ÉTAT DU PAYS SOUS LA MAISON D' ANJOU
Le plus grand jurisconsulte, et l'un des plus grands orateurs qu'ait jamais possédé la Hongrie, Verbôczy, disait au commencement du seizième siècle que les rois angevins avaient apporté de France, ex GalUarum finibus, des institutions nouvelles encore en vigueur de son temps. Cette influence des moeurs de la France telles qu'elles étaient vers la fin du Moyen Age est le trait distinctif du quatorzième siècle hongrois; nous la retrouverons presque en toutes choses, mais sans qu'elle ait produit aucun bouleversement, car elle a pénétré doucement, peu à peu, les institutions magyares, telles que les avaient déjà modifiées l'influence de l'Allemagne et de l'empire byzantin.
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Déjà,, en effet, un régime en grande partie féodal s'était lentement substitué au régime de Saint Etienne, que l'on pourrait comparer à celui des Mérovingiens. Déjà l'extinction de l'esclavage proprement dit, la réduction en un colonat voisin du servage de presque toute la population agricole, la subordination hiérarchique des différentes classes, enfin la constitution de 1222 elle-même, faite pour la noblesse et le clergé, constituaient un type qui se rapprochait chaque jour davantage de la féodalité européenne. Il faut pourtant bien le remarquer, ce type n'a jamais été accompli, il ne devait pas l'être même par les Capétiens de Hongrie. Deux éléments irréductibles s'y opposaient : d'abord la plénitude de la puissance royale sur le territoire tout entier, loi fondamentale qui rendait impossible la formation de grands fiefs; ensuite l'esprit politique d'une nombreuse petite noblesse, beaucoup plus nombreuse que la noblesse d'aucun autre pays. En un mot, le roi était trop puissant, le peuple légal trop tenace pour que la Hongrie, malgré son esprit chevaleresque et aristocratique, ait jamais été un pays de complète féodalité.
Le caractère de Charles-Robert et celui de Louis le Grand nous sont trop connus pour que nous soyons tentés de leur attribuer des intentions contraires à la puissance royale. Dans les institutions magyares, ce n'était pas cela qui risquait de leur déplaire, et ce n'est pas cela non plus qu'ils ont voulu supprimer. Bien au contraire, ils ont rehaussé par tous les moyens la personne souveraine, l'entourant d'une cour imposante et de dignitaires qu'elle pouvait à son gré choisir dans les rangs le plus humbles et faire rentrer dans le néant. Les offices du palatin et du chancelier devinrent plus importants que jamais. Le chancelier continuant à être d'habitude l'un des deux archevêques, un vice-chancelier laïque était le vrai chef d'une administration déjà compliquée, qui rappelle la notifia dignitaium de l'Empire romain : il y avait un regiormn secretorum notaritis, un protonotarius, un conservator stili, un specialis notarius sigilli annularis regii. Le sceau royal, réprésentant une double croix portée par deux dragons, scellait des ordres respectés et exécutés dans tout le royaume mieux qu'à aucune autre époque de l'histoire des Hongrois.
Mais, précisément dans l'intention de fortifier son pouvoir, la maison d'Anjou crut bien faire en groupant autour d'elle une hiérarchie de grands seigneurs. Elle avait remarqué avec raison que l'absence de grands feudataires réguliers n'avait pas empêché les Csâk et les Apor de se tailler dans le territoire de véritables souverainetés momentanées, avec une armée, une monnaie, un drapeau et la guerre civile continuelle. Ce fut la gloire des princes angevins de mettre fin à la domination de ces insolents dynastes, fléau des populations, et d'assurer à leur pays d'adoption une paix intérieure profonde. Il est plus douteux qu'ils aient eu raison lorsqu'ils pensèrent rendre ce bienfait durable en élevant bien au-dessus du reste de la noblesse quelques grandes familles dont plusieurs d'origine étran-
gère, telles que les Drugeth de Homonna venus d'Italie, à côte de vieilles familles magyares comme les Hédervâry, et de Gara, un parvenu funeste. L'événement devait montrer qu'en prodiguant à ces familles les titres et les donations, le roi Louis avait préparé à ses successeurs des rivaux qui ne valaient pas mieux que les Csâk et les Apor.
