CHARLES ROBERT
J-^E FILS et le petit-fils de Charles d'Anjou n'avaient pas attendu l'extinction de la dynastie nationale de Hongrie pour réclamer cette couronne : André III ne s'était maintenu qu'avec peine contre les entreprises de Charles-Martel, et sa mort arrivée en 1301 semblait lever les derniers obstacles que rencontrât le prétendant napolitain. Toutefois diverses circonstances allaient prolonger une sorte d'interrègne avant que le jeune Charles-
Enluminure d'une page de la Chronique de Vienne.
Robert pût inaugurer par son couronnement une période assez longue et glorieuse de l'histoire magyare, celle des rois capétiens.
Il n'était question ni de la famille mineure d'André III, ni de l'élection d'un puissant Magnat par ses égaux: tout le monde était d'accord pour proclamer l'un des princes étrangers se rattachant à la maison d'Arpâd. Mais lequel allait-on choisir, un Français, un Tchèque, un Allemand, Charles-Robert d'Anjou, Wenceslas de Bohême, Otto de Bavière? Le pape Boniface VIII désirait avec ardeur que ce fût le prince français de Naples ; il le désira trop vivement, avec sa fougue habituelle, et il froissa profondément l'amour propre national, toujours si susceptible chez les Hongrois.
C'en fut assez pour que le prétendant trop recommandé déplût à la noblesse magyare : elle approuva deux puissants personnages, Mathieu Csâk, maître de provinces entières et de véritables armées, et l'archevêque Jean de Kalocsa, qui appelèrent Wenceslas, tandis que le primat, soumis à la volonté du pape, faisait venir le prince angevin à Gran et l'y couronnait. Quelques jours plus tard les partisans du prince bohème s'emparaient de la métropole ecclésiastique, où Wenceslas était couronné à son tour.
Alors Boniface VIII demanda le succès de ses vues politiques sur la Hongrie à des procédés plus habiles et moins hautains. Il pressa l'empereur Albert de secourir le prince angevin, ce qui convenait on ne peut mieux à la tradition naissante des Habsbourg: s'ingérer le plus possible dans les affaires du royaume voisin. D'ailleurs il s'agissait moins d'une alliance armée que d'un arbitrage favorable: c'est à Vienne que les représentants des deux jeunes rois rivaux devaient faire valoir leurs titres, selon l'invitation du souverain pontife. Mais comme la décision était prévue d'avance, les défenseurs de Charles-Robert furent les seuls à arriver.
Le roi Wenceslas II ne voulut pas entendre parler d'arbitrage autrichien ni pontifical ; il se borna à faire savoir que son fils, ayant pour lui le choix du peuple hongrois, n'avait pas besoin d'une autre consécration; il n'attendit plus que le succès de son allié Philippe le Bel dans la grande lutte sérieusement engagée où l'on voyait ces deux ennemis séculaires, l'Empire et la Papauté, réconciliés contre la puissance croissante de la fille aînée de l'Église, de la royauté française.
L'humiliation, puis la mort de Boniface VIII, changea la situation politique en Hongrie comme dans plusieurs autres pays. Les partisans des deux Wenceslas furent d'autant plus rassurés que le nouveau pape Benoît XI, ancien légat en Hongrie, connaissait bien les susceptibilités des Magyars, et que l'on pouvait attendre de lui une décision favorable; mais il mourut trop promptement pour que l'on ait pu voir si cet espoir était fondé.
Pendant une assez longue vacance du Saint-Siège (1304 — 1305), les princer slaves se brouillèrent avec plusieurs de leurs partisans, et le roi de Bohême, après une sorte d'expédition destinée à soutenir son fils, se décida à emmener le jeune prince qui se trouva bientôt appelé à lui
succéder. Ayant déjà beaucoup de peine à se faire reconnaître dans ses états héréditaires, Wenceslas III renonça à la couronne de Hongrie, transmettant ses droits au prince Otto de Bavière. Les Bavarois et les Angevins restaient seuls en présence.
Le diadème vénéré ceignit le front du prétendant germanique, qui eut le bon esprit d'augmenter la joie populaire en renvoyant les Bavarois qui l'avaient accompagné: le peuple n'aimait pas les étrangers quels qu'ils fussent, qu'ils vinssent d'Italie ou d'Allemagne. Mais le roi comme le peuple auraient eu grand tort de trop se réjouir ; la personne de l'éphémère souverain, comme la couronne elle-même, ne sortit des mains des étrangers que pour tomber dans celles de l'ambitieux Apor; et l'absence prolongée de toute royauté sérieuse permit au dur archevêque de Gran, partisan de Charles-Robert, de punir arbitrairement des plus affreux supplices les hommes du peuple qui avaient dirigé dans Bude, quatre ans auparavant, le soulèvement contre le légat.
Malgré les fautes des partisans de la maison d'Anjou, leur prétendant, par l'exclusion de ses adversaires, s'imposait à tous les Hongrois. D'ailleurs à l'instant même où beaucoup de nobles se préparaient à proclamer Charles- Robert dans la plaine de Râkos, Clément V lança une bulle contre ceux qui s'opposeraient à son avènement, sans épargner le duc de Bavière.
Un nouveau couronnement était nécessaire, car nul Magyar ne pouvait admettre qu'après les deux cérémonies qui avaient déjà porté ce nom,. Charles-Robert fût devenu un roi régulier. Seulement une chose manquait encore pour ce troisième sacre, à savoir la sainte couronne elle-même. Le légat qui sentait bien l'importance de cet emblème national imagina de consacrer une autre couronne, et l'intronisation put avoir lieu. Charles- Robert d'Anjou accepta une formule de serment rédigée en langue latine et en langue hongroise: la fidélité à l'Église romaine, le respect des biens de l'Église, la promesse de ne pas réclamer des domaines pontificaux tels que le royaume de Naples, tenaient une large place dans ce document.
Rien n'est invincible comme certains préjugés populaires; en vain la nouvelle couronne avait-elle été solennellement consacrée au nom du pape ; ce n'était pas la sainte couronne, et la cérémonie qui venait de s'accomplir n'était pas prise au sérieux par la nation. Ce fut une grande joie lorsque Ladislas Apor finit par remettre au palatin Omode le joyau historique. Un quatrième couronnement fut résolu, malgré ce qu'une semblable fête pouvait avoir de blessant pour le représentant du Saint-Siège.
Charles-Robert ou Charles P"" de Hongrie n'avait que vingt-deux ans au début de son véritable règne (1310), car on ne peut compter comme en faisant sérieusement partie la période agitée que nous venons de raconter. Il était parfois vindicatif jusqu'à la cruauté. Son autre défaut principal était une légèreté de mœurs assez rare chez les Capétiens des premiers siècles : ses trois épouses, Marie-Catherine de Pologne, Béatrix de Luxembourg,
Elisabeth de Pologne, ont eu à se plaindre de ses moeurs, qui étaient, il est vrai, plus dissolues pendant ses veuvages. Enfin une certaine disposition de son caractère aurait pu lui être funeste dans sa nouvelle patrie, s'il n'avait eu le talent de ne pas trop la témoigner : il n'aimait pas le régime constitutionnel, encore élémentaire et incomplet, mais déjà sérieux, dont le caractère magyar avait pris l'habitude depuis trois générations. Presque tous les traits de cette esquisse morale conviendraient, non seulement à Charles-Robert, mais à son fils Louis le Grand. Seulement, au lieu de heurter de front les forces vives de leur royaume et de leur siècle, comme leur parent Philippe le Bel, ils préférèrent les tourner à leur profit, changeant peu à peu toutes choses selon leurs idées, et sans que la nation qui les avait acclamés se sentît soumise à une imitation étrangère contraire à son orgueil et à ses instincts.
