.KOM 1". fil 1
Béai ne (ut pas long à saisir les porteurs (le ces correspondances : à son instigation, le prëFet ordonna une perquisition chez le marquis de Puisaye, le Frère ulué du chef royaliste, qui habitait dans l'Orne ie château des Joncherets, commune de la Ménière. Puisaye, l'émigré de Londres, avait confié à Prigent, l'un de ses agents habituels, des papiers pour son Frère atné. Il y avait notamment des brevets en blanc que le marquis devait distribuer, des cadres d'armée dressés sur le papier à l'insu de ceux dont les noms y figuraient. Le marquis lui-même, inoffensifetdébonnaire, qui se tenait à l'écart des intrigues royalistes, était désigné sous le n' 15 u comme chefde l'insurrection dans la basse Normandie, et particulièrement dans le département de l'Orne », Ces pièces étaient arrivées à leur destination.
De Gaignou, officier de gendarmerie avec lequel le marquis était en bons rapports, prévint son ami de la perquisition projetée. Celui-ci, prenant les devants, se rendit auprès du préfet et lui remit, en jouaot le dénonciateur, une partie des papiers dont il était dépositaire. Le préfet Lamagdelaine tout d'abord le retint prisonnier, puis, te ramenant à son château, lui fît ' sentir le bienfait de sa mise en liberté ' » . Aussitôt Real expliqua qu'il fallait dicter au marquis une lettre pour attirer dans un piège Prigent : « Je lui ai proposé, répondit le préfet *, d'écrire à Prigent la lettre dont vous
> Ai'ctiivea nationales, V\ 0480.
" La Imre m datre du 22 juin I80S.
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SIS LES EMIGRES ET LA SOCIETE FllANÇAlSB
me padez. Il paraissait d'abord y répugner, mais, déterminé par mes observations, il y a consenti et il a écrit sous ma dictée. >> La lettre n'est point tout à feit dans les termes que le souhaitait Real, le préfet s'en excuse : ■ Si je ne me suis pas appesanti sur quelques points, c'est parce que je craignais de blesser la repugnance manifestée par le sieur Puisaye des Joncherets, et que peut-être il ne finit par ne vouloir rien écrire. • Real eut le chagrin de ne pouvoir profiter de ce précieux document : il inscrivit en marge de la lettre que Prigeot venait de retourner à Jersey.
Bëal se trompait. Prigent était toujours caché en Bretagne et toujours traqué par les gendarmes, il reconnaissait qu'une insurrection royaliste n'avait pas la moindre chance de succès, il désespérait de toute entreprise nouvelle, et faisait part de son opinion au comte de Puisaye. a Le plus grand ordre existe dans tous les administrations >, écrit-il à Jersey. Leprincede Bouillon constatait également qu'une expédition en Bretagne était vouée à un désastre certain. L'ordre était si bien assuré, que Prigent éprouvait beaucoup de difficultés à pouvoir se rembarquer; il errait aux environs de Dinan, avec son affidé Bouchard et deux paysans, lorsque Bouchard, lassé de celte vie errante, vint se constituer prisonnier, offrant, pour racheter sa tête, de livrer ses complices.
On se trouvait alors en juin 1 808 ; les blés couvraient In terre, les fugitifs y cherchaient un asile; Bouchard
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sous NAI'OI.ÉON 1". 613
indique aux {gendarmes le champ où dort Prigent avec ses deux chouans; une battue s'organise, les deux chouans se réveillent, font feu ; ua gendarme a la jambe brisée. Mais Prigent perd courage et se rend aussitôt.
A partir de ce jour, Prigent et Bouchard rivalisent de servilité.
Real sait profiter de l'occasion. Il fait appel à toutes les ressources de son esprit pour exciter, pour féconder lu double trahison. Prigent raconte tout ce qu'il sait,il écrit jour et nuit. Les cartons des Archives sont encore encombrés de ses dénooctations.
