LA CONSTITUTION DE
Deux forces n'avaient cessé de grandir depuis la mort de Koloman : d'une part la féodalité et dans la féodalité l'oligarchie, d'autre part, la puissance temporelle du clergé, et au-dessus du clergé et du royaume la suprématie pontificale. Chose qui semble étrange et contradictoire, c'est précisément parceque la monarchie était la plus vigoureusement constituée du continent européen, qu'elle était condamnée à s'affaiblir elle-même ; le pouvoir royal avait une telle importance, qu'une compétition princière mettait tout en question et que, pour s'en défendre, il fallait donner, prodiguer de toutes parts. Chose singulière, c'est des droits sur la monnaie royale que le primat retenait une somme énorme : rien ne peut-il mieux montrer quelle place tenait le clergé dans les affaires même séculières du royaume ! D'ailleurs le mouvement qui portait l'Europe latine vers l'omnipotence pontificale dans le siècle d'Innocent III. ne pouvait manquer d'entrainer la Hongrie.
Bêla III laissait deux fils : Emmerich qui fut roi de 1 1 96 à 1 205, et André, qui devait lui succéder (1205 — 1235). André, menacé de l'interdit avec tous ses partisans, ne renonça pas à toutes prétentions à la couronne, mais un arrangement à l'amiable intervint entre les deux rivaux. L'anarchie n'en recommença pas moins : heureusement le roi vainqueur, qui poursuivait son frère en Autriche (1199), fut-il arrêté par l'intervention d'un légat et de l'archevêque de Mayence.
Les guerres civiles allaient encore recommencer, lorsque la mort du petit souverain permit à André II. de monter enfin sur le trône, en prononçant le serment de respecter toutes les franchises et propriétés accordées par ses prédécesseurs.
On pouvait croire la tranquilité revenue, et l'on en était plus éloigné que jamais. La nouvelle reine, Gertrude, fille du duc de Méran, dans le Tyrol, avait déjà donné de mauvais conseils à son époux : l'un de ses premiers actes, une fois arrivée au pouvoir souverain, fut d'obtenir l'archevêché de Kalocsa pour son frère Berthold, l'un des plus scandaleux prélats de son siècle. Son ignorance et ses mauvaises moeurs étaient si notoires qu'Innocent III ne se décida pas sans peine à lui envoyer le pallium; toutefois le Saint-Siège finit par céder, et Berthold fut comme sa soeur un fléau pour son pays d'adoption.
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Tous deux s'entourèrent de créatures indignes qui achevèrent de les gâter par leurs conseils. Chaque année, ils devenaient plus exigeants: non content d'un siège archiépiscopal qu'il déshonorait, Berthold voulut être ban de Slavonie, comte de Bodrog et de Bacs, voïvode de Transylvanie. Il voulait être l'égal du primat, toucher le dixième des droits sur la monnaie, être chargé du couronnement des rois (le fils aîné d'André, depuis Béla IV, fut couronné de très bonne heure).
Ces prodigalités et bien d'autres n'empêchaient pas la reine d'accumuler des trésors comme ceux qui accompagnèrent la petite princesse Elisabeth, fiancée à Louis de Thuringe. Le mécontentement grandissait et amenait des complots de toutes parts; après une tentative manquée pour faire venir de Constantinople un neveu de Béla III, les conjurés profitèrent d'une absence du roi, occupé en Gallicie.
En nouveau crime de Berthold leur donna un chef redoutable dans la personne de Bank, le palatin du royaume. L'épouse de ce haut dignitaire fut l'objet du plus coupable attentat de la part de l'indigne archevêque et la reine fut accusée de complicité par la voix publique. Les amis de Bank résolurent de le venger dune manière terrible. On a prétendu que l'archevêque Jean de Cran, qui haïssait les Méran, interrogé par les conjurés sur la légitimité de leur projet, aurait fait une réponse d'oracle, pouvant être interprêtée à volonté comme un encouragement ou une protestation.
