LE DOUZIÈME SIÈCLE 1114 — 1196: LA HONGRIE ENTRE LES DEUX EMPIRES
Le douzième siècle, ou plus exactement l'espace de quatre-vingt-deux ans (1114 — 1196) qui sépare la mort de Koloman de celle de Bêla III, est une époque indécise et compliquée, dominée toutefois par deux grands faits : d'une part, résistance aux deux empires, grec et germanique, tour à four menaçants pour l'indépendance du pays: d'autre part, lente transtormation politique et sociale qui prépare les périodes suivantes, celle de la suprématie pontificale, puis celle de la constitution. Nous réserverons pour le début du chapitre suivant l'étude de ces événements intérieurs ; le présent chapitre offrira au lecteur, d'abord une courte biographie des rois, puis une revue des relations hostiles ou pacifiques avec chacune des puissances limitrophes. Ces relations seront exposées pays par pays, car l'ordre chronologique produirait, avec la diversité des alliances et des guerres, un véritable chaos.
Etienne II (1114 — 1131), fils de Koloman, n'avait que treize ans à la mort de son père. Assez mal élevé et assez mal conseillé, il devint licencieux et cruel. Les complots, qui se formèrent sous son règne, furent punis par de terribles supplices, dont le remords ne fut pas étranger à la décrépitude précoce du malheureux prince.
Avant de mourir, il eut le temps de se préoccuper du choix de son successeur. Dans une campagne en Russie, il s'était malheureusement épris d'un nommé Boris, fils de la seconde épouse répudiée par Koloman, et s'était plu à le reconnaître pour son frère. Toutefois, un scrupule l'empêchait de léguer sa couronne à cet aventurier bâtard. Almos était mort depuis quelques années, mais son fils Bêla, aveuglé comme lui, vivait encore au fond d'un cloître: c'est ce prince, affreusement mutilé, qui fut désigné par Etienne II mourant, et qui régna pendant dix années (1131 — 1141).
Malheureusement, Bêla II et la princesse serbe Hélène, femme iQÉeHig«îte-et ambitieuse qu'il venait d'épouser, arrivaient au trône avec d'inexorables sentiments de vengeance. Une diète fut convoquée dans les environs d'Arad (1132) où soixante-huit des ennemis d' Almos et de son fils furent tués immédiatement, d'autres arrêtés, condamnés à la confiscation et à l'exil. Les haines des partis ne pouvaient être apaisées par de semblables excès, et
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le parti de Boris, appuyé par les Polonais, essaya une revanche. Toutefois, l'institution monarchique était si forte en Hongrie depuis ses trois grands rois, que Bêla régna presque paisiblemeut jusqu'à sa dernière heure (1141), laissant après lui trois fils, Geiza, Ladislas et Etienne, ces deux derniers pourvus de la Bosnie et de la Sirmie comme apanages.
Geiza II (1141 — 1161), malgré les inconvénients récemment éprouvés d'une minorité royale (il n'avait que dix ans), a laissé la réputation d'un des j«etiieuï6 princes de son siècle ; le prince serbe Bélus, frère de la reinemère Hélène, actif et intelligent comme sa soeur, aidé par des prélats et des comtes amis de l'ordre et de la paix, conseilla bien le jeune prince qui persévéra, une fois majeur, dans la voie de sagesse.! où son enfance avait été dirigée. C'est alors que s'accomplit un événement des plus importants pour l'ethnographie de l'Europe: la colonisation germanique de la Transylvanie. .'!'.
Les autres faits de la vie et du règne de Geiza II se résument dans une longue lutte contre Boris, ou plutôt contre les empereurs Conrad et
Sceau en plomb du roi Geiza IL
Manuel qui se servirent successivement de cet aventurier pour couvrir leur projet d'asservir la Hongrie. Nous verrons que le césar germanique échoua entièrement, tandis que Manuel, petit-fils de Saint Ladislas par sa mère, menaça sérieusement, avec les forces de son vieil empire, l'indépendance du jeune royaume. Néanmoins, ni ces grandes puissances, ni les pèlerins armés français et allemands de la seconde croisade, qui traversèrent le pays, qui n'étaient pas toujours dans des dispositions amicales, n'ôtèrent rien en définitive de sa libre dignité à la couronne magyare.
