CHAPITRE V
FRANÇOIS II, LA aâAGTION ET LBS JACOBINS * .
Un jeune priace est appelé brusquement au pouvoir par la mort imprévue de son père dans un temps d'effervescence et de révolution : toutes les couronnes sont en danger; un autre roi, prisonnier de son peuple, est engagé dans une voie fatale qui le conduit à la mort. Dans les états mêmes du jeune prince retentissent depuis deux ans les mots, si dangereux ailleurs, de patrie et de liberté. Autour du trône, des conseillers d'absolutisme et de rigueur, mal écoutés depuis longtemps, ne cessent d'inquiéter et de gémir pour ressaisir la faveur souveraine : ne peut-on pas s'attendre à un règne de réaction ? Jamais l'archiduc François, héritier à vingt-cinq ans de la Hongrie, de la Bohême et de l'Empire, n'oublia ses premières impressions de roi : elles s'incrustèrent dans son cerveau défiant et gâtèrent ses bonnes qualités par des manies despotiques *.
1. Szirmay, Jacobinorum hungaricorum kistoriOf mss. accompagné de notes de Kazinczy. — V Esprit public en Hongrie^ d'Auguste de Gérando, eh. II.
2. Nous n'avons à envisager François II que comme roi de Hongrie. Sur ce prince et son entourage, voir Springer, I, p. 107 et suiv. n a été pendant un demi-siècle la bête noire du libéralisme euro-
Son avéuemeiit est du 1*' mars; presque aussitôt il réclamait le rétablissement du pouvoir absolu de Louis XVI et la restitution des domaines allemands eu Alsace; dès le 20 avril, le ministère girondin obtenait une déclaration de guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême : les hostilités allaient commencer. 11 fallait des troupes et de rargent;il fallait surtout que, les premières ressources épuisées, on pût compter sur des réserves animées d'un bon esprit. Le gouvernement de Vienne fut servi à souhait par les brusques changements de Topinion en Hongrie.
Nous avons vu la noblesse magyare tenir victorieusement le drapeau national et le drapeau de la liberté ; le reste de la nation comptait sur le roi plus que sur la vieille constitution de la Hongrie. Or, si la noblesse était, par esprit chevaleresque, on ne peut plus royaliste, même quand elle résistait au roi, elle était on ne peut plus aristocratique par intérêt. Déjà elle avait médiocrement goûté les actes égalitaires de la Constituante ; mais Thostilité de l'Assemblée législative, la captivité toujours plus dure de Louis XVI, Témigration maintenant excusable puisqu'elle semblait nécessaire, indignèrent sincèrement les nobles magyars. Ils s'intéressèrent à la famille royale de France, aux pauvres enfants captifs qui avaient dans leuis veines le sang des rois de Hongrie, bailleurs, la contagion révolutionnaire ne pouvait-elle pas embraser leurs châteaux et les chasser de leurs domaines ! Qu'était-ce à côté des trônes ébranlés, des privilèges méconnus, qu'une minutie de chancellerie, un article de di-
péeo, qui Ta justemeot accuaé de dureté et d^étroitesse, mais qui 8*est
trop pressé de lui refuser rintelllgence. A son point de vue, dana sa
sphère, François II fût un politique. — Hormayr, Michiela, etc., ont beaucoup étudié son règne.
LA HONGRIE AUTRICHIENXE 2tf7
plôme, ou même une vraie garantie de liber lé? L'ordre politique et social était en péril, c'était un nouveau roi Ma-rie-Thérèse pour qui il fallait mourir. Il n'y eut pas celte fois un serment juré publiquement; ce fut un engagement tacite renouvelé sans cesse dans tous les cœurs; sur les champs de bataille de Mareugo ou de Wagram, parmi ces milliers de cadavres, il faut chercherjautre chose que des victimes de lor anglais et de la cour.de Vienne.
La haine de la Révolution n'était pas éprouvée par les nobles seuls. Voici un poëte, Virâg, homme de petite naissance, qui vivait dans la pauvreté et ne demandait rien à personne. Dans des vers imités d'Horace, il compare la France à un vaisseau battu par la tempête : « 0 vaisseau, » des vagues nouvelles te poussent dans le tourbillon ; nul
• ne peut tenir ton gouvernail. Tes mâts craquent sous le » vent d'Afrique : ils vont tomber loin de toi..., tes voiles
• sont déchirées. Tu es trop convaincu que tu ne deviendras » pas la proie de la tempête, c'est un mauvais gage de bon- B heur. Évite les îles enchantées de la mer, lieux funestes » qui donnent la mort...^ » • C'est encore un langage sympathique : le poëte effrayé donne des conseils d'ami à la Révolution ; mais voici comment il la traitera un peu plus tard : « Aux armes, le peuple de Paris! criait l'ange sauvage » de la liberté, et des hordes sans nombre volaient à une
• gloire coupable. Il est joyeux, l'esprit de méchanceté (si » c'est là un esprit) ; sur l'humanité renversée, il élève les » colonnes d'un glorieux temple. Quand triomphe bruyam- 9 ment la joie insolente, la misère sans ressources pleure
• les champs dévastés. Le gouffre du monstre insatiable ab-