Quoi qu'il en soit, la reine fut massacrée avec un certain nombre de ses courtisans; les jeunes princes furent sauvés, non sans peine, par leur gouverneur. Quant à l'archevêque, cause directe de toutes ces horreurs, il s'enfuit avec un trésor volé.
André revenait de Gallicie, pays qui lui avait coûté, et lui coûta encore par la suite, bien des efforts stériles. Les habitants de cette contrée ne voulaient absolument pas être réunis à l'Église latine, et les Hongrois se rendaient odieux à leurs yeux en voulant leur imposer cette union, d'abord sous un de leurs princes, Daniel, qui fut massacré, ensuite sous le prince Koloman, qui ne put jamais établir son pouvoir d'une manière durable.
C'est à la suite d'une des phases de cette interminable entreprise que le roi retrouva son trône couvert de sang et déjà menacé par les prétentions de son fils ou des courtisans de son fils Béla. Sa douleur conjugale ne paraît pas avoir été de longue duré, car il se remaria dès l'année 1216 avec Yolande de Courtenay, proche parente des empereurs latins de Constantinople. Sa pensée revenait à la croisade et à son ancien voeu, qu'il se reprochait sans doute d'avoir négligé trop longtemps.
D'ailleurs, pourquoi ne deviendrait-il pas lui-même le césar catholique de Byzance ; pourquoi n'accomplirait-il pas à son profit et au profit de son Église l'union rêvée jadis par Manuel au profit de son empire
vieilli? Un moment il crut toucher à ce but, car les électeurs le désignèrent ; mais Honorius III, redoutant pour l'Orient la prépondérance hongroise, lui préféra son beau-père, qui fut couronné à Rome, et André dut se borner à songer à Jérusalem.
Spalato fut désigné comme le point de départ de l'expédition. Mais il fallait des guerriers, de l'argent, des vaisseaux, et dans l'état où se trouvait le royaume, rien de tout cela n'était facile à se procurer. Les Véni-
Premier grand sceau d'André II.
tiens, dont on ne pouvait se passer pour avoir une flotte, en agirent avec le roi de Hongrie comme un rlwi usinier avec un grand seigneur ruiné. Ils se firent céder à perpétuité la précieuse Zara, plus le droit d'importer dans le royaume toutes leurs marchandises, les unes moyennant un faible droit, les autres sans rien payer.
De plus une fort belle somme était stipulée pour la location des navires et devait être acquittée en quatre échéances rapprochées. Pour avoir
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assez d'argent il fallut force emprunts, force impôts et jusqu'aux vases sacrés et aux plus rares trésors des églises, tels que la couronne de Gisèle et le calice enrichi de pierreries de l'abbaye de Tihany. Quant à la composition de l'armée, il dut recourir à de nombreux étrangers, car la nation magyare n'avait pas changé de sentiment comme la famille royale au sujet des croisades.
Partie de Spalato à la fin d'août 1217, la flotte d'André II s'arrêta d'abord à l'île de Chypre, où les chefs de la féodalité d'outre-mer lui firent grand accueil. On débarqua ensuite à Ptolémaïs. Les premières expéditions furent assez heureuses, notamment une attaque héroïque jusqu'à l'imprudence dirigée contre le Mont-Thabor. Mais les succès s'arrêtèrent là : les brouillards du Liban découragèrent le roi de Hongrie qui retourna dans l'île de Chypre où il fut quelque temps malade.
Les mauvaises nouvelles qu'il reçut de ses Etats le décidèrent à revenir malgré toutes les représentations. Il fut toute sa vie reconnaissant envers l'ordre des Hospitaliers des services qu'il lui avait rendus il accorda, soit aux chevaliers de Terre-Sainte, soit aux maisons de son royaume, des revenus considérables sur les salines de Transylvanie. Dans les diverses étapes de son retour il n'oublia pas cette politique de mariage que même les plus médiocres des Arpâd ont constamment pratiquée : à Antioche on le voit fiancer son plus jeune fils avec la fille du roi Léon d'Arménie ; à Nice^ il obtient pour son héritier Bêla la fille de l'empereur Théodore Lascaris, et la ramène avec lui ; en traversant la Bulgarie il promet sa fille Marie au nouveau roi nommé Asan, mariage qui s'est accompli un peu plus tard.