Le fils aîné de Geiza s'appelait aussi Etienne ; il figure parmi les rois de Hongrie sous le nom d'Etienne III (1161 — 1172), et son oncle et compétiteur sous le nom d'Etienne IV. Ce qui achève d'embrouiller cette période, c'est que le troisième frère de Geiza II, Ladislas, fut aussi un prétendant à la royauté et qu'il porte le nom de Ladislas III. Il est vrai que celui-ci mourut bientôt, et que la lutte resta circonscrite entre les deux Etienne, à la grande joie de l'empereur Manuel, qui put installer un moment Etienne IV, son protégé, sur le trône. Un soulèvement national
montra qu'ils n'étaient pas plus disposés à supporter la tutelle orientale que la tutelle occidentale : Etienne III l'emporta ; il régna jusqu'à sa mort prématurée (1173), mais sans laisser d'enfants.
C'était donc à son frère Bêla III de lui succéder (1173 — 1196). Ce prince se distingua de tous les Arpâd, même de Saint Ladislas, par ses tendances byzantines ; aussi la nation se défîa-t-elle de lui, et le clergé craignit-il de le voir se rapprocher de l'Eglise orientale. Cette crainte à l'égard d'un prince élève de Byzance, allait si loin que l'archevêque-primat se refusa absolument à le couronner, même sur l'invitation du pape Alexandre, et qu'il fallut en charger l'archevêque de Kalocsa. Un complot se forma en faveur de son frère Geiza; mais Bêla III vint à bout des conspirateurs? d'abord avec habileté, ensuite avec cruauté, mais sans immoler son frère Geiza qui fut seulement retenu en prison et plus tard prit part à la troisième croisade. Son administration habile que nous exposerons plus loin, la prospérité dont jouit bientôt le pays malgré des causes profondes de transformation sociale, réconcilièrent Bêla avec ses sujets, mais peut-être sa politique extérieure y contribua-t-elle plus que tout le reste. A ce point de
vue, son union avec la princesse Marguerite de France, son habile conduite lors du passage des croisés de Frédéric Barberousse, ses succès, et du côté de la Gallicie et même du côté de l'Adriatique, firent oublier ce qu'il DenieTdT^ivre du roi E^iî^^iv. Y ^ut pcut-être d'exccssif dans son
habitude d'intervenir amicalement au milieu des révolutions de palais de Constantinople, et l'Eglise latine fut entièrement rassurée par son zèle pour les fondations religieuses. Il fit le vœu d'aller en Terre Sainte, et n'ayant pas eu le temps de l'exécuter, il chargea en mourant son fils André de l'accomplir.
Après cet aperçu des annales royales au douzième siècle, commençons l'étude des relations extérieures par les Slaves du Nord, Bohême d'une part, Pologne et Russie de l'autre.
Koloman avait conservé un ressentiment profond de sa campagne malheureuse contre les Russes de Przemysl. Ceux-ci étant constamment agités par les compétitions de leurs princes, Etienne III entreprit de venger la défaite de son père. Les Hongrois appelés par Yaroslav, conquirent Przemysl (1127), et marchèrent contre Kievv, mais bientôt ils arrêtèrent, leur souverain dans cette campagne qu'ils jugeaient inutile, et dont le résultat fut d'attribuer à Boris la principauté de Halitsch. Boris, ayant épousé une princesse polonaise, fut soutenu par Boleslas II (1132—1134), contre l'aveugle Bêla, et les Polonais unis à quelques mécontents magyars parvinrent jusqu'aux bords du Sajô. Cette campagne est mal connue et diversement racontée. II est cependant probable qu'elle se termina par une
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•défaite des Polonais, et dans tous les cas, Bêla conserva son trône pendant que Boris perdait sa principauté et n'était plus qu'un aventurier errant de cour en cour pour mendier des alliances.
