Epistolœ procerum^ I, 53 et s
royal ayant mis Louis et Anne sous la protection de Maximilien, rassemblée de 1508 consentit avec j?eine au cou— ronnement de Tenfant. Lorsque le petit roi fut conduit à Prague pour recevoir aussi la couronne de Bohême, une lutte éclata dans les rues entre les Tchèques et les soldats magyars de l'escorte. La longue rivalité des deux peuples soumis au même sceptre se réveillait comme au temps des Hussites, et le roi penchait plutôt du côté de son pays d'origine, car il déclara dans un diplôme de 1510 que la Couronne de Bohême devait conserver toutes ses provinces. Il déclarait aussi que, dans le cas où Louis viendrait à mourir, Anne lui succéderait, ce qui avait le double résultat de faire arriver au trône le jeune Ferdinand et de méconnaître les droits de la diète.
Malgré celle lutte étrange entre un roi personnellement faible et nul, mais très-puissant de fait, et des assemblées énergiques, mais dont les volontés étaient dépourvues de sanction, la Hongrie eut quelques années paisibles. Les Turcs avaient conclu une trêve, et d'ailleurs les guerres civiles qui remplirent la fin du règne de Bajesid II, suivies des conquêtes de Selim en Orient, procuraient à l'Europe le bienfait d'une diversion prolongée. Les relations avec la France continuaient à être assez actives : Hélie, ambassadeur de Louis XII, venait complimenter le jeune roi lors de son couronnement, et lui souhaiter de ressembler à Saint-Louis. Wladislas paraissait sur le point d'entrer dans la ligue de Cambray contre Venise ; occasion unique pour reconquérir la Dalmatie, mais qu'il laissa échapper. Cette tranquillité relative et un peu factice fut brusquement interrompue par une affreuse jacquerie.
Les privilèges et surtout les abus féodaux, loin de s afifai-
blir ou de s'adoucir comme dans l'Europe occidentale, n'avaient cessé de peser plus durement sur les paysans de Hongrie. Si la nation noble avait à se plaindre, au point de vue politique et administratif, de l'égoïsme des grandes familles, Télément rural à son tour était rempli de haines sociales contre la noblesse tout entière. Les paysans valaques ou slaves n'auraient peut-être pas pris Tinitiative d'un mouvement, car ils étaient déjà trop façonnés à la servitude; et quant aux bourgeois, isolés indépendants et heureux dans leurs murailles, ils n'auraient eu garde d'en donner le signal. Restait une population flère, malgré l'extrême simplicité de son genre de vie, comme une véritable noblesse, ayant pour langue maternelle la langue magyare et habituée depuis des siècles à certaines libertés. C'est dans cette population, c'est parmi les Szeklers de Transylvanie que se trouvèrent des chefs disposés à tout risquer pour l'écrasement de la noblesse. Dozsa, leur chef suprême, a laissé un grand nom dans l'histoire du pays. On lui a prêté de hautes visées patriotiques auxquelles n'a jamais songé peut-être ce paysan aigri et courageux, dont toute la conduite signifie : haine aux nobles.
Un projet de croisade fut l'occasion du soulèvement. Le cardinal Bakâcs, l'un des hommes lôs plus puissants de la cour, prélat ambitieux auquel on a attribué le projet de succéder à Jules IT, rapporta du conclave, à défaut de la tiare qu'avait reçue Léon X, une bulle de croisade contre les Infidèles (1513). Le trésorier Telegdy déclara que cette croisade était absurde, qu'elle fournirait des armes à un ramassis âe mendiants et de coquins bien décidés à ne jamais marcher contre les Turcs. Il ne fut pas écouté, la croisade chi-
mérique fut prêchée. Dozsa recul du cardinal la bannière blanche à croix rouge venue de Rome ; il forma un camp dans les environs de Pesth et y eut bientôt réuni quarante mille hommes; d'autres camps se remplissaient sur différents points du territoire. Naturellement les provisions manquèrent, ce qui fut la cause des premiers désordres. Des paroles dangereuses sur l'émancipation des paysans, retentirent dans ces multitudes, prononcées même par des prêtres et par des nobles mécontents. La cour s'alarma, trop tard, et défendit de recruter de nouvelles troupes ; Bakacs menaça les croisés d'excommunication s*il^ ne se hâtaient pas de passer en Bosnie. Bien loin de se rendre à cette injonction, Dozsa envoya des messages à différents comitats pour les engager- à supprimer la féodalité. Alors commencèrent les horreurs communes à toutes les jacqueries, et dont nous épargnerons au lecteur le monotone et odieux récit.