Il retrouva la Hongrie encore plus malheureuse qu'avant son départ. Toutes les causes que nous avons analysées plus haut la mettaient à deux doigts d'une dissolution complète, depuis qu'avaient disparu les caractères tenaces des souverains de l'âge précédent. La décadence rapide de la classe des simples hommes libres continuait, et par suite la décadence militaire : le système qui consistait à grouper une population vigoureuse autour des châteaux, des johbagyones castri, ce système commençait lui aussi à être entamé.
Encore si la noblesse, fort nombreuse après tout, avait continué à former une nation amie : mais non, les grands vassaux du royaume, les johbagyones regni comme on les appelait quelquefois, formaient une oligarchie tous les jours plus absorbante.
Inconcevable faiblesse !
André II qui, dans une lettre écrite à Honorius III en 1219, se plaignait de l'effroyable diminution de ses revenus, ce même André II accordait presque en même temps l'hérédité et l'inviolabilité des donations et dignités de toutes sortes conférées à titre temporaire par ses devanciers!
C'était l'édit de Kiersy-sur-Oise de la monarchie magyare: elle était
menacée d'un véritable démembrement en un plus ou moins grand mombre de petites souverainetés.
Mais de l'excès même du péril vint le salut. Le peuple noble n'était pas disposé à laisser périr la patrie sous les coups de l'oligarchie et du caprice royal ; il sentait la nécessité d'imposer un frein à l'arbitraire prodigue du roi dans l'intérêt même du royaume et de la royauté.
Le clergé ne semblait pas en état de donner de grandes espérances: sa richesse croissante et sa puissance féodale l'avaient étrangement corrompu; les biens immenses dont il disposait faisaient l'objet de contestations incessantes dont les documents se comptent par milliers au treizième siècle. Les deux archevêchés étaient livrés à des rivalités passionnées qui envenimaient les discordes civiles. Les couvents des Bénédictins, des Prémontrés, de l'ordre de Citeaux, bientôt des ordres mendiants, les maisons de Saint- Jean et du Temple étaient de petites puissances indépendantes, souvent en lutte avec les seigneurs ou les villes royales. L'évêque de Cinq- Eglises était accusé d'inceste, l'évêque de Vâcz de concussion et de débauches; l'indigne Berthold n'était donc pas une exception.
Toutefois le clergé comptait dans ses rangs des hommes énergiques dévoués à leur patrie, comme par exemple Ugolin, archevêque de Kalocsa. Il y en avait même parmi les grands dynastes et les courtisans. Le prince Bêla devint le chef de ce parti qu'on pourrait appeler le parti des réformes, et auquel le pape rendit service en s'opposant à une guerre civile où il aurait peut-être succombé.
L'oligarchie accueillit avec inquiétude un édit royal qui lui ordonnait de réunir aux châteaux les terres occupées et de remettre en liberté les populations de ces domaines. Bientôt les hommes les plus dévoués des divers ordres de la nation, croyant avec raison qu'un des grands malheurs de l'époque venait de l'absence presque complète de diètes, en firent convoquer une pour l'année 1222.
C'est dans cette importante assemblée que fut rédigée et votée la Constitution qui porte le nom de huila aurea, et qui présente d'assez grandes ressemblances avec la Grande Charte que la noblesse anglaise venait d'arracher au roi Jean. Comme la Grande Charte, elle préserve les intérêts plutôt nobiliaires que populaires, avec cette différence essentielle qu'elle est dirigée, non par la haute aristocratie, mais contre elle ; comme la Grande Charte, elle n'a pas remédié à tous les abus dans l'avenir. Mais comme la Grande Charte elle a introduit dans l'histoire du pays une ère constitutionnelle que nul n'a réussi depuis à méconnaître ou à faire oublier.
Au surplus, nous allons mettre sous les yeux du lecteur ce document dans son entier, car l'ordre, et quelquefois le désordre des décisions qui y sont prises a quelque chose d'original et qu'une analyse ne saurait conserver.
