LA. RÉACTION AUTRICHIENNE ET^S PRINCES DE TRANSYLVANIE
Les dernières années du seizième siècle sont peu importantes par elles-mêmes; elles offrent, avec une phase sanglante mais monotone de la guerre turque ^ le prologue du long drame joué par la nation magyare entre TAutriche et la Porte, entre le Jésuite et le Moslim, pendant le siècle suivant, et dont les princes de Transylvanie ont été souvent les héros.
L'Empereur Rodolphe était un élève de TEscurial, mais très-inférieur à son maître et parent Philippe IL II avait de ce sombre prince, le fanatisme et le caractère morose, mais il n'avait pas ses habitudes laborieuses et sa force de volonté. Il s'est rendu célèbre par son goût pour les sciences occultes et par l'indolence entêtée de son gouvernement.
1. Hammer, livres XXXIX à XLII : les derniers livres d'Istvanâ sont sa principale source. Ces mêmes faits de la guerre turque ont été racontés par notre historien de Thou (Thuanus) avec les plus grands détails. Horvâlh reste pour cette période, comme pour les périodes plus récentes, le meilleur ouvrage écrit aupoin^devue liongrois. Mais nous aurons à citer plusieurs documents imprimés ou inédits, choisis entre beaucoup d'autres.
Du premier coup il déplut profondément à ses sujets de Hongrie qui n'ont jamais aimé les taciturnes, et lui-même, dès qu'il parut au milieu d'eux, les prit en aversion^ Le système de pression et d'ingérence étrangère, à la fois par Tadministration et la soldatesque, fît de rapides progrès, et lorsque fut convoquée la Diète de 1582, on ne croyait plus aux promesses royales, on voulait des garanties ; on voulait aussi que les relations avec la Turquie, au lieu d'être réglées par des ministres et des ambassadeurs étrangers, parfois mal choisis, qui faisaient souffrir la Hongrie de leurs étourderies ou de leurs caprices, fussent confiées au moins en grande partie à ces braves Magyars toujours armés contre le grand ennemi. L'assemblée retentit des discussions les plus violentes, et Rodolphe fut effrayé, scandalisé même, des invectives dirigées contre son autorité. Il se relira en refusant de faire élire un palatin, et depuis il ne vit jamais la Hongrie, qui resta vingt-cinq ans privée de la personne souveraine : longue absence bien faite pour aigrir les esprits contre la maison d'Autriche.
La Diète n'en avait pas moins obtenu quelques concessions momentanées, et en avait fait une condition expresse du vote de l'impôt. Mais Rodolphe convoqua le moins souvent possible ces assemblées qui lui étaient odieuses, et profita des ravages continuels des Turcs pour abréger ou annuler leurs délibérations. Lorsque le trône de Pologne se trouva de nouveau vacant, et que la diète de Pologne écrivit à celle de Hongrie pour la prier de ne pas soutenir la candidature de l'archiduc Maximilien (1587), le ton de la réponse prouva l'inimitié croissante qui séparait la nation de son roi. Seulement les nécessités d'une longue guerre firent consentir la Hongrie royale à tous les sacrifices.
