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montra pas moins de courage, mais ses efforts furent inutiles, elle se vit entourée, elle succomba. Les Hongrois, gagnés .par une panique rare, mais non sans exemple chez cette nation, et peut-être égarés par un traître, se précipitèrent vers le fleuve; beaucoup furent tués ou se noyèrent. Bajezid, irrité de voir combien son armée avait souffert, donna l'ordre de massacrer les prisonniers en sa présence, ne réservant que ceux qui pouvaient, comme le comte de Nevers, payer une forte rançon.
Sigismond avait failli périr dans ce désastre qui donna le Bas-Danube aux Ottomans, et acheva de dégoûter les occidentaux de la croisade. Il put toutefois s'enfuir sur une barque avec l'archevêque de Gran et Etienne Kanizsay ; Gara, le comte de Cilly et le grand-maître de Saint- Jean montaient une autre barque. Ils descendirent ainsi le fleuve, presque mourants de faim, jusqu'à l'embouchure où ils furent recueillis par la flotte vénitienne qui les transporta ensuite à Raguse. La petite ville libre donna quelque argent au roi vaincu pour qu'il pût rentrer dans ses États où s'était répandu le bruit de sa mort. Pour prouver qu'il était bien vivant il traversa plusieurs parties du royaume et convoqua une assemblée que la situation rendait nécessaire.
La diète qui se réunit à Temesvâr (1397) devait marquer à plusieurs points de vue dans l'histoire des institutions nationales, surtout si l'on complète ses décisions par celles de la diète de Bude en 1405. La concordance déjà plusieurs fois signalée entre le développement historique de la constitution hongroise et celui de la constitution anglaise n'est pas moins évidente dans cette phase nouvelle qu'au début. Ni les bords de la Tamise ni ceux du Danube n'ont vu éclore une constitution de toutes pièces ; dans l'un comme dans l'autre pays les deux chambres parlementaires se sont délimitées peu à peu. Ce n'est qu'après le règne de Louis le Grand et dans la période que nous étudions que commença le véritable régime représentatif. Chaque comitat envoya quatre députés et les villes royales commencèrent à être réprésentées : ainsi se trouva composée la chambre élective, la chambre basse appelée aussi les Ordres (alsô tabla, rendek), tandis que la chambre haute (fôrendihâz) était composée des grands seigneurs héré ditaires et des prélats.
Une conséquence des élections régulières fut de susciter dans chaque comitat un foyer de vie politique; les lois furent proposées à l'acceptation de petites assemblées provinciales qui prirent l'habitude de donner à leurs délégués ce que nous appelons le mandat impératif, regardé chez nous comme une coutume démagogique, mais qui fut au contraire, pendant des siècles, dans l'aristocratique Hongrie, la pierre angulaire de la constitution. Du reste la Bulle d'Or n'était pas seulement conservée à titre de document, elle dut être jurée à nouveau par le roi qui s'engagea, pour y rester fidèle, à renvoyer les étrangers qui l'entouraient. Satisfaites de ce côté, les assemblées votèrent de grands armements; c'est alors que, sans préjudice
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LMogr. Athenaeum.
SIOISMOND DEMANDE DU SECOURS AU ROI DE FRANCE CONTRE LES TURCS. (Manuscrit de Breslau de la Chronique de Froissart)
du service féodal, fut instituée la milice des hussards, formée d'un vingtième de la population virile, et dirigée spécialement contre les invasions turques. La moitié des revenus ecclésiastiques, comme la moitié de la dîme, dut être affectée aux dépenses militaires.
