LUTTE NATIONALE CONTRE NAPOLÉON
En quelques mois tout change. La nation et le roi sont d'accord contre Napoléon, devenu le grand ennemi; la Diète retentit de paroles belliqueuses, et vote avec enthousiasme tous les sacrifices ; les particuliers et les comitats dépassent par leurs offres les concessions de l'assemblée. La presse, la tribune, la poésie enflamment les citoyens du désir de vaincre ou de mourir. D'où cela vient-il? On peut répondre 'sans crainte : d'une cause unique, des entreprises de Napoléon contre TEspagne. L'exemple espagnol, comme disent les Allemands, par une contagion subite, changea la situation mutuelle des peuples et des souverains. Un trône s'écroulait, et du même coup une nation perdait .son indépendance : n'était-ce pas instruire toutes les nations à se serrer autour de tous les trônes ? Napoléon est désormais perdu, car il a tQurné' contre lui les masses populaires qui, par leur neutralité ou leur sympathie, faisaient sa force contre les rois. Cette vérité reconnue trouvera une preuve de plus dans Thistoire intérieure de l'Autriche et du peuple magyar.
« Eh! ehl mon cher Zichy, disait François II à son
Tii mSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS |
ministre des finances, les peuples, aujourd'hui, pèsent d*un grand poids dans la balance. » Et il s'empressait \ de transformer sa politique. Les idées qu'il redoutait autrefois comme révolutionnaires ne pouvaient plus que le servir : il fut le premier à les accueillir, car les autres t princes d'Allemagne ne voulaient pas ou n'osaient pas encourager les associations patriotiques, et le grand ministre prussien, M. de Stein, venait vivre en Autriche comme dans i le seul pays où Ton pût franchement détester la France ^ A Vienne même, Gentz dans ses écrits, Schlegel dans ses i lectures publiques , prêchaient l'union contre le brigand français au nom de la dynastie et de la liberté. Partout dans ■■ les États héréditaires habituellement si tranquilles, l'agita- ^ tion fermentait d'elle-même et n'avait pas besoin du zèle des fonctionnaires chargés de la stimuler. En Bohême et i surtout dans le Tyrol, les opérations de la landwehr se faisaient avec une ardeur royaliste, qui semblait presque révolutionnaire à Stadion et à rarchiduc effrayés de leur œuvre. Napoléon se doutait bien que tout ce mouvement, sans réussir encore à l'abattre, sauverait l'Espagne et les Anglais par une toute-puissante diversion. Il comprenait que l'arme décisive était retournée contre lui, et son discours à M. de Metternich (août 1808), prouve une connaissance très-précise de ce qui se passait en Autriche, peut-être aussi une sorte d'effroi précurseur de sa propre infortune : « Vous avez » mis en mouvement toute votre population ; vos princes ont » parcouru vos provinces; vq3 proclamations ont appelé /ç
1. Per2, Dos Leben des Minisiers Freiherrn von Stein, II, 325, 331, 401 . Dans ce dernier passage, Stein fait Téloge des Autrichiens, de Jeur bravoure, de leur fermeté même après Wagram. — H^uss^r, III, 319-339.
» peuple à la défense de la patrie Si ce n'avait été qu'une
» organisation nouvelle, vous l'auriez exécutée avec plus de T) lenteur, sans bruit, sans dépenses, sans exciter au dedans » une si prodigieuse fermentation, au dehors une si vive » alarme... Rien de tout cela n'a pu être fait sans de très- ») grands frais, et cependant vous-mêmes vous convenez du » mauvais état de vos finances ; votre change, déjà si bas, » a encore baissé ; les opérations de votre commerce en ont » souffert. Votre empereur ne veut pas la guerre, votre mi- » nistère ne la veut pas; les hommes distingués de votre » monarchie ne la veulent pas ; et cependant le mouvement »> que vous avez inspiré est tel que la guerre aura lieu mal- ^ gré vous et malgré moi. Vous avez laissé croire que je » vous demandais des provinces, et votre peuple, par l'effet » d'un mouvement national et généreux que je suis loin » de blâmer, s'est indigné, il a couru aux armes *. »
Tout ce discours s'appliquait parfaitement aux Hongrois, quoique Napoléon ne les ait pas spécialement désignés : la noblesse, grande ou petite, fut indignée de l'entrevue de Bayonne, et de ce renversement des Bourbons par un révolutionnaire. La ferveur royahste, très- compromise depuis
.plusieurs années , se réveilla subitement au printemps de 1808. On crut que la couronne de Saint-Etienne suivrait la couronne de Ferdinand le Catholique. Un bruit répandu, sans doute à dessein, par la cour, attribua cette ambition nouvelle à Lucien Bonaparte, le seul prince de la famille qu'il restât à pourvoir ^ : il apprenait, disait-on, la langue magyare depuis plusieurs années, pour se naturaliser d'à-
1 . Thiers, Le Consulat et l'Empire, IX, 254, et Correspondance de Napoléon, XVII, 510-514.