Pour le moment l'oeuvre semblait avoir parfaitement réussi: la royauté était entourée d'une puissante oligarchie, aussi obéissante que riche, et la cour, qui se tenait tantôt à Visegrâd, tantôt à Bude, était l'objet à la fois d'un croissant prestige et d'une croissante attraction. Les tournois inconnus jusque-là convenaient on ne peut mieux aux goûts et aux talents naturels de la noblesse magyare. Les armoiries n'étaient pas nouvelles en Hongrie; mais l'emploi en devenait régulier, et la science du blason commençait à s'introduire. Le service militaire était maintenant réglé sur le même principe, qui consistait à classer et à diversifier la noblesse. Depuis Charles, depuis Louis surtout, l'armée était composée non plus des hommes libres groupés autour des places d'armes de chaque comitat, mais des handeria, corps de troupes levés sur leurs terres par les seigneurs laïques et ecclésiastiques, selon l'étendue de leurs domaines ou selon les contrats conclus avec la royauté. Ceux qui amenaient le plus de soldats avaient le droit de les faire combattre sous leur propre bannière, c'étaient les zâszlôs (bannerets), un des éléments originaires de la pairie hongroise,, de l'ordre des magnats.
Tout ce qui concernait l'état des terres ou l'état des personnes obéissait au même système. Depuis longtemps déjà était allée s'altérant la pleine propriété allodiale des lois de Saint Etienne, avec le droit de vendre ou de disposer librement ; maintenant s'établit le principe que les terres passent aux héritiers naturels et à leur défaut à l'héritier universel, au roi; le droit de vente disparaît devant l'aviticité (ôsiség) qui devait régir la plupart des terres hongroises jusqu'en 1848. Louis le Grand, malgré sa prédilection pour la haute noblesse, voulait sans doute empêcher la nombreuse petite noblesse, déjà fort peu riche, de se ruiner; il voulait maintenir les privilèges de la noblesse tout entière, dans les rangs de laquelle il introduisait encore quelques éléments nouveaux.
Plus bas dans l'échelle sociale, si les derniers restes de l'esclavagedisparaissaient, en revanche les simples paysans n'avaient plus que l'usage du champ qu'ils cultivaient. Ils supportaient d'assez lourdes charges, aggravées par la rigueur que l'on mettait dans la pratique du nouveau service militaire. Les tribunaux seigneuriaux jugeaient maintenant, et pas toujours avec impartialité, presque toutes les causes qui les intéressaient. Pourtant une limite ne fut pas franchie, celle de la liberté de la personne. Une loi de Charles Robert, confirmée plus tard par une loi de son fils, reconnut formellement aux paysans le droit de quitter leur champ et de s'établir où ils voudraient. Ils n'étaient donc pas attachés à la glèbe comme ils le
furent plus tard, à l'époque même où le libre déplacement était un principe reconnu dans presque toute l'Europe occidentale; mais en réalité ils ne pouvaient se détacher de leur glèbe qu'en s'exposant à mourir de faim.
Une féodalité régulière et disciplinée, voilà donc le but poursuivi et atteint pour le moment par les Capétiens de Hongrie. Ou peut inférer de là que les diètes, les assemblées du peuple noble, devaient leur paraître un désordre ou une usurpation. Charles-Robert les convoqua en effet le moins possible, et par là souleva un mécontentement général, si bien que son fils, entre ses expéditions en Italie et sa grande campagne de Pologne (1351), dut jurer solennellement fidélité à la Bulle d'Or de 1222, à la grande charte hongroise qui stipulait la périodicité des assemblées. Il ne les convoqua pas plus souvent pour cela; il aimait mieux gouverner avec son conseil de clercs et de grands seigneurs. Du reste, les deux rois ne voulurent point gêner la vie intérieure de chaque comitat ; au contraire, ils la rendirent plus active par les réunions que nécessitait la convocation des banderia, et par l'établissement de nouvelles fonctions électives; mais sur toutes choses planait la volonté royale, l'oeil et la main du roi. Des voyages fréquents le rapprochaient de ses sujets et des plaintes qu'ils pouvaient faire entendre; et de véritables enquesteurs pénétraient là oii la personne souveraine n'avait pas le temps de se montrer.
La royauté s'appuyait beaucoup sur la bourgeoisie des villes libres royales, formée en partie d'étrangers. Parmi ceux-ci, beaucoup venaient d'Italie, et leurs noms se retrouvent dans les actes contemporains, Giletti, Rubini, Negroni. Dans la ville métropolitaine de Gran, ils étaient assez nombreux pour posséder un sceau spécial: sigillum Latinorum civitatis strigoniensis. Plus nombreux encore étaient les Allemands, qui venaient chaque jour agrandir les colonies fondées par des hommes de même nation au pied du Tatra ou dans les vallées de Transylvanie. Les villes de Lôcse, de Bârtfa, bien d'autres encore, devenaient assez importantes pour obtenir des magistrats indépendants élus par elles-mêmes sans autre tribunal d'appel que celui d'un grand dignitaire, une entière autonomie municipale^ et des chartes rédigées dans leur langue, un des dialectes du vieil allemand.