Cela ne diminuait point son irritation, 6ela ne l'empêchait pas de voir que Rodolphe, très -différent par ses opinions religieuses de son père et de son aïeul, préparait au moyen des jésuites la suppression de la liberté de conscience ^ Mais elle était obligée de différer jusqu'à la fin de la lutte la manifestation de son mécontentement. ^
L'Empire ottoman venait d'entrer dans sa décadence, avec les révolutions de palais, les exigences des janissaires, les disgrâces et les ambitions des visirs; mais jamais il n'a* vait poussé aussi loin la cruauté et l'insolence. Le grand visir Sinan, plusieurs fois écarté du gouvernement, mais toujours assez habile pour éviter le cordon de soie, et assez tenace pour revenir au pouvoir, était un ennemi juré des Hongrois, et il leur fit plus de mal, avec beaucoup plus de méchanceté, que Soliman le Magnifique. Les autres ministres turcs, Moustapha-Pacha , le sanguinaire conquérant de Chypre, Ibrahim, Cicala, les sultans eux-mêmes qui se succédèrent rapidement au sérail, montrèrent le même acharnement. Les ambassadeurs étaient exposés à toutes les insultes; même pendant la paix officielle, on faisait défiler des captifs hongrois devant leur résidence. Au début de la guerre déclarée (1593), les gens de l'ambassade furent jetés au bagne pêle-mêle avec les galériens. Le peuple musulman de Stamboul ayant hérité des goûts du peuple du Bas-Empire, on lui donnait le spectacle de prisonniers hongrois et bosniaques forcés de combattre comme des gladiateurs, et on le diver-
1. Une chronique assez importante, qui est bizarrement intitulée : Chronicon Fuchsio-Lapino-Oltardinum (Coronae 1847), montre que jusque dans le fond de la Transylvanie on se préoccupait des Guise, de TÀrmada, et de tous les événements européens de nature à intéresser la liberté religieuse.
tissait d'une procession de quatre porcs représentant les quatre grandes puissances chrétiennes.
Tant de violence et de grossière forfanterie n'empêchèrent pas les armées turques de subir plus d*un grave échec. Déjà leurs pillards avaient reçu de sévères leçons de Balthasar Balthj^ny et de François Nâdasdy, qui finirent par leur tuer douze mille hommes à Eanizsa. Déjà dix-huit mille hommes, engagés dans un combat contre Erdôdy, près de Sissek, avaient péri dans les flots de TUnna. Maintenant les Magyars et les Allemands, qui OQt rendu des services réels à la Hongrie tout en lui faisant beaucoup de mal, réunissaient leurs efforts à ceux d'autres chefs étrangers. Le siège de Gran fut glorieusement et victorieusement conduit par un état-major où Ton retrouve des noms appartenant à bien des races différentes : Pâlffy, Nadasdy, Mansfeld, Schawarzenberg, Haricourt, Jean de Médicis, Vincent Gonzaga. Ce fut une grande victoire que la conquête de la ville primatiale. Épisode curieux de la lutte des deux religions, pendant qu'un aga turc livrait aux chrétiens Visegrad et devenait moine, un Magyar transformé en beg musulman livrait aux flammes la ville de Vâcz. Sur ces entrefaites on apprenait que les Hongro-Valaques de Kirâly avaient brûlé Silistrie, qu'une partie de de Tarméè de Sinan venait de périr dans les marais, et que la plupart des akindchis s'étaient noyés dans le Danube. Les mots de ruine, de désastres, commençaient à retentir dans Stamboul ; le mufti présentait au sultan une sorte de poème lugubre sur les frontières perdues, et des prières publiques étaient dites sur TAtmeidan.
En pareil cas la vigueur ottomane se réveillait, et se montrait capable, pour longtemps encore, de reprendre l'avantage. Le siège d'Erlau fut résolu, et poussé avec une grande
énergie par une artillerie formidable. La garnison étrangère, en grande partie composée de Wallons, força les chefs à capituler, et ne tarda pas à s'en repentir, car les Turcs, peu soucieux de perdre chaque jour davantage leur renommée de probité, se livrèrent à toutes les violences imaginables sur les soldats auxquels ils venaient de promettre la vie sauve. C'était un vrai malheur que la chute de cette place héroïque (1596). Dix jours plus tard une grande bataille s engageait dans une plaine de Transylvanie appelée Mezô-Keresztes entre l'armée du sultan et celle de Tarchiduc Maximilien rejointe par Sigismond Bâthory. Ce fut une bataille de trois jours, compliquée et confuse. Les chrétiens l'emportèrent d'abord et Mahomet III voulait battre en retraite, mais Seadeddin lui représenta qu'un padischah ne devait pas fuir, et le second jour l'engagement devint général. Cette fois encore les Turcs furent vaincus, et leurs ennemis leur prirent plus de cent canons. Malheureusement les ordres de l'archiduc ne furent pas suivis par les troupes, qui se dispersèrent pour piller le camp du sultan, et engagèrent une lutte grotesque contre les cuisiniers et les pages armés de bâtons et de broches. Mahomet voyant ce désordre écouta les conseils du poète Seadeddin qui lui disait : la fermeté ramène la victoire. 11 attendit, couvert du manteau du prophète, le succès d'une manœuvre de Cicala, sortant d'une embuscade avec sa cavalerie et mettant en déroute l'armée chrétienne qui resta malgré cela flère de sa victoire acquise. La perte était grande des deux côtés.
