CHAPITRE SIXIÈME
l'invasion DES MONGOLS (1241 — 1242.)
La destinée du peuple hongrois, pendant des siècles entiers, pourrait être comparée à celle d'un converti qui sauverait sa nouvelle croyance en combattant ses frères d'autrefois. Peuple devenu chrétien seulement au onzième siècle, il a défendu l'Europe civilisée, au treizième siècle, contre les Mongols indifférents en religion, au quinzième siècle, contre les Osmanlis, musulmans fanatiques; peuple oural-altaïque, étranger à la souche aryenne, conquérant imposé à l'Europe comme un nouveau fléau de Dieu, il s'est retourné menaçant et brave, souvent vaincu, jamais découragé, contre les immenses agglomérations de tribus altaïques lancées à la conquête des pays slaves et germaniques, et peut-être des peuples latins. La première lutte de ce genre a été soutenue contre les Mongols, en 1241 et 1242, lutte beaucoup moins longue, mais encore plus foudroyante que ne devait l'être la lutte contre les Turcs; invasion meurtrière s'il en fut ravageant en long et en large un sol fertile et peuplé, mais par là même libératrice pour les contrées occidentales, puisqu'elle occupait l'avidité des vainqueurs et brisait leur irrésistible élan.
Le récit de ce sanglant épisode est donc autre chose encore qu'un chapitre de l'histoire spéciale de la Hongrie; il intéresse l'Europe tout entière, car peu d'événements ont répandu une terreur aussi générale, aussi justifiée par la réalité du danger, et les grandes questions qui s'agitaient alors, surtout la querelle du Sacerdoce et de l'Empire, tout en exerçant sur ces événements eux-mêmes une fatale influence, en ont profondément ressenti le contre-coup.
Les chroniqueurs orientaux, ces auteurs chinois résumés par le P. Gaubil dans son histoire bien vieillie mais encore utile des »Mongous«, et ces auteurs persans, arabes ou turcs dont Mouradgea d'Ohsson a si heureusement tiré parti dans sa grande histoire des Mongols, se sont fort peu occupés des guerres d'Europe, pour eux trop lointaines, et sur lesquelles ils ne possédaient que de vagues renseignements.
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Toutefois ces sources orientales nous sont précieuses par les détails qu'elles fournissent sur l'organisation militaire et sur les moeurs des Mongols, ainsi que le montre surtout l'Histoire de la Horde dorée, due à la patiente et vaste érudition de Hammer. Enfin le prince arménien Haython, dans son Historia orientalis, consacre à la guerre hongroise un court chapitre gâté par des erreurs matérielles qui surprennent chez un auteur presque contemporain.
Le peu de notions que l'Orient nous donne sur cette question spéciale, sont faites pour y introduire plutôt l'obscurité que la lumière.
En revanche, du côté des vaincus et des étrangers, témoins effrayés de l'invasion, les documents abondent. Un ecclésiastique hongrois, Roger de Vârad, qui fut prisonnier des Mongols et réussit à s'enfuir, a raconté, dans son Carmen miser abile, sa lamentable odyssée et la désolation de ses frères. Julien, l'un des religieux envoyés sur les bords du Volga par le roi Bêla IV, a fait connaître à l'avance les ennemis qui allaient assaillir sa patrie. Thomas de Spalato termine son Historia Salonitana par la description du fléau qui est venu, sous ses yeux, ravager la côte de Dalmatie. L'écho en résonnait au loin, jusqu'en France, où Vincent de Beauvais surtout, après le voyage ds Plan Carpin, se préoccupait des Tartares; iusqu'en Angleterre, où Mathieu Paris, avec bien plus de critique et de science, recueillait curieusement tous les documents utiles. Dans les siècles suivants, on voit à l'oeuvre les chroniqueurs des pays voisins, en Bohême Dubrawsky, en Pologne Dlugosz, en Italie Dandolo, pour ne pas laisser périr le souvenir de ces faits douloureux.
Il y a bien un danger dans ces impressions vivaces et profondes des témoins, et plus encore dans la tradition toujours encline à la légende : on ne saurait nier qu'il n'y ait dans tous ces ouvrages beaucoup de déclamation et probablement aussi quelques atrocités gratuitement attribuées aux Mongols, déjà trop riches de leur propre fonds. Aussi devons-nous accorder plus d'importance encore aux pièces officielles, aux lettres des deux grands lutteurs Frédéric II et Grégoire IX, à celles du roi Bêla IV et de ses sujets pour implorer du secours, lettres conservées dans divers recueils.
Il est enfin des documents plus froids et plus positifs, ceux que l'on trouve dans le Codex diplomaticus Hungariae, de Fejér, et ceux que continuent à recueillir l'archéologie et la paléographie hongroises : des allusions précises à des faits déterminés, telle nouvelle construction élevée sur les débris dispersés par les Tattares, telle récompense accordée à un noble, à une cité, qui a sauvé la vie du roi ou arrêté les envahisseurs.
La science du dix-neuvième siècle avait encore bien des lacunes à combler, en dehors même de la recherche et de la publication des diplômes. La philologie devait interroger la langue et l'écriture des Mongols sur leur origine, sur l'extension de leur race, sur leurs relations ethnographi-
ques particulièrement importantes lorsqu'il s'agit de la Hongrie; telle a été la mission de Schmidt en Allemagne, en France d'Abel Rémusat et actuellement de Léon Feer.
Les historiens magyars ont tous consacré à ces fatales années des pages émues et patriotiques. Les Slaves de Bohême et de Moravie, M. Palacky surtout et M. Dudik, ont célébré avec beaucoup d'éloquence la résistance de leurs aïeux, et ont provoqué sur quelques points la critique du plus récent et du plus complet historien des invasions mongoles en Europe, M. Wolf, de Breslau. On est surpris de trouver au milieu du treizième siècle des obscurités et des divergences chronologiques telles qu'il ne s'en rencontre d'habitude que dans l'âge primitif et comme au berceau des nations.
Depuis quelques années, Bêla IV entretenait dans la région du Volga des religieux voyageurs qui avaient pour mission de chercher, dans ce que l'on appelait la Grande-Hongrie, des peuples parents des Magyars. L'un deux, nommé Julien, se préoccupa surtout des hordes asiatiques déjà conquérantes d'une partie de la Russie et décidées à envahir toute l'Europe ; déjà commençaient à se réfugier en Hongrie une partie des Cumans vaincus et poussés devant eux par les Mongols.
