Hatvani, 11,180 et
perdu, dans ces années critiques, l'équilibre ordinaire de son esprit ; si bien qu'il augmentait par Tincohérence de ses procédés les difficultés de sa fausse position entre Frère Georges qu'il essayait de ramener, Charles-Quint auquel il demandait des secours, et la Diète réunie à Nagy-Szombdt qui implorait à grands cris l'assistance de l'Empereur. Il se trouvait en effet que l'assemblée hongroise (1544-1545) mettait son dernier espoir dans une armée que Charles-Quint commanderait en personne, tandis que l'assemblée germanique se défiait non sans raison de Charles-Quint et de ses projets contre le protestantisme allemand. • L'ambassadeur impérial Veltwick, attendu avec impatience par les Magyars, ne leur apporta que de vagues promesses subordonnées à toutes sortes de circonstances extérieures. Mais cet habile observateur fut frappé du découragement irrité qui se manifestait dans la Diète ; « Les
» Hongrois, écrivait-il à son maître, parlent ouvertement » du tribut, et de se réduire sous protection du Turc, vu » que ledit Turc les traite doucement ces années. » Ilremarquait les dispositions des paysans favorables à la domination musulmane. Il voyait avec inquiétude, et les hésitation^ calculées du parti de Martinuzzi, et le désappointement du parti de Ferdinand, qui avait compté sur le traité de Crépy récemment négocié avec François I" pour voir l'Empereur s'occuper enfin de la patrie. En conséquence Veltwick regrettait de n'avoir pas reçu des instructions plus encourageantes. La Diète elle-même écrivait à Charles- Quint pour le remercier d'avoir fait la paix avec la France, et elle votait de grands sacrifices pour la guerre turque. Mais le mécontentement témoigné par un discours de François Batthyàny n'en était pas moins grand, et Veltwick pouvait écrire
encore : « Tai trouvé la plus terrible contention, et ai » entendu les plus licencieuses paroles et outrages de toutes » sortes des grands et des petits, tant contre V. Majesté que » contre le roi des Romains ^ »
Après cela il ne pouvait être question d'un grand effort, et la guerre dégénéra en une ipultitude de coups de mains isolés, essayés tantôt par les Turcs, tantôt par d'héroïques Magyars. Loin d'obtenir des secours de Charles-Quint, il fallait lui donner une troupe de hussards qui figura sur le champ de bataille de Mùhlberg contre les luthériens*. La situation commandait de négocier à Gonstahtinople, et de longues discussions, embrouillées par le mauvais vouloir de l'ambassadeur de France, aboutirent en 1547 à une trêve de einq ans. La Diète qui fut alors convoquée apprit avec désolation que le morcellement de la patrie étaitun fait accompli : ne voyait-on pas arriver un def terdar chargé de régler les frontières de la lieutenance ottomane de Bude? Ne pouvant s'y opposer, on s'efforça du moins de rétablir la paix intérieure, d'obtenir la résidence du roi dans son royaume. Il faut surtout signaler deux traits honorables pour cette assemblée : elle accueillit le projet, différé il est vrai dans l'application, de rendre aux paysaps le déplacement libre, et les nombreux députés prolestants firent rejeter les lois d'intolérance proposées, malgré la modération personnelle de Ferdinand, par la politique religieuse de la maison d'Autriche.
Dans les années suivantes (1548-1552), tout l'intérêt se concentre sur Martinuzzi, déjà évêque de Vàrad et bientôt
i. Halvani, II, 187.
2. Frédéric même pris et blessé en la tête par la dernière charge que firent les hussards (Granvelle, III, 264).
prince de TÉglise romaine. Il voulait toujoure la réunion de toute la Hongrie sous un seul monarque, et il cherchait un prince assez fort pour cette entreprise : après avoir songé de nouveau à Jean-Sigismond il songeait de nouveau à Ferdinand. Cette fois il parut mettre plus de suite dans ses projets, tout eu continuant à tromper par sa correspondance la Porte ottomane, où le seul grand- visir Roustem se défiait de lui. La reine Isabelle fut obligée d'abdiquer la plupart de ses prétentions, et d'accepter pour son fils deux duchés silésiens avec promesse de la main d'une princesse autrichienne; le Frère, qui n* avait garde de s'oublier, deviendrait primat et cardinal. Seulement il avait compté sans un autre intrigant, Petrovics, qui excitait Isabelle à rejeter Timpérieuse. tutelle du moine et à revenir sur toutes ses concessions. Il fut heureusement averti de ces menées par un agent français*, et grâce à dôs prodiges d'énergie et de souplesse il parvint à se maintenir contre Isabelle et contre les Turcs qui envahissaient la Transylvanie. Toutefois il pressait Ferdinand de lui envoyer des secours et rien n'était moins facile au roi que de troilver par lui-même des ressources. Charles- Quint, supplié par son frère, se montrait mal disposé, et comme importuné des affaires de Hongrie; des scènes violentes éclatèrent entre les deux princes autrichiens*. Enfin
1. M. d'Aramon se vantait d'avoir ainsi sauvé Martinuzzi. (V. Cbar- Tière et les Lettres et Mémoires d'État de Ribier, II, 292.)