L'indiscipline régnait aussi bien chez les janissaires que chez leurs ennemis : on le vit au siège de Raab entrepris par Pâlffy et Schwarzenberg , qui s'emparèrent de la placé grâce à l'ivresse imprévue de ces moines musulmans (1598).
Les Tartares de Grimée, appelés par la Porte sur le territoire hongrois dont ils devaient être longtemps le pire fléau, n'apportaient pas un élément favorable au bon esprit de Tarmée musulmane : ils ravageaient à droite ou à gauche, suivant leurs caprices, et quand ils étaient mécontents ils s*en allaient. D* autre part les Wallons et Français établis dans diverses garnisons, notamment dans celle de Papa, non contents de leurs allures insubordonnées, faisaient cause commune avec les Turcs. Cette désorganisation dans les deux camps contribua au ralentissement progressif des hostilités dans les premières années du dix-septième siècle» Au milieu des campagnes compliquées et peu décisives de -Basta en Transylvanie, des villes prises et reprises par les deux armées, ou vainement assiégées comme Bude le fut par Tarchiduc Mathias, il n'y a guère à signaler qu'un succès des Turcs Rêvant Eanizsa (1601). Hassan fit éclater dans la défense de cette place les qualités résistantes de sa nation, et Tarchiduc Ferdinand fut obligé de lever le siège en perdant tous ses canons qui furent envoyés à Belgrade. Les prisonniers furent décapités sur la tranchée. Hassan payait les têtes avec Tor d'une grande bourse qu*il tenait à la main. 11 entra dans la tente de l'archiduc, et y trouva un riche tapis sur lequel il fit sa prière, uu trône qu'il coupa avec son sabre, et douze sièges de velours rouge, sur lesquels il fit asseoir les begs et les agas.
Toute cette forfanterie cruelle dissimulait mal une profonde lassitude. Pour la première fois la Porte témoigna sans y être provoquée le désir de négocier, et après de longues conférences plusieurs fois réunies et rompues, après l'insurrection de Bocskay qui raviva un instant ses espépérances, elle aboutit (1606) à la paix de Sitvatorok. Les
jours de l'insolence étaient passés, plus de tribut annuel, plus de formules injurieuses, plus d'inégalité dans la correspondance et dans la rédactioa des textes de traités. La puissance matérielle des Turcs n'était guère diminuée, mais leur prestige était entamé aux yeux de l'Europe. Leur force aggressive était pour longtemps calmée. Durant une période de soixante années, avant pendant et après la guerre de Trente-Ans, ils s'abstiendront de toute attaque sérieuse et générale, et se borneront à intervenir, par leur politique plutôt que par leurs armes, dans les affaires de la Transylvanie.
C'est aussi de ce côté que nous devons porter toute notre attention ^ Etienne Bâthory avait un moment réalisé, en devenant roi de Pologne, Tunion souvent rêvée depuis Louis le Grand et Wladislas, et préparée par la politique des Zâpolya, l'union entre les deux pays chrétiens de TOrient contre rislam et au besoin contre le Moscovite. Il n'avait pu songer à rompre avec la Porte, ni même à se passer d'elle, mais il fortifiait l'Europe en régénérant la Pologne déjà menacée par ses divisions intestines. Il déclarait nettement aux Polonais qu'il ne serait pas pour eux un fantôme de roi, et qu'il les débarrasserait de la mollesse qui les énervait*. Ses sol-
1 . VErdélyorszâg Tôrténelme de M . Szilâgyi devient très-détaillée à partir de cette époque.