Julien revint avec une lettre de Batou, petit-fîls de Gengis-Khan et neveu du Khan suprême Ogodaï; cette lettre, qui fait allusion à des messages précédents dont toute trace a disparu, était écrite en caractères ouïgours et en langue mongole. Julien fut fort heureux de rencontrer un païen qui la lui traduisit, car parmi les guerriers de toute race qui affluaient à la cour de Bêla il ne s'en trouva pas un qui fût capable de la comcomprendre.
La teneur en était dédaigneuse et impérative : »Je suis, disait Batou, le Khan, l'envoyé du roi céleste, lequel m'a donné le pouvoir d'élever qui se soumet à moi, et d'abattre qui me résiste. J'admire que toi, petit roi de Hongrie, tu n'aies répondu à aucun de mes trente messages. J'ai appris que tu avais accueilli les Cumans nos esclaves: je t'ordonne de ne pas les garder plus longtemps dans ton royaume. Avec leurs tentes il leur est possible de s'échapper; mais toi qui as des maisons, des châteaux et des villes, comment m'échapperais-tu ?« On put bientôt se convaincre que ce n'étaient pas là de vaines menaces : à la fin de 1 240, la destruction de Kiew et l'effroyable état de la Russie entièrement conquise faisaient prévoir les plus grands malheurs.
On disait qu'un demi-million d'hommes, venus de l'Asie centrale, s'approchaient des frontières, forts de leur vitesse acquise et de leurs succès ininterrompus.
Quelles étaient à ce moment suprême les dispositions des Hongrois, et quelle était la situation intérieure de leur pays? La prospérité, assez grande depuis quelques années, les rendait insouciants de l'avenir. Thomas
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•de Spalato les accuse de mollesse: les jeunes gens, selon lui, dormaient jusqu'à" onze heures du matin, et vêtus d'habits plus convenables pour des femmes, consacraient leurs journées au plaisir. Se moquant des comètes et ■des éclipses, ils ne voulaient pas croire à l'invasion ; ils disaient que c'était un prétexte imaginé par les évêques pour ne pas se rendre au concile. Un de ces prélats, dont le nom et le diocèse sont restés inconnus, mandait à l'évêque de Paris des renseignements détaillés sur le fléau qui s'approchait, mais cette inquiétude n'était pas générale.
D'ailleurs, la Hongrie, nous l'avons vu, n'avait pas alors de système militaire bien établi; l'ancienne organisation était à peu près détruite, et le régime complètement féodal ne devait être établi que plus tard par les rois de la maison d'Anjou,
Dans l'ordre politique l'incertitude n'était pas moins grande. En toutes choses, le pays subissait .les malaises, les mécontentements, les déchirements même, particuliers aux époques de transition.
Un autre antagonisme était celui des races, non pas déterminé et conscient comme il l'est aujourd'hui dans l'Europe orientale ; mais les relations avec les Slaves de Pologne et de Bohême, avec les Allemands •d'Autriche et même de tout l'Empire, avec les Italiens de Venise et de la Dalmatie, ne pouvaient inspirer une grande sécurité, ni faire espérer de fortes alliances.
A l'intérieur même du royaume, les Cumans qui affluaient de la Russie et de la Moldavie étaient mal vus de la nation magyare : ce peuple turc, ou du moins parlant une langue turque, semblait, avec ses moeurs nomades et brutales, plutôt une avant-garde des Mongols qu'un rempart contre les Mongols. Dispersés sur le territoire au nombre de quarante mille, ils avaient de fréquentes querelles avec les habitants, et l'on prétendait que le roi et ses officiers leur donnaient toujours raison. Leur principal chef, nommé Kuthen, s'était offert au baptême à la grande joie du pieux Bêla son royal parrain, mais le peuple n'avait pas, dans cette conversion imitée par beaucoup de simples guerriers, la même confiance que la cour.
Dès les premiers mois de 1241, il fallut bien reconnaître l'approche du péril: Batou, arrivé au pied des Karpathes, envoyait au nord-ouest contre la Pologne un corps nombreux qui affaiblissait à peine son immense armée, et au sud, un autre corps qui, sous les ordres de Kadan, devait traverser les montagnes de Transylvanie.
Lui-même, avec le gros des forces mongoles, allait franchir les défilés qui, du côté de Munkâcs, conduisent directement dans le bassin de la Theiss, demi-cercle savant et formidable, destiné à enserrer la Hongrie. Bêla, comme Wenceslas, roi de Bohême, demanda du secours à la chrétienté, mais on était au plus fort de la lutte entre Frédéric II et Grégoire IX. Le pontife énergique malgré son grand âge, mais tout entier à
ses fureurs contre les Gibelins, secourut fort peu le royaume de Saint Etienne, ainsi que Bêla IV devait le reprocher plus tard à l'un de ses successeurs.
Il avait pour maxime, ainsi qu'il l'écrivait à la cour de Bude, que mieux vaut le païen que l'hérétique ou le schismatique. 11 venait d'exciter la Hongrie à une croisade contre les Bulgares, et pour le moment il y faisait prêcher une croisade contre l'empereur d'Allemagne et ses partisans. Il ne devait proclamer la guerre sainte contre les Mongols que trop tard, alors que la Hongrie était par eux presque entièrement conquise. De son côté Frédéric II, mal disposé pour des voisins qu'il aurait voulu soumettre
au Saint Empire, et assujettir au paiement d'un tribut annuel, les trouvait négligents dans leurs préparatifs de défense : »Leur roi, écrivait-il un peu plus tard, plein de paresse et de sécurité, inutilement averti par les messages impérieux des Tartares, et son peuple dédaigneux ou ignorant du danger, confiants dans le rempart naturel de ses montagnes, se sont laissé surpendre par le torrent pendant leur sommeil. « D'ailleurs ce n'est qu'après l'invasion de la Hongrie que l'empereur a été en mesure de combattre les Mongols.
Le roi Bêla se trouvait donc dans un isolement à peu près complet lorsque les hordes du petit-fils de Gengis-Khan, précédées de quarante mille pionniersqui eurent bientôt brûlé ou dispersé les abatis d'arbres destinés à fermer les défilés des Karpathes, débouchèrent en longues colonnes dans le bassin de la Theiss. C'étaient des hommes de moyenne stature, à la tête enfoncée dans de larges épaules, au teint olivâtre, au nez retroussé, aux lèvres épaisses, aux yeux obliques, maladroits piétons à cause de leurs jambes arquées, mais d'autant plus solides sur leurs chevaux petits, maigres, rapides et patients. Ils n'étaient pas gênés dans leur course par leurs armes excellentes, mais légères, des arcs justes et sûrs, qui lançaient des flèches de deux pieds, des lances, de petits boucliers en bois ou en cuir; ils n'étaient pas gênés non plus dans leurs vêtements forts simples et qu'ils portaient jusqu'au jour où ils tombaient en lambeaux, car, selon la loi de Gengis-Khan, la vertu la plus essentielle après l'obéissance était la saleté. Ils se nourrissaient de viande presque uniquement, et
Casque mongol.