L'intervalle de ces deux diètes importantes avait été signalé par les fautes et par les malheurs du roi. Il tendit un véritable guet-apens à ses ennemis de Croatie, Laczfy et Simontomyai, en convoquant une diète spéciale dans cette province. Ils y vinrent avec des saufs-conduits qui ne les empêchèrent pas d'être saisis et mis à mort dans la salle même des séances. Après cet acte de cruauté et de mauvaise foi, il crut devoir se consacrer à la cause de l'unité de l'Église, Pendant que son frère l'empereur Wenceslas, guidé par la même préoccupation, allait trouver Charles VI à Reims, entrevue bizarre d'un fol et d'un ivrogne, lui Sigismond entreprenait un voyage en Pologne pour détourner ce royaume de l'obédience d'Avignon. Il en revenait sans avoir atteint son but, et plus besogneux que jamais. Pour se procurer de l'argent, il ne trouva rien de mieux que de vendre des domaines et des seigneuries aux grandes familles, ou des îles aux cités telles que Zara. Il se faisait fort bien payer, mais les ducats, •des milliers de ducats ne faisaient que traverser ses coffres. On racontait que s'étant couché un soir après avoir reçu quarante mille florins, cette somme l'empêcha de dormir ; il se serait levé alors, puis il aurait distribué entre ses courtisans prompts à se réveiller cette somme énorme, après quoi, la conscience satisfaite, il aurait regagné son lit.
Tant de folies et de cruautés, alternant avec des préoccupations religieuses, exaspérèrent plusieurs dignitaires du royaume, entre autres le primat et le palatin. Un complot se forma; Sigismond, subitement entouré dans son palais, fut arrêté et conduit à Visegrâd (1401). Dans ce cachot xoyal il vit de près la mort, car on le confia à la garde d'ennemis personnels; mais il paraît les avoir désarmés par l'excès de son infortune. D'ailleurs, ceux qui l'avaient renversé du trône ne s'entendirent pas pour le remplacer : les uns songeaient à Wladislas Jagello, qui ne s'en souciait pas, les autres au duc Wilhelm d'Autriche, d'autres à Ladislas de Naples, fils du dernier Charles de Durazzo. Nul de ces prétendants n'ayant obtenu le consentement général, force fut bien de laisser Nicolas Gara délivrer Sigismond, sous cette seule condition qu'il jurerait de ne pas se venger. Rien n'indique qu'il ait alors violé sa parole; il se borna à combler de titres et de faveurs son libérateur Gara, qui devint palatin, et son compagnon de captivité Philippe Ozoray, mais il tourna au dehors et contre sa propre famille sa turbulente activité.
Il n'avait jamais aimé l'empereur son frère, chez lequel des vices grossiers n'avaient pas éteint tout sentiment, et qui avait fait son possible en faveur du roi captif. Sigismond rendit à Wenceslas le mal pour le bien; nommé par lui vicaire impérial et gouverneur de Bohême il le fit arrêter
dans Prague et le conduisit à Vienne où il le laissa sous la garde des princes autrichiens (1404). C'étaient là des alliés d'autant plus sûrs que par un traité formel il reconnaissait l'un d'eux, son beau-frère le duc Albert, pour son héritier au trône de Hongrie s'il n'avait pas d'enfant mâle. La diète accepta cet arrangement qui inaugura la politique séculaire de l'Autriche quant à la possession de la Hongrie.
Tout semblait donc favoriser Sigismond ; dans un instant tout se retourna contre lui. Son frère s'échappa de Vienne et retourna dans Prague oii ses sujets l'acclamèrent. L'amiral napolitain vint débarquer à Zara, précédant le roi Ladislas, qui après avoir trop tardé dans l'intérêt de sa cause fut accueilli par de nombreux partisans et couronné par l'archevêque de Gran d'un diadème improvisé. La pape Boniface IX encourageait le nouveau prétendant, qui depuis Zara jusqu'à la ville hongroise de Raab fît un voyage triomphal. Aiais Sigismond reprit bientôt le dessus, il mit en fuite son compétiteur, et ne se vengea de ses ennemis que par des confiscations, car il était plus avide que cruel. Sa plus sérieuse et sa plus durable vengeance fut celle qu'il tira du pape: une loi fort bien accueillie par la diète défendit sous les peines les plus sévères de payer aucune somme à la chambre du pape, et de recevoir, publier, exécuter une bulle sans la permission de roi. Cette loi, sans être jamais entièrement exécutée, a exercé parfois une influence sérieuse sur les rapports de l'Église et de l'État.