Les pages s'accumulent, ce fatras indigeste recèle la misère ou la mort pour ceux qu'on peut poursuivre et qu'on peut arrêter. ■ Ame sensible et généreuse, ange tulélaire, illustre protecteur • , écrit Prigent à Desmarest, qui recueille ses confidences, << je ne demande pas la liberté, non, que ma punition soit d'être retenu prisonnier. Quand j'ai été arrêté, je n'avais pas tiré; j'avais piissé la nuit dans un champ de blé; au bruit, j'ai pris la fuite. Peut-être ne serez-vous pas fâché d'avoir près de vous quelqu'un qui puisse vous devenir utile. ■ Et il décrit les stations de correspondance, les lies de Houat et de Uédic, les falaises où l'on aborde; il nomme les pauvres gens qui l'ont choyé. Il dénonce également les agents du prince de Bouillon, peint l'arrivée de Louis XVIII en Angleterre, révèle les préparatifs du Brésil contre Buenos- Ayres. Prigent laisse courir sa plume avec une activité fébrile; avec la même
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Sf4 LES ÉMIGRÉS ET l.A SOCIÉTÉ FltATiÇAISR rapidité partent les ordres d'arrestation. Prif>;ent a bit trente voyages eo France ; quiconque l'a nourri, lui a parlé, l'a vu, lui a rendu service, est arrêté connue complice de ses menées. Mais ce n'est pas assez. Napoléon exige davantage : ■ Il faut pousser vivement celte affaire et savoir les agents anglais qui sont à Paris et dans nos ports. Cet homme les connaît tous '. i Cet homme, c'est Prigent, et pour Napoléon, on est agent anglais quand on connaît Prigent. Prigent demande à être envoyé k Jersey pour attirer sous la mnin de Béai ceuxjqui commandent les navires de la correspondaDce. M. deGoyoD, M, de Chateaubriand, peut-être le prince de Bouillon.
Mais à Prigent, Real préfère Bouchard, qui s'olfre uussi pour celte trahison. Prigent promet beaucoup; Bouchard a fait ses preuves. Bouchard est donc choisi, se met en route, et s'acquitte de sa mission a%'ec un art qui lui vnut ce témoignage décerné par Régnier, le grand juge : ■ Bouchard avait guidé les gendarmes; cette conduite, ninsi que sa fidélité dans une mission DÉui^ATE pour laquelle il a été envoyé à Jersey, depuis son arrestation , me paraissent lui mériter quelque indulgence. >> — C'est lui, dit en même temps le ministre de la police, qui a procuré l'arrestation de Prigent en révélant h la gendarmerie le champ où il était caché. Il a depuis rendu d'autres services. Envoyé ii
' Leitre da K;i|i<iI<'h,i> à Kuuchc, Itayu , 18 juin IKOâ. — l'.nti-
pondaiHX, XVII, 3SS.
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sons NAPOLÉON»!". «15
Jersey avec des lettres de Prigent, il en est revenu le leodemain, rapportant cent louis et deux lettres, l'uae du capitaine Bouillon et l'autre de Puîsaye. Par suite de ce voyage, Goyon-Vaucouleurs fut envoyé de Jersey pour prendre Prigent k la côte et le ramener â Jersey. Goyon fut arrêté, à t'iieiire et au lieu cooTenus, par des gendarmes apostés avec Bouchard,
Napoléon, à ce moment, s'absorbait dans les ruses du guet-apens de Boyonne, sans perdre de vue cet autre gnet-apens que Prigent venait de préparer en Bretagne : H J'attends de savoir, écrivait-il à Fouché, s'il est vrai que te 24 juin, les chefs chouans aient débarqué dans l'anse de Paul '. ■
Un de ceux que Prigent attirait dans te piège, le comte de Goyon-Vaucouleurs, ancien lieutenant de vaisseau, appartenait à l'une des dix branches de la maison de Goyon, a cette race de chevaliers qui, en 1351, comptait plusieurs représentants au célèbre combat des Trente. Il commandait un des navires légers qui faisaient le service de la correspondance entre les émigrés de Jersey et les côtes de Bretagne. Sa parente, madame de Goyon-fieaucorps, était arrêtée déjà, sur les dénonciations de Prigent. M. de Goyon, dès que Bouchard, envoyé à Jersey, lui fit croire que Prigent demandait son concours, mit a la voile, aborda en
I ULtre (11- Napuléon à t'nucb«, Bayou poiulanct, XVn,343.
