‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 26 sur 138 · Gharrière, II, 155, 162, etc · texte numérisé non relu

Gharrière, II, 155, 162, etc

tait vingt mille écus d'or par an pour remédier à la détresse du roi de Hongrie, et Statileo rapportait la première année de ce subside. Le moine Martinuzzi*, né en Croatie d'une famille noble, ne lui rendit pas un moindre service en parcourant toute la Hongrie pour la soulever contre les partisans de TAutriche. Bientôt les troupes de Ferdinand furent vaincues de toutes parts, et les envoyés de son rival l'attaquaient jusque dans les délibérations de la diète de Ratisbonne. H pouvait bien se venger en dénonçant Zâpolya comme allié des infidèles à tous les princes de l'Europe; mais lui-même était dans une trop mauvaise situation pour ne pas s'efforcer d'obtenir au moins la neutralité du sultan*. Pour la première fois une ambassade autrichienne parvint à Constantinople; elle était dirigée par Hobordansky, ennemi fanatique de Zâpolya, et par l'allemand Weixelberger. Soliman parut stupéfait du langage qui sortit de leur bouche et qui était peu d'accord avec leur démarche. Pourquoi ne me demandez vous pas Constantinople ? leur dit-il en réponse à leurs propositions mêlées de menaces. Puis il les tint aux arrêts dans leur hôtel pendant plusieurs mois, et ne les renvoya qu'au moment d'entreprendre (printemps de 1529) une grande expédition contre Vienne.

Lorsqu'il traversa la Hongrie, le roi Jean vint lui présenter ses hompaages non loin du fatal Mohâcs. Il baisa la main du Magnifique, s'assit auprès de lui, et ne le quitta qu'en

1 . Désigné dans \ei documents par ce nom de forme italienne, ou par son nom slave ou slave latinisé de Utissenich ou Utissenius, ou plus souvent encore par celui de Frère Georges.

2. Signalons l'ouvrage de Gévay : Urkanden und Actenstiicke zur Geschichte der Verhàltnisse zwischen Œsterreich, Ungern und der Pforte in 16 un il lahrhunderte^ Vienne 3 vol. 1838.

emportant, avec trois chevaux harnachés d'or, quatre caftans de drap d'or. Pour comble d'humiliation, un beg fut chargé d'enlever la sainte couronne et son gardien. Puis la garnison allemande de Bude se retira, concluant une capitulation gui désola les janissaires, toujours désireux de piller. Us se vengèrent sur les habitants, qui çà et là furent emmenés en esclavage. Zâpolya, installé dans sa capitale par ses gênants protecteurs, ne put que verser des larmes inutiles. La conduite de l'archevêque-primat Vârday* fut encore plus déplorable : il livra la place et l'artillerie de Gran et figura en personne au siège de Vienne. On sait que Théroïsme du comte de Salm et du baron de Roggendorf sauva une première fois la vaillante cité autrichienne; mais on se tromperait fort siron se représentait Soliman ému dô cet échec comme d'un désastre. Jamais il ne se montra plus satisfait, jamais il ne donna plus de récompenses; jamais il ne donna à la marche de son armée en retraite une allure plus triomphale. Le roi Jean vint le féliciter, et reçut de nouveaux harnais dorés, qui auraient pu passer pour une ironie; on lui laissa la sainte couronne.

En réalité, les affaires du prétendant autrichien comme roi de Hongrie n'étaient pas beaucoup plus avancées. Le primat Vârday faisait échouer toutes ses tentatives sur les places du Danube. Gritti, venu avec Soliman et resté après son départ, se montrait aussi capable de diriger un corps d'armée que de gagner des sequins ou de nouer des intrigues. D'ailleurs il ne renonçait point à ses penchants diplo-

1 . Vârday était favorablement jugé et par l'envoyé vénitien Guidoto, et par la reine Marie (Szalay, IV, 5 et 93, notes) : t Homo de » assai bon ingegno, di bona fama j — « Le bonhomme a toujours été » homme de bien. »

68 mSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS

matiques ; il ne craignait pas d'écrire à Charles-Quint luimême pour l'engager vivement « au nom de Taffection qu'il » portait à la chrétienté » à ne pas permettre à son frère « de molester le roi Jean^ t L'Empereur était beaucoup plus disposé qu'on ne pourrait le croire à suivre ce conseil. Ferdinand lui ayant fait connaître ses doutes et ses perplexités sur la conduite qu'il devait suivre, il hésita d'abord, ne fit aucune réponse décisive, puis, peut-être sous ^influence de la lettre de Gritti, se prononça nettement pour un arrangement ou une trêve devenue, selon lui, absolument nécessaire.