(Au Cremlin de Moscou.)
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leurs ennemis leur attribuaient le goût des animaux immondes et de la chair humaine ; ils fabriquaient avec le lait de leurs juments, la liqueur enivrante du Kumis. Les femmes, habillées à peu près comme leurs époux, avec quelques ornements de plus, coiffées d'une sorte de pyramide de bois que surmontait parfois une plume de paon, préparaient les vêtements, la boisson, la nourriture.
Les principaux traits de cette description pourraient s'appliquer également aux invasions des Huns, des Avares, des Hongrois même. Les descendants d'Arpâd subissaient donc un fléau semblable à celui que, trois siècles et demi plus tôt, leurs pères avaient infligé à l'Europe, mais ils le subissaient plus formidable et plus incapable d'amélioration. Les Mongols, en effet, n'ont jamais songé à s'établir au milieu des peuples civilisés: ils ne voulaient que les soumettre ou les détruire.
Les passions qui les dirigeaient offraient un singulier mélange d'indifférence et de fanatisme. A part une certaine vénération pour le Ciel, ils n'avaient aucune croyance religieuse arrêtée: ils écoutaient curieusement les prêtres chrétiens, musulmans ou bouddhistes, ne décourageant aucun prosélytisme et donnant aux missionnaires des espérances très mal fondées. Mais ils étaient pénétrés de cette conviction qu'il ne devait y avoir qu'un maître sur la terre, et que ce maître devait être le Khan suprême des célestes intrépides, des Kôke-Monghols.
Leur véritable foi était une foi illimitée dans leur dl^oit de guerre et de conquête. Les lois de Gengis-Khan disaient formellement que l'on ne doit épargner ni la vie ni les propriétés de l'ennemi et que l'on doit tuer les habitants d'une ville prise d'assaut.
C'était un sacrilège de leur résister; et les rois tels que Bêla qui ne baissaient pas les yeux devant leur regard, étaient dignes de tous les supplices: de là le style étrange de leurs sommations, et la cruauté systématique à laquelle ils durent une renommée si détestable et si légitime.
Ils mettaient au service de cette passion dévorante beaucoup plus d'intelligence qu'on ne leur en accorde volontiers et, au besoin, beaucoup de ruse. Leur stratégie consistait, pour une grande part, en fuites simulées, presque toujours mortelles pour l'ennemi. Si leurs armes ordinaires étaient très simples, quelques-unes de leurs tribus avaient des armes à feu empruntées aux Chinois, ainsi que d'excellentes machines de siège, des balistes et des tours faciles à démonter et à monter, que l'on appliquait contre les remparts.
Aussi fort peu de villes ont-elles pu leur résister. Des trompettes, des tambours et des cloches les excitaient au combat. Leur cri de suriin (en avant) effrayait leurs ennemis. La hiérarchie était régulière, l'obéissance absolue, les pénalités terribles; l'armée était partagée en troupes de dix mille, de mille, de cent, de dix hommes, et, si un soldat s'enfuyait, les neuf autres hommes de l'escouade étaient mis à mort. Pour des choses moins
graves, les coups de fouet, toujours en nombre impair, depuis trois jusqu'à soixante-dix-sept, pouvaient être infligés, même aux princes, et n'avaient rien de déshonorant.
Tous les services auxiliaires étaient soigneusement distingués: il y avait des trésoriers, des quartiers-maîtres chargés de disposer les tentes, des juges-prévôts, des adjudants qui réglaient la marche des troupes; et des relais, disposés sur toutes les routes parcourues par l'armée, assuraient la transmission rapide des ordres suprêmes. On voit que si les Mongols étaient assurément des barbares, c'étaient des barbares savants et disciplinés.
Les Hongrois ne se doutaient pas qu'un assez grand nombre de mots mongols se retrouvent en magyar, et que plusieurs des principes grammaticaux sont les mêmes dans les deux langues ; ils n'avaient aucune idée de la parenté lointaine, mais de la parenté que révèle l'étude des idiomes d'accord avec les ressemblances historiques. Sur l'origine de ces tribus féroces les idées les plus étranges et les plus contradictoires étaient répandues : on expliquait le nom de Tatar par celui du Tartare, berceau digne de pareils monstres, et ce jeu de mots, qui s'est produit dans plusieurs pays à la fois, transformait définitivement le nom de toute la race. D'autres les faisaient descendre d'Ismaël ou de Gog et Magog. On avait entendu dire qu'ils n'avaient pas d'alphabet national, et que celui dont ils se servaient leur avait été donné par des hommes graves et pâles qui jeûnaient et portaient de longues robes : s'agissait-il des bouddhistes venus du Thibet, ou plutôt cet alphabet ne serait-il pas l'alphabet ouigour, dû primitivement aux nestoriens missionnaires?
Les contemporains voyaient dans ces précepteurs des Mongols les descendants des pharisiens et des sadducéens, et dans les Mongols euxmêmes les descendants des Juifs qui avaient quitté les tribus lors du culte du veau d'or.
Il est vrai qu'ils ne savaient pas l'hébreu, et l'on cherchait à quel motif attribuer ce phénomène. Enfin, quelques témoins irrités de leurs ravages ne pouvaient croire que ce fussent là des hommes, et les qualifiaient d'ânes sauvages, onagros, silvestres asinos.
Cependant l'effroi était grand sur les bords du Danube, et Bêla, ne voulant priver son royaume d'aucune des forces capables de le protéger, défendit aux évêques de se rendre en Italie pour le concile. Grégoire IX, mécontent de cette attitude qui lui semblait une révolte, écrivit aux deux archevêques, celui de Gran et celui de Kalocsa, pour les blâmer de ce qu'ils restaient dans leur pays sous prétexte d'une guerre imminente, et pour les mander à Rome avec instance.