De tous les puissants personnages qui avaient pris l'habitude de l'indépendance, Mathieu Csâk était le plus à redouter. Son palais de Trencsin était devenu la capitale de toute la région montagneuse du nordouest ; il avait un trésorier, un palatin, tout comme le roi. Des milliers de soldats, qui ne connaissaient d'autre autorité que la sienne, ravageaient impunément les domaines des sujets fidèles. Il forçait le clergé à donner les sacrements malgré l'interdit jeté sur cette contrée par le légat Gentile.
Charles évita autant que possible d'attaquer directement ce vieux potentat plutôt barbare que féodal. Il lui infligea bien une défaite dans la vallée de Rozgony, mais il fit surtout en sorte de l'entourer du cercle hostile de colonies saxonnes. D'autre part l'établissement en Bohême de la maison de Luxembourg, avec laquelle le roi de Hongrie ne tarda pas à s'allier, eut pour effet de réprimer les brigandages du despote de Trencsin : vaincu par les Bohèmes, repoussé par son roi, auquel il demandait la paix, dépouillé de ses principales places fortes, il mourut (1318) rongé par la vermine, selon la tradition populaire qui a conservé la mémoire de Mathieu Csâk avec un mélange d'horreur et d'admiration.
La maison d'Anjou n'avait plus d'ennemis sérieux à combattre dansl'intérieur du royaume. Mais avant de pouvoir en toute sécurité consacrer ses efforts à la politique extérieure, elle devait encore assurer les frontières du midi. Le royaume de Hongrie dépassait alors le Danube et la Save par la possession d'une province frontière, sorte de marche ou de confins militaires qu'on appelait le Banat de Macsô. Les princes serbes Etienne 0 Dragutin et Urosch Milutin avaient profité pour s'en emparer de l'anarchie ^ jirolongée de la Hongrie: Charles-Robert, dans une heureuse et rapide campagne (1319) reprit Belgrade et parvint même jusqu'aux Balkans.
Deux circonstances graves avaient d'ailleurs distrait son attention, La bataille de Muhldorf (1322), triomphe de l'empereur Louis de Bavière sur Frédéric d'Autriche atteignait la Hongrie, qui avait fourni toute une armée auxiliaire au prétendant maintenant vaincu et prisonnier. Par cette.
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alliance dirigée contre un empereur ennemi des rois de France, Charles- Robert entrait dans la politique de la famille des Capétiens; il y entra mieux encore après la défaite de Mûhldorf, en resserrant ses liens d'amitié non seulement avec les frères de Frédéric, mais avec la maison de Luxembourg, avec ce Jean de Bohême qui devait, après avoir longtemps vécu ï>dans la domesticité de la maison de France (Michelet)«, finir héroïquement sur le champ de bataille de Crécy.
La politique angevine savait donc associer à un énergique gouvernement intérieur les préoccupations européennes qui allaient de plus en plus fixer son attention ambitieuse. Charles-Robert, issu d'une branche entreprenante d'une entreprenante maison, fit de la Hongrie une grande puissance européenne, étendant de tous côtés le réseau de ses alliances et préparant de vastes héritages aux enfants de ses rois. Du côté de l'Empire et des princes allemands, il se restreignit à de bienveillantes interventions comme celle que nous avons signalée, et à une alliance aussi constante que possible avec les Luxemburg, alliés eux-mêmes des Capétiens français ; les affaires de Pologne et les caprices de Jean de Bohême, le prince errant, amenèrent une rupture momentanée de cette alliance et même une invasion de la Bohême (1332), mais les bonnes relations furent bientôt rétablies, comme le voulait l'intérêt des deux dynasties et des deux pays. De même Charles-Robert n'intervint dans les querelles des princes autrichiens que comme une sorte d'arbitre. L'Italie et la Pologne devaient rester ses grandes préoccupations.
Deux États italiens, les plus considérables par leur étendue ou leur richesse, la république de Venise et le royaume de Naples, étaient les deux objets naturels de sa politique du côté du Midi, avec cette difi"érence qu'il se trouvait en face de Venise à titre de roi de Hongrie, en face du trône de Naples à titre de prince de la maison d'Anjou.
Charles n'avait d'abord entretenu avec son oncle le roi de Naples qu'un échange d'ambassades et de présents, sans autre incident qu'une réclamation inutile au sujet du duché de Salerne; mais la mort du duc de Calabre, seul descendant masculin de Robert, parut appeler la branche hongroise à ce trône méridional : telle était du moins la prétention de la cour de Bude, malgré les autres parents du roi Robert qui ne renonçaient point à leurs droits. La reine Sancha de Naples et le célèbre pape d'Avinon, Jean XXII, entrèrent dans les vues du prince hongrois en imaginant un mariage entre le prince André, le plus jeune de ses fils, et la princesse Jeanne, fille du duc de Calabre : c'était la trop fameuse Jeanne de Naples (1331). Charles-Robert voyait dans cette alliance une compensation à la mort récente de son fils Ladislas (1329), qui aurait pu devenir roi de Bohême par suite de son mariage avec une Luxembourg.
De ce côté il avait réussi ou du moins il pouvait le croire, et il a pu le croire jusqu'à sa mort. Les relations avec Venise ne lui paraissaient
pas offrir la même importance, ou plutôt il semble avoir eu le projet bien arrêté d'éviter toute difficulté avec cette république. Lui, si fier de toutes ses prérogatives, si entier dans la réclamation de ses droits sur des pays lointains, il tombait dans une sorte d'indifférence lorsqu'il s'agissait des villes de la Dalmatie disputées depuis des siècles entre la ténacité vénitienne et la ténacité magyare.
La pensée dominante de son règne a été l'acquisition de la Pologne, la réunion de ce pays à la Hongrie. Son mariage avec Elisabeth, fille de Wladislas Lokietek (1320), prépara les voies, et lui fournit l'occasion d'envoyer une armée auxiliaire qui se distingua dans la lutte contre les Lithuaniens encore païens, et plus tard, une autre armée auxiliaire qui vainquit les chevaliers teutoniques et força les princes silésiens à reconnaître la suzeraineté de la Pologne (1332). Il était habile de soutenir ce pays contre les barbares païens du nord-est et contre les Germains du nordouest. Mais un événement tragique, ou plutôt un drame épouvantable, vint répandre partout l'horreur et l'effroi.
