‹ Histoire générale des HongroisChapitre 18 sur 54 · SIGISMOND · texte numérisé non relu

SIGISMOND

JEN n'a plus contribué à grandir, dans l'histoire magyare, le rôle de la maison d'Anjou, que le désordre qui fut le résultat de son extincticMi prématurée. L'incertitude et la guerre civile ne tardèrent pas à succéder à la paix intérieure la plus profonde que puisse donner un gouvernement bien établi.

Toutefois rien n'était moins certain que l'avènement du plus jeune des princes de Luxembourg à la couronne portée jusque-là par la famille nationale de Saint Etienne ou par la glorieuse dynastie angevine; son

avènement au trône de Pologne était encore bien plus douteux, sa famille ayant souvent été en querelle avec les Polonais au sujet de la Silésie. Son frère ayant la dignité impériale et la Bohême, il était possible que Sigismond dût se contenter toute sa vie du margraviat de Brandebourg, laborieuse acquisition de son père. La fortune en décida autrement; il devait, au bout d'un demi-siècle de vicissitudes, mourir empereur, roi de Bohême et de Hongrie, après avoir vendu le Brandebourg à la maison de HohenzoUern, après avoir fondé en quelque sorte et l'Autriche et la Prusse pour d'autres que ses descendants.

Pour le moment, bien qu'il eût été élevé comme un vrai Magyar, dans la connaissance de la langue et des moeurs nationales, la Diète réunie en deuil autour du cercueil de Louis le Grand, parut se soucier médiocrement d'une nouvelle dynastie étrangère. Elle s'empressa d'acclamer et de couronner dans Albe-Royale la princesse Marie, non comme reine, mais comme roi, ainsi que le fut plus tard Marie-Thérèse. On arma de nombreux chevaliers au milieu des fêtes, et la reine-mère Elisabeth prit en mains le gouvernement avec le palatin Gara, qui ne manquait ni d'énergie ni de dévouement, mais que l'on accusait d'avidité et de violence et qui avait beaucoup d'ennemis. Les grands seigneurs armés de la frontière méridionale, délivrés de la forte main du feu roi, conspirèrent en faveur de Charles de Durazzo. La ville de Zara fît échouer cette première tentative, elle se montra fidèle jusqu'à l'enthousiasme à la fille de celui qui lui avait rendu ses libertés, et lorsque les deux reines, bien conseillées cette fois par Gara, entreprirent un voyage en Dalmatie pour arrêter la rébellion menaçante, les citoyens de Zara les accueillirent avec acclamation.

La politique angevine semblait donc avoir réussi d'une façon durable en Dalmatie ; elle était déjà presque ruinée en Pologne. Tout indiquait que l'union laborieusement préparée entre les deux grands états de la catholicité orientale ne survivrait pas à son fondateur. La Diète polonaise ne se montrait point disposée à la maintenir; elle déclarait à Sigismond qu'elle ne le reconnaîtrait jamais s'il ne s'engageait à résider dans le pays, et Sigismond, qui convoitait avec la main de la reine Marie plusieurs royaumes à la fois, ne voulait pas prendre d'engagement semblable. Les Polonais alors songèrent soit à proclamer Marie comme reine avec un autre époux, soit plutôt à proclamer la princesse Hedwige, qui épouserait le prétendant désigné par la nation polonaise et de fait séparerait les deux couronnes. La reine-mère essaya d'envoyer Sigismond comme son lieutenant à Cracovie avec douze mille hommes : les Polonais loin de se laisser intimider, envoyèrent une ambassade réclamer la princesse Hedwige pour la couronner. Elisabeth, désolée de voir anéantir ainsi le projet favori de son glorieux époux, voyant d'ailleurs qu'il faudrait rompre le mariage convenu entre sa fille Hedwige et Wilhelm d'Autriche, essaya de calmer l'impatience des ambassadeurs; mais ils lui déclarèrent que si elle ne faisait pas droit

à leur réclamation, leurs mandataire allaient procéder à l'élection d'un roi national. Alors, plutôt que de voir la Pologne entièrement perdue pour sa famille, elle laissa partir Hedwige qui épousa bientôt après (1384 — 1387) le duc Jagello de Lithuanie, récemment baptisé et résolu à convertir son peuple. Les intérêts momentanés du christianisme contribuèrent beaucoup

Hedwige, reine de Pologne.

(D'après un portrait de la cathédrale de Cracovie.)

à cette union d'un chef barbare avec le noble sang d'Anjou, union qui sépara définitivement les Polonais des Magyars.