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»Au nom de la sainte Trinité et de l'indivisible Unité, André, par la grâce de Dieu, roi héréditaire de Hongrie, Dalmatie, Croatie, Rama, Serbie, Galicie et Lodomérie. Comme la liberté, fondée par Saint-Etienne, celle des nobles comme celle des autres habitants de mon royaume, a été sur plusieurs points diminuée par le bon plaisir de quelques rois qui tantôt se vengaient avec colère, tantôt écoutaient des hommes méchants ou égoïstes, nos nobles ont assiégé nos oreilles et celles de nos prédécesseurs de prières pour une réformation de notre royaume.
» Voulant satisfaire à leurs demandes comme c'est notre devoir, surtout ces affaires ayant fait naître entre eux et nous de grandes amertumes fatales à la dignité royale — qui peut mieux que personne les apaiser — nous garantissons à eux et aux autres habitants denotre pays la liberté octroyée par le saint roi, et nous ordonnons d'autres mesures salutaires à notre royaume, comme il suit :
»1. Nous établissons que nous sommes obligé chaque année à la fête du saint roi (20 août), à moins d'être empêché par une affaire urgente ou par une grave maladie, de tenir une assemblée solennelle à Albe royale, et si nous ne pouvons paraître, le Palatin tiendra notre place et tous les nobles à qui cela plaira pourront se réunir en liberté.
»2. Nous voulons aussi que ni nous ni nos successeurs en aucun temps, nous ne fassions prisonniers des nobles, et ne les livrions au châtiment pour favoriser un plus puissant, à moins qu'ils n'aient été poursuivis ■et régulièrement condamnés.
»3. Nous ne ferons lever sur les terres des nobles aucun impôt. Sur les gens d'église non plus, nulle contribution.
»4. Si un noble meurt sans laisser de fils, la fille a le quart de son bien; du reste il dispose comme il veut, et si surpris par la mort il n'a pu rien ordonner, le bien va aux plus proches parents, et à défaut de parents, au roi.
»5. Les comtes suprêmes ne doivent pas rendre de sentences sur les possessions des nobles, à moins qu'il ne s'agisse d'argent ou de dîmes. Les juges ne peuvent juger que les gens de leur château. Contre les voleurs les bilochs royaux doivent rendre justice, mais aux pieds du comte •suprême.
»6. Il n'est pas permis de déférer des voleurs sous serment à la réunion des habitants du village.
»7. Si le roi entreprend une campagne au dehors, les nobles ne sont tenus d'aller avec lui qu'à ses frais, et ne peuvent après son retour être accusés devant aucun tribunal militaire, quand même ils n'auraient pas obéi à son ban. Mais si un ennemi envahit le pays, tous sont tenus de partir. Quand nous conduisons une armée hors du pays, tous ceux qui ont un fief doivent la suivre à nos frais.
»8. Le Palatin juge tous les habitants de notre royaume sans dis-
tinction, mais il ne peut conduire jusqu'au bout, sans nous en informer^ un procès qui entraîne, pour un noble, la perte de la tête ou des biens. Comme juge il ne peut avoir d'autre lieutenant que notre comte de la cour.
»9. Notre comte de la cour (plus tard judex curiae, orszdgMrâ),. peut, lorsqu'il demeure à la cour, juger chacun et partout, terminer les procès commencés; mais dès qu'il séjourne sur ses domaines, il ne peut exécuter une sentence ni appeler des parties à son tribunal.
»10. Si un baron du royaume qui a un emploi succombe dans la guerre, un emploi analogue sera donné à son frère ou à son fils; si un noble meurt de la même manière, son fils sera récompensé comme le roi
le jugera convenable.
» 11 . Les hôtes, les hommes honorables qui s'établiront dans le pays, ne peuvent être appelés à aucune dignité sans l'approbation delà Diète.
» 1 2, Les épouses des morts même condamnés légalement ou tombés en duel, ou morts d'une façon quelconque, ne peuvent perdre leur dot.
»13. Les Grands doivent suivre la cour ou voyager de manière à n'opprimer ni ne dépouiller les pauvres.