Ces villes libres si favorisées, privilégiées au point d'avoir le droit de fermer leurs portes à l'escorte du roi, lui rendaient et rendaient au royaume les plus grands services. C'est d'elles que l'on attendait l'argent nécessaire aux expéditions difficiles ; et la sagesse royale s'empressait de rassurer leur dignité fort susceptible, lorsqu'elles avaient à se plaindre de quelque officier de l'État; mais non sans blâmer à leur tour les villes libres royales, lorsqu'elles refusaient d'acquitter des redevances stipulées. Quelquefois, elle les autorisait à se racheter de leur part du service militaire, moyennant quelques centaines de marcs payés annuellement. Surgissait-il un différend pécuniaire entre une corporation urbaine et une seigneurie laïque ou ecclésiastique, par exemple entre les mariniers de Pesth et le chapitre
de Bude, la royauté intervenait encore. Elle organisait les corps de métiers en corporations plus régulières que par le passé; et il est facile de constater que la condition des maîtres, des compagnons et des affranchis fut calquée sur les institutions françaises.
C'étaient aussi les habitants des villes qui entretenaient la vie commerciale avec les marchands étrangers. Les rois angevins comprirent admirablement l'importance des échanges pour la richesse et la prospérité du pays. Presque tous les droits d'entrée et de circulation qui frappaient les marchandises venues du dehors furent supprimés. Les offres d'hospitalité les plus rassurantes attirèrent les négociants, non seulement de Vienne et de Venise, comme nous l'avons vu, mais de Prague, de Thorn et Dantzig, de Cologne. Les produits de l'Orient arrivaient comme jadis par la vallée du Danube, dont la croisade de Constantinople avait diminué au treizième siècle l'importance commerciale, mais qui retrouvait ses avantages naturels depuis les progrès des Turcs, assez grands déjà pour compromettre les colonies orientales des Vénitiens. Les marchands arméniens arrivaient à Hermanstadt, à Cronstadt de Transylvanie où ils échangeaient les étoffes, les arômes, les épices de l'Asie contre les produits agricoles et minéraux de la fertile plaine hongroise et des montagnes qui l'entourent. La voie maritime n'était pas abandonnée pour cela: en temps de paix les Vénitiens se livraient aux mêmes échanges sur la côte de Dalmatie. Des sujets hongrois, protégés par les traités, allaient à leur tour trafiquer chez les nations étrangères.
On peut remarquer qu'en ce qui concerne les villes et le négoce, les rois angevins n'ont fait que suivre avec plus d'activité l'exemple de l'intelligente dynastie nationale qui les avait précédés. Leur système monétaire fut différent, et de beaucoup supérieur à celui des Arpâd. Avant eux les mines d'or et d'argent appartenaient de droit à la chambre royale, qui en indemnisait à peine les propriétaires, ce qui fait qu'ils les cachaient, au lieu de les chercher. Désormais ils eurent pour leur part le tiers des revenus de la mine, et cette industrie prit une impulsion rapide. On eut bientôt assez d'or pour frapper une monnaie nationale semblable aux ducats florentins, portant les fleurs de lis et l'image de saint Jean-Baptiste; avant le règne de Charles-Robert, il n'y avait pas d'autres pièces d'or en circulation que celles de Byzance. Si la monnaie d'or fut créée, les monnaies d'argent et de cuivre, cette dernière datant de l'invasion mongole, furent grandement améliorées. On appelait gain de la chambre, lucrum camerae, un véritable impôt consistant dans la refonte périodique des espèces, impôt qui avait produit, surtout pendant le treizième siècle, de déplorables abus; la maison d'Anjou renonça à ce mauvais moyen de se procurer des revenus, elle rendit la monnaie durable et fixe, et l'assujettit à un modèle invariable. Rien ne contribua davantage à la prospérité et à la tranquillité du pays.