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ffl6 LES EMIGRES ET l.A SOCIETE FRANÇAISE
Bretagoe, tidI attendre Prigent, et tomba de la sorte entre les mains des gendarmes.
Aussiti^t, une commission militaire fiit constîtaéeii Rennes, sous la présidence du général Mignotte. Elle avait à juger trente>cinq accuses emprisonnés et deux contumaces; elle savait par l'expérience des procès politiques que tous les accusés, condamnés ou absous, s'ils échappuient aux balles des gendarmes, demeureraient séquestrés clans les prisons d'État. Elle fit néanmoins quatre catégories : dix accusés, dont un seul contumace, furent condamnés à mort; quinze lurent mis à la disposition du ministre de la police ; onze furent acquittés; l'autre contumace, une jeune fille, fut réservée pour les prisons d'État.
Sur les dix condamnés à mort. Neveu, le contumace, semble n'avoir jamais été pris; Prigent et Bouchard, les deux dénonciateurs, furent épargnés en vertu d'un ■ paquet reçu par le président de la commission militaire • , qu'on ne devait ouvrir qu'après te jugement. Ijes sept autres Furent exécutés tous à la fois, sur la place du Marché de Rennes, le 3 octobre 1808, entre trois et quatre heures du matin, a Ce terrible exempte, écrit le général Mignotte, sera d'un grand effet pour cette classe qui, par misère ou par inexpérience, loge des émissaires de l'Angleterre ou colporte leurs lettres. ■ Ainsi périssent, avec le comte de Goyou-Vaucouleurs, six paysans dont tout le crime est d'avoir recueilli ou hébergé Prigent. Il y en a deux dont l'exécution
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SOtrS NAPOLEON 1*. 6(T
semble ai) préfet Boonaire d'un exemple funeste, parce qu'ils s'étaient volontaïiement coDStitués prisonniers: ■ C'est, dit-il, fermer la voie au repentir. >
lie comte de Goyon fut regretté en Bretagne : il se trouva des cceurs qui maudirent la trahison et compatirent a l'infortune : ■ Une mesure d'indulgence, dit un rapport de police, aurait fait plaisir à une partie de l'ancienne noblesse » , mais, ajoute le rapport, ■ sa fîlb ainée est sur le point de se marier avec un sieur Noailles de La Villeguimon. Ce particulier, âgé d'environ quarante ans, que l'on dit jouir d'une certaine fortune, n'eut pas plus tôt appris la capture du père, que sans connaître, dit-on, la demoiselle, il demanda sa main. Cette démarche surprit beaucoup, et l'on ne suit encore bien positivement si elle doit être attribuée a l'humanité plutôt qu'à des idées politiques peu fiivorables au gouvernement de Sa Majesté. • Sa Majesté était alors a Erfurtb, près de l'empereur Alexandre, taillant avec lui la Pologne et la Turquie, et dans cette heure de gloire, au milieu de ces enivrements, elle trouvait du loisir pour tourner tes yeux vers ce champ de foire, pour compter les victimes qui se couchaient sous ta fusillade, pour remarquer qu'il lui en manquait deux. Gomment! ses gens ont épargné et Prigent et Bouchard ! Est-ce qu'il a fait grâce l'un passé au chouan Bertinqui, comme eux, avait trahi et dénoncé ses compagnons, le chevalier de Sécillon, M. de Polcaro, puis les frères du Bouuys, puis tant d'autres enfouis dans les
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«18 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISR prisons d'État? Du moment où il a fait exécuter Berlin, de même doivent être immolés ceux qui, le 3 octobre, manquaient sur le champ de foire. ■ Son Excellence, écrit le général Mignotte, ayaiu reçu l'ordre positif de Sa Majesté, a donné l'ordre de faire exécuter Prigent et Bouchard, malgré le sursis qui leur avait été accordé, Prigent et Bouchard ont été exécutés hier, Il octobre, à six heures et demie du matin. Prigent est roort aussi lâchement qu'il avait vécu. ■ Évidemment, l'histuire réservera sa pitié pour de plus nobles victimes; mais la parole du grand juge! mais les promesses de Real ! Un souverain n'est-il donc pas lié par les dépositaires de son autorité? Turenne comprenait mieux ce que c'est que l'honneur, quand il tenait, âans hésiter, la parole donnée à de misérables voleurs.