Cependant les autres branches de la maison de France se trouvaient mêlées d'une façon tragique à la destinée des deux reines. Négligeant Sigismond, elles songèrent au duc d'Orléans, au frère brillant, léger et

malheureux de Charles VI, pour faire de lui l'époux de Marie et le roi des Magyars. Les négociations relatives à ce mariage ont laissé de curieuses traces dans diverses archives. Nous voyons par exemple que le jeune roi de France, sur la demande des ducs de Bourgogne et de Berri, a nommé membre de son grand conseil le palatin de Hongrie, Nicolas Gara, principal auteur d'un projet utile et glorieux pour la famille royale. Nous voyons aussi que le gouvernement de Venise accueillit à merveille les ambassadeurs du roi de France qui vinrent demander pour son frère une petite flotte destinée à le transporter dans son futur royaume. Mais tout devait se borner à un mariage par procuration.

La faute n'en fut pas à Sigismond, qui se trouvait dans une situation où un simple particulier échapperait difficilement au ridicule, la faute en fut à Charles de Durazzo qui voulut réunir de force la couronne de Hongrie à sa couronne de Naples. Il avait en Croatie et en Dalmatie des partisans que les citoyens de Zara ne parvenaient pas à entraver.

Tout à coup il parut au milieu d'eux, et marcha rapidement sur Bude avec des forces trop grandes pour que rien pût le retenir. Il avait gagné de vitesse Louis d'Orléans qui dut renoncer à son voyage, et Sigismond qui alla trop tard chercher des secours en Bohême. Le roi de Naples se fit couronner sous le nom de Charles II ; il força les deux reines déchues à contempler son couronnement sous les yeux indignés du peuple et de la petite noblesse qui se reprenaient à haïr les Italiens. C'est même là ce qui perdit l'aventurier royal : Gara s'introduisit dans la capitale et appela le peuple aux armes contre l'étranger. Les magasins des Italiens, des Vénitiens même, furent pillés, Charles fait prisonnier et conduit dans un cachot de Visegrâd où il trouva la mort.

On n'avait pas atteint le dernier anneau de cette chaîne fatale. Jean Horvâthy, chef du parti de Charles, résolut de le venger et surtout de se rendre indépendant en Croatie. Mal conseillées par Gara, Elisabeth et Marie allèrent au devant du péril en visitant cette contrée; elles tombèrent à la merci de leurs ennemis et se virent en butte à mille menaces. La reinemère voulant sauver sa fille, se déclara seule coupable de la mort de- Durazzo: elle fut conduite au château de Novigrad et massacrée peu de temps après; la tête de Gara fut envoyée en Italie à la veuve de Charles; nul ne savait ce qu'était devenue la reine Marie. Une Diète se réunit alors et la proclama reine avec Sigismond roi. Bientôt on apprit qu'elle vivait encore, par les Vénitiens qui la tirèrent de sa prison et la débarquèrent dans son royaume. Mais elle devait mourir quelques années plus tard ainsi que sa soeur Hedwige. Tout ce qu'avait élevé ou chéri Louis le Grand ne lui avait guère survécu.

Sigismond était roi de Hongrie; des couronnes qu'ils espérait il en avait au moins une, et la mort même de la princesse qui la lui avait apportée ne devait pas la lui enlever. Quant à celle de Pologne il y pen-

sait si peu qu'il abandonnait toutes les prétentions (1390) de la monarchie hongroise sur la Gallicie: profonde blessure que l'orgueil magyar n'a jamais pardonnée aux Luxembourg. Son excuse est qu'il avait sur les bras de grandes affaires au dedans et au dehors ; les rebelles et les Turcs étaient d'assez puissants ennemis.

Après une campagne heureuse contre les rebelles de Croatie et de Dalmatie, il revenait (1393) avec de nombreux et illustres prisonniers qui s'étaient rendus sur sa parole qu'il ne leur serait fait aucun mal. Parmi eux il y en avait d'assez populaires qui furent d'abord bien traités ; mais près de Bude ils sont chargés de fers. Bientôt après, Sigismond dans son palais en fait paraître trente-un devant lui et donne l'ordre de les décapiter en sa présence. Le noble Etienne Kont de Hédervâry place fièrement son cou sur le billot de manière à regarder le bourreau en face, disant qu'il avait vu souvent la mort d'aussi près. Son écuyer, nommé Csôka, pleurait au point de toucher le roi qui lui dit : je me chargerai de ton sort. Je ne servirai jamais les porcs de Bohême, répond l'écuyer, et une trentedeuxième tête roule en punition de cette insolence.