Une heureuse nouvelle venait de se répandre en Europe : Bajezid; le cruel vainqueur de Nicopolis avait été vaincu et pris par les Mongols. C'était au moins un temps d'arrêt dans l'accroissement de la puissance ottomane; c'était peut-être une admirable occasion de l'étouffer. Sigismond s'entendit avec le pape Grégoire XII pour la prédication d'une croisade. Il en résulta une campagne assez mal connue, signalée pourtant par quelques succès sur les Turcs et par un voyage le long des frontières méridionales. Mais au lieu de profiter largement du désordre de l'empire Turc^ il s'occupa de fonder l'ordre du Dragon contre les infidèles et les hérétiques, et il épousa (1408) Barbara Cilly qui devait lui être funeste, comme cette famille, comblée par Sigismond, devait être plusieurs fois fatale à la Hongrie tout entière.
Il était d'ailleurs distrait par d'autres ambitions. Le trône impérial était son idée fixe; il avait déjà emprisonné, puis combattu son frère (1404); il crut le moment venu de le détrôner. Toujours plus étroitement lié avec la maison d'Autriche, il mettait en même temps du soin à se concilier les suffrages des électeurs. Il se présentait devant eux comme le rempart de la chrétienté contre les Turcs, et aussi comme le rempart du corps germanique contre les Polonais. Il a toujours eu en horreur cette nation qui l'avait dédaigné dans sa jeunesse ; de sorte qu'il avait plus d'un motif pour assister contre elle les chevaliers teutoniques. Il ne put empêcher les tem-
pliers de la Baltique de se faire écraser à Tannenberg, mais les électeurs germaniques le préférèrent à l'ivrogne Wenceslas et à l'obscur Jossé de Moravie qui d'ailleurs mourut bientôt: Sigismond était empereur (1411.)
Pour la première fois la sainte couronne des fils d'Arpâd brillait sur la même tête que la haute couronne des Césars, symbole de la domination du monde. Était-ce un bien pour la Hongrie? La nation le crut d'abord. Son orgueil était flatté d'avoir donné un souverain au monde germanique ; elle ne comprenait pas quelle-même devenait en réalité une dépendance de ce grand corps et un instrument des nouvelles ambitions de son roi.
C'est l'expérience que l'Espagne fit un siècle plus tart avec Charles- Quint; les Magyars l'ont faite avant elle. Dans le premier enivrement ils accordèrent à Sigismond une concession énorme, en reconnaissant pour son
Costume hongrois du temps de Sigismond.
(D'après une broderie sur soie de la sacristie de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.)
héritière sa fille Elisabeth qui devait épouser Albert d'Autriche. La diète de Presbourg continuait donc un système intermédiaire entre la monarchie élective et la monarchie héréditaire, système qui devait porter au trône plusieurs courtes dynasties et profiter en dernier lieu à la maison de Habsbourg.
Les Magyars n'éprouvèrent que trop tôt combien c'était un honneur dangereux d'avoir pour roi un empereur. Des deux côtés où s'était exercée avec persévérance et succès la politique angevine, à savoir la Pologne et la Dalmatie, ils perdirent non seulement la frontière de Louis le Grand, mais la frontière des Arpâd. Arbitre entre la Pologne victorieuse et les chevaliers Teutoniques vaincus, l'Empereur oublia quelque temps ses rancunes pour les fêtes splendides et onéreuses de Cracovie et de Bude, où Sigismond trônait et paradait au milieu de Polonais et d'Allemands, mais
-dont la Hongrie payait les frais. Non seulement on rendit aux Polonais leur couronne, gardée à Bude depuis quarante ans, ce qui n'était que justice, mais un traité formel (1412) leur céda, dans les Karpathes du nord, treize sur vingt-quatre des villes du pays de Zips, habitées et fondées par des colons allemands. Ce qui condamne sourtout la conduite de Sigismond, et ce qui transforme en trahison sa légèreté, c'est qu'il se fit payer à beaux deniers comptants la mutilation de la frontière hongroise.