Le prince Casimir était venu passer quelque temps auprès de sa sœur Elisabeth, dans le château royal de Visegrad : c'était la demeure favorite des rois angevins qui préféraient au séjour de Bude, de Gran et de Temesvâr, ce nid d'aigle perché sur la montagne, dominant le Danube rapide et large vers l'endroit où ce fleuve tourne brusquement au midi; seulement de ce nid d'aigle ils firent un palais splendide dont les débris étonnent encore. La légende prétend qu'une des filles d'honneur de la reine, la jeune Clara Zâch, inspira une passion violente au prince polonais, qui ne recula pas devant la plus insigne des fautes, et que pour venger l'honneur des siens, Félicien Zâch se jeta sur la famille royale et blessa la reine. Les courtisans seraient survenus en hâte et les Zâch auraient été exterminés jusqu'au troisième degré. D'après des découvertes récentes, il y eut bien au château de Visegrâd-Vâralja une scène de cette nature ; mais ce ne fut pas l'histoire de Claire qui la provoqua. Ce conte n'est que le produit de l'imagination populaire. Ce fut pour un tout autre motif que Félicien Zâch, violent, orgeuilleux et frondeur, menaça la famille royale.
On put croire que le ciel s'était chargé de punir ces punitions qui étaient des crimes, lorsque le roi conduisit en Valachie une funeste expédition. Il voulait déposséder le prince Michel Besserab qui avait envahi le banat de Szôrény. Refusant les conditions les plus avantageuses, il s'obstina dans sa marche à travers les montagnes; ses guides l'égarèrent dans des défilés où une partie de son armée fut écrasée par des quartiers de roc que lancèrent sur elle des ennemis cachés (1330). Le roi ne songea plus à cette guerre, et porta tous ses efforts du côté de la Pologne, Ne gardant aucune rancune à son beau-frère Casimir des malheurs causés par sa légèreté, il contribua à le faire proclamer après la mort de Wladislas. Une fois couronné, Casimir n'eut pas honte de revenir au château de
Visegrad où se trouvait encore Jean de Bohème et où les trois rois célébrèrent des fêtes magnifiques et prolongées.
Charles-Robert voulait que Jean de Luxembourg se désistât de toute prétention sur la Pologne, ce à quoi il consentit moyennant cession définitive de la Silésie à la Bohême. D voulait aussi que Casimir reconnût le prince Lous d'Anjou comme son héritier, et il obtint cette concession énorme d'un roi qui n'avait pas plus de trente ans et pouvait fort bien avoir encore un fils. Lorsqu'il apprit quel-ques années plus tard (1339) que dans une assemblée solennelle, tenue à Cracovie, le dernier des Piast avait fait agréer le prince Louis aux États de Pologne comme leur roi désigné, il put croire qu'il avait atteint le but principal de sa politique.
Il mourut trois années après ce triomphe, et après avoir fondé des institutions qui ne pourront être étudiées qu'à la suite des faits du règne de Louis le Grand. La reine Elisabeth, joyeuse du succès de son fils destiné à une double couronne, venait d'achever la belle église gothique de Kaschau, commencée quatre-vingts ans auparavant par un architecte français, Villard de Hannecourt.
Attentat de Félicien Zàch.
(D'après la Chronique de Vienne.)
Donjon du château de Visegrâd.
(Dessin de Théodore Dôrre.)
»Un noble jeune homme, riche de nombreuses vertus, « c'est en ces termes que Louis d'Anjou avait été présenté aux États de Pologne par le roi Casimir. Un autre étranger, le florentin Villani, bon observateur comme tous les politiques de sa race, disait que ce prince » était naturellement de mouvement subit et ne discutait ses résolutions avec personne «, Le Polonais et l'Italien comprenaient assez bien celui que la postérité magyare devait saluer du nom fastueux de Louis le Grand.
Les historiens hongrois ont l'habitude de partager son règne en trois périodes chronologiques, à chacune desquelles correspond, nous pouvons le remarquer, une préoccupation dominante : la première contient les tragédies de Naples et les expéditions qui en sont le résultat ; la seconde est celle des guerres contre Venise et de la conquête de la Dalmatie ; pendant
la troisième, Louis le Grand est roi de Pologne, il est peut-être le prince le plus puissant de l'Europe.
Le vieux roi Robert n'avait jamais beaucoup aimé ses parents de Hongrie, si bien que lorsqu'il mourut (1343), son testament laissa le royaume à Jeanne sa petite-fille, et à elle seule, sans partage de la couronne avec le prince André. Ces deux époux, à peine sortis de l'adolescence, pliaient déjà sous une fatalité de haines et de passions. Les princes nombreux d'une cour corrompue, les Charles de Durazzo, les Louis de Tarente, les Catherine de Valois, bien d'autres encore, irritaient, contre un prince déjà humilié de sa situation inférieure, la défiance et les mépris de la jeune reine. Elisabeth de Pologne s'effraya de l'isolement de son fils: elle entreprit avec une grande escorte le voyage de Naples^ pendant que le roi Louis, qui aimait tendrement son frère, négociait en sa faveur avec la cour d'Avignon.
L'une et l'autre mission étaient également difficiles, car le pape Clément VI voyait avec inquiétude la puissante branche hongroise de la maison d'Anjou mettre la main sur un royaume vassal qui pouvait à chaque instant s'emparer de Rome. Toutefois, comme il ne continuait que trop la tradition de Jean XXII, le célèbre thésauriseur, les envoyés de Louis avaient quelque chance d'obtenir des concessions. La somme exigée fut énorme, quarante-quatre mille marcs d'argent, et cela pour reconnaître au prince époux l'autorisation de se faire couronner, sans aucun pouvoir réel.
Louis fut indigné de tant d'avarice, de cette proposition qui revenait au trafic d'une couronne; il accepta pourtant.
Le sort d'André ne devint pas meilleur après son sacre ; le beau Louis de Tarente le déshonorait presque publiquement et le rendait ridicule. Jeanne, livrée à une sorte de vertige qui parut un signe d'ensorcellement, passait sa vie, au témoignage de Villani et de Gravina, dans les danses, les fêtes dispendieuses et les jeux guerriers ; si bien que l'on comparaît le pauvre roi nominal à un tendre agneau égaré au milieu des loups. La jeune reine adultère ne voulut pourtant pas qu'il retournât avec sa mère dans le palais de Visegrâd, soit qu'elle redoutât le scandale d'une telle séparation, soit qu'elle ait eu un moment de repentir, soit enfin qu'elle prêtât déjà l'oreille à des projets d'assassinat. On crut voir après le départ •d'Elisabeth de Pologne que le malheureux André, conseillé sans doute par cette énergique princesse, voulait réagir contre les ennemis qui le bafouaient ouvertement ou le guettaient dans l'ombre.
Il eut seulement le tort, habituel aux natures faibles qui se redressent, de manifester son irritation et d'annoncer sa vengeance; il aurait même poussé l'imprudence jusqu'à élever dans un tournoi une bannière qui représentait une hache auprès d'un billot. Quoi qu'il en soit, sa perte fut jurée.