Une grande insurrection aurait peut-être éclaté alors, mais elle fut empêchée par la nécessité d'arrêter l'invasion musulmane. Les Turcs avaient fait des progrès effrayants pendant les troubles du royaume: en vain Lazare de Serbie avait-il, en face du péril, resserré les liens qui l'unissaient à la Hongrie; en vain le jeune Gara était-il venu à son secours: la marche rapide de Mourad à travers les défilés compliqués des Balkans l'avait amené dans les plaines de Kossovo où succomba l'armée chrétienne (1389). La mort du sultan sur le champ de bataille, loin de briser l'élan des Ottomans, leur avait donné une impulsion nouvelle sous la conduite de son fils Bajezid »la foudre «, l'homme à la massue de fer. La Serbie était conquise et fournissait déjà des soldats au beglerbeg d'Europe, le prince de Valachie se reconnaissait tributaire; la Bosnie était inondée de pillards asiatiques (1391). C'est alors que Sigismond et la diète magyare, oubliant leurs dissentiments, résolurent de lutter avec énergie et firent des préparatifs considérables.

Les Hongrois essayèrent d'abord de lutter seuls dans plusieurs campagnes en Bosnie ou sur les bords du Danube. Ils réussirent assez bien, sous la conduite de Jean Marôth à réprimer les courses des pillards en Bosnie, mais les principaux engagements eurent pour objet la possession des villes situées sur le grand fleuve un peu en deçà ou un peu au delà des Portes de fer. Les Turcs prirent Galambôcz (en serbe Golubatz) qui fut repris par Pierre Perényi ; d'autre part Sigismond vainquit un corps d'armée musulman et prit Turnul, mais il fut bientôt obligé de s'enfuir. C'est à son séjour dans le comitat de Hunyad en Transylvanie que se rapporte une légende plus qu'invraisemblable : il aurait aimé une jeune fille noble du pays qui serait ensuite devenue la mère de Jean Hunyade. Sin-

gulière manie des flatteurs, qui ne trouvaient pas de meilleur moyen de plaire à Mathias Corvin que de déshonorer son aïeule ! En 1 394 toutes les villes tÈftàJgè^çes, Widdin, Silistrie, Nicopolis tombèrent entre les mains des Turcs. Bajezid s'entoura des trophées conquis dans cette campagne, et lesmontra aux envoyés magyars qui le rejoignirent à Brousse. Dès lors Sigismond fit alliance avec l'empereur Manuel II, et envoya le trésorier Nicolas Kanizsay en Allemagne, en Bourgogne, en France pour appeler des croisés. Il en résulta la croisade de Nicopolis, aussi célèbre dans l'histoire de France que dans celle de la Hongrie et de l'Empire Ottoman.

»Le voyage de Hongrie, dit le Livre des faicts du maréchal de Boucicaut, fut une entreprise de grand renom; en plusieurs manières et différemment l'une de l'autre on en devise «. Cette observation s'applique au désastre qui termina l'expédition, et qui donna lieu à des reproches mutuels. Au début tout alla bien; à Vienne, à Bude où il y eut »un assaut grand et merveilleux « de chevalerie, l'entente fut parfaite entre les deux armées, qui se séparèrent en se donnant rendez-vous devant Nicopolis (1396). Les Hongrois y arrivèrent par la Serbie, les Français sous les ordres de Jean sans Peur, alors comte de Nevers, par la Valachie, et le siège de la place fut commencé. »Le roy se logea par grande ordonnance, et fit faire deux belles mines par dessous terre jusqu'aux murs.« Cependant Bajezid approchait »si celément que le roy n'en sut rien. Et ne sais s'il y eut trahison, on ne se donnait d'eux nulle garde. Quand vint le seizième jour jusques à l'heure de diner, vinrent messages battans au roy dire que Bajazet avec ses Turcs était à merveilleusement grande armée si près d'illec, qu'à peine seraient jamais à temps armé son ost et ses batailles mises en ordonnance. Quand le roy qui était en son logis ouït ces nouvelles, il fut moult ébahi. Si manda hâtivement par les logis que chacun s'armât et saillit hors des logis. Ja était le roy aux champs, quand on vint dire au comte de Nevers qui séait à table et aux Français que les Turcs étaient au plus près de là.«

En ce moment critique la discorde éclata. Les chevaliers français, mécontents d'avoir été prévenus si tard, brûlaient d'exécuter contre les infidèles une de ces charges héroïques fatales à leurs pères sur le champ de bataille de Crécy, fatales à leurs fils sur le champ de bataille d'Azincourt. Les Hongrois connaissaient mieux l'armée turque, la plus savamment organisée qu"il y eût alors; il savaient déjà qu'elle n'offrait aux premiers coups de l'ennemi que ses hordes irrégulières, réservant pour le moment décisif les janissaires, son formidable noyau. Ils auraient voulu que l'on réservât aussi le noyau de l'armée chrétienne. La chevalerie française dédaigna les précautions de la tactique : elle se porta tout entière contre l'avant-garde irrégulière des Turcs, en fit un affreux massacre, mais elle se trouva épuisée lorsqu'il fallut combattre les lignes bien ordonnées des janissaires frais et dispos. Dans cette seconde partie de la bataille, elle ne

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