Les querelles de Sigismond avec Venise furent encore plus désastreuses. Elles étaient inévitables, car le lion de Saint-Marc reprenait avec sa persévérance habituelle la conquête de la Dalmatie, se fondant sur ce que le prétendant Ladislas lui avait cédé ses droits sur Zara. Mais ce qui envenima cette lutte en lui donnant une extension fatale, c'est que Sigismond se crut obligé comme empereur de venger ses vassaux de l'Italie du Nord, les princes de Vérone et de Padoue. Dès lors les campagnes qu'il entreprit dans la Vénétie ne furent plus de simples diversions militaires comme au temps de Louis; elles eurent un but qui était la restauration des Carrara; si bien qu'après une heureuse expédition d'Ozoray et de Marczali en 1412, lorsque la paix fut négociée par l'intermédiaire du pape de Jean XXIII, le rétablissement de ces princes fut demandé au Sénat, et repoussé par lui.
La guerre recommença mais avec moins de succès ; elle aboutit à une trêve de cinq ans qui ne devait pas empêcher les Vénitiens de reprendre toute la côte dalmate, et dont les principales clauses ne donnaient satisfaction qu'à l'égoïsme impérial. En effet, Sigismond obtenait avec son escorte libre passage à travers les domaines de Saint-Marc, et il recevait deux cent mille ducats pour commencer une longue série de voyages qui allaient le retenir loin du royaume pendant près de six ans.
On sait que le Concile de 1414, dans la pensée de l'Empereur et de ses membres les plus actifs, devait aboutir à un triple résultat: rétablissement définitif de l'unité ; réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres; répression des hardiesses de Jean Huss et de l'Université de Prague. Quant aux deux premières questions, bornons-nous à dire que les évêques hongrois et les délégués de la précaire Université de Bude, fondée par Sigismond, siégèrent dans les rangs de la nation germanique, mais sans prendre part à toutes ses résolutions. Les observations souvent dirigées contre le luxe et l'appareil royal des Pères de Constance s'appliquent assez justement aux prélats du Danube, car l'archevêque de Gran avait à lui seul une suite de cent soixante chevaux; parmi les grands seigneurs laïques, Ozoray en avait un pareil nombre, et le Palatin Gara trois cents chevaux.
Sigismond était encore plus prodigue que de coutume ; ses dépenses continuelles l'entraînaient à vendre le Brandebourg à Frédéric de HohenzoUern.
Sans nous occuper davantage des délibérations et des réformes manquées du Concile, passons aux affaires de Bohême et de Jean Huss. Envisagées sérieusement elles présentent deux aspects aussi importants l'un que l'autre : celui d'un mouvement religieux et celui d'une lutte de races. Non seulement Jean Huss et Jérôme de Prague, mais déjà leurs précurseurs tels que Mathias de Janaw, et après eux les meilleurs de leurs disciples, professaient des doctrines très rapprochées de celles de la Réformation sur Jésus-Christ unique intercesseur, sur la lecture de la Bible par chaque fidèle,, sur le culte et l'organisation ecclésiastique.
D'autres, moins hardis et peut-être plus nombreux, ne voulaient que des réformes très limitées, dont la principale était la communion sous les deux espèces, question qu'on ne peut traiter de superficielle sans êtr& superficiel soi-même, car elle est étroitement unie à certaines notions sur le rôle du clergé et sur la vie intime de l'Église.
Les Hussites modérés, pour qui la grande question était celle du calice, s'appelaient les calixtins. Ce demi-hussitisme, et le hussitisme qui lui-même était une demi-réformation, recrutèrent des adhérents parmi toutes les races établies en Hongrie, non pas seulement chez les Slovaques du Nord-Ouest qui sont les très proches parents des Tchèques, mais chez les Magyars et les Allemands, et jusqu'en Transylvanie, pays de population variée, mais entièrement dépourvue d'éléments slaves.
Le caractère slave, le caractère tchèque et national du mouvement hussite n'en est pas moins incontestable. Il a été une protestation populaire contre les Allemands de Bohême et des pays voisins, contre la maison de Luxembourg. Wenceslas, dépouillé de l'Empire, était encore roi de Bohême ;. son indifférence était grande au sujet des querelles religieuses qui s'agitaient autour de lui, et comme il avait à se venger de son frère et des princes germaniques, il laissait marcher les événements avec une neutralité plutôt bienveillante pour les novateurs, et d'ailleurs avec une impuissance à peu près complète soit à les aider, soit à les retenir. Mais Wenceslas faisait exception dans sa famille, et l'on pouvait prévoir que s'il mourait laissant la Bohême à Sigismond, celui-ci combattrait les Hussites, à la fois comme des adversaires religieux et comme des ennemis personnels. Déjà comme empereur il laissa sans trop de peine violer son sauf-conduit et brûler Jean Huss.
