‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 3 sur 138 · C'est l'opinion de M. Toldy, 1. cit · texte numérisé non relu

C'est l'opinion de M. Toldy, 1. cit

aussi des lieutenants et des ministres bien choisis. Peu lui importaient l'origine, la race et la naissance, pourvu qu'il trouvât le talent, Ténergie, Tactivité. On peut même supposer qu'il n'était pas fâché, lui le roi parvenu, longtemps dédaigné par les puissants seigneurs de son royaume* et par les vieilles maisons de l'Empire Germanique, d'élever audessus des têtes les plus hautes, en vertu de sa libre confiance, des hommes qui lui devraient tout et qu'il pourrait d'un geste replonger dans l'obscurité. Le discernement qu'il avait mis à les choisir, il le mettait aussi à les employer de la façon la mieux adaptée à leur génie : le savant Jean Vitéz, avant sa disgrâce, rédigeait les papiers d'état; Pruisz, un autre évêque aimable, bienveillant et habile, s'occupait des négociations ; Emerich Zâpolya du gouvernement intérieur ; Etienne Zâpolya, tacticien éprouvé, était opposé aux Tchèques dans des guerres difficiles, tandis que le rude Bâthory et le sauvage Kinizsy combattaient les rebelles de Transylvanie et les armées musulmanes.

La plus haute dignité était toujours celle de Palatin : Mathias semble avoir hésité à la maintenir après la mort d'Orzâgh (1481), qui l'avait longtemps occupée. Elle était loin d'être par elle-même populaire, à cause des abus de la justice du palatin, sorte de tribunal ambulant, qui décidait sommairement sans avoir eu le temps d'étudier les causes, et qui donnait à un homme toujours faillible, quelquefois vicieux, un pouvoir vraiment formidable sur la vie et la liberté de tous. D'ailleurs la royauté pouvait craindre une rivale dans cette dignité qui, pour l'étendue et la durée de ses

1 . El novitas generis, non modo ab externis, sed etiam a civibus objicîebatur (lud. Tuberonis comment, l, 4, dans Schwandtner, II«vol.]*

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attributions, ne pouvait être comparée qu'à l'institution aragonaise du justizai Cependant Mathias, au lieu de la supprimer par voie d'extinction, préféra la conserver en la limitant par des lois précises, qui furent Tœuvre de la diète de 1486. La partie judiciaire de cette charge fut abolie, et Ton peut voir par là que le règne de Mathias a été sérieusement constitutionnel, si l'on peut entendre par ce mot l'accord et l'échange d'idées entre la représentation nationale et le pouvoir. En effet les diètes précédentes avaient plusieurs fois réclamé contre cette mauvaise juridiction, contre les confiscations qu'elle prononçait sans mesure, contre l'arbitraire et la rapidité de ses décisions, contre les empiétements dont la justice des comitats se trouvait victime ^ La diète de 1478 n'avait même consenti à voter l'impôt pour cinq ans que moyennant la suspension de ce tribunal pendant le même espace de temps.

, Les lois de 1486, en rendant cette abolition définitive, donnèrent au contraire la plus grande importance aux attributions politiques du palatin. Il était désormais le tuteur du roi en cas de minorité, le général en chef des forces du royaume, particulièrement si l'ennemi envahissait le territoire. A lui seul incombait le devoir de convoquer la diète, d'apaiser les troubles en réconciliant la nation avec le roi, de recevoir les ambassadeurs des nations étrangères. Redoutable faisceau d'honneurs et de responsabilités, qui faisaient vraiment de ce dignitaire un lien vivant entre le trône et le peuple! L'esprit magyar s'est attaché fortement à cette notion constitutionnelle, qui revenait au fond à uneresponsabiHté ministérielle rudimentaire. Il devait s'y attacher sur-

\. Szalay, III. H35.

tout lorsque le souverain, étant devenu héréditaire et étranger, trouverait dans le palatin son représentant sédentaire. Aussi depuis Tavénement de la dynastie autrichienne, jusqu'à la fondation récente du régime parlementaire complet, posséder un nàdor selon les lois de 1486 a-t-il été le premier désir de tout patriote.