Une nuit qu'il reposait dans son château d'Aversa, réconcilié, ce semblait-il, avec la reine, on le réveilla sous prétexte de lui apporter des nouvelles de la capitale; quelques instants plus tard, il était horriblement massacré par des coupables obscurs. Les complices princiers ne manquaient certainement pas; Jeanne sembla prendre à tâche de s'accuser elle-même, et de rendre inutile la persistante indulgence du pape, en épousant Louis de Tarente.
Elle avait soin pourtant de témoigner une grande indignation du meurtre de son époux, qu'elle qualifie d'infandum scelus dans une lettre à la république de Florence. Mais toute sa conduite la dénonce et l'écrase ; elle a mérité cette brève et terrible phrase que lui aurait écrite son beaufrère le roi de Hongrie: »Ta vie impudique, ta soif de gouverner, la vengeance négligée, ton second mariage te déclarent coupable du meurtre de ton époux. «
Dès l'instant où il avait reçu le fatal message, Louis d'Anjou n'avait songé qu'à la vengeance. Aussitôt que cela devint possible, ses préparatifs contre Venise furent suspendus. En attendant, il pressait vivement le pape d'agir par ses légats, non pas contre des sicaires obscurs, mais contre les grands criminels, surtout contre Jeanne et contre le cardinal Talleyrand,, l'un des ennemis de son frère.
Il était un autre objet de sa haine, Charles de Durazzo, l'un des princes de la famille royale, qui joua constamment un rôle équivoque, mais contre lequel il eut d'abord soin de cacher son ressentiment. Durazzo ne venait-il pas d'inhumer décemment les déplorables restes de la victime? Ne parlait-il pas plus haut que personne de punir les meurtriers? N'étaitce pas lui qui dirigeait le parti hongrois de Naples et qui était prêt à y introduire une armée?
Envers ce douteux personnage, le roi Louis dissimula comme un vrai Sicilien, mais il le regardait, sans doute à tort, comme le chef secret des assassins et il avait juré sa perte.
Les projets vengeurs de Louis le Grand eurent ce singulier résultat de modifier le système des alliances européennes. Il avait d'abord compté sur Charles de Luxembourg, roi de Bohême, qui allait bientôt devenir l'empereur Charles IV, et qui était depuis longtemps l'ami personnel de Clément VI. Mais les lettres qui arrivaient d'Avignon montraient, comme toute la conduite de cette cour, l'intention bien arrêtée de protéger la reine Jeanne: le pape n'allait-il pas offrir la rose d'or à Louis de Tarente, son second époux?
Voyant cela, le roi de Hongrie se rapprocha de Louis de Bavière, le vieil empereur excommunié, le vainqueur de la cavalerie cumane a Mûhldorf; et pendant que le vieux Jean de Bohême allait se faire tuer à Crécy, il écrivait à Edouard III pour l'intéresser à la cause de son frère mort. Il négociait avec les princes et les républiques d'Italie pour le pas-
sage de son armée; grâce à un voyage dans le Tyrol et à diverses ambassades, il s'entendit avec Venise, les la Scala et la maison d'Esté. L'in-
La reine Jeanne de Naples.
, (D'après une fresque de Giotto.)
dignation soulevée par le meurtre d'André était générale en Italie; on en trouve la trace dans toutes les chroniques des contemporains. »0 Aversa^ ville trop bien nommée, s'écriait Pétrarque, c'est dans tes murs qu'a suc-
combé à une fraude impie ton roi, déchiré comme par les dents et les griffes des bêtes féroces. «
La nation magyare n'était pas moins indignée. La noblesse qui entourait le roi s'était mise en deuil comme lui. S'il faut en croire la chronique d'Esté, une bannière noire avec une épée sanglante au milieu, serait devenue le symbole du devoir qu'il restait à remplir, et tous auraient juré sur l'autel de s'associer à la cause de leur roi. Il est d'ailleurs certain que l'armée d'expédition fut très facile à réunir, la diète ayant accordé tout ce qu'il fallait.
Elle était prête au milieu de l'année 1 347 ; elle se mit en marche, et bientôt une ambassade vénitienne arrivait dans Udine à la rencontre du fier ennemi qui devait faire un jour tant de mal à la république de Saint Marc ; elle fut reçue froidement. Le pape essaya de plusieurs moyens pour arrêter l'expédition ; le dernier dauphin du Viennois, ce même Humbert qui allait bientôt léguer à la France une magnifique province, fut inutilement chargé d'adoucir le frère irrité. Les légats ne réussirent pas davantage ; leurs menaces d'excommunication furent écartées presque avec dédain par un prince qui déclarait qu'il avait le droit pour lui, et qu'il ne porterait -aucun préjudice à l'Eglise dans une cause purement séculière. Jeanne, voyant ses propres lettres repoussées avec mépris, s'enfuit en Provence.
Cependant la plupart des princes, Albert de la Scala, Obizzo d'Esté, Ordelaffo de Forli, les Malatesta de Rimini, accueillaient avec amitié Louis d'Anjou, et parfois venaient grossir son armée, qui arrivait à Bénévent au commencement de janvier 1348. La république de Florence l'avait fait complimenter en chemin par des ambassadeurs vêtus d'écarlate. Le tribun Rienzi est le seul qui ait résisté à des offres d'alliance; il écrivit au pape que le roi de Hongrie lui avait inutilement offert un corps de troupes, qui aurait occupé Rome sous ses ordres à lui, Rienzi, et aurait assuré sa domination.
Bientôt Charles de Durazzo venait saluer celui qu'on appelait, après tant d'autres, le libérateur de l'Italie : c'était dans la funeste ville d'Aversa. Louis le Grand lui fit d'abord bon accueil ; mais il réunit secrètement ses conseillers pour leur déclarer que sa complicité était évidente, attestée par l'archevêque de Naples ; il n'eut pas de peine à obtenir d'eux une sentence de mort.
Dans la soirée du 23 janvier, le souper se prolongea fort tard ; un serviteur de Durazzo, qui déjà l'avait inutilement averti, s'approcha de lui pour l'engager à fuir, mais sans plus de succès. Enfin le roi jetant le masque, éclata en reproches, en accusations terribles. Durazzo fut entraîné sur le balcon où le malheureux André avait trouvé la mort, et massacré, non sans d'horribles mutilations, suivant une chronique.
Louis le Grand, après cette sorte d'exécution, qui est restée une tache pour sa mémoire, continua sa marche rapide sur Naples. »I1 était à cheval
jour et nuit, dit la chronique de Sienne, il semblait courir, crevant les chevaux sur la route pour arriver plus tôt.« Mais une fois à Naples, il ne trouva que des complices obscurs sur lesquels exercer sa colère. Bientôt ses préoccupations changèrent de nature : à la vengeance succéda l'ambition. Il se regarda comme l'héritier de son frère, ne reconnaissant à l'enfant issu de Jeanne, et qui devait mourir peu après, que le titre de duc de Calabre.
Ce petit prince, Robert de Tarente et d'autres membres de la famille royale, furent les uns mis sous bonne garde, les autres envoyés en Hon-
Sceau du roi Jean de Bohême.
grie. Louis se mit à gouverner comme roi de Sicile et de Jérusalem,, malgré les reproches du pape. Les actes nombreux dus à sa courte administration, témoignent de son activité, notamment quant à l'école de théologie qui florissait dans la capitale.