Dès lors la Pologne resta pour longtemps presque étrangère à l'histoire de la Hongrie. La Gallicie russe y reparut deux fois au contraire
Grand Sceau de Bêla IIL
dans la seconde moitié du siècle. Geiza II soutint son beau-frère le grand prince de Kievv contre les princes de Souzdal et de Swenigrod (1151). Une armée auxiliaire hongroise alla v^tt>i4etîssmeht jusqu'à Kiew, un autre <:orps fut battu et Geiza dut aller venger les prisonniers mutilés avec barbarie : Wladimirko de Swenigrod fut obligé de céder au prince de Kiew et de payer un fort tribut. C'était là une guerre qui n'avait pas d'autre
intérêt ni d'autre motif que les relations de parenté du roi; au contraire^ Bêla m (1189), s'il renonça au projet qu'il avait d'abord formé d'établir son fils André comme prince de Gallicie et abandonna cette souveraineté à un prétendant russe, contraignit du moins celui-ci à reconnaître la suzeraineté de la couronne hongroise, et le titre de roi de Gallicie fut dès lors porté par les successeurs d'Arpâd. Telle est l'origine des prétentions élevées par l'Autriche sur la Gallicie lors du partage de la Pologne.
Les rapports avec la Bohême furent encore plus importants et plus compliqués, soit comme hostilité, soit comme alliance. Les premiers Arpâd, Koloman surtout, avaient très bien compris que les deux pays étaient faits pour s'entendre et pour se rendre de mutuels services. Les conseillers d'Etienne II eurent la malencontreuse idée de resserrer ces liens par une entrevue (1116). Il est difficile de s'expliquer au juste comment ce projet pacifique dégénéra en tragédie sanglante, car des deux côtés on s'attribua la victoire.
Sobieslas semblait s'annoncer comme un ennemi mortel des Hongrois ; mais, tout au contraire, ayant épousé une fille de l'aveugle Almos, une soeur de l'aveugle Bêla, il devint ensuite le meilleur et le plus fidèle allié de celui-ci pendant les trop courtes années de son règne. Il leur accorda contre les 'Grecs une armée auxiliaire. Plus tard, il se prononça pour eux contre les Polonais et contribua à sauver son beau-frère. Malheureusement, les fils de Sobieslas ne furent pas appelés par le peuple bohème à leur succéder (1140), et s'enfuirent à la cour de Hongrie, de sorte que les relations se trouvèrent refroidies pour quelque temps. Mais Wladislas II obtint pour un de ses fils la main d'une fille de Geiza, et la bonne harmonie fut rétablie. Les Hongrois se trouvèrent heureux d'en profiter (1164) pendant la lutte des deux Etienne, lorsque Manuel intervenait dans ces querelles pour asservir leur pays, comme nous le verrons plus loin.
Si des frontières du nord nous nous transportons au sud-ouest, nous trouvons la république de Venise et la rivalité pour la possession de l'Adriatique. Il ne s'agit plus ici de relations personnelles, bonnes ou mauvaises, entre deux familles souveraines, mais d'intérêts permanents et d'une lutte à peu près constante avec ou sans guerre déclarée. La mort d'un adversaire aussi redoutable que Koloman semblait une admirable occasion de revanche, et Dandolo ne manque pas d'y voir une intervention de la Providence en faveur du peuple vénitien.
Le doge Ordelafio Falieri envoya une ambassade à Constantinople pour demander à l'empereur son alliance et des subsides, en l'assurant du dévoûmeut de la République et des services quelle allait lui rendre en combattant les Hongrois. Ayant obtenu de ce côté ce qu'il voulait, le doge équipa une grande flotte et attaqua, en personne, les places fortes de la côte (1115), qui tombèrent presque toutes on son pouvoir, excepté les citadelles que des garnisons magyares défendaient. Les villes, qui espéraient
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alors le maintien de leurs libertés, ne répugnaient point à ce changement, surtout après une tentative manquée de la garnison de Spalato pour surprendre et désarmer les habitants de la cité avec la connivence de l'archevêque Manassès. Les efforts du ban de Croatie ne réussirent qu'à lui attirer une défaite, et les troupes de Zara se rendirent. Les Vénitiens, rudes vainqueurs, ramenèrent chez eux des otages et des captifs.