Ce n'est pas seulement sur une question spéciale que la diète, c'est-à-dire l'ensemble de la nation noble, était d'accord avec le roi. Dans tout cet ordre d'affaires ils avaient un système commun qui était de préserver la justice de deux périls, la puissance des dynastes et l'ingérence temporelle du clergé. Mathias est resté un type de résistance à la domination sacerdotale, au point que vers la fin du dix-huitième siècle on a pu lui comparer Joseph II. L'exposé de sa politique a fait voir en lui un allié, mais un allié intermiltenL, indépendant et quelquefois impérieux, de la Cour de Rome. Il intimait un jour à un légat, dans un langage plus que vif, l'ordre de repasser au plus I15t la frontière K Malgré tout son attachement, non-seulement à la cause chrétienne en général, mais à celle de l'Eglise latine et de la suprématie romaine, il n'admettait aucun empiétement sur ses droits royaux dans les affaires ecclésiastiques. La diète de 1462 restreignait la justice cléricale aux procès d'hérésie et aux questions relatives aux mariages et aux testaments, en tant

1 . Nisl me summi pontiticis reverentia contineret, ostenderem profecto non convenire legatis seminare discordiam, et innoxios principes in periculum capitis adducere. Unde et regno meo discede : quod nisi per biduum feceris, taie dabo de te exemplum, quo totus orbis intelliget hujusmodi nequitias et improbitates Mathiœ régi semper displicuisse. Discessit iUe sine mora (Galeotus dans Schwandtner, ch. 13).

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qu'ils étaient des actes religieux; elle lui interdisait de juger les débats relatifs à la propriété. Celle de i486 prohibait les appels en Cour de Rome.

Mathias ne voulait donc pas que le clergé fût son rival, mais il l'aimait comme auxiliaire. Nous l'avons vu conférer des charges très-importantes à certains prélats ; il s'appuyait volontiers sur eux et sur leurs talents pour se dispenser d'avoir recours à de dangereux grands personnages. Ce qui Ty encourageait encore, c'est l'esprit du clergé du quinzième siècle, tourné vers les succès temporels et vers les curiosités de l'érudition plutôt que vers les préoccupations religieuses. Mais il faut bien en convenir, de là naissaient pour l'épiscopat hongrois de sérieux inconvénients : la piété des masses, inquiète et vive, se détournait de leurs conducteurs officiels pour demander l'apaisement et la satisfaction aux nouvelles doctrines. On persécuta bien les Hussites, on n'eut pas de peine à empêcher les Magyars d'adopter en bloc le hussitisme, religion nationale d'une autre race; mais l'esprit hussite ne fut jamais déraciné, il prépara la Réforme. Ce qui la prépara aussi, dans une région spéciale de la frontière, ce fut la mystique et respectable communauté des frères moraves, vouée à l'éducation de la jeunesse et à la charité. Mathias ne se dissimulait nullement les défauts d'un certain nombre d'évêques et d'autres ecclésiastiques, puisqu'il disait en riant que les sept péchés capitaux avaient élu chez eux domicile*; et les évêques eux-mêmes dans leurs synodes

1 . Son langage était là-dessus mordant à l'excès : « Ipsi non fu- » giunt superbiam, cum eorum habitus atque incessus superbiam, si » extincta esset, reformarent. Iram non vitant, cum apud eos, in fa- » miliares ssevire, crudelitatemque exercere, et tandem flagellatos • occidere, pro severitate inter eos habeatur... avaritiam... gulam...

8 fflSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS

donueiit uae triste idée des mœurs du bas clergé par les abus qu'ils constataieut en les interdisant. C'est ainsi -que le synode de 1460 défendit aux prêtres de vendre aux laïques la permission de contracter des unions irrégulières.

L'état intérieur du clergé devait donc nécessairement diminuer son influence morale, malgré le zèle et les talents^ trop temporels d'ailleurs, de quelques-uns de ses chefs. Même associé à la royauté et à la petite noblesse qui dominait dans les diètes, il ne pouvait arrêter d'une façon durable la puissance des grands seigneurs, contenue momentanément par une forte main. Il y avait là d'ailleurs comme un courant fatal et irrésistible. La diète pouvait bien ordonner la démolition des forteresses construites sans la permission du roi; elle pouvait bien soumettre toutes choses à la juridiction des comitats et défendre de paraître eu justice tout armé; la petite noblesse pouvait bien maintenir le principe de l'égalité, dans les limites qui l'intéressaient : tout cela n'empêchait pas Mathias lui-même de nommer des comtes suprêmes héréditaires, ce qui était une mesure on ne peut plus féodale, et de transformer ses favoris en dynastes par des largesses et des donations de toutes sortes, par exemple la famille Zdpolya. L'œuvre politique et judiciaire du grand Corvin n'avait donc pas entièrement réussi, et parfois elle se retournait contre elle-même. Elle n'en est pas moins glorieuse, et par ses succès partiels, et par les nobles intentions qui y ont présidé. Le souvenir personnel du roi considéré comme juge intègre et bien inspiré a pé-