Une sévère discipline régnait dans son armée: >11 maintenait une grande justice, dit Villani, sur cette nation barbare, au milieu de laquelle il était né, et ne souffrait pas que ces hommes fissent le moindre outrage aux habitants. «
Mais tout changea lorsque diverses inquiétudes l'eurent décidé à retourner dans ses États. Les Italiens ont conservé un mauvais souvenir
des troupes qu'il laissait après son départ. Gravina nous décrit le pillage d'une petite ville, dans un langage évidemment rempli de réminiscences classiques, mais sous les conventions du style, on aperçoit des faits incontestables, confirmés d'ailleurs par tous les témoignages contemporains. Un des plus curieux se présente sous la forme d'une légende : tel des guerriers de Louis le Grand aurait tué deux cent cinquante personnes dans l'expédition de Naples, et, torturé par les remords, n'aurait trouvé le repos de sa conscience, que dans un pèlerinage en Irlande, au purgatoire de Saint-Patrik.
Aussi la plupart des Napolitains virent-ils sans regret le retour de la reine Jeanne, qui venait de sceller son alliance avec le pape en lui vendant, pour une somme très modique, la ville et le territoire d'Avignon, D'ailleurs, les ravages de la peste noire suspendaient de fait les hostilités. Elles furent bientôt reprises (1350) par Louis le Grand, qui débarqua près de Manfredonia, et, maître de Canosa, marcha sur Naples où tout un parti l'appelait.
Il reçut alors, de Louis de Tarente, un singulier cartel, le provoquant à un combat singulier, dans l'une de ces quatre villes : Paris, Naples, Pérouse ou Avignon. Le roi de Hongrie, sans écarter ouvertement ce défi, n'accepta aucune des villes proposées; il fit remarquer que Paris était la résidence d'un roi oncle de son adversaire, et dont lui-même n'était que le parent éloigné. Puis il continua sa route ; pendant qu'il longeait le cours du Silaro, un jeune noble de sa suite tomba dans le fleuve : le roi, comme s'il eût voulu prouver qu'il ne craignait pas la mort, plongea aussitôt dans les eaux rapides et sauva le jeune homme, aux applaudissements de tous ses soldats.
La reine Jeanne venait de s'enfuir à Gaëte; la capitale fut facilement occupée. Mais le mécontentement visible du peuple, joint à la résistance assez vive que lui avaient opposée quelques villes sur son parcours, la ville d'Aversa entre autres, changèrent les dispositions du conquérant. Il ne trouva plus la princesse Marie, soeur de Jeanne, qu'il avait compté épouser ou faire épouser à son jeune frère Etienne, pour légitimer la prise de possession du trône de Naples.
D'ailleurs, il avait appris à mieux connaître les intérêts sérieux de sa couronne: la Dalmatie et la Pologne lui paraissaient, avec raison, des conquêtes plus durables et plus précieuses. Il ne pouvait s'absenter longtemps, et il ne désirait plus que réserver l'avenir : la sentence des cardinaux, qui absolvait Jeanne comme ayant été ensorcelée, fut probablement un prétexte qu'il saisit volontiers pour ramener ses troupes audelà des Alpes et des Alpes et pour renvoyer honorablement les princes prisonniers.
Rien de plus stérile que ces deux expéditions, considérées en ellesmêmes dans leurs résultats immédiats. Toutefois les Magyars y avaient
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gagné de connaître quelque chose en dehors de leur pays et leurs frontières. Leurs grandes familles, les Laczfi, les Apor, les Szécsi, bien d'autres encore avaient vu, ne fût-ce qu'en courant, un pays déjà ranimé par les premiers souffles de la Renaissance ; ils en rapportèrent quelque chose •dans leurs châteaux, comme le roi lui-même dans ses palais. Le goût des études élevées y gagna, et la langue nationale s'enrichit au contact de l'Italien, malgré les plus profondes différences.
De leur côté, les Italiens avaient soigneusement étudié les Hongrois, leurs institutions et leur manière de combattre, dont Villani nous a laissé une description détaillée.
En voici quelques traits: » C'est chose merveilleuse que la multitude de cavaliers qui accompagnent le roi de Hongrie contre ses ennemis . . . Ils sont toujours prêts à s'armer et à se mettre en mouvement sur l'ordre de leur seigneur. Ils ont de légères armes offensives, l'arc et les flèches, et pour arme défensive une longue épée . . . Dans la justesse de leur tir est toute leur espérance. Leurs chevaux sont habitués à la pluie, comme leurs cavaliers ; leurs longues selles servent de lit en plein air . . . Leur nourriture dans les pays déserts ne les embarrasse pas : ils portent dans des sacs une sorte de poudre de viande desséchée, qu'ils jettent dans l'eau bouillante et qui leur suffit; dans nos pays ils usent largement de pain, de la viande fraîche et du vin
qu'ils trouvent : ce qui cause parfois leur Médaille de Jeanne de Naples frappée
à l'occasion du couronnement du
dispersion. Ils excellent à courir, à fuir, duc Louis de Tarente.
lancer leurs flèches, tourner brusquement,
revenir à la bataille ... Ils cherchent le plus grand péril, sans penser à la mort.«
Louis d'Anjou était désormais libre de se consacrer à ses deux buts sérieux, l'Adriatique et la Pologne, lesquels se compliquaient de nombreuses relations politiques et de projets de croisade contre les païens, les schismatiques ou les musulmans.
Il ne suivit point, à l'égard des Slaves du Sud et de Venise, le système de neutralité et d'indifférence de son père. De ce côté il ne l'imita que dans sa conduite tout ensemble ferme et conciliante à l'égard des Saxons révoltés une fois encore: il parcourut même le pays en 1366, et tint une assemblée à Thorda pour rétablir, au moyen de sévères règlements, la paix publique souvent troublée par les rivalités des diverses nationalités transylvaines. Mais il était loin d'apporter le même esprit dans les affaires, compliquées alors comme aujourd'hui, des régions situées au sud de la Save.
Charles-Robert ne s'était laissé que médiocrement émouvoir par les invitations réitérées du Saint-Siège, à convertir, de gré ou de force, les
schismatiques et les hérétiques de la Bosnie, dernier refuge des Patarins. Louis le Grand, malgré l'irritation momentanée que lui avait inspirée l'attitude de la cour d'Avignon dans les affaires de Naples, était l'ennemi juré de tout ce qui échappait à l'unité de l'Église latine: il accepta le rôle de champion de la catholicité dans l'Europe orientale. Dans les mobiles qui le dirigeaient, nul ne peut faire la part exacte de la foi véritable et de l'ambition.
Les affections personnelles y eurent aussi leur part: au lieu de rechercher quelque alliance impériale ou royale, Louis d'Anjou épousa simplement la belle slave Elisabeth Kotromanovich, qui obtint plus tard, pour son frère Twartko, le titre non pas seufement de ban, mais de roi de Bosnie ; et cela malgré la réputation d'indulgence pour les hérétiques dont le clergé faisait un crime à ce Twartko. L'influence de la jeune reine était donc grande sur son époux. Mais avant tout, Louis le Grand voulait l'Adriatique, et tous ses plans, même ses projets de conversion religieuse, aboutissaient à des préparatifs contre Venise.