Tout le pays était donc perdu; les conseillers d'Etienne II voulurent prendre une revanche immédiate, et cette fois ils déployèrent beaucoup d'énergie. Une nouvelle armée vainquit et tua le doge Ordelafio; son successeur, le vieux Domenico Michieli, ne voulut pas continuer cette lutte inégale sur la terre ferme ; mais ses habiles ambassadeurs obtinrent un traité qui laissait aux Vénitiens ce qui leur était vraiment utile, la possession de Zara et des îles, c'est-à-dire le commerce maritime et un lieu de débarquement. La Dalmatie continentale fut bientôt réconciliée par une sage politique. Ses populations, essentiellement commerçantes, ne tardèrent pas à comparer la rusée, mais dure et jalouse domination de Venise avec la domination par moments brutale et guerrière, mais après tout libérale^ des souverains hongrois. Leur clergé, très jaloux de son indépendance, supportait avec peine la suprématie, imposée par Saint-Marc, du patriarche de Grado. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se soient une troisième fois soulevés (1171), et n'aient fait qu'une soumission apparente. Lorsqu'en 1180 le palatin Farkas parut en Dalmatie avec un petit corps de troupes, les habitants de Zara se soulevèrent encore. Une flotte vénitienne s'efforça vainement de les réduire ; un peu plus tard, elle fut attaquée dans les eaux de Trau par les Hongro-Dalmates qui restèrent victorieux, échec sensible pour l'orgueil de l'ambitieuse République. La Dalmatie était redevenue hongroise tout entière.
On voit que le royaume fondé par Saint Etienne avait, en définitive, traversé glorieusement le douzième siècle et conjuré les périls qui menaçaient les frontières du nord et du sud-ouest ; mais les principales menaces lui vinrent, comme nous l'avons indiqué déjà, des deux empires voisins. Il est temps d'étudier à part ces relations, en commençant par l'empire germanique.
Au temps d'Etienne II et de l'aveugle Bêla, elles furent pacifiques, presque amicales. Ainsi, lors de l'invasion polonaise, destinée à renverser Bêla en faveur de Boris, l'évêque de Zara vint trouver Lothaire II à la Diète de Magdebourg (1135) et obtint son intervention, qui fut aussi utile que celle du fidèle Sobieslas. L'empereur Conrad fut plus ambitieux: il voulut se servir de Boris comme le puissant Henri III s'était servi de Pierre cent ans plus tôt ; mais les temps étaient changés. Lorsque Boris, avec quelques soldats d'Autriche, eut surpris la ville de Presbourg (1146), l'indignation fut générale en Hongrie, et une grande armée fut sur pied en très peu de temps. La garnison de Presbourg, n'espérant pas de secours^ n'attendit pas l'assaut pour négocier son départ. Le duc Henri Jasomirgott,
■de Bavière, margrave d'Autriche, arriva enfin avec une armée bavaroise et saxonne qui rencontra les Magyars entre Mosony et la Leitha. Les bonnes dispositions prises par Bélus, et une grande supériorité numérique assurèrent la victoire des défenseurs du pays. Il est certain que dès lors il n'y eut plus de semblable tentative de la part des empereurs.
Conrad lui-même n'y avait point pris part, mais l'année suivante (1147), il demanda à traverser la Hongrie pour marcher au secours de la Terre Sainte avec une foule de seigneurs et de prélats. Les Hongrois ne prirent pas plus de part à cette seconde croisade qu'à la première. Ils reçurent bien les Français de Louis VII, et se bornèrent à laisser passer leurs voisins que les événements récents ne disposaient pas à une exacte discipline et au respect des habitants ; aussi se plaignit-on beaucoup de leur conduite.
