‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 123 sur 138 · Mignet, Histoire de la Révolution françtme^ II · texte numérisé non relu

Mignet, Histoire de la Révolution françtme^ II

mieux définir le caractère nouveau de cette guerre, ni mieux xésumer le manifeste autrichien qui fut rédigé par Gentz : le grand pamphlétaire de la contre-révolution signale à la ^Tengeance de TEurope, sur le ton aigre et violent qui lui appartient, la misère engendrée par le hlocus, la spoliation des États de TÉglise, les attentats de Napoléon contre le roi et le peuple d'Espagne. Gentz pensait beaucoup à la Hongrie ; il la considérait, nous l'avons dit, comme la partie vitale de la monarchie. Sans apprécier bien haut la constitution hongroise, il était personnellement lié avec les familles de la haute noblesse, les Eszterhàzy, les Zichy ^ Son manifeste s'adressait merveilleusement aux passions des Magyars.

Nous n'avons pas à raconter comment Toffensive, hardiment prise en Bavière par Tarchiduc Charles, fut déjouée par une manœuvre admirable de Napoléon, comment en quelques jours la gauche fut écrasée à Abensberg, le centre à Eckmûhl, l'arrière -garde à Ratisbonne*. Remarquons seulement que ces désastres coûtèrent à TAutriche une grande partie de sa cavalerie, et qu'il fallut s'adresser pour combler les vides, au peuple cavalier par excellence. Presque aussitôt deux nouveaux régiments sont créés. Dès le 10 avril le palatin fait un premier appel à l'insurrection nationale, et s'occupe sérieusement, mais trop tard, de l'organiser : une commission de huit membres s'occupera de la caisse spéciale et des paiements, le général Etienne Vegh des provisions , le docteur Eckstein du service des hôpitaux. Bientôt une nouvelle proclamation conclut à la victoire ou à la

U Gentz, I, H9, 349; II, 336, 367; IV, 248; V, 273. 2. Pour tous ces événements militaires, voir le t. X du Consulat et r Empire, et le 4« vol, de M. Lanfrey..

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mort. Le premier mai, Vienne étant menacée, Tlmpéralrice- Reine Marie-Louise et Tarchiduc héritier Ferdinand viennent chercher un asile au chAteau de Bude : grand encouragement pour les Hongrois, dont le royalisme est sans bornes, au jour du malheur. Aussi chaque comitat presse-t-il ses préparatifs, et Tarchiduc Joseph est-il bientôt infornaé qu'il peut convoquer la noblesse à un rendez- vous général : le 9 mai dans un conseil de guerre, il désigne comme lieu de réunion la ville forte de Raab (en hongrois Gyôr), située sur la rivière du même nom, à peu de distance du Danube. C'est un pays coupé de bois et de marécages, où la résistance pouvait sembler facile : de grands événements allaient s'y accomplir.

Cependant les nouvelles désastreuses se succèdent : le 13 mai les Français pénètrent dans Vienne bombardée. C'est un bien autre péril qu'en 1805; on ne peut compter ni sur la Russie ni sur la Prusse, tout au plus sur le lointain appui de l'Angleterre qui promet une descente dans les Pays- Bas. La grande armée de l'archiduc Charles va risquer le tout pour le tout dans les plaines du Marchfeld, près des villages d'Essling et de Wagram. L'armée d'Italie, après sa victoire de Sacile, se voit forcée de reculer devant le vice-roi Eugène qui la poursuit jusqu'aux frontières de Hongrie. Marmont, parti de la Dalmatie, alors française, passe sur le corps de Giulay pour rejoindre Eugène puis l'Empereur. Les insurgés du Tyrol sont isolés, condamnés à périr. Napoléon disperse, concentre sqs troupes comme en se jouant. Les défenseurs de l'Autriche découragés, sont séparément battus et dans Timpossibilité de se rejoindre.