La seconde catégorie comprend quinze accusés, qui ont paru à la commission mihtaire n devoir être mis à la disposition de Son Excellence ■ , parce que la commission militaire ■ n'a point trouvé de preuves assez convaincantesdel'accusation portée contre eux, et que, cependant, ils ont semblé devoir être soumis à une surveillance particulière, dans le cas où Son Excellence leur accorderait son indulgence x . Ge sont des juges qui parlent, ils s'excusent de n'avoir point tué, ils prient la police de ne point tuer, et après avoir invoqué son indulgence, ils ajoutent avec humilité : « Si vous daignez accueillir favorablement, Monseigneur, le résultat du travail de la commission, elle s'honorera d'avoir Fuit
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SODS NAPOLEON 1". «19
son devoir. ■ Alors, le ministre de la police lîiit arbitrairement ce que la commission n'a pas cru pouvoir faire, il condamne ces quinze accusés à la prison, plus tard commuée en un exil k trente lieues des cotes. Four madame deGoyon-Beaucorps, malgré ses soixante-sept ans et ses infirmités, pour sa servante Marguerite Bourseul, coupable d'avoir « du caractère et une certaine finesse <■ , pour madame de Coniac, ■ qui a beaucoup d'esprit n , les moyens d'existence ne sont pas supprimés par l'emprisonnement et l'exil. Mais pour des paysans, des pêcheurs qui sont envoyés en suspects dans des villes lointaines dont les habitants, par crainte de la police, refusentde leur procurer du travail, l'exil, c'est la détresse et trop souvent la mort. Les autres accusés de celte catégorie sont oubliés dans les prisons d'État. Lemée, un mousse de dix-sept ans, figure encore deux ans plus tard sur un registre d'écrou; Lemotne, de Saint-Brieuc, est transféré au bout de deux ans de le prison de Rennes à celle du Mont Saint-Michel, où il reste trois ans. C'est en 1813 que, par la protection du comte de Las Cases, il obtient d'être incorporé dans un régiment comme soldat.
Quant h la troisième catégorie, celle des acquittés, elle est traitée par la police absolument comme la seconde : emprisonnement variable, puis exil, sous prétexte que ■ toute cette canaille a toujours été complice des manœuvres de Prigent " . Il est convenu que, sous l'Empire, l'acquittement ne compte pas. Et ce
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n'est pas seulement le suspect qui est frappé, c'est toute sa famille : père, mère, frères et sœurs, femme et enlïiDts sont transportés à trente lieues des cdtes. Telle est ta décision prise par Son Excellence, le 5 novembre 1808. Kestait la contumace Adèle Stévenot, Lorraine de vingt ans, fille d'un garde-chasse élevée près de ses maîtres, frêle nt délicate, poussée à travers la France parla Révolution, épuisée dans les angoisses et les fuites nocturnes avec son père, un des chefs vendéens. Sa mère ayant succombé, Adèle avait été recueillie mourante par madame de Goyon-Beaucorps, et dénoncée comme étant la duchesse d'AngouIcme. Elle ne put être découverte dans le château de la Bousselaye que le 22 novembre 1808; on ne lui reprochait rien, elle n'en tîit pas moins enfermée dans la vieille tour de Dinan ; elle y succomba en trois mois, heureuse d'échapper à ses persécuteurs ' .
i.t: cuEVALitR an. chatkaubriant.