2. Me non pictum aut ôctum benevolentia vestra fecit regem, o Poloni ! Mihi per vos datum est non solum vestram libertatem, sed etiam regiam tueri dignitatem. . . Ligastis mihi manus, o Poloni, non funibus, sed vestris legibus. Solvite mihi eas, sol vite obsecro. . . Luxus vos effœminat, superbia vos profligat, prœsumptio vos enQvvat. (Stgfismundi Augusti, Poloniàrum regiSy nec non Stephani Bathorii •pUtolœ, Lipsiœ 1703, p. 551.)
124 fflSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
dats magyars Taidèrent à réorganiser l'armée polonaise et à vaincre les Russes sur leur propre territoire. Mais son règne fut court, la Pologne se sépara pour jamais de la Hongrie, et la principauté conserva de lui un bon souvenir. Etienne Bàthdty était catholique, et non pas unitaire comme Jean-Sigismond, ou réformé comme les princes du siècle suivant; il avait de commun avec eux la tolérance pour les opinions autres que la sienne, mais il introduisit (1579) les ennemis jurés de la tolérance, les jésuites S qui allaient être aussi les ennemis jurés de Tautonomie hougroise, et les instruments ou plutôt les véritables inventeurs de la politique de Rodolphe et de Ferdinand. Plusieurs fois ils furent expulsés de la Transylvanie, et même de la Hongrie royale qui ne les aimait guère davantage; dans ce dernier pays au moins ils revinrent toujours en vainqueurs; la ville de Tyrnau devint leur citadelle, leur école et leur inîprimerîe, d'où se répandaient des livres consacrés à la confusion des hérétiques et à la glorification du despotisme autrichien.
La famille des Bâthory tomba dans une rapide décadence, mais elle conserva quelque temps la principauté. Après Christophe ce fut le jeune Sigismond Bâthory, élevé par les jésuites tout puissants sous son règne : les ennemis de rOrdre furent cruellement réprimés comme conspirateurs, et bientôt le docile enfant s'entendit conseiller de céder tout le pays à l'Empereur Rodolphe. Il accepta d'abord, moyen* nant le duché d'Oppeln en Silésie, un revenu magnifique et la promesse du chapeau de cardinal; déjà il portait le costume ecclésiastique, et Ton prévoyait le moment où la Tran-
1. Uj Magyar Muzeumy 1855, I, 378, documents cités par J. Eemény.
sylvanie ne serait plus qu'un souvenir, et avec elle toute indépendance hongroise (1599). Puis il se ravisa lorsque son oncle, le cardinal André Bâthory, peu soucieux des intérêts du parti catholique*, l'eut prié de ne pas laisser sortir la principauté de la famille, et de lui donner tout au moins, à lui, la préférence sur l'Empereur. Rien de confus comme les années qui suivirent. Le pauvre prince ne savait à quoi se décider entre les Turcs dont il avait grand peur, Rodolphe qui lui rappelait ses promesses ?, le prince Michel de Valachie qui devenait l'allié de la Porte dans l'espoir de recevoir d'elle la principauté convoitée, et son oncle le cardinal qui se faisait tuer dans une lutte avec le prince Michel. Enfin Sigismond partit pour la Bohême : le malheureux pays fut occupé par le général impérial Basta, et pillé avec un soin méthodique dont le souvenir n'a jamais disparu 3.
1. Il remerciait Elisabeth (1593) des services tendus à sa famille par Vambassadeur d^ Angleterre à Gonstantinople. (Recueil de M. Simonyi dans les Monumenia, déjà cité, no 34.)
^. Mss de la Collection Godefroy (propriété de Tlnstitut de France), portefeuille 490 : lettre de Sigismond demandant pardon à TEmpe- TeuT (1602).