François II était donc à la merci des Hongrois : fidèles à sa cause, quelle que fût à son égard la persévérance de l'in-

fbrtuoe, ils lui assuraient un refuge ; la Hongrie était impossible à occuper tout entière , à moins d'affronter une seconde Espagne, une Vendée gigantesque. Si au contraire un mouvement subit les jetait dans les bras de Napoléon, la monarchie autrichienne n'existait plus. Aussi la nation magyare fut-elle le même jour, presque à la même heure, invoquée, sollicitée, presque courtisée par les deux adversaires. Voici d'abord la proclamation du palatin :

« Magyars, je vous ai dit ce qu'il fallait faire pour rester » une nation libre et heureuse. Je vous ai dit que le roi » éprouvait une ferme confiance dans votre fidélité et votre » héroïsme.

0 Cette confiance, nous en voyons une preuve éclatante. » La reine et la famille royale sont au milieu de nous. Notre » roi chéri confie à notre protection ce qui lui est plus cher » que la vie.

« Reconnaissants de cette confiance, prouvons nos senti- » ments par nos actes. Nous autres Magyars, nous faisons » d'autant plus qu'on se livre à nous davantage.

« Nos héros se réunissent pour défendre le trône et la pa- » trie. Ceux que leur emploi ou quelque autre exception lé- » gale dispense de ce devoir contribueront à la défense en » donnant des vivres, un cheval, des munitions, des vête- » ments. On peut ainsi, hors du champ de bataille, prendre » part à la victoire. »

Tout cela était bien trouvé, ingénieux, et arrivait droit à son adresse. Mais la proclamation de Napoléon est un chefd'œuvre, et nous devons la reproduire d'un bout à l'autre, quoique elle ait été publiée dans plusieurs recueils*.

1 . De Gérando, V Esprit public en HongriCy 132-133. — • Correspondance de Napoléon, XIX, 13.

3ft2 HISTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS

« Au quartier général à Schœnbrunn, le 15 mai 1809.

« Hongrois !

c L'Empereur d'Autriche, infidèle à ses traités, mécon- B naissant la générosité dont j'avais usé envers lui, après » trois guerres consécutives, et notamment après celle de » 1805, a attaqué mes armées. J'ai repoussé cette injuste » agression ; le Dieu qui donne la victoire, et qui punit Tin- » gratet le parjure, a été favorable à mes armes : Je suis » entré dans la capitale de TAutriche, et je mo trouve sur » vos frontières. C'est l'Empereur d'Autriche, et non le Roi » de Hongrie, qui m'a déclaré ta guerre. Par vos constitu- » tioijs il n'aurait pu le faire sans votre consentement. Votre i système constamment défensif et les mesures prises par » votre dernière Diète ont assez fait connaître que votre 9 vœu était pour le maintien de la paix.

« Hongrois ! le moment est venu de recouvrer votre indé- » peudance. Je vous offre la paix, l'intégrité de votre terri- » toire, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles » qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes, si » vous jugez que l'intérêt des temps et les intérêts de vos » concitoyens l'exigent. Je ne veux rien de vous, je ne dé- » sire que vous voir nation libre et indépendante. Votre » union avec l'Autriche a fait votre malheur; votre sang a » coulé pour elle dans des régions éloignées, et vos intérêts » les plus chers ont été constamment sacrifiés à ceux de ses » états héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de » -fion empire, et vous n'étiez qu'une province toujours as- » .servie à des passions qui vous étaient étrangères. Vous » avee des mœurs nationales, une langue nationale; vous

» VOUS vantez d'une illustre et ancienne origine : reprenez

» donc votre existence comme nation ! Ayez un roi de votre

» choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu

y* de vous, qui ne soit environné que de vos citoyens et de

» vos soldats I Hongrois, voilà ce que vous demande TEu-

» rope entière, qui vous regarde; voilà ce que je vous de-

» mande avec elle. Une paix éternelle, des relations de

» commerce, une indépendance assurée, tel estle prix qui

» vous attend si vous voulez être dignes de vos ancêtres et

» de vous mêmes.

M Vous ne repousserez pas ces offres libérales et gêné- A reuses, et vous ne voudrez pas prodiguer votre sang pour » des princes faibles, toujours asservis à des ministres cor-r » rompus et vendus à l'Angleterre, à cet ennemi du conli- » nent qui a fondé ses prospérités sur le monopole et sur » nos divisions.

« Réunissez-vous en Diète nationale, dans les champs de » Rakos, à la manière de vos aïeux, et faites-moi connaître

» vos résolutions.