Or, ces deux prélats n'étaient pas seulement des pasteurs qui se devaient à leur troupeau dans le péril; ils étaient aussi les plus grands seigneurs du royaume : leurs vassaux armés et leurs personnes mêmes
étaient nécessaires sur le champ de bataille, où ces deux hommes héroïques ont paru en effet et où ils sont morts. Les autres prélats n ont pas montré moins de dévouement et de courage ; ils ont été supérieurs à la plupart des seigneurs et des capitaines laïques réunis comme eux autour du roi. On a raconté depuis que Batou, après avoir franchi les Karpathes, sacrifia aux démons pour obtenir la victoire: » Marche sans crainte, répondit un. de ces génies infernaux, j'enverrai devant toi trois esprits qui mettront tes ennemis en fuite, la discorde, la défiance et la terreur. « Cette allégorie est quelque peu justifiée par les délibérations incohérentes et sans résultat qui s'agitaient à la cour de Bude.
Le peuple ne sachant à qui s'en prendre, accusait les Cumans : ce ne sont pas des réfugiés, ce sont des traîtres ; ils ne se sont introduits dans le royaume que pour le livrer aux Mongols. L'irritation était grande, surtout contre leur chef Kuthen ; et le roi le fit arrêter, autant pour protéger sa vie que pour s'assurer de sa personne.
Cependant au milieu de mars, Hédervâry, palatin du royaume, accourait de toute la vitesse de son cheval, et annonçait la défaite de la troupe
insuffisante qu'on lui avait donnée pour arrêter l'ennemi. Alors les délibérations cessèrent, le roi convoqua toutes les forces que les magnats et les évêques pouvaient mettre sur pied, sans oublier les Cumans: l'épée sanglante, suivant une vieille tradition, venait d'être portée de village en village, de château en château. 11 n'était que temps: déjà les éclaireurs Mongols détruisaient en vue des murs de Pesth une petite troupe conduite à leur rencontre par l'impatient et brave archevêque de Kalocsa. Déjà Vâcz (Waitzen) tombait au pouvoir de leur avant-garde, et le dimanche même de la Passion, les habitants de cette ville, comme remarque un contemporain, prenaient leur part des souffrances du Christ. Un seul secours arrivait: le duc Frédéric d'Autriche se rendait à l'appel du roi de Hongrie qui lui avait confié sa famille et ses trésors, et combattait avec succès un parti de Mongols.
Il devint ainsi très populaire, et parmi les Hongrois, et parmi les Allemands dès lors très nombreux dans la capitale du royaume. La venue de ce remuant et ambitieux voisin fut pour Bêla IV une cause de graves difficultés.
C'est lui probablement qui excita le peuple à demander la tête de Kuthen et des principaux Cumans; ces malheureux, mandés devant le roi qui voulait leur sauver la vie, furent massacrés par la foule insurgée, et leurs têtes jetées par les fenêtres du palais.
Rien ne pouvait être plus fatal au pays: les Cumans devinrent réellement, cette fois, les alliés ou les complices des Mongols, et les princi-
Deniers d'argent de Frédéric, duc d'Autriche.
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paux instruments de leur cruauté. Les premiers qui éprouvèrent leur ardeur à se venger furent Nicolas, fils de Bora, et Bulzo, évêque de Csanâd: en route pour rejoindre l'armée royale avec une troupe de cavaliers où se trouvaient aussi des femmes et des jeunes filles fugitives, ils furent assaillis par les Cumans qui les tuèrent en leur disant: Voilà pour notre roi assassiné !
L'évêque s'enfuit presque seul.
Cependant l'arrnée royale, la première panique une fois passée, était rapidement devenue nombreuse ; elle marchait à la rencontre de Batou, qu'elle atteignit sur les bords de la rivière appelée le Sajô. Les deux armées, campées des deux côtés de ce cours d'eau, restèrent quelque temps à s'observer. On ne sait ni à quel jour, ni même dans quel mois du printemps a eu lieu la bataille. La veille, Batou montant sur une colline, observa soigneusement le camp magyar, et d'ailleurs il le fit explorer par ses espions.
Puis il convoqua son état-major barbare et lui promit la victoire pour le lendemain: » Toute cette multitude, disait- il, sera massacrée comme un troupeau de moutons. « Il avait remarqué que les Hongrois, pour éviter de s'étendre sur un trop grand espace, avaient tellement rapproché leurs tentes les unes des autres, que les cordes qui les retenaient s'enchevêtraient au point de rendre la circulation presque impossible. Une armée surprise dans ce désordre était une armée perdue.
Aussi le prince mongol eut-il soin de se procurer l'avantage de l'offensive. Cela lui fut d'autant plus facile qu'un corps de troupes insuffisant surveillait le passage de la rivière et que les Hongrois, mécontents de toute la conduite de cette guerre, exécutaient à peine les instructions prudentes de leur roi. Pendant la nuit, une partie de la multitude asiatique franchit le Sajô à une assez grande distance des deux camps, pour venir au lever de l'aurore assaillir l'armée chrétienne.
Un Russe qui avait deviné cette manoeuvre avertit le roi Bêla, mais les apprêts de la défense se firent trop lentement et au milieu du plus grand désordre, pendant que le gros des forces mongoles attaquait le pont jeté par les Hongrois en face de leur camp. Il y eut un moment de si vive résistance que Batou, d'après les chroniqueurs chinois, se laissait aller au découragement quant il fut ranimé par son lieutenant redouté Souboutaï Bahadour.
Mais bientôt des machines habilement disposées lancèrent des blocs de pierre contre la tête du pont et mirent en fuite ses défenseurs. Au lever du soleil toute l'armée mongole était sur la rive droite et les chrétiens attaqués de tous côtés, empêtrés dans leurs tentes et dans leurs cordages, s'accusant mutuellement de n'avoir rien prévu, ne pouvaient arriver à former leurs cadres, et à se ranger sérieusement en bataille. Chaque fois qu'ils sortaient de leur camp livré à la confusion, et pour comble d'horreur
bientôt entouré de flammes, des nuées de flèches les forçaient à y rentrer. Enfin, l'archevêque Ugolin de Kalocsa et le prince Koloman, frère du roi^ réussirent à mettre en ligne une bonne partie de l'armée, notamment les chevaliers du Temple, et prolongèrent jusqu'au soir une résistance mortelle pour presque tous les combattants.
Alais les Mongols laissaient des vides se produire entre leurs masses profondes, et les vaincus, pour échapper à la pression de l'armée ennemie s'enfuyaient par les portes ouvertes: ils n'en étaient que plus facilement enveloppés dans leur retraite par des escadrons rapides qui à une distance de deux journées de marche jonchèrent les routes de cadavres.