3. M. Gindely {Rudolf II und seine Zeit, I, Prag 1863], s'étonne avec
Taison de l'imprudence de Rodolphe, et constate (p. 58 et 164) que
ses soldats ne valaient pas mieux que les Tartares. Les ambassa-
deurs vénitiens qu'il cite, Contarini et Soranzo (p. 63) montrent bien
par leur langage quelle profonde hostilité séparait alors les Italiens
des Magyars. « Sono gli Ungari nomini di mala natura, fieri, ed
hanno fama di mancatori di fede; hanno bisogno di un re, che sempre
gU tenga una spada addesso. — Sono poco dififerenti nella barbaria
dalla maniera de Turchi; odiano naturalmente la casa d'Austria,
• perche lor pare d'esser stati tenuti non solo soggetti ma sprezzati as-
sai, avendoli essa sempre sottoposii al govemo de Tedeschi lôro na-
tûrali inimici ».
Ce sont précisément les ravages et les cruautés de Basta, ses violences contre les protestants dont il confisquait les temples et expulsait les pasteurs, qui ont fini par ruiner les espérances impériales^ et par soulever un formidable mouvement. La Hongrie royale souffrait, elle aussi, de la soldatesque de toute race qui préludait aux horreurs de la guerre de Trente-Ans, et n'était pas moins redoutée que les Tartares. Un grand seigneur, Etienne lUeshâzy, osa montrer à la Diète la misère du pays, dont chaque maison était livrée à des garnisaires étrangers, et l'audace de la cour de Prague qui prenait sur elle de désigner les villes dignes d*être représentées à l'assemblée. lUeshàzy fut accusé de lèsemajesté et réduit à s'enfuir en Pologne. La diète de 1604 retentit de plaintes amères; le roi, loin de donner satisfaction, ajouta de son propre mouvement à vingt et un articles de loi votés par l'assemblée un vingt-deuxième article : Aucune atteinte, disait-il, n'avait été portée à la liberté de conscience; mais le roi, zélé pour la religion catholique, voulait combattre l'hérésie et punir les auteurs des discussions religieuses.
Tout dans^ce document, le fond comme la forme, semblait calculé pour exaspérer le sentiment magyar. Les comitats du nord-est formèrent une assemblée, présidée par Valentin Homonnay, qui déclara que toutes les lois récemment votées étaient devenues illégales par cette illégale adjonction. Ua étranger presque aussi funeste que Basta, Bèlgiojoso, qui commandait dans la Haute-Hongrie, eut connaissance de ce manifeste et n'en continua pas moins à chasser les protestants de leurs temples. En même temps il lâchait sur les populations paisibles les Heidugues, tribu guerrière recrutée parmi les paysans ennemis des Turcs, et qui menait une
vie à moitié nomade sur les bords de la Theiss. Rien ne put empêcher un mouvement formidable contre la soldatesque étrangère- Un seigneur transylvain plein d'énergie et de talent, Etienne Bocskay, en prit la direction, et trouva un lieutenant admirable dans Gabriel Bethlen, encore trop jeune pour aspirer au commandement suprême. Bethlen profita de ce que la réforme avait fait de grands progrès parmi les Heiduques, pour leur persuadée que la cour de Prague voulait détruire la religion protestante; il les tourna ainsi contre les Allemands qui furent vaincus près de Kaschau. Lorsque Basta vint en personne commander les Impériaux, la fortune sembla d'abord changer de camp*; mais bientôt l'insurrection fut partout victorieuse, et l'archiduc Mathias eut grand peine à réunir quelques députés pour un semblant de diète à Presbourg.
Une assemblée plus importante, convoquée à Szerencs par Bocskay, le proclama prince de Transylvanie et de Hongrie, déclara traître quiconque ne soutiendrait pas la cause nationale, prononça la peine de mort contre les pillards, et proclama la liberté de conscience et l'égalité des deux religions. Le nouveau gouvernement se montra aussi actif que ses
i. On n'a peut-être pas assez remarqué le grand rôle militaire . jou^ par les Italiens de la décadence, au service de TEspagne ou de l'Autriche, depuis la fin du xvi" siècle : tantôt de grands capitaines, de grands tacticiens surtout, tantôt d'affreux chefs de bande. Tout une école d'écrivains italiens signalaient leurs hauts faits avec un enthousiasme presque patriotique. Remarquons pour cette époque VHistoria délia Transilvania de Spontoni (Venetia 1638), sorte de panégyrique de Basta, mais où ne manquent pas les preuves de la cruauté de cette armée, et le Délie Guerre d'Ungaria par Tomasi (Venetia 1621) : L'Ungheria non e meno sepoltura dltaliani, che Tltalia deFrancesi (p. 35),, etc.