Lorsque Frédéric Barberousse fut devenu empereur, les difficultés de sa politique en Italie l'obligèrent à ménager les Hongrois, qu'il aurait voulu soumettre. Il renonça au projet un moment formé de protéger le prétendant Etienne contre son frère Geiza II, et obtint (1158) une troupe d'élite d'archers à cheval magyars qui contribua, dans l'armée du duc d'Autriche, à la prise de Milan. Ce qu'il aurait désiré plus encore, c'eût été de voir reconnaître par ses voisins l'anti-pape impérialiste Victor IV, et il sembla obtenir cette reconnaissance au concile de Pavie. Mais le primat Bânfy, zélé partisan de la Cour de Rome, réussit à rapprocher son souverain d'Alexandre III; il y réussit au point que Geiza, qui avait conservé un bon souvenir du passage de la croisade de Louis VII à travers ses États? écrivit au roi de France pour faire alliance avec lui contre l'Empereur, auteur du schisme. Les relations avec la France devinrent aussi plus fréquentes et aboutirent au mariage de Bêla III avec Marguerite de France.
Pendant les alternatives d'amitié et d'hostilité avec l'Empire alternatives compliquées d'alliances de famille avec les ducs d'Autriche, une partie de la haute noblesse allemande continuait à venir s'établir en Hongrie. Plus tard (1188), on vit arriver à la cour de Bêla III l'archevêque de Mayence, demandant pour l'armée impériale, qui marchait à la délivrance de la Terre. Sainte, le libre passage et le droit d'acheter des vivres. Chose singulière, à mesure que le zèle pour la croisade tendait à diminuer en Occident, ce zèle au contraire commençait à se montrer en Hongrie: si Bêla n'alla pas en Palestine plus que ses prédécesseurs, il regretta ds n'y pouvoir aller, et il fit vœu de s'y rendre un jour. En attendant, il accorda avec empressement tout ce qu'on lui demandait ; des magasins de vivres furent préparés sur la route des croisés. A la fin de mai 1 1 89, l'Empereur reçut de Bêla le plus cordial accueil.
Reste l'empire d'Orient : il n'a eu à aucune autre époque des relations aussi importantes avec les Hongrois que pendant le douzième siècle, son dernier répit glorieux sur la pente de la décadence. Il faut se rappeler que l'empereur Jean Comnène, surnommé Kalojohannes, avait épousé une
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fille de Saint Ladislas, et que par conséquent lui-même et son fils Manuel étaient parents des rois magyars. La protection qu'il accorda au vieil Almos fugitif et à ses partisans, irrita Etienne II qui, en 1 1 28, s'empara de Branizowa au-dessous de Belgrade, et emporta les pierres des remparts pour fortifier Semlin. Comme il ne rencontra pas de résistance sérieuse, il qualifia l'empereur de vieille femme poltronne. L'année suivante, il en fut tout autrement : si de nombreux auxiliaires bohèmes étaient venus fortifier les Hongrois, la cour de Byzance avait envoyé sur le Danube une armée composée en grande partie de Persans et de Génois. Dans cette lutte que Kalojohannes dirigea en personne, le feu grégeois, l'habile tactique byzantine et la rupture accidentelle des ponts de bateaux, causèrent la défaite des Magyars. Il est vrai qu'ils prirent ensuite leur revanche et reconquirent la Sirmie, sinon Belgrade. L'empereur ne sauva que difficilement son armée et saisit la première occasion de traiter.