Un nouvel épisode, celui du chevalier de Gbâteaubriant, atteste, comme le précédent, la rancune de
' m\e meun le 34 révrler 1S09. Peu de juuri avant qu'elle mourût, le <iiu»-préfeE Nui'l ite Lavigne l'Ut h charité de la faire Iraoïjiorter à l'bOpital. Archive! aatioDtlcg, P, SWI.
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SODS NAPOLEON I". 6»(
la police contre les débris de la fiimilie de Goyon.
Depuis longtemps, la police du Directoire, dont l'Empire avait hérité, guettait les dames de Goyon '; elle avait voulu les maintenir sur la liste des émigrés; elle ne pouvait atteindre le fils de madame de Goyon- Beaucorps, qui venait, à la 6n de 1808, d'être grièvevement blessé dans l'armée de Murât; maïs elle eut la bonne fortune de mettre la main, à Brest, sur M. de Goyon- Vaurouault, à la suite d'une aventure invraisemblable, mais dont le récit est appuyé de témoignages concluants.
Armand, chevalier de Châteaubriant, ancien officier de marine et ami de M. de Goyon-Vaucou leurs, voulut continuer le service des informations royalistes dans l'Ouest. Il partit de Jersey au commencement d'octobre 1808, débarqua près de Sainl-Malo, et vint se présenter à Saint-Cast, entre onze heures et minuit, chez M. de Boisé-Lucas : ■ Il frappa à l'une des croisées de mon salon, dépose Boisé-Lucas père, je me levai, j'allai ouvrir la croisée, il me dit qu'il venait en France pour savoir des nouvelles de sa sœur et de sa fille, que depuis six ans il n'avait pas vues; il était seul, portait une valise grosse comme le bras. Il est resté chez moi environ deux mois; il n'y a que les personnes de mn maison qui l'aient vu. Il n'est pas sorti une seule fois de chez moi. Au bout de deux mois de cette retraite
' Archives nalionaln, BB, 1, 7!.
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62a LES EMIGRES ET l-A SOCIETE FRANÇAISE
mystérieuse, il veut retourner à Jersey; le matelot Chauvei, dit Brien, raconte cette traversée.
■ Nous partîmes par un bon vent; une lame fit tomber le compas deux ou trois heures après notre départ, ce qui empêcha de bien gouverner ; nous approchâmes à environ quatre Ueues de Jersey, le vent contraire nous en repoussa, nous jetâmes le grappin vers une heure et demie, le samedi, jusque dans la nuit du dimanche au lundi; notre câble cassa alors, et nous allâmes en dérive jusqu'à la c6te de Normandie, où nous arrivâmes sur les neuf heures du matin. • Le matelot Ghuuvel fut arrêté, et ce naufrage éveilla l'attentîoD. Armand de Chàteaubriant, traqué par les gendarmes, se concerte avec Despagne, matelot de Sainl-Gast, et repart dans une autre barque pour Jersey; il est ramené par le vent vers la falaise de Bretteville. Il n'espère pas échapper celte seconde fois, il fait une liasse de ses papiers et jette alors le paquet dans la mer, à deux lieues de la càte. Il est arrêté dès qu'il a échappé au naufrage, mais, n'étant pas connu, il espérait être promptement relâché, lorsque tout à coup un douanier apporte les papiers que le flot vient de déposer sur la plage. Le doute n'est pas possible; les papier-^ restés dans les dossiers gardent encore la trace de l'eau de mer. Les pièces devaient donner toute satisfaction à la police.