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adversaires étaient indolents : il chargea Gyulafy de soutenir les Szeklers contre les Saxons partisans de TAu triche, et envoya Korlâthy traiter avec la Porte ottomane, non sans adresser un manifeste aux puissances de l'Europe pour leur expliquer la nécessité politique de cette alliance malgré son attachement à la cause de la chrétienté; enfin il écrivit au roi de Pologne qu'il voulait rétablir la vieille amitié des deux pays. A qiiOi songeait la cour de Prague, et son empereur alchimiste-astrologue? Écoutons un témoin oculaire : « Encore que toutes choses aillent très-mal en Hongrie et » que les places se perdent les unes après les autres, si ne » s'en soucie-t-on guère en cour, ainsi au contraire on » s'étudie plus à Tavancement de la religion catholique > romaine et à suivre les méchants conseils des jésuites, » qu'à prévenir les séditions et s'opposer aux desseins de » Bocskay..., qui se gouverne fort bien, prudemment et » avec beaucoup de prévoyance en son bonheur... Ces jours 3> passés un signalé seigneur, grand catholique, a dit en » pleine table que si la rébellion de Bocskay n'eût précédé, » la persécution contre eux de la Religion en tous les pays » appartenant à l'Empereur eût déjà commencé à bon escient » à la grande instance des jésuites, tous les préparatifs et » moyens étant déjà prêts pour cette exécution. Ledit Sei- » gneur a aussi dit ces mots : puisque S. M. Impériale ne » veut permettre et donner la liberté de religion, ni laisser » vivre ses sujets selon leur conscience, elle ne perdra non- » seulement la Hongrie , mais aussi tous ses pays pater- » nels *. »
i. Mss Godefroy porlef. 490 : lettre d*un valet de chambre de TEmpereur à un sien ami de France (trad.).
C'était bien aussi Tavis de Mathias, caractère indécis, mais intelligence ouverte. Il n'eut pas de peine à montrer à ses frères que la « mélancolie » de leur aîné ruinait entièrement les affaires de leur maison *. Un conseil de famille qu'il prit soin de convoquer fit des démarches auprès de Rodolphe pour obtenir qu'il envisageât, la situation dans sa réalité déplorable ; tout échoua contre Tinertie hautaine de l'Empereur, dont la déchéance fut dès lors résolue dans l'esprit de ses parents. Pour le moment l'archiduc se contenta de négocier en le laissant de côté autant que possible. Il devenait d'autant plus nécessaire de s'y résoudre que le grand-visir Lala-Mohammed concluait une alliance avec Bocskay et posait sur sa tête un diadème en lui conférant par un athnamé la principauté tributaire. Heureusement qullleshâzy, pacifique malgré la hardiesse de sa parole, se chargea du rôle de médiateur. Après d'assez longs débats dont le point délicat était toujours la liberté religieuse, la paix de Vienne fut conclue (1606).
Bocskay était reconnu à titre héréditaire prince de Transylvanie et du Saint-Empire romain, comte des Sicules, et seigneur de quelques parties de la Hongrie. La liberté de conscience était garantie aux catholiques comme aux protestants, mais il restait des points douteux sur la faculté que réclamaient les jésuites d'acquérir des domaines dans le royaume, et Rodolphe sortit de sa torpeur pour réclamer obstinément Tinsertion de la formule « sans préjudice pour
*. Hatvani, III, 339. Ce volume et le suivant de la Coîlection des documents de Bruxelles sont remplis de pièces importantes concerïianl Mathias, son frère et Ferdinand. — Beaucoup aussi se trouvent dans le t. III des Epistolœ Procerum de Pray et dans le 8» vol. de la série Scriptores des Monumenta,