La plaine de Muhi.
(Dessin de Ladislas Kimnach.)
La perte totale a été évaluée à cent mille hommes, sans doute avec exagération, par le polonais Dlugosz, à soixante-cinq mille par un ecclésiastique hongrois contemporain, mais il vaut mieux se borner à dire avec l'empereur Frédéric II, que ce fut une perte immense et inouïe. Cependant elle était en quelque mesure compensée par les pertes cruelles des Mongols : trente-cinq mille hommes, assurait-on. C'est ici qu'éclate la grandeur du service rendu à l'Europe par cette résistance, même peu habilement dirigée et malheureuse. Les Tartares n'avaient jamais perdu autant de soldats dans une seule rencontre; ils durent comprendre que chaque nouvelle région envahie par eux du côté de l'occident leur réservait de sanglantes victoires. C'est peut-être le motif qui les a empêchés de se porter en masse contre l'Allemagne : mieux valait rester dans la Hongrie, privée de ses meilleurs défenseurs, et profiter des succès acquis.
Dans cette vue, il fallait éviter de trop efïrayer les habitants -et les empêcher de s'enfuir dans des endroits inaccessibles. Les Mongols s'avise-
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rent d'un singulier stratagème: le sceau royal étant tombé en leur pouvoir, ils s'en servirent pour écrire des lettres officielles qui furent portées de différents côtés par des captifs forcés de se mettre à leur service : »Ne craignez pas la cruauté de ces chiens, disait la fausse proclamation royale, et ne quittez pas vos demeures. Si nous avons dû quitter notre camp pour quelques jours, nous y reviendrons et nous livrerons un vigoureux combat. Priez donc, pour que le Dieu de miséricorde nous permette d'assommer nos ennemis. « Cette ruse tartare eut quelque succès. Dans la suite de la guerre, les populations se réfugiant sur les hauteurs et négligeant de cultiver la plaine, les Mongols redoutèrent une famine, dont pouvaient être victimes les vainqueurs aussi bien que les vaincus. Ils rendirent donc la liberté à un certain nombre de captifs, leur demandant seulement d'encourager leurs compatriotes à revenir dans leurs villages. Puis ils établirent sur les populations rurales, à moitié rassurées, des baillis auxquels ils donnèrent, suivant Roger, le titre de canesii, nom qui est, selon les uns, le diminutif de Khan, dignité tartare, selon les autres, la forme latine du mot Knéze, prince, dans les langues slaves. Ainsi, sur quelques points du territoire, la vie agricole n'était point interrompue.
Cependant les canesii étaient destinés à régler les maux de l'occupation plutôt qu'à les atténuer. Ils obligeaient les habitants à fournir l'armée mongole de vivres, de chevaux, d'armes et de vêtements. De plus, ils abusaient de leur pouvoir sans limite pour se faire livrer les plus belles femmes, que leurs épouses barbares, peut-être par jalousie, torturaient de mille façons. Parfois ils se réunissaient en conseil et prenaient des mesures générales pour extorquer à leurs administrés le peu de ressources qui leur restaient encore. La science stratégique des grands chefs continuait son oeuvre. Déjà Kadan, forçant les colons allemands à lui servir de guides, avait exécuté, à travers les montagnes et les forêts de la Transylvanie, une campagne difficile pour une armée de cavaliers, et tout en maintenant ses communications avec l'armée principale, se tenait prêt à marcher sur l'Esclavonie et la Croatie. D'autre part, l'armée envoyée sous Baïdar contre la Pologne et l'Empire, avait envahi la Silésie, puis la Moravie; à la fin du printemps, elle se repliait sur la Hongrie. Pourquoi cette nouvelle direction } Rentrait-elle, chose possible et même vraisemblable, dans le plan de conquête de Batou? La résistance des défenseurs d'OImiitz, résistance couronnée par une sortie victorieuse, avait-elle détourné cette partie de l'armée mongole de toute attaque en Occident, ou même lui avait-elle fait subir en Moravie un véritable désastre? C'est une quesr tion débattue entre les Allemands et les Slaves : les historiens tchèques ont cette prétention fondée sur leurs légendes populaires et jugée excessive par leurs voisins, que leurs ancêtres ont repoussé en désordre les Tartares. Il est plus probable qu'ils traversèrent en bon ordre les défilés de Hrosinka dans les Petites-Karpathes, et il est certain que le
réseau d'invasion, dans lequel la Hongrie était prise, se trouva ainsi complété.
Un seul obstacle arrêtait désormais les Mongols, c'était le large cours du Danube, qui protégea l'ancienne Pannonie pendant l'été et l'automne de l'année 1241. Les comitats de la rive gauche, c'est-à-dire les deux tiers au moins du royaume, n'en furent que plus cruellement ravagés. Les trois armées ne rencontraient aucune autre résistance que celles des places fortes, car nul ne pouvait songer à tenir en rase campagne, et les troupes qui, des provinces éloignées, s'étaient rendues trop tard à l'appel du roi, une fois informées du désastre par les fuyards, s'étaient laissé entraîner dans leur retraite précipitée. Certaines villes furent surprises peu après la bataille de Sajô, par exemple la grande cité de Pesth, dont les habitants, malgré les conseils du prince Koloman, ne voulurent pas traverser le fleuve et n'eurent pas le temps de se fortifier : ils rougirent de leur sang les eaux du Danube. D'autres villes furent attaquées dans le cours de l'été. Le siège le plus mémorable fut celui de Vârad; l'évêque, moins brave que ses confrères, avait quitté la ville avec une partie de son clergé. Les habitants s'étaient hâtés de réparer et de fortifier à nouveau la citadelle afin d'y trouver un refuge, et ils avaient prudemment agi, car les Mongols entrèrent sans difficulté dans les rues, brûlant des quartiers entiers, massacrant les femmes et les enfants accourus des contrées voisines. Afin d'augmenter encore le nombre de leurs victimes, ils eurent recours à une de leurs ruses habituelles: ils firent semblant de s'éloigner, sachant bien que plusieurs des bourgeois réfugiés dans la citadelle s'empresseraient d'aller voir si leurs maisons avaient été épargnées par l'incendie et le pillage. Ces malhsureux périrent jusqu'au dernier, et les barbares assiégèrent sérieusement la forteresse. Leurs puissantes machines lancèrent nuit et jour des quartiers de roc contre les murailles, et bientôt les horreurs qui avaient ensanglanté la cité se renouvelèrent dans la citadelle et dans les églises. Tel fut le siège de Vârad; la raconter c'est faire en même temps le récit du siège des autres villes.