M. de Goyon-Vaurouatdt avait été mis hors de combat le 5 septembre 1781, k ta bataille uavale de Lyna-
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sous NAl'OLEON I". 6ï8
Haven, gagnée pnr le comte de Orasse devant les lignes de Vork-Towii '; retiré à Brest, il avait dressé un état (le la flotte bloquée; Armand de Chàteaubriant, qui rapportait cette pièce à Jersey, avait laissé en France des lettres incffensives.
Les lettres étaient écrites par Henri Larivière le giropdin, l'ancien conventionnel, à l'abbé Sicard et au vaudevilliste Laya; elles avaient été distribuées par M. de Boisé-Lucas Sis; son beau-frère, M. de Brégerac, ainsi que mesdemoiselles Emilie et Jenny de Chàteaubriant, avaient communiqué avec le proscrit.
En efTet, Ghàteaubriaot s'était marié à Jersey avec Rachel Braun, il avait un fils de neuf ans et une fille, Jenny, qu'il faisait élever par sa sœur.
La police se contenta d'interroger la nièce et la tante. Elle se montra aussi clémente avec Laya *. Elle fut plus sévère contre l'abbé Sicard.
Le crime de l'apôtre des sourds-muets était d'avoir reçu des mains de Boisé-Lucas fils une lettre de son ami Larivière et de lui avoir répondu. Celui-ci, réfugié à Londres, était un de ces libéraux stupéfaits des fléaux que la Révolution avait déchaînés sur la France. Néanmoins, Larivière, demeuré libéral, n'acceptaitpasie joug du despotisme. Le régime impérial ne lui semblait pas différer de la tyrannie jacobine; le despotisme l'avait rapproché des royalistes. L'abbé Sicard, membre de
' Marqui) de RocujiHiiEtu, llevue fiaiifaite, juin 1SS5.
* Archive! nalionalei, F', 648t. Inurrogaloire du 3 mnra ttJOQ.
«IV LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE l'Institut, âgé de soixante-sept ans et don t la lettre absolu* ment insignifiante ne pouvaitétre incriminée, fut maintenu plusieurs mois dans les angoisses de la poursuite. Real ne lui épargna ni le démenti ni l'injure : a J'ai quelques doutes sur la sincérité de votre réponse... Vos précautions laissent sur votre conduite de fortes préventions... Votre réponse a un caractère d'intelligence qui devient criminel... Avec un homme que vous saviez ennemi de votre gouvernement, entretenir une correspondance secrète et mystérieuse ! ■ Réul poussa lu cruauté jusqu'il faire conduire le vieux prêtre à la prison de l'Abbaye, sous prétexte de le confronter avec M, de Boisé-Lucas, mais en réalité pour torturer sa victime en lu ramenant en ce lieu abhorré. A l'époque des massacres de septembre, l'abbé Sicard avait été enfermé dans cette prison de l'Abbaye; il avait vu égorger ses confrères autour de lui, et, arraché aux assassins il avait dû, pour sortir, fransang et les monceaux de
Ile contre le chevalier de Ch&jusqu'en mars 1809, et la co.nar le ministre de la police au
^ , président de la commission
militaire, noté pour sa docilité dans le jugement du duc
d'Engbien.
Sept accusés furent condamnés k mort; madame de
Montmorency, ralliée dès le Consulat a Bonaparte, tenta
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sons NAPOLÉON I", 625
Tainement de sauver M. de Goyon ' ; de son c6té, Fontanes ÎDtervînt sans succès pour le chevalier de Châteaubriant. Napoléon n'aima jamais à épargner ses adversaires et fit exécuter MM. de Ghâteaubriant et de Goyon. La famille Boisé-Lucas fut simplement Jetée dans les prisons et privée de ses biens. Le Sis, enfermé k Vincennes, • sans linge, sans vêtements, presque sans nourriture >>, écrivait en 1810 que le plus dur de ses maux n'était pas la captivité*.