»14. Un comte suprême qui ne se conduit pas honorablement comme son emploi l'exige, ou qui ruine le peuple de son comitat, doit, s'il en est convaincu, être déposé de sa dignité devant tout le pays, et contraint à restitution.
»15. Les écuyers, menins, fauconniers du roi, ne doivent pas entrer dans les villages des nobles.
»16. Nous ne donnerons pas dorénavant les comitats et les emploisà titre héréditaire.
»17. Personne ne peut être dépouillé de possessions qu'il doit à de notables services.
»18. Nous permettons aux nobles, grands ou petits, sans excepter notre fils, d'être sur un pied d'égalité; ils ne doivent non plus souffrir-
Sceau double d'André II.
(Face.)
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aucun dommage dans leurs possessions. Nous n'accueillerons pas un homme régulièrement condamné par notre fils, et nous ne terminerons pas un procès commencé devant lui ; notre fils observera de son côté la même règle.
» 1 9. Les jobbagyones castri doivent être maintenus dans la liberté que leur a donné le saint roi Etienne, de même que les^ hôtes de toute nation, selon la liberté qui leur a été donnée dans le principe.
»20. Les dîmes ne doivent pas être levées en argent, mais en produits de la terre, vin et grains; si les évèques s'y refusent, nous ne les soutiendrons pas.
»21. Les évêques ne sont pas tenus de fournir la dîme que paient les possessions des nobles pour nos chevaux, ni leurs gens d'apporter la dîme sur les possessions royales.
»22. Nos cochons ne peuvent paître dans les bois et les prairies des nobles malgré eux.
»23. La nouvelle monnaie a cour chaque année de Pâques à Pâques, et les deniers doivent être comme au temps du roi Bêla.
»24. Les comtes de la chambre de la monnaie, les employés du sel et des contributions doiventê tre des nobles de notre royaume ; on ne peut nommer ni Ismaélites ni Juifs.
»25. On ne peut garder le sel dans l'intérieur du pays, seulement à Szabolcs, Regécz et aux frontières.
■»26. A l'étranger ne peuvent être données des possessions de terres; celles qui ont été données ou vendues devront revenir au peuple du pays par rachat.
»27. La contribution de Croatie sera levée comme il a été fixé par le roi Koloman.
»28. Aucun puissant ne peut soutenir un homme régulièrement condamné.
»29. Les comtes suprêmes doivent se contenter du revenu régulier de leur emploi.
Sceau double d'André IL (Revers.)
»30, Les quatre barons du royaume, le Palatin, le Ban, les comtes du roi et de la reine exceptés, nul ne pourra recevoir deux emplois de l'État.
»31. Et comme cet octroi et cette ordonnance doivent être à jamais valables pour nos successeurs, nous faisons écrire sept copies identiques revêtues de notre sceau d'or, pour que l'une soit envoyée au seigneur Pape et déposée dans ses registres, une autre aux hospitaliers, une autre au Temple, la quatrième au roi, la cinquième au chapitre de Gran. la sixième à celui de Kalocsa, et la septième entre les mains du Palatin, car le Palatin doit, ayant ces décisions toujours devant les yeux, ne jamais s'en écarter, et ne pas permettre que le roi, ou les nobles s'en écartent, afin qu'ils jouissent de leur liberté, et qu'ils soient d'autre part fidèles à nous et à nos successeurs, ne refusant pas à la couronne royale la légitime obéissance. Mais quelqu'un de nos successeurs, ou nous-même, voulût-il agir contrairement à notre ordonnance ; les évêques, les autres grands et les nobles de notre royaume, réunis ou séparés, présents ou à venir, ont le libre droit de faire remontrance et de résister à nous ou à nos successeurs, sine nota alicujus infidelitatis.^^
Telle est cette loi remarquable, maintes fois invoquée depuis et dont le dernier article, redoutable sanction des précédents, a paru justifier plus d'une insurrection, même dans ces derniers siècles. La bulle d'or de 1222 n'est certainement pas une constitution toute d'une pièce, conforme à des principes absolus et aux résultats d'une étude patiente; c'est un ensemble de mesures adoptées en vue d'une situation particulière et de périls imminents.