Après son départ du concile, pendant ses voyages en France, en Angleterre et en Allemagne, pendant que l'impératrice Barbara gouvernait assez mal la Hongrie et n'empêchait ni les traîtres ni les Vénitiens de s'allier avec les Turcs et de leur ouvrir la Bosnie, la Dalmatie et la Croatie; les Tchèques de plus en plus irrités défiaient le concile et s'organisaient sous la conduite de l'énergique et habile Zizka. Sigismond était à peine de retour en Hongrie (1419), qu'il apprit la mort de son frère; il était à la fois empereur, roi de Hongrie et de Bohême, il fondait ce qui
s'appellera plus tard l'Autriche par la réunion une première fois réalisée de la plupart de ses couronnes.
Dès ce moment la destinée des Magyars fut comme faussée. Le meilleur de leur sang allait couler dans une multitude de combats, non pas contre les Musulmans, mais contre les hérétiques ou même contre ceux qui toléraient simplement certaines hérésies. Ce qui a livré aux Osmanlis le rempart de l'Europe, ce ne sont pas seulement les guerres civiles du quinzième ou même du seizième siècles, c'est avant tout la double série des guerres de Bohême sous Sigismond et Mathias Corvin. Une trêve de cinq ans permit aux Turcs d'achever de réparer les suites du désastre que Tamerlan leur avait infligé. L'armée hongroise était désormais libre d'attaquer les Hussites.
Jamais guerre n'a été plus difficile.
Les insurgés avaient pour chefs des tacticiens admirables, tels que Zizka et les deux Procope, également supérieurs dans l'attaque furieuse à la fois désordonnée et savante, et dans la résistance indomptable sur les larges collines où ils établissaient leurs tabory. Aussi les Magyars et les Allemands ont-ils essuyé de nombreuses défaites qu'ils devaient pour une grande part au caractère et aux fautes de leur empereur-roi. Encore au commencement de 1420, malgré plusieurs atrocités commises de part et d'autre, malgré la répugnance des États de Bohême à reconnaître Sigismond, une grande guerre pouvait être évitée. Le parti modéré ne demandait qu'à traiter sur la base des libertés nationales et de la tolérance religieuse; mais l'Empereur qui avait été rejoint à Breslau par le légat du pape, fît exécuter un certain nombre de bourgeois, et les Tchèques exaspérés commencèrent à dévaster les églises et les monastères. Alors Sigismond dirigea sur la Bohême un corps d'armée commandé par Ozoray; puis cette expédition n'ayant pas réussi, il vint lui-même avec une nombreuse armée composée de Magyars, d'Allemands et de Slaves catholiques mettre le siège devant Prague.
Le vaincu de Nicopolis n'était pas de force à lutter contre Jean Ziska dans des opérations difficiles. Zizka se fortifia sur une colline voisine, et au moment où une attaque de l'armée royale semblait réussir, opéra sa jonction avec une troupe sortie de la ville, et resta entièrement vainqueur.
Des pourparlers s'engagèrent, dans lesquels les Hussites formulèrent leur doctrine en quatre articles célèbres : libre prédication de la parole de Dieu, communion sous les deux espèces, suppression des biens du clergé, interdiction des péchés mortels en tant que leur manifestation est publique. Malheureusement les pourparlers dégénérèrent en discussions théologiques et la guerre recommença, envenimée encore par la bulle qui ordonnait la croisade.
