V. Majléth, IV
B Remerciements à la Diète.
• Ordres magnanimes, lumières de notre patrie, espoir de nos cœurs, vivat! que ce cri joyeux résonne dans toutes les bouches fières de la résurrection de noire langue. Dès les premières séances vous avez fait plus que les cinq ou six dernières diètes. Comme le mauvais médecin, ne connaissant pas la vraie cause de la maladie, torture le malade par ses ordonnances, et le médicamente jusqu'à renvoyer dans Tautre monde; ainsi Ton guérissait nos moindres maux sans faire attention à iiotre grande plainte. Notre nation souffrait cette misère qu'elle était comme étrangère sur son propre sol ; on n* avait que le nom de magyar, on ne Tétait pas au fond du cœur. Tous voulaient Targent et les honneurs.
» Mais vous, sages citoyens qui venez d'être élus, vous
avez porté à la source du mal une main bienfaisante
Ainsi, les maux les p]us petits s'adoucissent, et les membres
languissants reviennent à la vie Les étrangers ne nous
atteignent plus quand ils reprochent au magyar son harmonie barbare.
• Muses de la patrie, trois siècles se sont écoulés depuis que, dans les murs de Bude, vous reposiez hardiment sous la protection de Mathias. Vous célébriez par des vers ses victoires... mais un ennemi voleur vous chasse, pleurantes, de la Patrie. Vous voltigiez autour de nous comme la colombe de Noé cherchant un asile... chassées de partout, tant on admirait le langage étranger.
• Ne craignez plus, douces muses, vivez dans une joie éternelle, depuis que cette assemblée est réunie, que la patrie de Mathias est redevenue votre demeure. Inscrivez sur une
268 HISTOtHE GtNËHALE DES HONGROIS
colonfïe de diamant les noms sacrés de ceuz qui aiment
vraiment la patrie.
* Savants ardents pour aotre langue, réjouissez-vous et préparez ensemble degrandstravaui, qui la Tasseiitconnaitre k l'Europe et ne la fassent plus accuser d'être sauvage et grossière.
■ Nous le jurons, tant que bouillira dans nos veines le sang d'Attila, tant que le nom magyar n'aura pas disparu, ce jour restera béni dans notre mémoire*. »
Etranger à ces passions, et se lenant-soigneusement à distance, Léopold négociait avec les puissances étrangères pour n*avoir plus rien à redouter du dehors, et pour conquérir au besoin le droit de parler ferme & la Diète. La Turquie persistait dans la Unie parce qu'elle se sentait soutenue par la Prusse; la Prusse menaçait toujours parce qu'elle comptait sur la diversion turque : les deux questions se tenaient et devaient être résolues l'une par l'autre. Déjà la convocation d'une assemblée et la satisfaction générale en Hongrie avaient dimiouéleschances de Frédéric-Guillaume; les défaites continuelles des Turcs et la sécurité qu'inspiraient à l'Angleterre les procédés de Léopold amenèrent la Sublime Porte, décourag-^e, à ne plus refuser un congrès pacifique, lequel dut se tenir à Sistova. En même temps le cabinet de Berlin acceptait la conférence de Reichenbach, qui mettait Sn au différend austro-prussien. La crainte de la révolution rapprochait les deux princes ; le parti féodal s'emparait du pouvoir en Prusse, et les chefs de ce parti, MM. de Woelner et de Bischofswerder, se lièrent étroitement avec Léopold*.
1 . Cm v.«re de Pécielj se irouvenl dans Toldj, 1, *5t-*53. î- SybBl, 1,188,27,
Dès le mois de juillet 1790, la coalition était, non pas formée, mais préparée contre la France.
Le roi de Hongrie, ou l'Empereur (nous pouvons lui donner ce titre deux mois à Tavance), avait joué une partie difficile. Il en était justement fier, et, lorsque la Diète, voulant étendre ses attributions aux affaires étrangères, réclama Tenvoi d'un ambassadeur hongrois à Constantinople, Léopold conseilla aux députés de s^occuper de Tintérieur. Il témoigna la même jalousie sur la question vitale de la monarchie autrichienne, l'unité de J'armée. Y aurait-il une armée magyare, une armée ci*oate, une armée tchèque ? Mais c'était le fédéralisme, la dissolution de l'empire. Y aurait-il, au contraire, comme par le passé une armée autrichienne composée de régiments levés dans les diverses parties de l'Empire, et commandée par des officiers nommés arbitrairement? C'est ce que voulait Léopold. Le colonel comte Festetics et le capitaiue Laczkovics posèrent le redoutable problème : ils demandèrent que les régiments magyars fussent cantonnés en temps de paix sur le territoire national, que tous les officiers fussent magyars, et que dans cette langue fût fait le commandement militaire. Quelques jours après ils furent arrêtés, malgré la lettre royale qui appelait le noble comte à siéger à la Diète. L'Assemblée demanda des explications, reçut des réponses évasives et n'insista pas.