Si nous connaissons celui-là plus en détail, c'est- qu'il a eu pour témoin Roger, chanoine de ce diocèse. Il put s'échapper dans une forêt voisine, et de là gagner avec quelques serviteurs une île assez bien protégée par les eaux du Kôrôs. Bientôt le bruit se répand de l'approche des Tartares: il faut quitter ce refuge et profiter de trois chevaux qui passaient près de la rivière pour s'enfuir pendant la nuit. Au matin on arrive près de la ville de Csanâd; mais elle venait d'être elle aussi détruite par un corps mongol. Le chanoine et ses compagnons se cachent dans des fossés, puis ils reprennent le chemin de leur île oii se trouvaient de nombreux fuyards: au récit des atrocités commises par les vainqueurs, »mes cheveux se dressèrent sur ma tête, dit naïvement Roger, mon corps se mit à trembler et ma langue à balbutier misérablement; j'étais couvert d'une
sueur froide. »Mais bientôt il est soutenu par le sentiment des miséricordes de Jésus-Christ; alors il engage ses compagnons de misère à fortifier leur île, mais les ennemis arrivent trop rapidement, il faut fuir encore dans les forêts, se traîner de caverne en caverne, vivant de quelques provisions trouvées sur les cadavres. Cette fois Roger perd toute espérance; il va se soumettre à un Hongrois qui était entré au service de vainqueurs et qui l'admet au nombre de ses domestiques: esclave d'un traître, il devait se résigner pour quelque temps à cette humiliante condition.
Pendant que se poursuivaient ces ravages, que devenait le roi de Hongrie, et à quoi songeaient les souverains de l'Europe? Bêla IV n'avait survécu que par miracle à la destruction de son armée. Les Mongols le laissèrent passer avec une petite troupe de cavaliers qui s'éloigna rapidement; quand ils le rejoignirent, une flèche tua son cheval, qui s'abattit, mais Barnabas de Fayana lui donna le sien, dévouement qui fut imité successivement par le comte Roland, grand-maître de l'écurie, et par André, fils d'Ivanka. Tous ces personnages furent plus tard récompensés, ainsi que le comte Maurice et le fils de Mohol, lesquels frappèrent de leurs épées des cavaliers barbares au moment où le roi allait tomber sous leurs coups. Ce danger une fois conjuré. Bêla put galoper à travers une forêt profonde dans la direction de Cracovie ; mais il rencontra d'autres fuyards qui venaient de quitter cette ville polonaise incendiée, et par un long détour, sous le déguisement d'un pèlerin, il se dirigea vers la frontière d'Autriche. Les barbares s'étant aperçus de leur négligence, le cherchaient activement dans toutes les directions, et il fut heureux d'obtenir une escorte des habitants de Nyitra pour la dernière étape de sa fuite.
Le duc Frédéric d'Autriche abusa indignement de l'infortune de ce prince qui lui avait confié sa famille, sa couronne et ses trésors. Il vint à la rencontre de Bêla, qu'il trouva endormi par la fatigue sur le bord d'une des rivières qui traversent la Moravie avant de se jeter dans le Danube.. A son réveil, le roi fugitif témoigna une grande joie, et accepta l'hospitalité perfide que le duc lui offrait dans son château de Haimbourg au sud du grand fleuve. Là il fut obligé de conclure un arrangement en vertu duquel Frédéric recevait les trois comitats hongrois les plus rapprochés de ses états, avec le droit de les gouverner et de mettre garnison dans les châteaux: il s'engageait à les défendre, et en réalité il pilla sans scrupule les malheureux habitants de ces comitats. De plus il se faisait attribuer en payement de sommes qu'il prétendait à tort ou à raison lui être dues, des joyaux appartenant à la couronne magyare qu'il avait soin d'apprécier bien au-dessous de leur valeur. Bêla IV se déroba dès que cela lui fut possible à cette onéreuse hospitalité, et alla s'établir près d'Agram, en Croatie, avec sa famile. Il y séjourna depuis la fin de mai jusqu'au début de l'hiver, accueillant les nobles et les prêtres qui fuyaient devant l'ennemi, et s'efforçant d'obtenir des secours du dehors.
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Les batailles de Liegnitz et du Sajô avaient effrayé toute l'Europe: d'un pays à l'autre les princes et les prélats s'envoyaient des messages pour se communiquer les funestes nouvelles et s'encourager à prendre les armes. Le roi Wenceslas de Bohème informait toute la chrétienté du péril commun. L'évèque de Frisingen engageait l'évêque de Constance à prêcher la croisade dans son diocèse, pendant qu'un religieux français, témoin de cette guerre, en écrivait à l'archevêque de Bordeaux. Le comte de Lorraine, Henri, Palatin des Saxons apprenait au duc de Brabant, son beaufrère, que les temps étaient venus, dès longtemps prédits par l'Écriture. Bêla compta sur les dispositions que devait produire cette inquiétude générale, et il envoya en Italie l'évèque Etienne de Vâcz pour obtenir des secours de l'empereur et du Pape, au prix même de l'indépendance de la Hongrie. Du pape il n'obtint que des consolations et des voeux, avec un ordre un peu tardif de prêcher la croisade en Hongrie. Grégoire IX se déclarait prêt à mettre fin aux luttes entre chrétiens, si l'empereur faisait sa soumission. L'empereur, de son côte, déclarait que la défense de la chrétienté était son plus cher désir, et il acceptait l'hommage du royaume de Hongrie, à la condition de le sauver ; mais la réconciliation n'eut pas lieu : » O sottise des souverains ! s'écriait Yves de Narbonne, voici que des royaumes chrétiens sont détruits et que le même sort attend les autres. «
Toutefois l'empereur et son fils Conrad, sollicités directement par Bêla, ne restèrent pas inactifs. Ils préservèrent au moins l'Allemagne, et près du confluent de la March et du Danube, il y eut probablement une bataille dans laquelle périt un des chefs mongols avec une partie de son armée, emportée par le courant rapide. Mais cet événement, mal connu de nous, ne soulagea qu'indirectement la Hongrie, abandonnée à sa destinée. Le Danube même cessa d'être un rempart: le froid intense du mois de décembre le recouvrit d'une glace épaisse. Les Mongols s'avisèrent encore d'un stratagème pour s'assurer que leur armée pouvait passer le fleuve sans danger. Ils amenèrent sur la rive gauche, des troupeaux de boeufs, puis ils se retirèrent à quelque distance; les habitants des villages situés sur la rive droite traversèrent le Danube, s'emparèrent des troupeaux et les chassèrent du côté de leurs habitations. L'épreuve était faite: la glace était solide comme celle des fleuves de la Russie et de l'Asie centrale, que les Mongols avaient si souvent franchis dans la même saison. Dès lors la Pannonie fut envahie à son tour.