Sigismond, qui avait trouvé le moyen de se faire poser la couronne de Bohême sur la tête par l'archevêque de Prague, retourna en Hongrie,
LA MONARCHIE ELECTIVE
laissant prendre par les exaltés Taborites et Horebites le château de Vychehrad. Il fit un nouvel effort dans une campagne d'hiver (1421 — 1422), dirigée par Ozoray et Albert d'Autriche qui venait de conclure son mariage avec Elisabeth. Tout sembla réussir d'abord : à Briinn, les États de Moravie se virent obligés de renoncer aux quatre articles de Prague et de se déclarer contre les Hussites. L'armée se remit en marche et atteignit Zizka en pleine Bohême, près de Kuttenberg, ville ennemie des Hussites qui ouvrit ses portes.
Mais Zizka s'était fortifié derrière ses chariots, manoeuvre dans laquelle il excellait ; puis, le moment venu, il mit ses chariots en mouvement et s'échappa. Ce n'était pas une fuite ; il allait battre le pays, chercher des renforts, et bientôt il tombait sur l'armée royale, lui tuait douze mille hommes et la dispersait.
Telle est la première phase de la longue guerre hussite : les Hongrois y apparaissent au premier rang, mais leur lassitude était grande de tant de défaites inutilement supportées, qui, se fussent-elles changées en victoires, n'auraient rapporté ni gloire ni avantage à leur nation. Aussi le roi, voyant qu'il ne les déterminerait plus à se faire tuer dans l'intérêt de sa couronne de Bohême, ne compta plus que sur les armées allemandes et sur ses négociations. Il ne manquait pas en ce genre d'une sorte d'habileté. Le corps germanique, malgré l'habitude prise par la diète de délibérer et de voter des armées imaginaires plutôt que d'agir sérieusement, supporta l'effort des Hussites victorieux et
exaspérés (1426 etc.). Sigismond obtint une chose plus précieuse encore, la neutralité bienveillante de la Pologne.
Le neveu de Wladislas Jagello, Korybut, était arrivé à Prague, y avait communié publiquement sous les deux espèces, déclaration formelle d'adhésion aux nouvelles doctrines ; mais son oncle le rappela, promit même de combattre les hérétiques.
Armure d'un gentilhomme hussite.
(Dans le musée de Carskoje-Zelo.)
L'empereur, qui n'avait pas perdu le goût des fêtes^ vint passer quelque temps à la cour de Cracovie, chez son ancien rival. Il y trouva le roi Éric de Suède avec lequel il se lia d'amitié, et qui le suivit au palais de Bude. L'empereur Manuel y était aussi, mais il n'obtenait pas grande assistance pour la défense de Constantinople. Sigismond était tout entier à sa guerre et à son roya»ume de Bohême ; les intérêts de l'empire germanique ne venaient qu'au second rang, comme le prouve son peu de souci des chevaliers teutoniques ; quant aux intérêts de la Hongrie, ils étaient le plus souvent sacrifiés.
Toutefois, la situation des Serbes et l'expiration de la trêve avec le sultan ramenèrent l'attention du roi vers le Midi. Les despotes de Serbie n'avaient plus aucune indépendance réelle depuis la mort de Lazare à Kossovo; leur seule ressource, pour conserver une ombre de souveraineté, était de se soumettre tantôt aux Hongrois, tantôt au sultan. Les intérêts religieux, malgré l'antagonisme obstiné de l'Église latine et de l'Église grecque, devaient les rapprocher de la Hongrie : beaucoup de Serbes, après: Nicopolis, avaient pris le parti d'émigrer au-delà du Danube, où ils avaient rejoint un bon nombre de leurs frères établis dans le royaume à diverses époques.
Le despote Etienne Lazarewitch suivit cette pente naturelle en reconnaissant la suzeraineté de la couronne de Saint-Étienne, et en la reconnaissant comme ayant toujours existé, déclaration qui ne méritait pas toutes les discussions internationales auxquelles elle a fourni un prétexte. Mais, en même temps, ce qui avait une importance beaucoup plus réelle, Etienne Lazarewitch léguait à la Hongrie plusieurs places fortes, dont les principales étaient Belgrade et Galambôcz.
Il mourut peu après la conclusion de cet acte (1427), laissant le pouvoir à Georges Brankovics, qui par ses changements continuels, par ses trahisons multipliées, allait être le fléau de l'Europe chrétienne pendant trente ans.