On s'en aperçut bientôt.
Pour comprendre les événements des années 1355 à 1358, il est nécessaire de remonter au début du règne, avant même les expéditions d'Italie. Les citoyens de Zara, tout au moins la plupart d'entre eux, préféraient, comme leurs pères, la couronne de Saint-Etienne au lion de Saint-Marc. Ils profitèrent d'un voyage du jeune roi en Croatie (1345) pour lui demander leur délivrance. Les Vénitiens furent informés de cette démarche et ne perdirent pas un moment pour en prévenir les effets encore incertains. Pendant qu'une lettre du doge exhortait à la fidélité la ville de Zara pour endormir sa défiance, une flotte venait brusquement l'assaillir, exigeant que les conspirateurs fussent livrés et les remparts démolis. La malheureuse cité connaissait par expérience la rancune vénitienne; elle ne vit de salut que dans une franche rébellion, et supplia le roi de venir à son secours.
Dès lors Louis n'hésita plus; il leur écrivit: »Nous avançons avec toute notre puissance pour vous aider: tenez bon courageusement.* Au reçu d'un tel message, Zara se mit en fête : on chanta, on parcourut les rues en jouant de la trompette, on planta le drapeau royal avec acclamation dans le forum. Cette joie fut de courte durée: pendant l'hiver Zara fut serrée de près, et lorsque l'armée royale arriva au printemps de 1 346, il était trop tard. Les Vénitiens vainqueurs disposèrent rudement de la cité rebelle.
Les Hongrois les accusèrent depuis d'avoir corrompu les chefs de leur armée.
On comprend dès lors le profond ressentiment du roi Louis pendant de longues années. Les Génois savaient bien qu'ils trouveraient en lui un allié formidable contre leurs éternels rivaux; toutefois il ne devait y avoir
que plus tard un plan d'attaque concerté entre eux. Cette fois, les Hongrois parurent préparer non pas une guerre d'ambition contre Venise, mais une vraie croisade contre l'Église d'Orient. Le prince serbe Douchan, qui rivalisait de luxe et d'étiquette avec la cour de Byzance, avait donné de fausses espérances de conversion ; loin de prendre ce parti, sa haine contre la papauté lui revint avec une telle fureur qu'il menaça, dit-on, de faire crever les yeux à ceux de ses sujets qui passeraient à l'Église latine. Le roi magyar annonça au pape et à l'Europe qu'il allait punir ce schismatique ; mais ayant réuni son armée, il la tourna brusquement, non contre Douchan, mais contre les Vénitiens, ses alliés. Rien ne put résister à cette brusque invasion.
Pendant que le pape réclamait en vain contre une déviation pareille de la guerre annoncée comme une seconde croisade albigeoise, pendant que les cardinaux se repentaient d'avoir proclamé le roi magyar »gonfalonnier de l'Église, « toute la Vénétie, jusqu'à Padoue, tombait en son pouvoir.
Le doge Delfino et le Sénat lui proposèrent de traiter en faisant de Zara une ville libre et en lui cédant le reste de la côte : il refusa, voulant la Dalmatie entière. Il avait réellement trouvé le bon moyen de la conquérir en attaquant chez elle la République marchande, difficile à vaincre au loin à cause de la supériorité de sa flotte, mais toujours vulnérable sur son propre territoire. La seule Trévise, bien défendue par Cavalli, dut être régulièrement assiégée. Les Hongrois n'avaient jamais excellé dans cette sorte de lentes opérations militaires; mais alors ils réussirent à lutter d'opiniâtreté contre les tacticiens italiens. Lorsque Louis retourna dans son royaume, le siège fut continué par Thomas Monozlai, qui fit échouer toutes les sorties des Trévisans.
Le péril devenait extrême pour Venise.
En même temps elle perdait cette même côte dalmate qui était l'enjeu de toutes les hostilités. Elle ne pouvait plus y entretenir des troupes suffisantes, et chaque jour elle apprenait la perte d'une nouvelle ville, finalement celle de Zara. 11 fallut bien traiter (1358) avec Louis le Grand, qui abandonna volontiers ses conquêtes en Italie contre le possession définitive de la Dalmatie tout entière. Le moment où nous sommes arrivés est un des moments les ^^J^ gloi^eux de l'histoire des Hongrois : ils possèdent ce qu'ils avaient toujours ardemment désiré, ce qui était indispensable à l'indépendance de leur commerce, la mer avec des ports excellents. Ils ne négligèrent rien pour les améliorer encore, pour s'attacher Zara et les autres villes en confirmant et en augmentant leurs privilèges, pour avoir un rivage à eux, une flotte à eux.
Les schismatiques et les hérétiques paraissaient oubliés ; ils ne l'étaient pas. Le roi de Hongrie n'avait jamais renoncé à les combattre ; il pouvait même soutenir qu'il avait commencé par Venise afin d'être plus sûr de réduire les Slaves mériodionaux, comme il avait déjà réduit la Valachie au
début de son règne. Urosch, fils de Duschan, mort récemment, fut vaincu, obligé de rendre les territoires hongrois dont s'était emparé son père, et de reconnaître la suprématie de la couronne de Saint Etienne; mais le schisme ne put être atteint aussi directement de ce côté que dans le banat de Bosnie, où s'exerça l'intolérance de Louis victorieux. Une partie de la population, les Patarins surtout, s'enfuyait dans les montagnes. La terreur se répandit au loin, si bien que les Valaques établis dans les Karpathes, dans le comitat de Marmaros, passèrent en Moldavie, où ils ne subissaient qu'indirectement la souveraineté hongroise. Une colonie ruthène prit leur place, mais elle aussi appartenait à l'Eglise d'Orient.
Le roi était tout à fait réconcilié avec la cour de Rome, qui maintenant l'appelait en Italie au lieu de l'en écarter. Un corps de cavalerie, commandé par Nicolas Laczfi, fut envoyé au cardinal Albornoz pour le soutenir dans sa lutte contre Barnabe Visconti (1360). Le Pape retira de ce secours les plus grands avantages, et en témoigna vivement sa reconnaissance, pendant que les populations de Parme et de Modène étaient loin de se féliciter du passage des Magyars, et que les Florentins se promettaient de ne pas accepter leur appui. Louis d'Anjou était devenu le soldat de l'Eglise, et quelques-uns des électeurs songèrent à lui pour renverser l'empereur Charles IV. Cette idée était d'autant plus naturelle qu'il n'avait jamais aimé les Luxembourg, et que Charles venait de le blesser par quelques propos sur la reine -mère Elisabeth. Mais il était guéri des expéditions chimériques et stériles, surtout depuis qu'il en avait accompli de très profitables. Il aima mieux se borner à tenir en échec, par un système d'alliances avec les petits princes d'Italie, de Bavière et d'Autriche, d'une part l'empereur, de l'autre Venise et les Visconti. Toutefois, s'il ne visait point à l'Empire, il n'avait pas renoncé à toute prétention sur la succession éventuelle de Naples. C'était même un des motifs de son alliance avec la papauté ; mais celle-ci, rétablie un peu plus tard à Rome, n'accorda jamais que des encouragements évasifs à ce projet, dont l'accomplissement aurait donné au saint-siège un voisin beaucoup trop puissant.