» Napoléon. »

Jamais on n'a mieux dit à une nation ce qui pouvait la Convaincre et l'entraîner. Les parties brillantes et poétiques de cet écrit pourraient être un fruit natui»el de Timagination de l'auteur. Napoléon avait parlé aux populations de l'Egypte un langage fait pour elles et qui les avait captivées : il pouvait aussi bien enlever les applaudissements des Magyars. Mais ce qui confond, ce qui paraît inexplicable, c'est la connaissance de ce peuple, de son histoire, de son esprit juridique, de sa constitution, de ses rancunes. Il n'y a pas un mot qui ne réponde à quelque passion, qui ne fasse

vibrer une corde sensible. Ajoutons que ce prodigieux document a immédiatement paru en langue magyare, et que les exemplaires répandus en Hongrie étaient écrits dans cette langue.

Il y a là toute une histoire que les seuls érudits hongrois ont éclaircie. Le poète Bacsànyi était, on s'en souvient, un des condamnés de la conspiration jacobine, et dans la prison de Kufstein il s'était lié avec le citoyen Maret, ambassadeur de la République arrêté par les Autrichiens. Depuis 14 ans, les deux amis de prison avaient suivi des voies bien différentes r Bacsanyi végétait dans une médiocrité voisine de la misère; Maret, duc de Bassano et secrétaire d'État, suivait l'Empereur dans cette campagne. Dès l'arrivée des Français à Vienne, le duc de Bassano se souvint du pauvre poète, qui lui avait sans doute parlé de sa langue maternelle et de ses espérances patriotiques. Il le ât chercher et trouva en lui un excellent traducteur. Je crois avec M. Horvàth que là ne s'est pas borné le l'ôle de Bacsanyi, qu'il a pris part à la composition de cette pièce, qu'il a ajouté quelques expressions, quelques traits tellement fidèles à l'esprit national qu'un étranger, si grand homme qu'il fût, ne les aurait jamais inventés : «Le système défensif », « les constitutions soit telles qu'elles ont existé, sok modifiées par vous-mêmes », la « langue nationale », « Tillustre et ancienne origine », les « champs de Rakos », autant de passions, dont la manifestation révèle la main d'un vieux patriote. Quoiqu'il en soit de cette hypothèse, il est certain que Bacsanyi a traduit la proclamation, que le gouvernement autrichien en étant instrnit, le poète dut se réfugier en France, et que, de retour dans sa patrie, il fut persécuté pendant de longues années par le peu oublieux gouvernement.

Napoléon comptait grandement sur sa proclamation : il recommandait à ses généraux d'en prendre avec eux et d'en distribuer de nombreux exemplaires : ainsi firent Eugène, Davoust, plus tard M. de-Narbonne*. Mais en même temps, ce qui était contradictoire, il donnait au vice-roi son beaufils Tordre de franchir la frontière hongroise. Les Magyars n'écoutèrent pas laproclamation, qui d'ailleurs ne fut connue que dans un cercle restreint. Ils ne virent que leur territoire violé, levèrent Tarrière-ban de leur noblesse, et firent une première réponse à Napoléon sur le terrible champ de bataille d'Essling.

Dans cette lutte de deux jours, qui est comptée par les Autrichiens comme une victoire puisque Napoléon recula, par nos historiens comme une victoire rendue seulement incomplète par la rupture des ponts du Danube, le rôle des Magyars fut aussi grand que dans les batailles de la second'e coalition. Napoléon dans son bulletin n'a rerparqué que l'épisode du cimetière, où sept-cents hongrois furent, dit-il, passés au fil de 1 epée. M. Thiers, dans son magnifique et scrupuleux récit, considère naturellement l'armée autrichienne dans son unité militaire, et n'entre pas dans le détail des nationalités. Mais l'archiduc a rendu pleine justice à ses soldats magyars, et l'historien national, M. Horvâth, n'a eu garde de les oublier. Le premier jour (21 mai), les fantassins de Giulay et les hussards eurent les honneurs de l'attaque, et repoussés d'abord revinrent victorieusement à la charge. Entre Aspern et Essling c'est la cavalerie française qui entoure les fantassins hongrois; ailleurs encore les hussards de Stipsics s'emparent d'Enzersdorf.

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