Les Hongrois se mirent en mesure d'occuper les places fortes qui leur revenaient; mais l'une d'elles, Galambôcz, était aux mains d'un boyard o serbe qui appela les Turcs. Il fallut donc faire le siège, par terre et par eau de cette place qui était, après Belgrade, la plus forte des bords du Danube. Un habile capitaine magyar, Rozgonyi, remporta d'abord de sérieux avantages sous les jeux de Sigismond ; la flottille turque fut détruite, une grosse artillerie fondue par les Hongrois, qui étaient devenus très habiles dans cette industrie naissante, allait réduire la garnison de Galambôcz. Malheureusement tout changea par l'arrivée du sultan Mourad II, qui devait être le plus redoutable et le plus heureux adversaire des Magyars avant Soliman le Magnifique.
Les forces devenaient tellement inégales, qu'il fallut conclure une trêve désavantageuse (1428). La retraite fut troublée par un corps d'armée
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turc qui semble avoir obéi, non pas à l'ordre de Mourad, mais à l'instinct du pillage ou à quelque malentendu : Sigismond faillit périr comme à Nicopolis, et, cette fois encore, le dévouement d'un serviteur et un bateau du fleuve l'arrachèrent au danger.
Ces événements, secondaires par eux-mêmes, eurent le déplorable résultat de fortifier la domination turque sur les petits états de la frontière : déjà Twartko, neveu tout-à-fait indigue de Louis le Grand, avait fait de la Bosnie un état vassal de la Porte. Maintenant Georges Brankovics, regardé comme un baron hongrois en vertu de l'acte de soumission de son prédécesseur, rompait tout lien de fidélité, même d'alliance, payait à Mourad un tribut annuel et lui fournissait des troupes auxiliaires. Bientôt il allait lui offrir sa fille en mariage, et avec son approbation, élever contre la Hongrie la forteresse de Semendria (1432). Enfin le prince de Valachie Vlad Drakul, un monstre de cruauté, protégé et tributaire de Mourad,
Champ de bataille de Galambécz.
(Dessin d'Arpâd Székely.)
envahissait la Transylvanie, et détruisait la garnison allemande du château de Szôrény.
Sans doute Mourad témoignait le désir de maintenir la paix; il envoya même à Sigismond des ambassadeurs qui allèrent (1433) jusqu'à Bâle où l'avait appelé le Concile, lui offrir douze coupes d'or et des pierres précieuses, et lui apporter l'expression des intentions amicales de leur maître. Il n'en est pas moins vrai qu'une longue et terrible lutte s'annonçait de ce côté : elle recommencera quand il sera trop tard pour briser la puissance ottomane; l'occasion manquée ne se retrouvera pas.
Sigismond, dans ses dernières années, avait de tout autres préoccupations, et s'il luttait contre les Turcs le plus souvent d'une manière indirecte, c'était en excitant par ses émissaires quelques rebelles, bientôt vaincus, de l'Asie mineure.
La Bohême, le schisme, et la couronne impériale qu'il n'avait pu recevoir encore, étaient toujours ses grandes affaires. Les Hussites, vain- Histoire générale des Hongrois. 14
queurs des croisés leurs ennemis sous la conduite de Procope digne successeur de Zizka, envahissaient les pays voisins depuis plusieurs années. Ceux qui envahirent la Hongrie furent reçus énergiquement par Rozgonyi^ mais leurs incursions devinrent périodiques et leurs doctrines se répandirent, non-seulement chez les Slovaques mais un peu dans tout le pays. De plus, les Polonais étaient évidemment disposés à s'allier avec leurs proches parents les Tchèques ; ils reprochaient à Sigismond d'avoir voulu faire de la Lithuanie un royaume indépendant et leur enlever une partie de la Moldavie qu'ils occupaient ; ils paraissaient prêts à donner la main aux Magyars mécontents de l'état de leur patrie et des voyages perpétuels de leur roi.
Sigismond comprit alors qu'il fallait à tout prix pacifier la Bohême et donner satisfaction, par les travaux législatifs d'une diète, aux justes exigences des Hongrois. Dans cette double tâche, le vieil empereur-roi ne manqua ni d'activité ni de tact, ni de talents politiques.