Tout cela n'était qu'un prologue. L'empereur Manuel, qui succéda à son père, et qui, fils du plus beau des Byzantins et d'une Hongroise, réunissait à une force herculéenne et à un indomptable élan les ressources de la politique la plus secrète et la plus profonde, résolut de compenser, au détriment de ses voisins d'Europe, les pertes infligées à l'empire en Asie par les Musulmans; il a même certainement voulu arriver à faire de la Hongrie tout entière une province vassale. En 1 1 50, le Serbe Bélus, tuteur énergique de Geiza II, son neveu, voulut prévenir ces projets en persuadant au prince de Serbie, Tschudomil, d'échanger contre la suzerainetéhongroise celle de Byzance. Manuel, occupé contre Roger II de Sicile, ne put d'abord s'y opposser, mais il revint bientôt, vainquit Tschudomil en combat singulier et le força à devenir son sujet. Puis il envoya Boris, dont il se fit longtemps un instrument, ravager les bords de la Temes; lui-même conquit la Sirmie et vainquit complètement Geiza, revenu du Russie. Après une trêve de deux ans, l'ambition d'Andronic Comnène, qui voulait renverser Manuel, permit à Geiza de retourner contre son adversaire l'arme dangereuse des rivalités princières et des guerres civiles ( 1 1 55). Les Hongrois, dans cette occasion, s'aventurèrent beaucoup au sud du Danube et se virent coupés de leurs communications avec le fleuve; plus heureux que sages, leur furieux élan leur procura un avantage complet sur la tactique byzantine, et chose plus utile qu'une victoire, la mort de Boris. Manuel conclut alors la paix avec restitution mutuelle des prisonniers et des conquêtes.
Il n'abandonna pas pour cela ses projets: le prince Éfienne, frère de Geiza, oncle du jeune Etienne III, joua, entre ses mains, le rôle de Boris,, surtout depuis 1161. Prévoyant les services que lui rendraient les embarras d'une minorité en Hongrie, Manuel avait eu l'habileté d'écarter Bélus, le plus habile des généraux et des conseillers de Geiza, en le nommant prince de Serbie, de son pays d'origine : de sorte qu'à la mort de Geiza son jeune
fils se trouva, bien que roi couronné, à la merci des Grecs, et dut s'enfuir à Presbourg. Manuel triomphait enfin : son protégé devenait roi de Hongrie, et obtenait de l'archevêque de Kalocsa un simulacre de couronnement. Le roi, qui devait sa couronne à l'empereur, lui témoignait sa gratitude en lui cédant la Sirmie avec Semlin et en remplissant sa cour de Byzantins: n'était-ce pas Manuel qui avait déclaré que, d'après les lois du royaume, c'était le frère et non le fils qui devait hériter ? N'étaient-ce pas ses troupes qui imposaient silence aux mécontents hongrois ? A vrai dire. Manuel avait trop bien réussi : le peuple magyar, irrité de cette domination imprévue d'un empire méprisé, se souleva dès le départ des troupes byzantines et renversa leur protégé; l'empereur n'avait pas disposé longtemps du trône de Hongrie. Il ressaisit très habilement l'avantage en feignant de se réconcilier avec Etienne III rétabli, et en faisant venir à sa cour le prince Bêla, destiné
à devenir son gendre et son héritier: manière indirecte et plus sûre de réunir un jour les deux États. En attendant, il réclama pour Bêla la Dalmatie à titre d'apanage et ne l'obtenant pas il "recommença la lutte (1163): cette fois, il eut en face de lui les auxiliaires tchèques. Laissons parler un des chroniqueurs de la Bohême en abrégeant son récit. » Notre roi promet de porter secours à la reine et au jeune roi de Hongrie, de sorte que les ambassadeurs retournent joyeux.
