‹ Histoire générale des HongroisChapitre 10 sur 54 · RELIQUAIRE REPRÉSENTANT ST. LADISLAS · texte numérisé non relu

RELIQUAIRE REPRÉSENTANT ST. LADISLAS

Impr. Athenaeum.

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Malheureusement tout fut brusquement interrompu. Bêla, qui venait de fiancer une de ses filles au duc de Thuringe, et de marier les deux autres, l'une au prince de Croatie, l'autre au duc de Moravie, avait probablement aussi l'intention d'écarter du trône le jeune Salomon, son neveu. A cela rien d'impossible: les fils de Bêla semblaient aussi supérieurs à cet enfant, que leur père l'était à son successeur. Seulement Salomon était sous la protection du margrave d'Autriche, qu'il fallait attaquer. Le roi s'y préparait, mais pendant le conseil qu'il tenait dans un de ses palais des bords du Danube, le plancher se déroba sous son trône, et il mourut de cette chute : fin prématurée qui parut à beaucoup de contemporains un signe de la colère de Dieu, colère méritée par les desseins trop ambitieux de ce glorieux prince (1063).

Aucun de ses trois fils, Geiza, Saint Ladislas et Lambert, ne voulut prendre la couronne au détriment de Salomon. Ils déposèrent le corps de leur père dans les caveaux d'une abbaye qu'il avait fondée, et qui avait pris le nom de Szekszârd (chauve, brun), disait-on, parce que Bêla avait une chevelure brune et rare. Puis ils firent venir d'Autriche leur jeune cousin. Peu de princes ont eu une destinée plus malheureuse que ce roi de douze ans, si ce n'est toutefois le jeune empereur Henri IV, son contemporain et son ami, réservé à de si tragiques vicissitudes dans sa lutte contre Grégoire VII. Dès cette époque, Henri IV porta malheur à tous ceux qu'il protégeait. Il eut la funeste idée d'aller en Hongrie installer Salomon sur son trône, avec toute une armée pour escorte : c'était le rendre suspect à ses sujets qui ne pouvaient supporter de voir leur prince se conduire en vassal des Allemands.

Un inconvénient pire encore de cette provocante intronisation fut le retour des ennemis de Bêla et de ses fils, en particulier le retour du comte Vid et du comte Ernyei, qui ne cessèrent de mettre Salomon en défiance contre Geiza et Ladislas. Ceux-ci, inquiets ou mécontents de ne pas recevoir de grands apanages, se retirèrent en Pologne, et obtinrent de Boleslas une partie de l'armée qu'il avait réunie à Cracovie contre les Russes. Autour de ce noyau vinrent se grouper d'autres mécontens, et bientôt tout le nord de la Hongrie se mit en insurrection. L'évêqûe de Gyôr apaisa Saint- Ladislas, le principal chef de cette révolte, et Salomon fut couronné de nouveau, Geiza occupant cette fois la première place dans la cérémonie. Les princes réconciliés scellèrent leur union dans plusieurs guerres heureuses. Ils soutinrent le Croate Zwonimir contre le duc Lêopold de Carinthie. D'autre part les Bohèmes avaient profité des discordes hongroises pour ravager le pays du Trencsin; ils furent vaincus et repoussés. La tradition de cette époque encore un peu légendaire rapporte que Bâtor Opos tua dans une sorte de duel un géant ennemi : ce serait là le point de départ de l'illustre famille des Bâthory.