Elle n'a point supprimé ce qui existait déjà en Hongrie du régime féodal et n'en a même pas enrayé le progrès. Mais elle a sauvé la royauté de ses propres fautes et l'a fortifiée tout en lui traçant des limites; elle a empêché le morcellement territorial que l'hérédité des fonctions aurait infailliblement produit, là comme ailleurs.
Elle a conservé à la nation, avec son unité, sa vitalité politique, par la périodicité des assemblées ;
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elle a donné pour la première fois quelques garanties à la liberté individuelle; elle a au moins indiqué le principe de la responsabilité gouvernementale, en confiant au palatin le droit et le devoir d'empêcher le roi de manquer à ses serments ; et en effet, dès 1 235, on voit un palatin condamné par une diète, en vertu de cette responsabilité.
Plusieurs constitutions particulières vinrent compléter cette constitution générale. Le clergé obtint quelques nouveaux articles en confirmation de ses privilèges : le laïque qui citait un clerc devant un juge laïque s'exposait à perdre ses biens, et l'agent du roi qui voulait lever un impôt quelconque sur les biens d'Église, à être chassé comme un voleur. Les Petchénègues obtinrent de leur comte, lequel était de plein droit le palatin, un système régulier d'impôts fort modérés, et des règlements relatifs à leur service militaire. Mais la plus importante de ces chartes fut celle que les Saxons de Transylvanie reçurent en 1224, en même temps qu'un agrandissement de leur territoire.
En effet, les chevaliers teutoniques, qui avaient reçu le pays de Kronstadt douze années auparavant, travaillèrent avec une audace si imprudente à en acquérir la souveraineté, se faisant d'abord soustraire par le pape à la juridiction de l'évêque de Transylvanie, puis lui faisant accepter le Burzenland comme un fief de Saint-Pierre, que le roi André, malgré sa mollesse habituelle, ne put s'empêcher de révoquer sa donation et d'unir la région de Kronstadt à celle d'Hermanstadt, déjà possédée par les Saxons.
Les franchises octroyées alors à ce peuple affermirent son indépendance, limitée seulement par cette condition qu'un comte à la nomination du roi représentait son pouvoir et sa justice suprême. Autrement, rien ne manquait à leur autonomie, ni le droit d'élire tous leurs magistrats et jusqu'à leurs prêtres, ni le droit de s'opposer à l'intrusion de tout étranger, ni même le droit de puiser, à certains jours de l'année, dans les salines royales, ce qui était alors un grand privilège. Ils devaient en revanche payer différentes redevances et entretenir cinq cents hommes d'armes en cas de guerre défensive, cent dans le cas où le roi conduirait une armée au dehors.
Il devint bientôt nécessaire d'ajouter à la bulle d'or quelques dispositions supplémentaires. C'est le malheur des situations faussées par les abus, qu'il est très difficile de les améliorer sans tomber dans d'autres abus analogues ou contraires. Bêla, voyant l'inertie presque continuelle de son père, se précipita tête baissée dans les réformes ; avec l'inexpérience de la jeunesse il ne savait pas distinguer une usurpation coupable de la possession de bonne foi de terres précédemment usurpées. Il parcourut tout le royaume avec la préoccupation de faire rendre à la couronne tout ce qui lui revenait; et comme il était à la fois juge et partie, comme il ne s'arrêtait devant aucun obstacle, il suscita les mécontentements ou même
l'exaspération des familles ruinées par son impitoyable justice. Il s'exaltait dans ce rôle dangereux, et s'écriait, convaincu qu'il triomphait avec l'aide de Notre-Dame: »Honneur à Dieu qui procure aux Hongrois le jour de la délivrance, à la Couronne le jour de la dignité !«
Pendant ce temps son père, qui n'avait signé la bulle d'or qu'avec une répugnance quelque peu partagée par le souverain pontife, était toujours livré à l'influence de courtisans tels que le palatin Denys et le trésorier Nicolas. Ce gouvernement déplorable se livrait à toutes les exactions; malgré son zèle religieux, il affermait les impôts à des juifs et à des musulmans, qui pressuraient les chrétiens sans relâche et les réduisaient même en servitude.