La diète de Presbourg en 1435 est une des plus importantes du quinzième siècle. Elle s'est occupée de perfectionner le système militaire en face des Turcs, l'inévitable ennemi ; dans le plan qui fut adopté et qui diffère un peu de celui de la dynastie angevine, on a remarqué l'influence de l'Allemagne, et la pensée personnelle de Sigismond qui songeait à des réformes en voyageant à travers l'Italie pour son tardif couronnement. Outre l'armée royale et les banderia des prélats et des grands seigneurs, l'armée hongroise comptait désormais les banderia des comitats, dans lesquels devaient servir ceux qui n'étaient pas appelés à servir ailleurs. Le pays tout entier, en comprenant les régions frontières, les banats et les voïvodies, était divisé en sept camps, d'après un tableau savant et détaillé. Les armes à feu avaient fait des progrès rapides, les Hongrois étaient employés même en pays étranger à fondre des canons, et l'artillerie de Mathias Corvin devait être un peu plus tard la meilleure du monde avec celles de Mahomet II, de Louis XI et de Charles le Téméraire.
L'état intérieur du pays était déplorable; cette grande monarchie semblait se dissoudre entre des dynastes insoumis, vrais rois dans le voisinage de leurs domaines depuis que le roi légal était presque toujours absent, et un clergé avide de biens temporels et de dignités mondaines. Les impôts s'étaient accrus d'une façon souvent arbitraire; les paysans étaient toujours plus malheureux et irrités, surtout dans la Transylvanie où des haines inconscientes de race envenimaient les inégalités sociales et commençaient à produire des jacqueries périodiques. Contre des maux si grands, dus à tant de causes, les efforts des diètes restaient le plus souvent impuissants.
Elles n'avaient point mauvaise volonté, malgré l'orgueil nobiliaire de leurs membres; elles avaient voté plusieurs lois, évidemment inutiles puisqu'il fallait toujours répéter la même chose, en faveur du libre déplace-
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ment des paysans ; mais elles atteignaient difficilement les coupables. Il n'en faut pas moins leur tenir compte, surtout à celle de 1435, de tentatives sérieuses pour contenir les grands seigneurs par la crainte de la justice des comitats.
Cependant la querelle des Hussites tendait à changer de face. L'Empereur voyait bien que la vraie manière de les vaincre était de traiter
L'empereur Sigismond en habit d'apparat.
(D'aprèi le grand sceau de l'Empire germanique.)
avec eux et de les livrer à leurs propres dissensions. 11 obtint pour eux du concile de Bâle la permission de communier sous les deux espèces. Dès lors, les calixtins se séparèrent des taborites, les vainquirent et se montrèrent disposés à traiter, mais seulement en stipulant les libertés religieuses et politiques du royaume (1436). Ce sont 'là les fameux compactata que l'on a pu accuser Sigismond de n'avoir accordés que dans l'espérance de les violer, car au moment même où il s'arrangeait avec les
Hussites de Bohême il persécutait les Hussites hongrois, imposant aux évêques un inquisiteur italien fanatique.
Du reste, on n'a pu connaître les vrais plans de Sigismond, car il tomba malade à Prague, au milieu des intrigues de l'impératrice Barbara et de nombreux Tchèques pour écarter du trône Albert et Elisabeth. Il partit aussi rapidement que son état le permettait, et pendant le dernier de ses innombrables voyages, au moment d'expirer, il fit arrêter Barbara. Les seigneurs et le peuple de Hongrie reçurent bientôt un cadavre impérial et une captive impériale.
Ce long règne agité se dérobe à une conclusion comme à une formule ; tout ce que l'on peut faire, c'est de mettre d'un côté quelques sérieux travaux législatifs, le désir respectable de pacifier la chrétienté, le cadre préparé d'un grand État danubien, abritant et pacifiant la diversité des races ; de l'autre, V absentéisme royal, les vastes et lointaines ambitions, la Dalmatie perdue comme la frontière du nord, le Turc mal combattu, le désordre financier, des guerres aussi inutiles que funestes. Il est probable que dans la balance le mal l'emportera de beaucoup.