» veaerem. Invidere autem atque alteri detrahere, artis aulicse, » sapientiœque mundanse esse affirmant : cum alios deprimendo se * ipsos extoUere nitanlur... » Galeotus, c. 11.

né tré* profondément dans la mémoire de son peuple; c'est devenu un proverbe : u Mort Mathias, morte la justice. »

Au point de vue du commerce et des intérêts matériels ce grand règne n'a été ni sans gloire ni sans reproche. Si les guerres avec les Turcs diminuaient inévitablement le commerce oriental, les guerres avec la Bohême et ses alliés diminuaient inutilement le commerce avec l'Europe centrale. Les impôts étaient lourds, soit avant soit après la diète de 1467 qui en modifia le caractère par l'institution d'un tribut du fisc royal que devaient payer, selon leurs biens, tous les privilégiés. Ils étaient nécessités par l'entretien d'une armée permanente qui, sur le pied de paix, comprenait trentequaire niille hommes, cavaliers pour la plupart, et de tout un service compliqué de magasins, d'ateliers, de moyens de transport. Enfin les pillages continuels des Turcs dépeuplaient les contrées méridionales.

Mais le gouvernement hongrois réagissait avec beaucoup d'énergie contre toutes ces causes de ruine et de faiblesse. Il

faisait restituer à TEtat les biens qu'il avait perdus par usur-

pation. Il encourageait par des privilèges la découverte et l'exploitation des mines. Il protégeait et favorisait les villes commerçantes, ne fût-ce que par le bon ordre qui régnait de tous côtés. La population industrielle, comme l'industrie elle-même, se développait avec variété : si le luxe de la cour appelait, comme nous le verrons, des artistes étrangers, la Hongrie à son tour fournissait aux pays voisins des mineurs, des canonniers, des monnayeurs et divers autres corps de métiers. Là où diminuait la population agricole, des proclamations attiraient les émigrants des pays voisins. Ce fut là une cause des établissements chaque jour jjIus nombreux

des Serbes au nord du Danube *. Peu après la mort du vieux Georges Brankovics les derniers restes de l'ancienne principauté de Serbie avaient disparu; tous ceux qui avaient quelque ferveur chrétienne songeaient dès lors à passer sur le sol hongrois, sol fertile où les bras manquaient par suite de ravages périodiques. Dans une seule expédition, Kinizsy en ramena cinquante mille. Ils recrutèrent en grande partie la légion noire et se signalèrent par leur valeur et leur férocité, soit contre Vienne soit contre les infidèles. Ni leur ori-

gine, ni leur attachement à l'Eglise grecque, n'étaient contre eux un titre d'exclusion : ils avaient leur clergé et ne payaient pas la dîme au culte catholique.

Les institutions de Mathias Gorvin ne doivent pas faire oublier sa personne et sa vive originalité. Un Italien de sa cour, Galeotto Marzio de Narni, a pu composer un livre de ses conversations et de ses bons mots*. Beaucoup de ceux-ci n'offrent plus qu'un médiocre intérêt, mais il en est de remarquables par l'imprévu, sinon par la crudité de la saillie, ou par la justesse de Tobservation morale, o Trois choses, » disait-il, sont mauvaises, du jus recuit, une femme barbue, » et un ami réconcilié^, » — Rencontrant un homme à la mine triste et vêtu de noir, dont il connaissait l'avidité, et qui venait d'hériter de ses deux frères : « Qu'est-ce qui te » rend sî lugubre? — La mort de mes frères. — Qu'elle soit » venue si vite, ou si tard? — Si tard, répond franchement

t. V. Les Serbes de Hongrie^ p. 39-42 et p. 349, passages bien documentés.

2. Galeotti Martii Narniensis, De egregie, sapienter, jocose dictis ac factis S. Régis Mathiœ (dans Schwandtner, t. I).

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