L'exaspération fut telle que plusieurs collecteurs d'impôts furent massacrés, et que le jeune roi réunit le clergé et une partie de la noblesse pour sauver encore une fois le pays. La bulle d'or fut jurée de nouveau, solennellement, et sous peine d'excommunication (1231). Cinq des trente-un articles étaient augmentés des dispositions suivantes: »Les prélats sont tenus de venir aux diètes annuelles d'Albe royale; — si le palatin a mal administré, les États peuvent en indiquer un plus digne; — ceux qui ont été dépouillés de leurs possessions depuis 1222 sans une sentence régulière ont le droit de les réclamer ; — les Juifs et les Sarrazins n'exerceront aucun emploi public*
On peut dire que c'est de 1231 que date véritablement l'autorité de la bulle d'or.
Quelques années encore nous séparent de la terreur mongole; indiquons en terminant les faits principaux de cet intervalle. Le plus considérable se rapporte aux dernières années d'André II et à ses tentatives pour lever des impôts sur les . possessions de l'Église. Le primat était alors un nommé Robert, d'origine liégeoise, homme plein d'activité et d'humeur hautaine. Il venait de rendre un vrai service à son pays d'adoption en organisant sous le nom de Milkovie un évêché qui comprenait, outre le pays des Széklers, une partie de la Moldavie encore à moitié païenne. Indigné de voir le roi méconnaître l'inviolabilité des domaines ecclésiastiques, il lança l'interdit sur le royaume, avec tout l'appareil usité en pareil cas ; le refus des sacrements n'exceptait que la personne royale, devant laquelle la messe pouvait être célébrée sans cloche et portes closes; il atteignait directement et nominativement les conseillers du roi. Des négociations s'engagèrent avec la cour de Rome et le haut clergé, qui en profita avec un déplorable égoïsme, non seulement pour se faire confirmer ses privilèges, mais pour se faire attribuer de nouveaux revenus, sans plus s'occuper de la nation que si la nation n'eût pas existé.
Peu après mourut le roi André II, triste prince qui eut seulement comme d'autres triste? princes dans d'autres pays, l'honneur d'attacher son nom, bien malgré lui, à une grande oeuvre constitutionnelle. Bêla IV était
LES ROIS DE LA RACE D ARPAD
destiné à de rudes épreuves [dans son long règne; mais il avait les talents et l'énergie nécessaires pour en triompher. Lorsqu'on le vit se promener à cheval dans les rues d'Albe sous le diadème de Saint Etienne et faire jeter en prison les courtisans de son père, lorsqu'on le vit organiser fortement sa chancellerie et convoquer une diète pour exécuter son projet favori de restitutions légales, lorsque les commissaires nommés par la diète n'épargnèrent pas les usurpations commises par les ordres religieux, alors il fut évident que l'on avait affaire à un prince ferme, justicier, ami des lois et des libertés jurées.
Par sa justice même, Bêla se faisait beaucoup d'ennemis dans son royaume, et les ennemis du dehors s'efforcèrent d'en profiter, surtout le duc Frédéric d'Autriche, qui, à cette époque, fit plus leurs tentatives d'invasion du territoire magyar, mais sans réussir jamais, et non sans être obligé d'acheter une paix désavantageuse.
Un autre Frédéric, l'empereur alors tout puissant (1236), essaya d'imposer à la Hongrie sa suzeraineté et lui réclama un tribut comme chose due depuis quarante-sept ans, c'est-à-dire depuis le passage de Bar-
Portail de l'église de Jâk.
(Dessin de Charles Cserna.)
berousse. Bêla se moqua de ses exigences, et bientôt la ligue lombarde donna de l'occupation à Frédéric d'un tout autre côté. Mais bientôt luimême allait être menacé, puis atteint par un fléau destructeur, l'invasion ■des Mongols.