Il arrive souvent à l'historien, lorsqu'il démêle des querelles embrouillées, et relativement mesquines par leur objet, de se demander comment des faits de la plus haute importance ont pu passer presque inaperçus des contemporains. Au moment même où le roi de Hongrie et le pape s'occupaient de rivalités d'Églises et de petits intérêts italiens, commençait à gronder la tempête séculaire qui devait réunir dans une même ruine ou dans une même terreur Slaves et Magyars, Latins et Grecs, Orient et Occident. Le sultan Mourad venait de conquérir Andrinople et de tourner Byzance, qui ne pouvait plus être sauvée que par un eftbrt héroïque de l'Europe chrétienne, sous la direction du puissant roi magyar. Lorsqu'on voit ce qu'a fait quatre-vingts ans plus tard Jean Hunyade, à la tête d'un peuple divisé, contre les forces immenses de Mahomet II, on est fondé à
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croire que Louis le Grand, le mieux obéi des souverains, aurait pu étouffer dans son germe la grandeur ottomane. Hélas, il ne voyait guère dans ce qui se passait que le Bas- Danube à soumettre, et le pape n'y voyait guère que le schisme à dompter!
Il y eut pourtant une campagne sur le bord du Danube au-delà des Portes de Fer, mais elle n'est connue qu'imparfaitement. Une armée de quatre-vingt mille Turcs, ou de Bulgares aurait été vaincue par un corps hongrois beaucoup moins nombreux (1366). Ce fait semble bien prouvé par des inscriptions et des lettres contemporaines ; mais on a discuté la présence du roi à la tête de son armée, on en a même à peu près démontré l'impossibilité par une série d'alibis. Le combat ne produisit d'ailleurs aucune conséquence sérieuse et durable. Louis avait pourtant compris, en quelque mesure, l'étendue du danger, car il pressa plusieurs fois les Vénitiens d'armer des galères contre les Turcs, mais la République était profondément irritée contre lui par les souvenirs d'une guerre récente, et d'ailleurs le sénat de Venise ne devait jamais combattre les Ottomans sans le secret désir de traiter le plus tôt possible. Le souverain-pontife ne pouvait avoir de telles arrière-pensées, et lorsque le roi magyar eut vu venir à sa cour l'empereur Jean-Paléologue, lui offrant d'adhérer à l'Église romaine contre une promesse de secours, il pensa que le moment était venu d'une grande alliance féconde pour la chrétienté. Mais Urbain V écouta froidement cette proposition, et répondit par une lettre pleine de méfiance à l'égard des Grecs: »Très cher fils, quand même il nous plaît beaucoup que tu t'occupes de la défense des Grecs dans le but de les réduire à s'unir avec la sainte Église romaine, il faut cependant que ce projet soit conduit avec prudence et maturité, de peur qu'il ne devienne plus nuisible qu'utile. Les chroniques ne nous montrent que trop souvent comment les Grecs, avec leurs fraudes et leurs ruses, se sont moqués de l'Eglise ; et il est à craindre que l'avenir ne nous en garde autant, surtout lorsque nous voyons qu'ils sont excités non par leur zèle religieux mais par le désir d'obtenir des secours .... Cependant nous voulons bien que tu secoures l'empereur de quelques troupes armées, si cela te paraît expédient.*
Rien n'était moins encourageant que ce langage, bien que le Pape se déclarât prêt à penser autrement, le jour où les Grecs auraient donné des gages suffisants de leur bonne foi. Louis d'Anjou ne le cédait guère au saint-siège dans son animosité contre le schisme oriental: il se tourna donc contre cet ennemi-là. Wlaiko, prince de Valachie, fut obligé de se soumettre. De nombreux moines franciscains se répandirent dans la vallée inférieure du Danube; ils se vantèrent d'avoir opéré en moins de deux mois deux cent mille conversions. Plus tard, lorsque le Pape crut pouvoir prendre au sérieux les offres de Grecs et exciter énergiquement les Hongrois contre le véritable ennemi, Louis le Grand était préoccupé de nouvelles affaires: il était roi de Pologne (1370).
Le réunion des deux royaumes latins d'Occident sous un même sceptre avait été la grande pensée de Charles Robert ; elle n'avait cessé de préoccuper son fils pendant les vingt-huit premières années de son règne. Héritier désigne de Casimir, il regarda toujours la Pologne comme un domaine à lui, que son intérêt et son devoir lui commandaient de protéger. Cette idée fort juste amena Louis d'Anjou à intervenir plus d'une fois du vivant même de Casimir, dans les affaires de ses voisins du Nord. 11 veillait, par ses négociations, à ce qu'aucun système d'alliances ne vînt préparer l'annulation de ses droits : ce fut l'objet de plusieurs congrès et de plusieurs entrevues, notamment de l'entrevue de Vienne (1353), où l'empereur Charles IV renonça à ses prétentions sur la Masovie en échange
d'une renonciation analogue des Polonais à leurs prétentions sur les duchés de Schweidnitz et de Jauer, et qui par conséquent contribua à séparer nettement la Silésie de la Pologne. Il y eut encore d'autres négociations, entremêlées de courtes hostilités, avec cet empereur si nul dans l'histoire d'Allemagne, si justement célèbre dans l'histoire de la Bohême comme administrateur et comme protecteur des lettres et des arts. Mais Louis le Grand intervint surtout, avec ses armées, contre les Lithuaniens et les Tartares païens, que le saint-siège l'engageait à combattre ainsi que les Ruthènes schismatiques.
D'abord il envoya contre les Tartares André Laczfi qui sut les contenir et même leur infliger une défaite. Puis au printemps de 1354 il obéit à l'appel de Casimir et franchit les Karpathes avec une grande armée que des calculs sans doute exagérés ont portée à deux cent mille hommes. Uni aux guerriers polonais il entreprit une campagne qui réussit complètement: les Lithuaniens furent chassés de la Volhynie et de la Podolie, les Tartares poursuivis jusque sur les rives du Boug.
Tous ces faits-là sont antérieurs à la mort de Casimir, arrivée en 1370. Ce prince, victime d'un accident de chasse, terminait un long règne rempli de luttes fécondes et d'institutions utiles, une longue vie signalée par une déplorable légèreté de moeurs, et que ne semble pas avoir attristée souvent le spectre vengeur des Zâch. Une grave expérience commençait pour la catholicité orientale: les deux grands royaumes dont elle se composait, la Hongrie et la Pologne, allaient-ils former un faisceau
Lettre de créance d'un prince tartare tracée sur une lame d'or.