Un plus grand danger se préparait. On peut se rappeler qu'il a été

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question dans le premier livre de cette histoire des Cumans ou Polowces. Une des principales tribus de ce peuple, vaincue en 1067 par un prince russe, envahit la Transylvanie par la Porte rouge et la vallée de l'Aluta. Tout le pays fut ravagé par eux jusqu'aux bords du Szamos, Là, ils rencontrèrent l'armée commandée par Salomon, mais dont Ladislas était le véritable chef. Ils trouvèrent cette troupe trop nombreuse et trop bien armée pour la combattre en rase campagne, de sorte qu'ils se retirèrent sur le sommet d'un mont, asile probablement inaccessible à des cavaliers, et que leurs flèches, pensaient-ils, suffiraient à protéger. Mais les Hongrois mirent pied à terre et s'avancèrent en se cachant et en rampant le plus possible, malgré une pluie de flèches qui leur faisait éprouver de cruelles pertes. Presque tous les barbares tombèrent sous leurs coups: les têtes rasées des Cumans » roulèrent comme des citrouilles*. C'est là ce qu'on appelle la bataille de Cserhalom. Ladislas fut le héros de cette journée : on raconte qu'il remarqua dans la déroute des Cumans un de ces païens qui emmenait en croupe une jeune fille. Croyant la reconnaître pour la fille de l'évêque de Vârad, il s'acharna à la poursuite du païen, aussi bon cavalier que lui, et qu'il ne pouvait atteindre. Il put du moins crier à la jeune hongroise : serre-le dans tes bras et jette-le à terre. Le ravisseur, qui n'avait pu comprendre cette phrase prononcée en magyar, fut brusquement renversé par sa robuste captive, qui du reste n'était pas celle que croyait Ladislas.

Ainsi, le répit de quelques années que les princes réconciliés voulaient bien se donner dans leurs querelles était glorieusement employé. Ils ne furent pas moins heureux contre de nouveaux adversaires, les Petchénègues, aidés par Nicétas, gouverneur byzantin de Belgrade. Le vieil Empire, toujours rusé, sans déclarer la guerre à Salomon, encourageait les Petchénègues à franchir le Danube, les laissant s'exposer à toutes les conséquences de leurs pillages. Pour lors (1068) ils furent exterminés par des troupes que le roi venait de convoquer et qu'il conduisit ensuite contre Belgrade. Cette place a toujours été l'une des plus faciles à défendre de l'Europe, à cause de sa forteresse admirablement située sur une hauteur, au confluent de ces deux larges cours d'eau, la Save et le Danube. La ville est plus attaquable que la forteresse, parce qu'elle est plus basse et qu'elle offre un front de remparts plus étendu. Toutefois elle repoussa les assauts héroïques des Magyars jusqu'au jour où une prisonnière hongroise mit le feu à l'une des maisons; profitant du désordre, les assiégeants pénétrèrent dans la cité. Ils trouvèrent dans les caves une grande quantité d'or, d'argent, de pierres précieuses.

Tant de richesses leur firent plus de mal que de bien : Salomon, Geiza, Saint Ladislas se les disputèrent avec aigreur, et le roi finit par n'en laisser que le quart à ses cousins irrités. Il éprouvait d'ailleurs une sensible humiliation : Nicétas abandonna la forteresse, mais la garnison ne

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voulut se rendre qu'à Geiza, et ce fut Geiza qui reçut des compliments de la cour impériale pour son courage ; nouvelle ruse byzantine, sans doute, destinée à chercher une revanche dans la jalousie du souverain vainqueur.

Ce fut dès lors une série de pièges, de petites trahisons conseillées par Vid, l'ennemi des princes, et dont le récit ne nous est sans doute parvenu que surchargé de détails dus à la fantaisie des chroniqueurs. »Vous ne pouvez pas plus tenir dans le même royaume que deux glaives acérés ne peuvent tenir dans le même fourreau. « Ainsi se serait exprimé le courtisan de Salomon, et les princes auraient été dès lors en butte à toutes sortes de projets malfaisants et perfides. Lorsqu'il y avait une trêve, une réconciliation, l'on pouvait être sûr que Salomon complotait la mort des pieux princes. C'est ainsi du moins que l'entendent les annalistes patriotes, ennemis jurés de l'influence allemande. Voilà en effet l'intérêt sérieux de ces mesquines tragédies : le grand duel qui commençait entre l'Empire et la Papauté avait son écho dans le royaume des Magyars, où Salomon s'appuyait sur Henri IV, tandisque Geiza et Ladislas envoyaient leur frère Lambert implorer le secours de Grégoire VII (1074). Le nouveau pape n'avait pas besoin d'être excité contre un souverain allié et parent de l'empereur, contre un successeur de Saint Etienne qui ne donnait aucun signe de déférence à l'autorité pontificale. Il reprocha vivement à Salomon d'avoir fait hommage au César germanique d'un royaume qui était, disait-il, la propriété de Saint Pierre : son alliance était acquise aux fils de Bêla dans la lutte décisive qui se préparait.