Les Juifs ont toujours été un élément essentiel de l'activité économique dans l'Orient européen : malgré les plaintes assez fondées qui se sont élevées contre eux à diverses époques dans les pays où les préjugés élevaient une barrière entre eux et la population chrétienne, il est certain qu'ils avaient au Moyen Age et qu'ils ont aujourd'hui l'instinct des affaires plus développé que les races qui les entourent. L'intolérance de Louis de Grand voulut les convertir de force ou les chasser ; vers l'an 1 360 beaucoup d'entre eux durent se résoudre à un exode, les uns en Autriche, les autres en Pologne, où Casimir, qui ne dédaignait pas plus les belles juives que les belles magyares, les accueillit fort bien. Mais il ne faut pas croire que cette proscription ait été durable : les Juifs, dans les dernières années, avaient repris possession des franchises que leur avaient accordées le roi Bêla IV, et que Sigismond devait augmenter par la suite. Louis d'Anjou reconnaissait lui-même que cette race infidèle lui rendait des services, puisqu'il raconte dans un acte public qu'un de ses vassaux n'a pu faire la campagne de Lithuanie qu'en engageant la moitié de ses terres au juif Israël. Nous saisissons l'occasion d'exposer brièvement la condition habituelle des Israélites en Hongrie aux quatorzième et quinzième siècles.
Pris dans leur ensemble, ils formaient ce qu'on appelait ïuniversttas Judaeorum, sorte de fief relevant directement du roi. Le roi était leur seigneur et leur juge. Toucher à l'un d'eux c'était toucher à la majesté souveraine ; protection efficace, contre l'arbitraire des grands ou les passions populaires, mais protection qui se payait, d'abord par une redevance régulière acquittée en deux fois, le jour de saint Georges et le jour de saint Michel, ensuite par des contributions extraordinaires lorsque le trésor était épuisé. Dans chaque ville leur communauté habitait un quartier spécial ; ni le roi, ni personne ne devait descendre dans leurs maisons, et on les reconnaissait à leur manteau rouge bordé d'une raie jaune. Un magistrat spécial, appelé dans le latin officiel judex Judaeorum, siégeait à jour fixe devant la synagogue, et devait leur rendre la justice selon leur loi et leurs coutumes. Il exista même assez longtemps une dignité appelée praefectura Judaeorum, unique pour tout le royaume, et qui resta pendant plusieurs générations dans la famille juive des Mendel.
D'autres que les Juifs furent persécutés ou sollicités par le grand prince angevin. Il réussit à éteindre à peu près entièrement l'islamisme qui comptait encore au treizième siècle, sous le nom d'Ismaélites, d'assez nombreux partisans; il étouffa presque entièrement aussi la secte des Patarins de Bosnie; mais il ne put venir à bout du schisme oriental dans la basse vallée du Danube et dans les Karpathes, malgré le nombre immense de conversions dont se vantaient les moines mendiants. On doit honorer la foi et le courage des missionnaires hongrois ou étrangers que le roi et le pape continuaient d'envoyer au delà des terres polonaises chez les peuples de l'Oural et du Volga; seulement il est difficile d'apprécier au juste le
résultat de leurs efforts. Cette époque vit éclater, à côte du zèle généreux et de l'étroitesse persécutrice, le fanatisme absurde des flagellants ; mais ils
ne semblent pas avoir été nombreux parmi les Magyars, alors comme toujours beaucoup moins accessibles aux entraînements mystiques que les étrangers établis sur leurs frontières ou au milieu d'eux. Si nous envisageons maintenant l'état intérieur de l'Église de Hongrie, et ses relations avec le saint-siège et la royauté, le premier fait qui attire les regards est l'accroissement des richesses ecclésiastiques. Les donations et les legs de cette période aux évêchés, aux cloîtres, à l'ordre Saint- Jean, remplissent des volumes, le roi et ses sujets donnaient même à des sanctuaires étrangers, à Aix la Chapelle, à Maria-Zell. Toutefois nous pouvons douter avec M. Toldy que tant de richesse ait porté bonheur au clergé, à sa vie morale et religieuse. Le culte, magnifiquement pourvu, devenait de plus en plus chose extérieure et d'apparat. La préoccupation des richesses séculières amenait des discussions misérables, et avec la société laïque et avec la papauté. La cour d'Avignon, qui aimait à thésauriser, levait des droits énormes sur le clergé hongrois, et foudroyait les hérétiques qui osaient affirmer que Jésus- Christ et les apôtres repoussaient les biens de ce monde. La royauté, que nous avons vue si indépendante du saint-siège en certaines occasions politiques, ne faisait nulle opposition à ce système fiscal, et elle restait en définitive une alliée à peu près constante de la papauté. Elle n'en était que plus ferme dans sa résistance aux plaintes tantôt justes, tantôt mal fondées du haut clergé. Elle maintenait contre toutes les réclamations de p»n„,„-,» ^ T • , r. . , . Gran et d'Avignon, son droit de nomi-
Reliquaire de Louis le Grand à Aix-la
Chapelle. nation aux dignités ecclésiastiques.