La ville de Gran, la capitale spirituelle, le Cantorbéiy magyar, fut une des premières à en souffrir. Les nombreux étrangers que renfermait cette cité commerçante. Allemands, Français, Lombards, avaient complété les remparts qui la défendaient et qui semblaient déjà la rendre imprenable. Mais ils avaient compté sans la cruelle habileté de leurs ennemis: des milliers de captifs, sur lesquels les assiégés osaient à peine lancer des
flèches, furent contraints d'élever, sur les bords du fossé, un véritable mur de fascines. Trente machines puissantes, à l'abri derrière ce mur, jetèrent ■des sacs pleins de terre qui menacèrent bientôt de combler le fossé.
Les défenseurs de la place, n'ayant aucun moyen de se soustraire à leur sort, voulurent du moins punir l'ennemi en détruisant leurs richesses, et ils incendièrent leurs magasins. Furieux de voir cette proie leur échapper, les Mongols élevèrent rapidement un rempart de pieux tout autour •de Gran, afin que personne ne pût s'enfuir, et, en effet, le massacre fut exécuté si minutieusement que quinze personnes à peine, assurait-on, survécurent. Environ trois cent dames, qui avaient compté sur leur beauté et sur leurs parures pour désarmer le prince mongol, demandèrent à paraître devant lui et se jetèrent à ses pieds, mais Batou, dédaigneux et impitoyable, les fit dépouiller et décapiter en sa présence.
Il est inutile de répéter ces descriptions hideuses : le sac de Vârad et celui de Gran suffisent à donner une idée de ce fléau humain plus destructeur que tous les fléaux de la nature. Quelques places fortes l'évitèrent: la citadelle même de Gran, vaillamment défendue par un Espagnol, le comte Siméon ; Albe royale, la ville du couronnement, protégée à la fin de l'hiver par la fonte des neiges qui l'entoura d'un vrai marais; enfin l'abbaye du mont Saint-Martin, dont le siège fut interrompu par le brusque départ des Mongols. Sur la rive droite aussi, quelques villes, entre autres Nyitra, eurent la gloire et surtout le bonheur de résister jusqu'au bout. En revanche, un corps d'armée tartare envahit l'Autriche, et parvint jusque devant Neustadt ; mais cette fois encore l'Occident fut impénétrable. Les princes et les peuples directement menacés, Autriche, Styrie, Carinthie, avec des seigneurs allemands venus de plus loin, tels que le margrave de Bade, repoussèrent l'invasion, qui, d'ailleurs, allait bientôt d'elle-même se retirer de l'Europe. Ce fut encore la Hongrie qui retint en quelque sorte et épuisa ses derniers efforts.
Les fils de Gengis-Khan regardaient comme des sacrilèges les rois qui osaient repousser leurs messages impérieux. Ils tenaient beaucoup à s'emparer de leurs personnes et à les punir de teur rébellion. Aussi Kadan fut-il envoyé à la poursuite de Bêla, poursuite acharnée et rapide. Déjà vers la fin de 1241, le roi, inquiet pour la vie de sa femme et de son fils, pour le corps de saint Édenne et les trésors des églises, les avait envoyés en Dalmatie. La reine, accompagnée d'une forte escorte et de nombreuses veuves, se réfugia dans l'île fortifiée de Glissa. A la fin de janvier la situation était plus triste que jamais: Bêla se plaignait de l'abandon oij le laissaient ses sujets. Bientôt il apprit la marche de Kadan et s'enfuit vers la côte de Dalmatie, près de laquelle se trouvent des îles nombreuses, assez rapprochées du continent pour qu'il soit facile d'y aborder, assez éloignées pour devenir un asile inviolable contre une armée de cavaliers, sans aucune expérience maritime. La route qui conduisait
Château de Clissa en Dalmatie.
(Dessin de Bêla Spânyi.)
d'Agram au littoral n'était pas très longue, et elle semblait assez accidentée pour gêner la marche des Mongols. Mais Kadan avait une telle soif du sang royal qu'il franchit les passages les plus difficiles, et que son avantgarde atteignit une ou deux fois la petite armée du fugitif: le roi n'échappa que grâce au dévouement des comtes Hudina et Alexandre, récompensés plus tard pour avoir soutenu le choc et sauvé leurs compagnons. Lorsque Kadan apprit que son ennemi avait gagné la côte, dans un accès de rage, il ordonna qu'on lui amenât tous ses captifs et leur fit couper la tête : il passait pour le plus doux et le plus intelligent des princes mongols.
Sceau double de Bêla IV.
(Face.)
Le péril n'était pas conjuré, et le roi de Hongrie, ayant passé quelques jours à Glissa pour prendre avec lui sa famille et ses trésors, gagna la ville de Spalato, dont la population vint en procession au-devant de lui, et désira le garder dans ses murs. Les cités dalmates cherchaient toujours à se maintenir indépendantes par une sorte d'équilibre entre Venise et la Hongrie, et la suprématie hongroise se faisait sentir moins durement que celle de la République marchande. Les Spalatins accueillaient avec la plus touchante hospitalité les fugitifs de toute provenance qui leur demandaient un asile, en si grand nombre, qu'ils remplissaient non seulement les maisons.
LES ROIS DE LA RACE D ARPAD
mais les caves et les places publiques. Toutefois Bêla, peut-être pour fuir cet encombrement, peut-être aussi pour éviter les fréquentes agitations d'une cité capricieuse, préféra la ville de Trau, d'ailleurs presque de tous côtés défendue par la mer. Kadan, toujours bien informé par ses espions, arrive au bout de quelques jours ; il vient lui-même à cheval reconnaître la position, et n'attend plus rien que d'une soumission volontaire ou d'une trahison. Par son ordre, un des Slaves entraîné à la suite de l'armée ennemie s'approche des assiégés et leur crie : » Pourquoi vous battez- vous pour des étrangers? Livrez-les nous au lieu de vous faire tuer pour eux. Voilà ce
Sceau double de Bêla IV.