Les principaux chefs sont convoqués à Prague ; les uns trouvent excellent le projet du roi, les autres le trouvent absurde, disant qu'ils n'avaient jamais entendu parler d'un roi de Bohême faisant un roi de Hongrie. » Notre roi leur répond : Je vais seulement défendre contre ses ennemis un souverain légitime, que ceux qui ne veulent pas me suivre s'adonnent aux jeux des femmes et à l'oisiveté. L'armée entre donc en Hongrie et marche contre les Grecs. A droite, à gauche, sur un grand espace, on ne voit personne, car les habitants s'étaient enfuis. Voyant cela, beaucoup des nôtres se répandent dans la contrée, pillant, emmenant ou tuant les troupeaux, brûlant les maisons. Le roi de Hongrie qui s'était retiré au-delà de la Theiss, par crainte des Grecs, vient à la rencontre d'un aussi important secours, et les deux princes se donnent le baiser de paix. L'empereur voulant savoir à quoi s'en tenir sur cette arrivée, fait venir un Morave nommé Bogutta, qui était arrivé à une haute faveur à la cour de Byzance, et l'envoie auprès du roi de Bohême pour lui rappeler le bon accueil qu'il a reçu lors de la croisade. Il revient bientôt annoncer que Wladislas ne veut point se retirer, et qu'il établit ses tentes près de l'armée grecque, en vue d'un
Bijou émaillé trouvé dans la tombe de Bêla m.
(Au Musée National.)
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prochain combat. L'empereur, après en avoir conféré avec son conseil, repasse le Danube avec quelques troupes, laissant le reste à Etienne son allié, lequel battit en retraite pendant la nuit. La matin venu, les nôtres prennent le camp, rempli d'innombrables richesses, et se livrent à la poursuite. A cette nouvelle, l'empereur déclare à Wadislas par ambassadeur, qu'il n'est venu que dans l'intérêt des rois. La paix se négocie et des présents magnifiques sont échangés. Notre roi se retire et reçoit de nouveaux présents de la reine de Hongrie. «
Manuel n'avait voulu que se débarrasser des Tchèques ; il ne renonçait pas à soutenir Etienne IV, ou plutôt à imposer sa tutelle à la Hongrie, tout en continuant à préparer Bêla au rôle de souverain des deux États. Un soulèvement furieux du peuple magyar chassa les Grecs et leur fit perdre Semlin, où le prétendant périt. Ce fut alors, pendant deux ans (1164 — 1166), une lutte sur tous les points, en Dalmatie, en Transylvanie, sur le Danube, avec des retours de fortune dont nous éviterons le monotone récit. Qu'il nous suffise de remarquer l'étonnante énergie du vieil empire, son habileté à se procurer des troupes de toute nation et à leur communiquer une vigueur capable de lutter contre l'élan magyar. Ainsi le palatin vainqueur avait élevé un énorme ossuaire avec les dépouilles des Byzantins : l'année suivante, ce sinistre aspect inspira à une nouvelle armée impériale une ardeur de vengeance qui lui procura cette fois la victoire.
Lorsque Bêla III devint roi (1173), les hostilités avaient cessé depuis peu d'années ; Manuel vieilli, obligé par la naissance tardive d'un fils à renoncer à ses projets d'union, n'eut plus d'autre désir que de vivre en relations amicales avec son gendre et de conserver ses conquêtes. Il entreprit une expédition contre le sultan d'Iconium, et obtint sans peine un corps auxiliaire hongrois, commandé par le ban de Croatie et le vajvode de Transylvanie. Cette petite croisade ne fut pas heureuse: dans un défilé du Taurus, le dernier grand successeur de Constantin, blessé et sur le point de périr, fut sauvé par deux Magyars. Bêla aurait pu profiter de ce désastre pour reprendre la Sirmie et la Dalmatie, dont la population l^^ppçlait, mais il attendit respectueusement la mort de Manuel (1180) pour rattacher ces deux provinces à son royaume. Dès lors, les souverains de Hongrie n'eurent plus à redouter la puissance de l'Empire grec, mais sa décadence rapide qui allait le livrer, d'abord aux croisés latins, et plus tard aux Turcs. Déjà Bêla intervint entre les prétendants qui se disputaient le trône de Constantinople : les rôles étaient renversés.
Nous avons essayé de présenter avec ordre ces faits compliqués de l'histoire hongroise pendant le douzième siècle. Malgré les fautes des souverains, les dissensions de la famille royale et les ambitions étrangères, le royaume fondé au onzième siècle par les grands rois n'avait été ébranlé par aucun péril.