Dans rintervalle de ces différents messages, d'autres tentatives de Ferdinand n'avaient pas mieux réussi. Il avait envoyé à Constantiuople une seconde ambassade, composée de vingt-quatre personnes dirigées par Jurisics et le comte de Lamberg. On leur fit un accueil cérémonieux et peu agréable : on les installa dans un caravansérail appelé hôtel des ambassadeurs, où ils se trouvèrent en quelque sorte prisonniers. Ibrahim les accabla de questions et de reproches sur la cruauté de l'Empereur envers le roî François et le Pape. Il se moqua de leurs présents, et ne leur accorda un semblant d'audience chez le Sultan que pour les faire passer devant des lions enchaînés qui rugissaient contre eux. Us furent ensuite libres de repartir. D'un autre côté le hardi baron de Roggendorf tentait un coup de main sur Bude, mais les

1. Hatvani, I, 42; v. aussi pour ce qui précède et ce qui suit, 40, 41 et 45. Cest dans cette dernière lettre que Ferdinand reconnait la justesse des conseils de son frère : c El consejo que vra Mta me da, > cerca de hazer algun apuntamiento o tregua con el bayboda es muy » bueno y muy necessario, estando la cosas en el estado que estan » de todas partes ».

habiles manœuvres de Gritti déjouaient tous ses efforts, et une tentative de Hobordanszky pour assassiner le roi Jean ne réussissait qu'à faire noyer l'assassin dans le Danube. Restaient les négociations directes entre les deux anti-rois : ce fut Tobjet du congrès de Posen, où les deux partis se montrèrent fort animés lun contre l'autre; mais à défaut d'un traité définitif *, les circonstances imposèrent une trêve d'une année (1531-1532).

A quoi servira cette trêve ? Pendant que les princes n'y voyaient qu'un moyen de se recueillir dans leur ambition et d'engager de nouvelles parties, les Magyars désolés de l'état de leur pays, indignés de toutes ces querelles égoïstes dirigées ou envenimées par des étrangers, cherchaient un moyen de rétablir la paix et l'indépendance du royaume *. L'idée se répandait peu à peu que le vrai remède serait d'écarler à la fois les deux anti-rois et de nommer un capitainegénéral. Tel fut le projet dominant de la diète de Veszprim. Malheureusement des convoitises personnelles se faisaient jour, surtout celles des inconstants Pérényi; malheureusement aussi les deux prétendants se trouvèrent d'accord pour interdire cette assemblée, qui les menaçait également. Chacun d'eux voulut ensuite avoir une diète à lui, mais ce lut encore une entreprise avortée. Nâdasdy, âme vraiment généreuse, et peut-être le vieux Verbôczy ne se découragèrent pas : ils convoquèrent une assemblée qui, sans être constituée régulièrement, chargea une double délégation

^ . Jean, suivant les princes autrichiens, a fait échouer ce projet par sa mauvaise volonté (Grauvelle, 1, 606).

î. Ferdinand ne Tignorait pas : t Algunos de los Hungaros que » siguen al bayboda, y otros de los mios se han juntado in cierts^ » parte, t

d'aller représenter aux deux rois Tim puissance où les réduisaient leurs querelles. Zàpolyase crut cette fois plus menacé que son rival, il interdit à ses partisans toute réunion de ce genre, et Nàdasdy lui-même dut s'en abstenir.

n fallait donc recommencer les intrigues levantines dont Aloys Gritti était le nœud détesté. Ce marchand de Péra était devenu intolérable depuis qu'il jouait un grand rôle, sans aucun tact mais non sans talent. Pendant que la terrible invasion turque de 1532 * eiHeuraitla Hongrie occidentale et rencontrait tout près de la Styrie et de TAutriche, dans la petite place de Gùns l'héroïque résistance de Jurisics; pendant que le reflux de cette marée humaine emportait des milliers d'esclaves magyars ; Gritti, toujours appuyé sur le grand-visir Ibrahim, s'imposait au roi Jean comme gouverneur du royaume". Il convoquait à Pesth une assemblée qui retentissait de plaintes contre lui ; les chefs du parti national, Nâdasdy, Verbôczy, Martinuzzi qui sous le nom de Frère Georges commençait à paraître au premier rang, s'indignaient de voir le roi mené comme un enfant par cet intrigant ténébreux dont toutes les démarches révélaient l'ambition d'arriver au trône. Entouré d'ennemis, le Vénitien-Turc chercha à s'en débarrasser suivant les procédés du Commandeur des Croyants et de la Sérénissime République; et comme il navait à sa disposition ni le cordon des muets, ni les gondoles du canal Orfano, il fît simplement monter §ur l'échafaud quelques-uns des nobles qui avaient parlé contre lui. La terreur se répandit en effet, mais la haine redoubla.