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durable de résistances contre l'islamisme, contre le paganisme, contre le schisme grec, au besoin contre le corps germanique sous le gouvenement vigoureux des capétiens magyars ? Louis d'Anjou semble avoir hésité devant cette double tâche, que lui assignaient pourtant les efforts de toute sa vie et la politique paternelle: au témoignage du prélat historien Dlugosz, il se demandait si deux troupeaux éloignés à ce point l'un de l'autre pouvaient être garantis »par un seul pasteur contre la morsure des loups «.
Il ne se décida que sur les instances des ambassadeurs envoyés par ses nouveaux sujets. A peine était-il arrivé à Cracovie que les difficultés commençaient. La petite Pologne voulait que le couronnement eût lieu à Cracovie, mais la grande Pologne le réclamait pour Gnesen, auprès des reliques de saint Adalbert. Louis trancha heureusement la question en allant se faire proclamer successivement dans les deux villes, et il confia le gouvernement à sa mère, la vieille Elisabeth.
Les Magyars et les Polonais se sont figuré quelquefois qu'ils étaient des peuples frères, parce qu'ils avaient la même bravoure, la même habilité à combattre à cheval, et parce que des haines communes les ont réunis sur quelques champs de bataille funestes et glorieux; mais en réalité il a toujours été très difficile de maintenir en bonne harmonie avec les mystiques, enthousiastes et instables Polonais, le peuple hongrois patient et tenace sous sa mobilité apparente, peuple légiste bien plus encore que peuple chevalier.
Il y eut donc des soulèvements contre le roi magyar. Le premier chef que voulurent se donner les rebelles était un prince devenu moine qui essaya vainement de faire rompre ses voeux. Ensuite éclata une sédition ■dans Cracovie, une partie de la garnison fut massacrée et la reine-mère dut s'enfuir. Les princes lithuaniens, Keystut et Lubart, étaient naturellement conviés par ces désordres à recommencer leurs invasions. Mais, contre tous ces adversaires, Louis le Grand fit des préparatifs énergiques qui les maintinrent dans le devoir; non seulement les soulèvements polonais furent réprimés, mais les Lithuaniens prêtèrent ferment de fidélité: c'est même de ce moment-là que date l'oeuvre sérieuse de leur conversion et que se prépara leur union avec la Pologne. Quelques années plus tard, le sang de leurs princes devait s'unir au sang royal d'Anjou, par le mariage de leur duc Jagellon avec Hedwige, fille de Louis, tous deux fondateurs d'une nouvelle dynastie.
Mais ce mariage, auquel devait aboutir finalement la politique des Capétiens hongrois, ne s'accomplit pas du vivant de Louis le Grand, qui ne l'aurait sans doute pas souffert. Les dernières années de sa vie furent remplies par les négociations relatives à son héritage. Il n'avait malheureusement pas de fils, et la dynastie d'Anjou, inaugurée par deux longs et glorieux règnes se trouvait interrompue brusquement, circonstance qui empê-
che l'historien de se former sur ces deux princes un jugement définitif. Louis, nous l'avons vu, n'aimait point les Luxembourg ; récemment encore.
Blason de Louis le Grand.
Pans le trésor de la chapelle hongroise d'Aix-la-Chapelle.)
il avait voulu soutenir le duc de Bavière contre Charles IV, et empêcher celui-ci de recueillir la succession de Brandebourg, et il avait fallu, pour empêcher une longue lutte, l'intervention de Grégoire IX, justement alarmé
des querelles entre les princes chrétiens devant les progrès des Turcs. Néanmoins, une sorte de nécessité rapprochait les deux maisons rivales; des négociations reprises à deux fois (en 1372 et en 1378) aboutirent au mariage de Sigismond, le futur et célèbre empereur, avec la princesse Marie, l'aînée des filles de Louis. Sigismond, très jeune encore, dut rester à la cour de Hongrie, pour y être élevé dans la connaissance de la langue et des moeurs du pays qu'il était appelé à gouverner un jour.
Le roi pouvait espérer de conserver ainsi l'unité de son vaste héritage. Il convoqua deux fois, la dernière fois en 1381, presque à la veille de sa mort, la diète polonaise; il la convoqua sur le territoire hongrois, à Kaschau, puis à Bude, ce qui était une faute ; mais il en obtint, contre une diminution des impôts, l'acquiescement à ses volontés souveraines. D'un autre côte encore il voulut les faire triompher ; il n'avait jamais renoncé à Naples, et c'est parce qu'il n'avait pas renoncé au royaume qu'il semblait avoir oublié sa haine contre la vieille reine Jeanne, dont la succession ne pouvait tarder à s'ouvrir. Il jeta les yeux sur le jeune duc d'Orléans pour faire de lui un roi de Naples en le mariant à sa troisième fille Catherine : c'est dans cette vue qu'il envoya Pierre Czudar et l'évêque d'Agram auprès de Charles V. Une ambassade française vint ensuite en Hongrie ; mais la mort de la jeune princesse coupa court à tous ces projets.
Il s'occupa toutefois encore de Naples lorsque Jeanne eut été tuée par le nouveau Charles de Durazzo, et la mort seule l'empêcha de secourir celui-ci contre le duc d'Anjou, l'un des oncles de notre
Charles VI. Il se prononçait d'ailleurs, au début du grand schisme, pour le pape de Rome contre le pape d'Avignon.
Louis le Grand retrouvait donc dans ces dernières années toutes les ambitions de sa jeunesse ; il ne pouvait manquer de retrouver les Vénitiens. Un nouveau siège de Trévise, entrepris d'accord avec François Carrara de Padoue, fut d'abord malheureux et aboutit à la captivité du général magyar. Louis parut ne plus s'en occuper et ne songer qu'à une croisade pour
Blason de la branche hongroise de la maison d'Anjou.
(Dans le trésor de la chapelle hongroise d'Aix-la-Chapelle.)
arrêter les progrès d-es Turcs en Serbie. Mais le pape, bien qu'effrayé aussi du péril, et bien que désirant alors une croisade sérieuse, ne lui abandonna point les droits que le saint-siége prélevait sur le clergé hongrois, et dont le roi déclarait avoir besoin pour entreprendre une guerre aussi coûteuse. Dès lors Louis le Grand ne pensa plus à la croisade, malgré les supplications de Jean Lascaris et de la république de Raguse, qui se mit sous sa protection. La guerre des Génois contre Venise (1378) lui fournit l'occasion de réparer amplement son récent échec. Pendant que les vaisseaux de Doria battaient la flotte de Saint Marc et s'emparaient de Chiozza, Jean Horvâthy, uni à François Carrara, faisait la conquête de la Vénétie continentale. La fière république fut si près de sa ruine que Louis se crut un moment sur le point de voir flotter son étendard sur les lagunes devenues tributaires. C'était trop d'orgueil: les efforts admirables du patriotisme vénitien finirent par ramener la victoire, et les conquêtes furent rendues de part et d'autre. Toutefois la possession de la Dalmatie, et par conséquent de la mer, semblait garantie de nouveau et définitivement au royaume magyar.
Louis le Grand mourut en 1382, après tant de luttes, tant de succès mélangés de quelques revers. Le moment est venu d'étudier les moeurs et les lois de la Hongrie sous le règne de son père et sous le sien.