Geiza, trahi par quelques-uns de ses partisans, venait de perdre une première bataille; mais il put s'enfuir et envoyer des messages à son frère Ladislas. Une nouvelle rencontre se prépara non loin de Gôdôllô après la jonction des deux frères. Pendant que se tenait leur conseil, Ladislas aurait aperçu, dans une vision, la fuite de Salomon et le couronnement de Geiza: celui-ci aurait fait voeu de bâtir une église à la Vierge si cette vision se réalisait. Dans ces dispositions mystiques les jeunes héros livrèrent la bataille de Czinkota. Le zèle national avait fait accourir sous les drapeaux des princes une multitude de paysans armés de fourches et de faux. L'armée royale, au contraire, renfermait beaucoup d'Allemands et de Bohèmes.

Vid se croyait assuré du triomphe, parce qu'une marche habile lui avait assuré la possession d'une colline dominant la plaine; mais Ernyei lui montra avec effroi le Danube qui coulait derrière leurs ennemis: »Les hommes qui ont pris une position aussi périlleuse ne connaissent ni la crainte ni la fuite. Ils veulent vaincre ou mourir !« Les deux comtes n'en attaquèrent pas moins avec rage, mais tous deux succombèrent. Salomon s'enfuit, non sans peine, du côte de Presbourg. Ladislas, avec son impétueuse bravoure, avait décidé la victoire. On racontait que pendant qu'il

tenait la pointe de sa lance abaissée près du sol, une hermine d'une blancheur éclatante avait couru le long du bois et s'était fixée sur le cimier du héros. Après la bataille il reconnut les cadavres d'Ernyei et de Vid et leur fit donner une sépulture honorable. C'est au moins ce que raconte Thurôczy, qui ne perd pas l'occasion d'attribuer à Ladislas un petit discours: »Tu as été notre cruel ennemi, mais que ne peux-tu vivre pour réparer le mal que tu as commis ! Ton coeur, qui avait soif du pouvoir, a été percé de la lance, et ta tête, qui voulait porter la couronne, a été tranchée par l'épée.*

Michel Dukas, le roi Geiza et Constantin Porphyrogenète d'après la partie inférieure

de la couronne.

Les vainqueurs se dirigèrent sur Albe-Royale, où Geiza fut proclamé roi et Salomon déclaré traître. Il venait, en effet, de solliciter des secours de Henri IV, en lui promettant, dans son ardeur de vengeance, non seulement l'hommage et le tribut, mais six places fortes du royaume ; lui-même, enfermé dans Presbourg, bravait la haine de ses sujets. Geiza hésitait beaucoup à accepter la couronne ; il éprouvait à ce sujet plus de scrupules que Ladislas, lequel était disposé à pousser les choses à l'extrême contre Salomon. Mais il eut à défendre le pays contre une invasion allemande, et le combattit suivant l'exemple légué par son père : il la rendit impossible

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en ravageant le pays devant elle. Cette courte campagne n'en raviva pas moins les haines nationales et Geiza fut instamment pressé d'accepter la couronne. Grégoire VII l'y encouragea, se plaignant vivement de Salomon qui avait dédaigné l'appui de Saint-Pierre pour devenir le vassal du roi de Germanie. »Le royaume de Hongrie, disait-il, ne doit obéissance à personne, si ce n'est à l'Eglise de Rome, mère sainte et universelle.* Les Magyars ne redoutaient rien de ces prétentions-là, quoiqu'ils fussent loin de les accepter; elles les préservaient de la suzeraineté réelle et pesante d'un voisin. Geiza se laissa couronner, mais en conservant ses scrupules; Grégoire VII lui-même changea d'avis, et sembla désirer un accord. Peutêtre Salomon allait-il être rappelé au trône, mais Geiza mourut prématurément (1077): l'âge des guerres civiles était fini, celui des règnes durables et énergiques allait recommencer.

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