(Revers.)
que VOUS fait dire Kadan, chef d'une armée invincible.* Ces menaces et ces tentatives pour séparer des Hongrois les Slaves et les Italiens de Dalmatie restèrent sans effet. L'armée de Kadan passa encore la fin de mars dans les environs de Trau, mais sans efforts sérieux pour s'en emparer.
Il est probable (car nous ne pouvons le supposer que d'après des allusions contenues dans des diplômes ultérieurs) que le séjour du roi dans cette forteresse de Dalmatie fut signalé par plusieurs combats et par les grands services des Frangepani comtes de Veglia. Les chefs de cette
famille à moitié italienne, à moitié magyare équipèrent des vaisseaux, armèrent des soldats, détruisirent des escadrons mongols, enfin méritèrent d'être appelés officiellement »des anges du ciel envoyés pour le salut du roi«. Trois autres jeunes gens, probablement d'origine slavonne, Krez, legerlick et Raak, sont signalés comme ayant sauvé la vie de leur prince dans un combat où les chrétiens » étaient pris comme des poissons dans une nasse «. Peut-être à cause de ses petits échecs, peut-être parce qu'il désespérait de mettre la main sur Bêla, Kadan se dirigea vers le sud, dévastant toute la côte jusqu'à Raguse, puis au mois de mai il reçut un courrier de Batou qui lui ordonnait de commencer sa retraite : l'armée tout entière se diposait à retourner en Russie par les Alpes transylvaines et la Bulgarie.
Quel a été le vrai motif de cette retraite ? Les Allemands et les Slaves se sont plu à le trouver dans leur ferme attitude et dans la crainte qu'ils inspiraient. Il est plus vraisemblable, plus conforme au génie des peuples altaïques et à la nature de leurs invasions, de l'attribuer en partie aux obstacles de toute espèce que les montagnes, les fleuves, les habitants de l'Europe centrale avaient opposés aux Mongols, en partie et principalement à la nouvelle récente de la mort du grand Khan Ogodaï. Batou, le petit-fils le plus célèbre de Gengis-Khan, devait exercer la plus grande influence sur l'élection d'un chef suprême : il désirait donc reprendre le chemin de l'Asie. La Hongrie épuisée ne pouvant même plus fournir de subsistances à une immense armée, on choisit la Bulgarie pays encore neuf où l'on pourrait se refaire en passant. Au mois de juin, la Transylvanie était presque évacuée; mais on se défiait d'un retour offensif, ruse trop fréquemment observée chez les Mongols. Bêla n'osa revenir qu'au mois d'août, et la famille royale passa encore le mois de septembre dans l'île fortifiée de Glissa.
Les derniers jours de l'occupation tartare ne furent pas moins pénibles : les soldats de Batou et de Kadan, sachant qu'ils allaient bientôt partir, n'avaient plus rien à ménager. Ils se faisaient un jeu cruel dessouffrances des prisonniers, semblant parfois leur donner la liberté pour les égorger ensuite. Geux qui purent s'enfuir, comme Roger, traînèrent de forêt en forêt, de fossé en fossé, une vie misérable. Et lorsqu'on n'eut plus rien à craindre des hommes et de leur férocité, on regarda le sol de la patrie et on le vit couvert de ruines. La terre, en beaucoup d'endroits, n'ayant pas été ensemencée, la famine fut terrible pendant la saison suivante, tous les contemporains l'ont affirmé. Il fallut, pour ainsi dire, recommencer à nouveau la vie nationale, et toute une génération porta le poids de ces quinze mois de misère. La terreur mongole devait frapper longtemps encore l'imagination du peuple hongrois. Plusieurs fois, notamment en 1247 et en 1259, il crut avoir à choisir entre une invasion trop connue et une alliance détestée avec les envahisseurs. Mais l'une et l'autre
LES ROIS DE LA RACE d'aRPAD 145
furent évitées : la papauté, sous Innocent IV et Alexandre IV, se montra aussi •empressée en faveur de la Hongrie quelle s'était montrée inactive sous Grégoire IX, et s'il y eut réellement une bataille livrée à un corps de Tartares, ce fut une victoire et non pas une défaite (1261).
Le résultat final de l'invasion, soit pour la Hongrie, soit pour la civilisation européenne, ne fut pas aussi fatal qu'on aurait pu s'y attendre. La misère et le danger stimulèrent l'activité nationale, et dans l'oeuvre de réparation le roi Bêla se montra plus ferme et plus patient qu'il n'avait pu l'être dans l'oeuvre de résistance. Il engagea les paysans et les bourgeois .à rebâtir leur maisons, et pour remplacer l'or et l'argent qu'on ne trouvait plus guère, il fit frapper une monnaie en cuivre, chose nouvelle dans le pays, qui facilita le relèvement de l'agriculture et du commerce. Des colons étrangers, des Allemands surtout, furent appelés pour repeupler les contrées dévastées, et s'acquittèrent de cette mission avec la tenace activité de leur race. Les Cumans eux-mêmes furent amnistiés de leur conduite pendant la guerre, et fixés dans des districts particuliers; il n'y eut pas jusqu'à des Mongols qui se marièrent et se fixèrent en Hongrie. Les villes s'étaient courageusement défendues, et quelquefois avec succès lorsqu'elles étaient bien fortifiées: aussi obtinrent-elles de nouveaux privilèges, et le nombre des villes royales fut-il considérablement augmenté. On éleva des remparts plus solides autour des cités, même autour des simples bourgs, et il fut permis de construire des forteresses privées, qui contribuèrent, comme jadis en France au temps des Normands, à l'extension du régime féodal. L'architecture civile et religieuse fit des progrès en même temps que l'architecture militaire: le palais du roi s'éleva sur le rocher de Bude, et l'architecture gothique couvrit le sol mag>'ar d'églises bâties sur le modèle des cathédrales françaises.
Quant à l'Europe, un moment très sérieusement menacée, la Hongrie lui a rendu le service, non seulement d'arrêter à ses dépens ce torrent dévastateur, mais de le lui faire connaître en lui permettant de remonter à la source. Les explorateurs envoyés par Bêla, puis les témoins et les narrateurs de la guerre, ont été les premiers à étudier les peuples de l'Asie centrale. Ils ont rendu possibles et fructueux les voyages des missionnaires d'Innocent IV et surtout de Marco-Polo, qui a ouvert à la science et au commerce un champ nouveau et immense. C'est ainsi que la Providence sait faire sortir le bien du mal, et des excès de la barbarie les progrès de la civilisation.
Début d'une Charte de Ladislas IV.