La hauteur et la promptitude déployées par Léopold dans ces affaires de politique extérieure et d'organisation militaire, contrastent singulièrement avec la lutte patiente qui précéda son couronnement. La Diète aurait voulu imposer au roi un nouveau pacte, un nouveau serment préliminaire du couronnement : c'était la volonté formelle des électeurs qui regardaient comme insuf Usant le pacte de Charles VI, violé
par Joseph II, périmé pour ainsi dire. Par exemple, Léopold aurait dû s'engager par des articles formels, pour lui et pour ses successeurs, à ne pas gouverner la Hongrie avec ses courtisans de Vienne , par simple édii royal , à respecter les volontés de l'Assemblée, tant pour les relations extérieures et pour la fixation des frontières que pour les afEadres intérieures. La diète devait être convoquée dans les trois jours après Tavénement de chaque prince, et, faute de cette convocation, elle se réunissait de plein droit. Il est vrai que ces preuves de défiance ne s'adressaient qu'au passé et à l'avenir de la dynastie, nullement à Léopold : on lui disait que, s'il devait régner éternellement, toutes les garanties seraient inutiles.
Mais le roi, peu sensible à cette politesse et décidé à ne pas laisser mettre en question son droit héréditaire, se cramponnait avec la ténacité autrichienne au pacte de sa mère et de son aïeul. Lorsqu'après de longs débats, on lui demanda de se rendre à Presbourg pour son couronnement et d'en choisir le jour, il se plaignit d'être invité si tard, et refusa de rechef le nouveau serment qu'on exigeait de lui. Il savait que les patriotes tenaient beaucoup à cette cérémonie antique du couronnement , et qu'ils craindraient d'impatienter leur roi par de plus longs délais , de le faire renoncer peut-être à cette fête solennelle. La Diète éprouva en effet quelque inquiétude, et ajuste titre; car Léopold, qui parlait toujours, et très-sincèrement, au nom de la liberté de cous<:ience et d'une égalité relative, se créait peu à peu, avec les protestants, les habitants des villes et les Serbes de Hongrie, un parti très sérieux. D'ailleurs, s'il repoussait des formules dictées par la défiance, il déclarait qu'il respecterait les droits illimités de la Diète en matière légis*
LA HONGRIE AUTRICfflENNE 2Tfl
lative. Il n'y avait donaplus de raisons pour ne pas accepter les conditions royales, et il y avait du danger à les repousser. Le 15 novembre fut fixé d*un commun accord, mais redoutant un peu la turbulent de la noblesse armée, le roi voulut être entouré, le jour du couronnement, de ses cuirassiers de Lobkowilz.
Le couronnement de Léopold ouvre une nouvelle phase de cette histoire. On a vu jusqu'ici le réveil à la fois national, libéral et aristocratique d'une noble nation, sous un roi qui, dépouillant peu à peu et avec prudence le monarque absolu, était arrivé à Tintelligence parfaite de ses nouveaux devoirs. Maintenant, l'accord existe : il est attesté par une fête plus sérieuse que celle du Ghamp-de-Mars, où quelques mois plus tôt le peuple français avait acclamé la malheureuse soeur et le malheureux beau-frère de Léopold. De grandes réformes vont se préparer, et le roi gardera presque toujours le rôle d'un souverain sincèrement constitutionnel, respectant les volontés de la Diète, mais faisant intervenir son initiative pour corriger les excès de Tin tolérance aristocratique. Tel est le spectacle que nous offre la Hongrie de 91 : beaucoup de détails intéressants pour les seuls Magyars, seront naturellement écartés de notre récit.
Un peuple enchanté de pouvoir adorer son roi ! Presbourg offrit ce spectacle au mois de novembre 90. Un roi qui s*empressait de convoquer la diète, un roi qui rétablissait la langue magyare, un roi qui reconnaissait la souveraineté nationale et le primitif droit d'élection, puisqu'il venait se faire sacrer suivant l'ancienne coutume, couronné du diadème de Saint- Etienne, lançant son cheval sur la colline royale, brandissant son épée vers les quatre points de l'horizon pour défier les ennemis de la patrie lAussi jamais le cri de éljen, le vivat
hongrois, ne retentit avec plus de force, surtout lorsqu'on apprit le rétablissemsnt de la dignité de palatin. D appartenait à la Diète d* élire ce haut dignitaire : elle trouva courtois et chevaleresque de choisir un fils du roi, le très-jeune archiduc Alexandre, dont la courte vie et la fin tragique ont vivement ému Timagination des Hongrois. Le poète Viràg a dit de ce prince : « Tout ce qui fait la vie de la patrie ma- » gyare, la loi, la liberté, notre costume même et notre • langue, tout cela était agréable et saint devant lui » *.
L'enthousiasme fut sans bornes lorsque Léopold fit au nouveau palatin un discours public sur ses devoirs envers la patrie, fût-ce contre lui, son père et son roi. La Diète vota un énorme présent de joyeux avènement, et demanda courtoisement que la reine vint se faire couronner Tannée suivante. Léopold, après avoir exprimé avec émotion sa reconnaissance et son espoir dans Tavenir, emporta réellement le cœur de ses sujets. Ecoutons encore une fois Péczely * :
< Vole, fidèle noblesse, aux champs de Presbourg. Va mettre la couronne sur la tête du meilleur des rois, fils de Thérèse, douce mère de la patrie : héros plus grand que le glorieux fils de Philippe, qui promena partout ses armes san • glantes. Le cœur de Léopold a d*autres passions : il ne veut pas noyer le monde dans le sang, mais faire régner la paix sur un peuple libre.
» Ne craignez rien , dit-il, foi, religion, cœur, esprit ,
vous êtes les maîtres que je sers... Vous, soutiens du pays, qui faites vivre heureux dans la paix et dans la guerre le roi et la patrie, vous, tristes serfs, je vois vos yeux pleins de