Tout ce qui était noble comprit qu'il fallait s armer, et qu'il fallait de Tunion pour ne pas périr. Bâthory, Zapolya et Perényi prirent le commandement d'une nombreuse armée. Deux batailles formidables s'engagèrent : Dozsa, plutôt vainqueur à Szegedin, fut écrasé et fait prisonnier à Temesvdr. Les seigneurs magyars se vengèrent à peu près comme s'étaient vengés les seigneurs de l'Ile de France sur le roi dés Jacques : Dozsa fut coiffé d'un diadème brûlant et assis sur un trône chauffé au rouge. Les cruautés de la répression dépassèrent les cruautés de la révolte, elles furent surtout plus durables. Le paysan fut décidément attaché à la glèbe. La diète de 1514, qui maudissait le Roi et Bakâcs, qui acclamait comme sauveurs du pays Bâthory et Zapolya, reçut avec enthousiasme le grand travail de législation que Ver^
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bôczy n'avait pas achevé sans y marquer rempreinte des terreurs et des colères soulevées dans son âme par la récente insurrection.
heDecretum tripartitum juris consuetudinarii^ est à la fois le principal monument de la jurisprudence hongroise et le plus important document pour l'histoire sociale du pays. C'est surtout à ce dernier point de vue que nous devons l'analyser. Des trois livres dont il se compose, le premier, qui concerne les personnes, est naturellement le plus précieux pour l'historien.
Verbôczy, fidèle non-seulement à la tradition nationale, mais à ses opinions, on pourrait dire à ses passions personnelles, déclare au début de son livre qu'il n'y a qu'une seule et même liberté, une seule et même prérogative, pour la noblesse tout entière, et qu'un grand seigneur n'est rien de plus qu'un simple noble, sinon comme dignité, au moins comme condition légale*. Il se demande quelle est l'origine de la noblesse, car enfin tous descendent deHunoret deMagOT. A cett/3 question dangereuse il répond que la supériorité en qualités de l'esprit et du corps, surtout en valeur guerrière, a établi depuis longtemps des diflerences qui se sont transmises de père en fils. Déjà avant le christianisme, ceux qui n'obéissaient pas à l'appel de l'épée sanglante descendaient à la condition rustique; depuis le christianisme la royauté et la noblesse sont deux institutions qui dépendent l'une de l'autre, car « le prince n'est élu que par les
1. Nombreuses éditions en latin et en hongrois. La division en trois livres et en nombreux titres est partout la même.
2. Una eademque libertatis. exemplionis et immunitatis prœrogatiya gaudent : nec habet Dominorum aliquis plus; nec nobilis quispiam minus de libertate (I, 2) .
n nobles, et le prince seul donne la noblesse * ». On peut devenir noble sans recevoir une donation foncière, avec un simple titre ; on le devient par adoption ou par la naissance, fût-on issu d'une mère roturière.
Les privilées ess entiels du noble magyar sont les suivants: sa personne est inviolable à moins d'un jugemeat régulier ; il n'a d'autre supérieur que le roi; il est exempt de tout impôt ; il peut résister à des actes illégaux de l'autorité sans encourir la note d'infidélité qui équivaut à une proscription. Les délits qui entraînent la note d'infidélité peuvent être réduits à un petit nombre de catégories : attentat contre le roi ou la couronne; fabrication de fausse monnaie ou d'un faux sceau royal; crimes contre la paix publique, tels qu'assassinat ou incendie; hérésie; alliance avec le Turc ou tout autre ennemie
Verbôczy étudie avec détailles diverses sortes de biens nobles, ceux qui passent à la veuve, ceux dont elle n'hérite pas, et les diverses sortes de donations. Il remarque que Louis-le-Grand a déclaré le consentement royal nécessaire pour la transmission des biens à d'autres que les héritiers naturels 3. Il énumère aussi les dignitaires delà couronne, et établit la condition légale du clergé et des biens d'Eglise. La tendance de Verbôczy, comme de toute la tradition sur laquelle il s'appuie, ressemble à ce que l'on appelait en France le gallicanisme parlementaire. Il ne veut pas que le clergé cherche à s'élever au-dessus des laïques. Il n'admet pas que le pape ait le droit de conférer les bénéfices, mais seule-
4. Neque princeps nisi per nobiles eligitur, neque nobilis nisi per principes creatur (I, 3) .