1. Halvani, no« 54 et suiv., donne un véritable tableaa des alternatives de crainte et d'espoir par lesquelles passa TEurope, surtout la maison d'Autriche, avant cette invasion.

2, Epist, Procerum, 1,367.

Le pauvre Zâpolya* ne pouvait se passer de cet instrument impopulaire pour combattre à Gonstantinople d'autres intrigants partisans de son rival. Gritti fit plusieurs voyages pour représenter ses intérêts, non sans chercher secrètement les moyens de perdre les deux anti-rois Tun par Tautre. Il finit par soulever contre lui la défiance universelle. Lorsqu'il revint en Transylvanie, dans son aveuglement il se crut assez fort pour commettre un nouveau meurtre : il fit mettre à mort Tévêque Czibâk son ennemi. Ce fut la cause de sa perte : un autre de ses ennemis, Majlâth, obtint Tautorisation secrète du roi Jean et de Verbôczy d'agir contre ce tyranneau. Gritti fut subitement cerné dans Megyes et hors d'état d'opposer aucune résistance. Se voyant perdu il envoya son confident et son historien, le padouan Francesco délia Valle *, porter ses adieux au doge son père. Peu d'instants après il était entraîné par les soldats de Majlâth qui « aboyaient » contre lui comme des chiens enragés. » Il eut beau les menacer de la vengeance de Soliman, sa mort était résolue. On lui coupa les membres, puis la tête. Les pierreries de ses vêtements enrichirent plusieurs de ses juges ou de ses meurtriers.

Les destinées d'Aloys Gritti nous ont fait perdre de vue la poUtique générale; il est temps d'y revenir. L'empereur Gharles-Quint continuait de montrer dans les affaires hongroises beaucoup de prudence et de modération ; il aurait voulu pacifier ce royaume, fût-ce aux dépens des intérêts

1 . Pauvre dans tous les sens du mot. Le chancelier Brodarics écrivait à Nàdasdy (Szalay, IV, 96) : « Rex morilur prœ famé. Ego tristes ^ et famelicos duco dies > .

2. Nous résumons ici la relation, déjà citée, de ce témoin et de CQ confident de Gntti,

momentanés de son frère \ afin de ne pas ajouter aux complications de la vaste domination autrichienne et à la liste déjà longue de ses ennemis. Du reste on peut remarquer, en 1532 et dans les années suivantes, comme une détente ou comme un répit dans les rivalités politiques du monde chrétien. Clément VII ne désirait plus que la paix, avec un arrangement raisonnable qui limitât la puissance des princes autrichiens. François I" lui-même, tout en continuant à se plaindre de l'Empereur, cherchait à préserver l'Europe centrale des invasions turques ; il employait à cette nouvelle destination Tinfatigable Rincon, qui réussissait moins cette fois, il est vrai, qu'il n'avait réussi dans la mission contraire. Mais c'est encore l'Empereur qui désirait le plus la paix générale ; ni lui ni les princes d'Allemagne ne voulurent faire marcher leurs troupes contre le parti national hongrois. Charles-Quint prit même une part active, au moyen de deux conseillers, Tarchevêque de Lund et Cornélius Scep* per, à une double négociation avec Zâpolya et avec la Porte *. Les hostilités furent ainsi suspendues assez longtemps, pendant que Jérôme de Zara provoquait à Constantinople l'envoi de la première ambassade ottomane en Autriche. Un traité en résulta, qui ne laissa plus aucun prétexte à Ferdinand pour s'indigner de la platitude de son adversaire : non-seulement, dans une cérémonie fictive, il offrait à l'ambassadeur les clefs de Gran, mais le padischa s'engageait à le

Page 1