2. V. dans Hatvani, II, 214 (ou Lanz, III, 11), la lettre de Ferdinand à son frère : « Voyant que le jeudi 22 (nov. 15o0) au soir, que vous parlai sur Tafifaire d'Hongrie, que V. Majesté se mit en colère, et qu'à cause de cela que V. M. m'interrompit aucune fois mes propos, je nB voulus plus parler à V. dite Majesté. . . V. M. est tenue vers la chrétienté et ses sujets aussi bien que moi pour la chrétienté
88 fflSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
le Frère Georges qui réussissait toujours à obtenir ce qu'il voulait, envoya la sainte couronne à Ferdinand et vit arriver en échange le corps d'armée de Castaldo.
Le nouveau cardinal ne se doutait pas que cette troupe si vivement désirée lui apportait une sentence de mort. Jusquelà il avait joué les uns par les autres tous les partis; le moment était venu où ils prendraient leur revanche et satisferaient des rancunes accumulées. Castaldo était un condottiere sans scrupule, capable malgré sa dévotion de tacher de sang une robe de pourpre ; d'autres méridionaux qui l'entouraient, Pallavicini, Mercada, n'étaient pas hommes à l'en détourner. Il ne fut pas longtemps dupe des protestations de fldéhté de Martinuzzi; une tragédie italienne n'allait pas tarder à se jouer dans un château de Hongrie. La campagne entreprise en commun contré les Turcs autour de la forte resse de Lij)pa n'endormit point, malgré toutes les démonstrations et toute l'activité du cardinal, la défiance de Castaldo. Lorsque la prodigieuse vaillance des Hongrois, de Forgdcs, de Tôrôk fils du prisonnier des Sept-Tours, de Nàdasdy, eut assuré leur victoire, le cardinal accorda aux Turcs survivants une capitulation beaucoup trop avantageuse, et les révélations de son secrétaire ne laissèrent aucun doute sur sa nouvelle trahison. Castaldo demanda des instructions à Vienne et reçut l'ordre d'en finir. Martinuzzi fut assailli pendant qu'il signait des dépêches, et frappé de
et les miens, et plus encore puisqu'êtes en plus grand degré et dignité et avez pris Afrique des mains des infidèles, que ce a été très bien fait et œuvre louable.... Et bien que ce ne fiit de chrétiens, ni de tant d'importance qu'est Transilvanie, tant plus suis je donc tenu moi de garder ce qu'esl mien et de plus d'importance, et que soDt chrétiens. »
soixante blessures. Détail affreux, l'oreille velue de la victime fut portée à Vienne pari* un des meurtriers. On remarqua beaucoup par la suite que cet homme se prit la main droite dans une mécanique qu'il examinait, et que ses complices firent tous prompte et ipauvaise un.
Cependant jamais personnage ne fut moins regretté que Martinuzzi. Le pape Jules III réclama pour le principe et laissa tomber l'affaire ; beaucoup de cardinaux furent enchantés d'être délivrés de ce singulier collègue. L'évêque d'Erlau écrivait : « Il a trouvé la fin que méritaient ses actions. » Ferdinand ne dissimula nullement la part qu'il avait prise à ce meurtre : « Castaldo a été contraint, et avec » mon su, de le faire dépêcher... L'état des affaires de Hon- » grie est depuis la mort du Frère Georges fort tranquille, » sans qu'aucun d'apparence ou d'autorité se soit jusques n ici montré scandalisé de ladite mort. Et si est la reine t veuve déjà partie bien contente * ».
C'était vraiment trop de joie : la mort de Frère Georges n'améliora nullement la situation du pays. La guerre turque n'avait jamais été un fléau plus horrible qu'elle ne le fut pendant les années suivantes (1552-1554). Du récit monotone de ces désastres se dégagent plusieurs traits héroïques. Au siège de Temesvâr le brave Losonczy avait fait le possible et l'impossible ; lorsqu'une capitulation devenue nécessaire eut été violée par les vicieux janissaires, il résista de nouveau, et traîné devant le grand visir, il eut le temps de Taccabler de reproches mérités avant qu'on ne lui tranchât la tête. Etienne Dobo fut aussi courageux et plus heureux dans la défense d*Erlau. En réponse à la sommation d'Âli,