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Elle approuvait, encourageait de sa présence, exigeait même parfois le duel judiciaire, que le clergé avait toute raison de vouloir supprimer; elle supprimait au contraire les épreuves judiciaires, les ordalies, auxquelles le clergé était beaucoup moins défavorable. Elle s'opposait aux abus et aux empiétements des cours d'église, par exemple aux excommunications qui entravaient le cours de la justice. Elle réorganisait fortement les juridictions séculières, et la cour du roi qui devenait une sorte de Parlement. C'était, entre autres avantages, un moyen d'empêcher les abus des tribunaux seigneuriaux récemment institués; d'ailleurs pour certains crimes la sentence était prononcée par douze jurés, dont quatre élus dans le comitat et huit désignés par le roi. De sages délais avant les procès civils donnaient aux conciliations le temps de se produire. Enfin la procédure toute primitive qui se faisait en plein air et verbalement, était remplacée par la procédure écrite.
Tous ces changements rendaient nécessaires de fortes études juridiques et la connaissance du droit romain. Déjà les évêques avaient décidé au synode de 1309 d'attacher à chaque cathédrale une école de droit canon, en même temps qu'ils ^j?:^^^^^^
•étendaient un peu le champs d'études des écoles iT "v^v ' diocésaines qui existaient déjà. Mais il n'y avait fc '' — '^^ "
pas d'université : Louis le Grand et le pape Urbain V furent d'accord pour en fonder une (1367) dans la ville de Pécs (en allemand Fûnfkirchen, en latin Quinque ecclesiae). Tous les arts y étaient ensei-
, Sceau secret du roi
gnes, excepte la théologie, car on était trop près des Louis.
contrées hérétiques; mais les études de droit
étaient de beaucoup les plus importantes, celles qui attiraient le plus d'écoliers. Le professeur Galvano Bettini, de Bologne, était appelé par Louis le Grand, qui le traitait avec magnificence. Les visites quelquefois prolongées des étudiants hongrois aux universités étrangères continuaient comme par le passé : ils allaient de préférence étudier le droit à Bologne et la théologie à Paris ; mais ils ne négligeaient pas les récentes fondations de Vienne et de Prague; quelques-uns préféraient Cologne, ou Padoue, ou Oxford.
En dehors de ces efforts du roi et du clergé pour les progrès de l'enseignement, et dans cet enseignement lui-même, il ne faudrait pas s'attendre à des merveilles littéraires. Les rois angevins étaient assez instruits et ils avaient du goût, comme le témoignent les rares débris de leur bibliothèque arrivés jusqu'à nous : dix-huit discours de Cicéron, un bel office des morts de Charles-Robert, peut-être une chronique, magnifiquement ornée, dit-on, qui aurait eu la singulière fortune d'être envoyée au roi de France Charles V, et renvoyée en Orient par son petit- fils. Mais on ne peut pas dire que les rois angevins aient provoqué un grand mouvement intellectuel,
bien que les contemporains aient vanté quelques écrits théologiques ou philosophiques en latin, et quelques récits historiques assez curieux, comme celui de Jean de Kûkûllô employé depuis par Thurôczy et comme ceux des historiens dalmates. Nous sommes encore moins à même d'apprécier la littérature magyare de cette époque, dont il ne nous est parvenu que quelques débris insignifiants, avec le souvenir précieux à conserver de tout un cycle poétique célébrant les héros nationaux.
Donc, même par le côté littéraire qui est le plus faible de la Hongrie sous la maison d'Anjou, cette dynastie apparaît à l'historien comme vraiment nationale. Arrivée dans le pays sans en connaître la langue, elle prit la peine de l'étudier et elle l'enseigna à son funeste héritier Sigismond. Elle prit aussi la peine d'étudier les moeurs et le génie du pays qu'elle devait gouverner, et si elle les modifia par des innovations le plus souvent heureuses, elle se garda de les méconnaître et de les froisser brusquement. Les fautes de cette courte dynastie française et italienne, qui aurait pu changer les destinées de l'Orient si elle eût vécu un siècle de plus, ses défauts incontestables, son penchant au despotisme, son ambition quelquefois mal dirigée, ont été effacés par ses services dans la mémoire des Magyars. L'historien Szalay va jusqu'à s'écrier que le règne de Louis a été »une longue bénédiction*.
Casque provenant du tombeau de Louis le Grand.